Par Nic Compton – Il y a près de quinze ans, l’Angleterre de la voile traditionnelle découvrait un adolescent fou de bateaux, Ashley Butler. Deux transats et quelques beaux voiliers plus tard, le jeune homme est devenu un artisan reconnu, patron de deux chantiers navals. Des monuments historiques s’y font restaurer, des unités classiques, conçues sans
passer par la table à dessin, y sont lancées, comme le magnifique Lyra…

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Été 1998. Au festival des Old Gaffers de Yarmouth, sur l’île de Wight, les participants dé-couvrent un petit nouveau, jeune homme dépenaillé au sourire effronté mais aux façons attachantes. Ashley Butler est venu à bord de Ziska, un crevettier quasi centenaire de la baie de Morecambe qu’il vient de mettre un an et demi à restaurer. Très vite, le bateau bleu pâle aux voiles immacu-lées, ainsi que son patron juvénile deviennent la coqueluche du festival. Ziska, qui tient à la fois du voilier de travail et du croiseur hauturier, semble comme neuf malgré ses quatre-vingt-quinze ans. Son gréement en fer galvanisé parfaitement réglé, son bout-dehors interminable, ses emménagements spacieux sont dignes des plus grands professionnels. Un nouveau talent vient d’éclore.

Né en 1977, Ashley Butler a grandi près de Faversham, bourgade du Sud-Est de l’Angleterre nichée au fond d’une grande anse envasée. C’est un haut lieu de la construction navale et de la pêche des huîtres depuis le XIIe siècle. « Mon père passait tout son temps libre à restaurer de vieilles voitures et de vieux bateaux, raconte-t-il avec son accent caractéristique du Kent rural. Mon premier souvenir est d’ailleurs celui d’un Lysander [ndlr, petit croiseur dessiné en 1963 par Percy Blandford pour les constructeurs amateurs] qui attendait dans le jardin qu’on s’occupe un peu de lui. » Bien entendu, Ashley souhaite souvent donner la main, une bonne volonté pas toujours appréciée… « Mon père n’avait pas beaucoup aimé que je grée une voile carrée sur sa planche à voile en utilisant des clous de 15 centimètres pour tenir le mât ! »

Portrait d'Ashley Butler
A trente-cinq ans, Ashley Butler est déjà à la tête de deux chantiers navals dont la production est une des plus remarquées de Grande-Bretagne. © Nic Compton

À l’école primaire, Ashley peine à lire, écrire et compter. Un spécialiste identifie rapidement le problème : il souffre de dyslexie et de dyscalculie. Dès six ans, le petit garçon se retrouve dans une école spécialisée à Ramsgate, une ville voisine de Faversham. Toutefois, son handicap n’affecte en rien ses capacités manuelles. À dix ans, il reconstruit avec son père un Senior, voilier habitable biquille de 4,87 mètres de long dont le plan est dû à la revue Yachting Monthly. Il naviguera ensuite à bord sur les voies d’eau intérieures des Norfolk Broads, le plus souvent en solitaire. Deux ans plus tard, son père lui obtient un travail saisonnier au chantier Alan Staley de Faversham, alors l’un des derniers du Kent à construire des bateaux en bois. « Mon rôle consistait essentiellement à balayer et réaliser quelques tâches mineures, mais, à chaque tea time, je mitraillais de questions mes camarades pour apprendre comment on construit les bateaux en bois. Je crois que je les ai un peu saoulés ! » À l’âge où les garçons font du skate-board ou jouent sur une Game Boy, Ashley s’éclate avec le chêne et les queues-d’aronde.

Peu après cette expérience, l’Eventide Owner’s Group – une association qui s’intéresse aux bateaux promus par la revue Yachting Monthly, et en particulier aux plans de Maurice Griffiths, l’un de ses anciens rédacteurs en chef – lui propose de terminer la construction d’un Goosander, sloup de 7 mètres de long dont le propriétaire vient de décéder. Pour Ashley, faire de ce panier de membrures un bateau qui navigue revient à gagner ses premiers galons.

