Un concours est toujours un pari délicat. On craint de prêcher dans le désert et de friser le ridicule; ou au contraire, de ne pas être à la hauteur de la réponse. En l’occurrence, nous avons de bonnes raisons d’être heureux. Le samedi 1er février, la salle du Grand Large, au-dessus du port de commerce de Brest, était comble pour la première échéance du concours « Bateaux des côtes de France » : la remise des prix aux au­teurs des meilleurs dossiers de recherche. Tous les participants avaient été invités mais nous étions loin de penser qu’ils ré­ pondraient aussi massivement à notre appel. Ils étaient bien deux cent cinquante, venus de toutes les régions de France et même au-delà.

Pour anticiper le rendez-vous de juillet, les invités sont d’abord allés visiter le port, la rade et la Penfeld à bord d’un transrade de la Marine nationale. Ils ont ensuite eu le loisir de contempler le chantier de la Recouvrance. Et puis le grand moment est arrivé : la lecture du palmarès.

Sur plus de cent trente projets inscrits, près de cinquante dossiers de recherche ont déjà été réalisés. Il a fallu les étudier scrupuleusement, afin d’établir un classement aussi équitable que possible. Une tâche à la fois exaltante — il y avait là de véritables mines d’or — et douloureuse, car le nombre de dossiers de qualité excédait largement celui des prix qu’il était prévu d’accorder.

De plus, l’examen de toutes ces enquêtes faisait apparaître une extrême diversité. Comment comparer des dossiers dont la méthodologie et la nature même étaient différentes ? Le travail « universitaire » d’un chercheur compulsant une masse d’archives militaires parfaitement classées peut-il être mesuré à celui d’une petite association locale recréant un type de bateau oublié à partir de sources iconographiques et orales éparses ? Et ces deux démarches peuvent-elles être confrontées à celle du particulier auscultant méticuleusement la charpente de son canot à misaine pour le restaurer et passant des heures à interroger son ancien propriétaire ?

Comment établir un classement qui ne soit pas arbitraire, dans une masse aussi homogène par la qualité et aussi diverse par les approches ? Le jury, « souverain », a pourtant dû trancher, désigner un premier, un second, un troisième… Pour soulager sa conscience, il n’a trouvé mieux que de classer quatre ex aequo en sixième place et d’y ajouter quatorze accessits attribués à des dossiers qui ne pouvaient décidément pas être ignorés.

Le fond et la forme

Tous ces lauréats ont vraiment mérité d’être distingués, ne serait-ce qu’en raison de l’effort personnel ou collectif dont ils ont fait preuve. Et bien sûr, le jury a été influencé par la présentation des dossiers. Certains ont même pu être pénalisés pour ne s’être pas suffisamment préoccupés de la forme — tel gros dossier, par exemple, représentait un considérable travail de recherche en archives et une exceptionnelle étude de gréement, mais sa présentation peu soignée, trop dispersée, voire rébarbative lui a peut-être coûté une des premières places. Nous avons en revanche découvert des dossiers présentés de manière originale : celui de la txalupa nous est parvenu dans un petit coffret de bois verni, celui de « Loire pour tous » dans un bottereau (vivier); quant à celui de la vaquelotte Sept Frères, il était illustré de dessins aquarellés dignes d’un carnet d’artiste.

Et au rayon des oeuvres d’art, l’association Voiles latines de Saint-Aygulf s’est vraiment surpassée. Tous les membres du jury se sont accordés sur ce point : ce travail méritait le premier prix. Le soin apporté au fond et à la forme avait de quoi convaincre l’examinateur le plus sévère. Lorsque nous avons ouvert cette superbe boîte sculptée, de la taille d’un coffre à cartes, et découvert les trésors qu’elle contenait — dont un grand album calligraphié et illustré d’aquarelles naïves — nous avons tous été émerveillés. Ce dossier-là avait été fait avec amour.

Même s’il ne pouvait pas bien sûr être déterminant, le souci esthétique n’était-il pas dans la philosophie du concours, carrefour de la culture et du savoir-faire ?

Grâce à un travail de bénédictins, les auteurs du dossier de La Recouvrance ont retrouvé de très nombreux plans de goélettes de guerre aux archives de la Marine; témoin, ce projet de modification du plan de voilure de la goélette La Fine, daté de 1844, qui soulève le problème de la stabilité de ces navires étroits aux mâtures élevées.