Le sloup Merganser troqué contre un crevettier à restaurer

En 1994, bien qu’il ne soit pas achevé, le jeune charpentier charge son Merganser sur une remorque, direction le Marine College de Falmouth, où il va étudier l’architecture navale. Il y passe deux ans. Mais, les cours étant trop théoriques à son goût, il s’emploie surtout à peaufiner la construction de son Goosander, qu’il ne se prive d’ailleurs pas de « classiciser ». Il remplace ainsi le gréement bermudien par celui de cotre à corne dans une version qui évoque les smacks de la côte Est. En outre, le cockpit, carré sur le plan, devient elliptique avec des hiloires inclinées. À l’intérieur, Merganser a tout d’une petite maison flottante. « J’ai mis dans ce bateau toutes mes connaissances et mes idées en terme de bateau bois, explique Ashley, réalisant tout moi-même, sans aucune aide. En fait, la charpente navale est devenue mon moyen d’expression. Car contrairement à l’école, c’était quelque chose que je maîtrisais alors mieux que la plupart des gens. » Tandis que ses amis s’habillent en style gothique et se couvrent de piercings et de tatouages, Ashley exprime son identité avec des doubles chanfreins et des clefs de mât de flèche.

Ashley jeune préparant une demi coque
A bord de Ziska, au mouillage en baie de Chesapeake en 2001. Ashley prépare la demi-coque de son futur bateau, Sally B. © coll. Ashley Butler

Merganser enfin terminé, Ashley l’équipe d’un régulateur d’allure et appareille pour la côte Est à la mi-novembre. Il espère arriver à Faversham avant Noël, y passer l’hiver pour gagner un peu d’argent, puis rallier à la voile la mer Baltique. Mais en automne, la côte Sud de l’Angleterre n’est pas de tout repos, surtout pour un béjaune naviguant en solitaire et sans moteur. À peine sorti de la Carrick Roads, la rade de Falmouth, Merganser est drossé sur la plage de St Mawes, victime d’une fatale combinaison de vents et de courants. « La peur de ma vie, se souvient le navigateur. Mais j’ai eu la chance de terminer sur le sable ; un peu plus à gauche ou un peu plus à droite et j’étais sur les rochers ! »

Quelques jours plus tard, il reprend la mer. « Au soir du second jour, alors que je faisais route dans le Solent en pleine nuit noire, j’ai vu les lumières de Cowes. J’imaginais qu’à terre tout le monde était de sortie, que les gens s’amusaient. Comme la renverse approchait, je me suis dit : “Après tout, pourquoi ne pas y aller ?” Pourtant, j’avais sur moi à peine de quoi m’acheter une pinte de bière, en tout cas certainement pas de quoi m’acquitter des droits de port ! »

Le lendemain matin, en attendant la marée pour appareiller, Ashley se promène sur le quai. Il se trouve près du légendaire gréeur Harry Spencer quand il tombe en arrêt devant un voilier ancien en piteux état, mais aux lignes éblouissantes. Il l’observe avec attention et se prend à rêver…

« En revenant à Merganser, j’ai croisé un inconnu sur la jetée, que j’ai invité à bord pour prendre une tasse de thé. Nous discutions bateaux en bois quand j’ai finalement découvert que mon hôte n’était autre que le propriétaire de la coque sur laquelle je venais de fantasmer ! » Construit en 1903 sur les plans d’un crevettier de la baie de Morecambe, Ziska est un cotre de 11,60 mètres de long. Il s’est jeté au plain sur une plage voisine vingt-quatre ans plus tôt. Malgré ses tentatives pour le restaurer, Adrian Stone, son propriétaire, a jeté l’épon-ge, souhaitant acquérir désormais un bateau plus petit. « On a vite compris qu’on pouvait se rendre mutuellement service, raconte Ashley. À peine nos tasses étaient-elles vides que l’affaire était conclue : on échangeait nos voiliers. »

La chance sourit de nouveau à Ashley quand son ami Dave quitte son emploi au chantier Holt & James, près de Maldon (Essex), et que le poste lui est offert. Trois milles nautiques, 192 kilomètres et 1 000 euros plus tard, homme et bateau sont à bon port. S’ensuivent dix-huit mois de travail acharné, le charpentier passant tous ses temps libres à restaurer Ziska avec l’aide inlassable de Dave, qui est resté vivre à proximité. Si le bordé et la structure – en partie « neuve »– sont en meilleur état que prévu, le pont en petites lattes est une passoire tandis que plusieurs barrots et les deux préceintes sont pourris. Il faut également changer les boulons de quille, refaire l’emplanture de mât, les massifs…

Ashley, Dave et Tim Severin sont dans un bateau…

Tout ce temps, Ashley vit dans le poste avant. « Les œuvres-mortes n’étaient pas calfatées, le pont fuyait. C’était un peu rude. » Rude certes, mais gratifiant. En 1998, au festival des Old Gaffers de Yarmouth, Ziska fait forte impression. Une excellente publicité pour le charpentier, pour le régatier, qui se hisse au sommet du podium, et pour le manœuvrier, qui épate la galerie en slalomant à la voile dans le mouillage encombré.

À l’automne 1999, Ashley et Dave quittent l’Angleterre et mettent le cap sur Antigua pour y participer aux régates classiques de l’an 2000. « Je venais d’avoir vingt-deux ans, j’avais 500 livres à la banque et des rêves plein la tête. J’estimais que rien ne pouvait me résister. » La chance, dit-on, sourit aux audacieux. À chaque escale, Ashley est sollicité par ses voisins de ponton pour de petits travaux, de quoi garder à flot la caisse du bord. Après avoir touché les Açores, puis Trinidad, Ziska arrive enfin à Antigua, où il remporte les régates dans sa catégorie. C’est aussi là qu’il fait la connaissance de Tim Severin, qui enquête alors sur le « vrai » Robinson Crusoé, et avec qui il va naviguer. L’explorateur évoquera cette rencontre dans son livre Seeking Robinson Crusoe paru l’année suivante.

Bateau en cale sèche
Merganser, le Goosander 23 construit par Ashley dans les années quatre-vingt-dix, soit deux décennies après que ce bateau a été conçu par Colin Fagetter. © coll. Ashley Butler

Durant l’été 2000, Ashley séjourne aux îles Caïman avec un bateau bien équipé et un peu d’argent sur son compte en banque. Où aller ? Il hésite entre la route du Nord vers l’Amérique et celle de l’Ouest vers Panamá et le Pacifique. Finalement, c’est encore le hasard qui décidera de son sort : les seules cartes que peut lui céder le commandant du brick-goélette Søren Larsen, en escale au même mouillage, concernent l’Amérique du Nord. Un voyage inoubliable : « Les 700 milles jusqu’à Cuba ont représenté ma première grande traversée en solitaire. Je me sentais totalement confiant. Il y avait juste moi, mon bateau et la mer. J’en garde un souvenir fabuleux. »

Ashley et Ziska passent l’hiver en baie de Chesapeake. L’été suivant, ils sont dans le Maine puis dans le Massachusetts, où le charpentier trouve du travail au chantier Gannon & Benjamin à Martha’s Vineyard. Après deux ans de vagabondage, il est heureux de se poser, d’autant qu’il vient de se mettre en ménage avec une Américaine, et qu’il prévoit de construire un nouveau bateau. Car avec son franc-bord de 33 centimètres à l’arrière et ses quelque 100 mètres carrés de voilure, Ziska n’est finalement pas de tout repos pour la navigation hauturière. « C’était un vrai lévrier, rapide et volage, nécessitant d’être mené d’une main ferme. J’avais désormais envie d’une sorte de labrador, plus robuste et pardonnant certaines erreurs. »

Décision est prise de tout faire au jugé

Toujours inspiré par les bateaux de travail, le charpentier jette son dévolu sur le bawley, le robuste crevettier de la Tamise, une bête de somme au maître-couple im-pressionnant, doté d’un grand tableau et d’une grand-voile à livarde dont il est facile de filer la drisse. Toujours fâché avec les chiffres et les lettres, Ashley n’envisage pas une seconde de faire le tracé de son bateau à partir d’un plan de formes. Il travaillera au jugé, comme cela ne se fait plus du tout en Europe ni en Amérique du Nord, probablement en raison du coût des matériaux et de la main-d’œuvre, qui exclut la moindre erreur. Mais Ashley a pour lui l’aplomb de la jeunesse, qui lui permet de risquer les 15 000 livres nécessaires pour la seule commande du bois de construction en se fiant à une méthode aussi empirique. « C’était pour moi la seule manière possible de construire mon bateau, explique-t-il. Mais vous savez, les spécialistes ont observé que bien souvent les dyslexiques ont certaines facilités pour visualiser les formes en trois dimensions. »