Les dossiers primés

Premier : pointu Saint-Aygue, association Voiles latines Saint-Aygulf.

Deuxième : vaquelotte du Cotentin Sept Frères, François Pochon, Equeurdreville.

Troisième : canot basse-indrais Le Galopin, association Loire pour tous, Trentemoult.

Quatrième : crevettier de Trouville La Lune,CHS de Caen, hôpital de jour de Trouville-sur-Mer.

Cinquième : txalupa handi Brokoa, association Itsas Begia, Ciboure.

Sixièmes ex aequo : chaloupe La Pauline,association Une Chaloupe pour Dahouët. Chippe de Saint-Suliac Maria, Cercle nautique suliaçais. Goélette de guerre La Recouvrance, association La Goélette La Recouvrance, Brest. Vaquelotte du Cotentin Angélus, association Amarrage, Equeurdreville.

Autres dossiers ayant particulièrement retenu l’attention du jury(ordre alphabétique) :vaquelotte du Cotentin Albatros, Georges Annoot. Langoustier An Askell, Jean-Pierre Philippe. Lougre goémonier Ar Centiles, ville de Perros-Guirec. Pilote de Loire Aristide Briand, Avg Saint-Nazaire. Chaloupe de Courseulles Brise, Jean-Claude Frouard. Canoë canadien, Gildas Galais. Ciotaden Le Ciotaden, association Carènes. Gabare de Bègles Deux frères, association La Gabare de Bègles. Pilote de Loire Fernand Gasnier, association La Carène. Lougre Le Grand Lejon, Plérin-Le Légué. Sloup bomeur de Bretagne Nord Louis Marie, Bernard Le Guen. Pilote du Havre Marie Fernand, association L’Hirondelle de la Manche. Yacht de plaisance Phoebus, Association pour le patrimoine lémanique. Pilote d’Ouessant, association Idiles. Chaloupe de Honfleur Sainte Bernadette, association La Chaloupe de Honfleur. Vaquelotte du Cotentin Sainte Marie, lycée E. Doucet.

Cette demi-coque de chantier du pilote de Loire Fernand Gasnier, conservée par le fils du constructeur, a permis à l’association nazairienne La Carène de faire dresser le plan de formes du projet, et de publier un plan de modélisme.
« Un projet de restauration de canot ou de plate intelligemment mené par un petit village côtier retiendra toute l’attention du jury. » La remise en état du blin à clins de Trentemoult Anne-Marie illustre bien l’esprit de cette phrase extraite de l’article publié lors du lancement du concours.

Artiste et homme de science, l’auteur principal du « dossier » du pointu est un médecin débordant d’activité. Pendant
trois mois, il a dû se lever tous les matins à 5h pour mener à bien cette tâche bénévole. « Cela m’a rappelé les périodes d’examens de ma jeunesse ! » nous a-t-il confié en recevant son prix.

Il fallait un premier et ce fut celui-là. Tant mieux s’il vient de Méditerranée, et tant mieux si toutes les régions françaises sont bien représentées dans les premiers classés. Mais c’est l’ensemble de toutes les recherches menées à l’occasion du concours qu’il faut considérer, sans souci de classement. Et cet examen fait apparaître quelques constantes qu’il importe de relever ici.

Tout d’abord, presque tous les dossiers reposent sur un solide travail d’archives qui donne un cadre historique incontestable. Voici seulement dix ans, on connaissait à peine l’existence de ces documents peu accessibles et souvent dispersés dans, les différents quartiers maritimes. Aujourd’hui, les archives sont regroupées et parfaitement classées; beaucoup de chercheurs s’y plongent désormais. Là aussi les progrès sont spectaculaires.

Autre constat encourageant : la plupart des dossiers comportent au moins un ,plan de formes et des dessins de détails, de construction et de voilure d’un niveau technique irréprochable (sans compter les nombreuses maquettes et demi-coques qui ont été faites). Il n’y a pas si longtemps, cet art du plan restait l’apanage d’un cercle restreint de connaisseurs.