S’appuyant sur ses souvenirs d’enfance, mais également sur le livre de John Leather, Smacks and Bawleys, qui préconise un rapport longueur/largeur de 2,5, Ashley commence ainsi par façonner une sorte de demi-coque comportant le tableau, trois demi-couples et quatre lisses. Il relève alors les mesures puis les multiplie par 20 pour obtenir les données en vraie grandeur. La quille de Sally B – du nom de la mère d’AshleyÊ– est posée à Martha’s Vineyard le 31 décembre 2001. Un mois plus tard, la charpente axiale, quelques couples, le tableau et plusieurs lisses sont en place. « C’est alors que je me suis aperçu que je n’aimais pas les façons de l’arrière », raconte le charpentier. Ni une ni deux, il enlève tout bonnement les couples situés dans cette zone et recommence. Ce défaut serait-il apparu sur le plan ou au tracé s’il avait travaillé de manière traditionnelle ? Peut-être, mais dans le cas contraire, il aurait été contraint à un travail bien plus considérable pour démonter la structure, redessiner le plan et recommencer.

L’atlantique en solitaire à bord de Sally B

Le chantier du jeune Anglais à l’accent étrange et à l’humour ravageur ne passe pas inaperçu à Martha’s Vineyard, l’un des hauts lieux du revival américain des bateaux en bois. Plusieurs bénévoles viennent rapidement l’aider, souvent jusque tard dans la nuit. Wendy, sa compagne, pourtant néophyte, est presque la plus motivée, dégauchissant avec entrain des dizaines de mètres de bordages de pont. Sally B est lancée le 24 août 2002, révélant une assiette parfaite. Le lendemain, Ashley et Wendy se marieront à bord de la goélette Alabama mouillée à proximité.

Sally B sous voile
Après avoir restauré un crevettier de la côte Ouest de l’Angleterre, Ashley s’est inspiré de ceux de la côte Est, les bawleys de la Tamise, pour concevoir Sally B qu’il a construit aux États-Unis. © coll. Ashley Butler

Sally B représente un compromis intéressant entre le monde des bateaux de travail et celui de la plaisance. Par exemple, plutôt que de choisir la voile à livarde et à bordure libre des bawleys, Ashley a préféré un gréement de yawl à corne, plus facile à maîtriser. Tandis que la partie centrale du bateau sert d’atelier, l’arrière est occupé par un carré traditionnel vaigré en cerisier et habillé de riches tissus rouges.

Désormais propriétaire de deux bateaux, Ashley se retrouve bientôt à court d’argent. Pour achever l’armement de Sally B, il doit se résoudre à vendre Ziska, qui trouve preneur en juillet 2003 après avoir fêté son centenaire aux régates d’Antigua. Le vieux crevettier de la baie de Morecambe naviguera désormais en baie de Chesapeake. Ainsi Ashley se sépare-t-il de sa fidèle monture au terme de 18 000 milles parcourus. Il rompt aussi avec Wendy, si effrayée lors de la traversée vers Antigua qu’elle a décidé de mettre un terme à ses aventures maritimes. Se retrouvant tout seul à bord de son nouveau bateau, le jeune Britannique juge qu’après cinq ans d’absence, il est temps de rentrer au pays. Et comme il ne parvient pas à recruter un équipier avant son départ, c’est en solo qu’il va affronter l’Atlantique.

Concevoir le plus joli bateau dans une certaine fourchette de taille

Sally B touche les côtes de Grande-Bretagne en juin 2004, sans autre avarie qu’une rupture de bôme au large des Bermudes. De retour dans le Kent, Ashley crée l’entreprise Butler & Co avec son amie Georgie Hare, descendante d’une grande famille de plaisanciers. L’intention du jeune couple est de construire des bateaux « inspirés par les cotres de travail britanniques, voiliers qui allient vélocité, simplicité et qualité marines ». Le chantier élit domicile dans une ancienne grange perdue dans la campagne.