La chaleur humaine

Mais la technique, privée de la présence de l’homme, ne serait que pure abstraction. Les bateaux ne sont pas des outils comme les autres; ce sont des compagnons de vie. Et c’est sans doute la dimension humaine des dossiers qui nous a le plus touchés. Ces textes-là ont une âme. Ils irradient une atmosphère chaleureuse, faisant écho à la densité des échanges entre les enquêteurs et les témoins interrogés. Comment n’être pas ému par le travail de Bernard Le Guen dont le dossier précis sur le sloup Louis Marie est le fruit de sa complicité attentive avec ses deux vieux oncles, anciens marins de Pleubian ? Et comment n’être pas surpris par la précision de l’enquête des Basques sur la txalupa handi, ou par celle consacrée au canot de Loire Le Galopin, ou à La Lune, crevettier de Trouville ? A lire ces textes, à écouter ces cassettes, à regarder ces bandes vidéo, on se prend à oublier les bateaux pour emboîter le pas à ceux qui ont vécu à leur bord. C’est toute la mémoire des gens de la côte qui revit. Tout cela est prometteur. Plusieurs auteurs se sont en effet découvert une vocation de collecteurs à l’occasion de ce concours. Gageons qu’elle débouchera, dans l’avenir, sur des travaux plus ambitieux encore.

Sans doute, grâce au concours, avons nous aussi appris à mieux vivre ensemble, à nous enrichir de nos différences. Chaque projet a réuni des gens de compétences et d’horizons divers : marins de métier, architectes navals, charpentiers, gestionnaires, plaisanciers, élus… Et l’étude de l’ensemble des dossiers fait apparaître une
même diversité. Les promoteurs des projets appartiennent à toutes les catégories sociales et professionnelles. Certains sont de purs individualistes, d’autres travaillent en équipes amicales, mais aussi pédagogiques ou même médicales.

L’étude de l’iconographie peut compléter les informations recueillies en archives. Ce tableau peint par François Bocion en 1877, représentant une scène de pêche en famille sur le lac Léman, donne de précieuses indications sur les embarcations de l’époque; ici deux canots dont l’un a gréé son tendelet. (Dossier Barcarolle de Jean-Philippe Mayerat).

A sa façon, chacun a donc apporté sa pierre, si modeste soit-elle, à la reconstruction d’un savoir commun, d’une culture maritime commune. Chaque parole recueillie, chaque objet répertorié — et dieu sait si les dossiers en ont sauvé de l’oubli — sont venus enrichir notre patrimoine. Cela n’est certes pas spectaculaire. Les auteurs ont oeuvré sans esbroufe, dans le seul souci du travail bien fait. Ils ont apporté la preuve que la recherche n’était pas le domaine réservé de quelques spécialistes jaloux de leur « territoire » intellectuel, mais pouvait au contraire devenir l’affaire d’un grand nombre d’amateurs, pourvu qu’ils soient passionnés et exigeants. C’est, au-delà de ses résultats concrets, l’enjeu actuel le plus important du concours : nous avons désormais la certitude que ce mouvement a des racines solides et qu’il ne risque plus d’être une simple mode.

Une culture vivante

N’en déplaise aux trissotins du savoir maritime, nous sommes fiers d’avoir organisé un concours qui soit le fédérateur de toutes les énergies et respecte la diversité des talents. Au nom d’une culture vivante, « Bateaux des côtes de France » réunit travail intellectuel, travail manuel et pratique de la navigation. L’honneur de ses participants n’est-il pas d’avoir su mener une recherche de haut niveau, tout en maîtrisant l’art de manier l’herminette et celui de tirer sur les écoutes ?

La première page du concours est tournée et elle se solde par un très beau succès. Ce n’est sans doute pas la plus médiatique, mais on aurait tort d’en minimiser la portée. Grâce à ces dossiers de recherche, la barre a été mise très haut. Il reste désonnais à juger les bateaux dont ils ont présidé à la naissance. Parions qu’à Brest 92
nous aurons encore de belles surprises !

Mais attention, le classement final du concours « Bateaux des côtes de France » prendra en compte, lui aussi, la qualité des dossiers de recherche, parmi d’autres éléments du projet. Alors, si vous n’avez pas pu terminer le vôtre à temps pour être dassé dans cette première phase du concours, ou si vous n’êtes pas satisfait de votre premier envoi, ne négligez pas de l’achever et de nous l’adresser dès que possible !

Dans nombre de dossiers, le dessin vient au secours du texte pour présenter les bateaux et les engins de pêche. Dominique Pochon a représenté ici un casier tel que les fabriquait Léon Lerévérend, pêcheur de Foucarville. (Dossier de la vaquelotte Sainte-Marie, Lycée professionnel d’Equeurdreville).