Chantiers Ol Mill Boatyard
En 2006, Ashley Butler acquiert le Old Mill Boatyard, près de Dartmouth. C’est ici qu’il va restaurer Pigrim, un chalutier de Brixham construit en 1895 au chantier Uphams. © coll. Ashley Butler

Le premier bateau mis sur cale est un smack de 9,76 mètres de long, version plaisance des dragueurs d’huîtres du Kent et de l’Essex. Sa méthode ayant fait ses preuves avec Sally B, Ashley entend construire cette coque à l’œil et de manière aussi traditionnelle que possible. « Avec ce bateau, je souhaitais répondre à la demande de personnes qui veulent l’esthétique et les qualités marines d’un smack sans les tracas liés à l’entretien d’un vieux bateau en bois. Pour moi, le smack est la quintessence du voilier de travail anglais, parce qu’il est à la fois très beau et très marin. Il est capable de sortir par n’importe quel temps et d’étaler les pires conditions sans que son équipage ait à se faire le moindre souci. Et ça, c’est un fameux argument de vente ! »

Pour être de facture traditionnelle, ce smack de plaisance n’en fera pas moins quelques concessions aux exigences du marché. Il est ainsi équipé d’un enrouleur de foc, de W.-C. chimiques et surtout d’un moteur. « Si vous traînez d’un mouillage à l’autre aux Antilles et que vous avez tout votre temps, vous n’avez absolument pas besoin de moteur, précise Ashley, quelque peu assagi par l’âge. Mais si vous avez un travail qui vous attend le lundi matin et un horaire à respecter, il est raisonnable d’en avoir un. » Les emménagements sont également davantage adaptés à des sorties à la journée qu’à de longues croisières, l’accent étant mis sur l’espace et la simplicité, ce qui n’est pas sans rappeler l’intérieur de Ziska.

Dès le stade de la demi-coque, Lucie B révèle une certaine impertinence désinvolte, caractère inspiré en grande partie par sa longue voûte arrière terminée par un délicieux tableau, un élancement inattendu sur une petite unité. Lucie B semble avoir été conçue par un poète dont l’ambition était de dessiner un bateau aussi joli que possible, dans une certaine fourchette de taille, sans se soucier du nombre de couchettes à installer ou de son aptitude à étaler une tempête en plein Atlantique. De fait, Lucie B a la moitié du tonnage de Ziska pour une même longueur. Au final, ce voilier lancé en août 2005 fera le bonheur de ses barreurs, volant sur l’eau et atteignant fréquemment sa vitesse limite de carène, comme libéré de tout souci.

Quand un Itchen ferry rallongé devient un yacht classique

Pendant ce temps, de grands changements se préparent dans la vie d’Ashley et de Georgie, à commencer par l’arrivée de deux petites filles, Lily et Skye. La famille s’agrandit, et elle déménage ! En effet, le couple jette son dévolu sur un petit chantier situé dans une crique idyllique aux portes de Dartmouth, dans le Devon. Après des années de demi-sommeil, le Old Mill Boat-yard va reprendre vie sous leur impulsion. Grâce à une remorque porte-char, la dernière création d’Ashley – un cotre à corne de 7,93 mètres de long destiné à la croisière côtièreÊ– quitte le Kent pour le Devon.

Comme celle de la plupart des petits chantiers navals, la trésorerie du Old Mill Boatyard est assurée par les réparations et restaurations. C’est ainsi qu’Ashley refait, entre autres, le bordé d’un lougre de Looe de 13,72 mètres de long, puis le pont et les emménagements d’un smack de Boston de 18,30 mètres. Il restaure aussi Pilgrim, un chalutier de Brixham de 22,88 mètres de long dont la remise en état est financée par la loterie nationale britannique. Mais ce sont surtout les constructions neuves qui intéressent le jeune charpentier. Aussi, quand le Boat-show de Londres l’invite en 2008, il se dépêche d’achever la coque commencée dans le Kent pour pouvoir la présenter au salon.

Cette fois, les lignes du bateau s’inspirent de celles des Itchen ferries qui sillonnaient le Solent aux xviiie et xixe siècles. Comme à son habitude, Ashley l’a conçu à partir d’une demi-coque. Et, de nouveau, sa méthode empirique se révèle pertinente : s’apercevant que les planches destinées au bordé sont plus longues que prévu, il choisit d’augmenter la maille et d’allonger son bateau de 60 centimètres afin d’exploiter au mieux cette longueur. Pour mieux séduire ses clients potentiels, Ashley décide de lancer une série à partir de ce prototype baptisé Lyra, mais en proposant de personnaliser chaque unité. « À l’époque où Fife construisait ses yachts, commente-t-il, on a assisté à la naissance d’une réaction hostile à la révolution industrielle. À ce mouvement, baptisé Arts and Crafts, appartenaient des yachtsmen qui recherchaient des bateaux réalisés de manière artisanale à leur intention. Aujourd’hui, je pense que ce phénomène se manifeste à nouveau, sauf qu’il s’agit désormais d’aller encore plus loin en construisant le bateau en étroite collaboration avec le client. »

Lyra, témoin des yachts et des bateaux de travail d’antan

C’est un collectionneur d’œuvres d’art et de petits bateaux de plaisance traditionnels qui se porte acquéreur de Lyra. Bien qu’il travaille au Moyen-Orient, ce dernier s’implique à chaque étape de la construction des emménagements, demandant régulièrement des nouvelles par courriel. Il spécifie notamment de nombreux détails, comme la position de certains tiroirs. Et il va même contribuer ultérieurement à une modification radicale de la carène. « Peu après son achat, explique Ashley, il m’a avoué qu’il avait toujours eu envie d’un yacht à tableau. Et je n’ai pas été long à lui dire que c’était aussi un rêve que j’avais fait pour Lyra. » Quelques semaines suffiront à prolonger l’arrière du bateau d’1,80 mètre, le charpentier décroisant les bordages en conséquence et cachant ce qu’il peut des coutures de pont sous les massifs de winchs. « Cela se pratiquait couramment au début du XXe siècle sur des bateaux comme les quay punts. » Sous les doigts magiques du constructeur, l’Itchen ferry s’est métamorphosé en yacht classique : la série Mayflower vient de naître.

Plan Mayflower 50
Martha Primrose, le premier exemplaire du Mayflower 50 a été mis sur cale au Old Mill Boatyard pour le compte d’un yachtsman désireux de faire de la grande croisière. Remarquez l’alternance de membrures sciées et de membrures ployées. © coll. Ashley Butler

Après un processus de création aussi tortueux, il est difficile d’imaginer que Lyra puisse témoigner d’une unité de style. Et pourtant si ! Ce bateau évoque avec une rare élégance l’esthétique de la plaisance du tournant des xixe et xxe siècles. Quant à la qualité de la réalisation, elle est d’un niveau que l’on ne rencontre en général que sur des restaurations à budget illimité. Ashley est si attaché à la perfection qu’il a fait couler sur mesure certaines pièces d’accastillage en bronze, comme les chaumards arrière. Pour les moulures intérieures, il a fait fabriquer spécialement des fraises de défonceuse afin de retrouver le style correspondant à un yacht de l’époque. Même le tilleul teint en noir ébène qui habille le carré est conforme aux habitudes des ébénistes d’antan.

Malgré son luxe discret mais évident, Lyra reste, selon son constructeur, dans la lignée de ses précédents bateaux issus de la flotte de travail. Il est vrai que les anciens yachts de la haute société anglaise ont toujours appartenu à cette filiation. Lyra peut donc revendiquer ce double héritage dont témoignent notamment certains détails de gréement, qui, tout en étant typiques du yachting d’antan, rappellent aussi les smacks à bord desquels Ashley a appris la voile. « Sur les voiliers de travail comme sur les yachts, tout doit fonctionner sans problème. Le transfert des uns aux autres s’est fait naturellement, beaucoup de marins de yachts étant d’anciens pêcheurs. »

Preuve du succès de son concept, les clients intéressés sont nombreux malgré la période économiquement défavorable. Récemment, Ashley a lancé la coque d’un Mayflower de 15,25 mètres de long proche de Lyra, mais aux vernis moins généreux, ce bateau étant destiné à la croisière hauturière. Une version de 12,20 mètres de long était également en projet… jusqu’à ce que son commanditaire opte finalement pour une coque de 15,25 mètres.

Pendant ce temps, le chantier continue à assurer les travaux habituels de restauration. Rosemary, un cotre Fife de 1926 a reçu une nouvelle charpente axiale, un pont neuf, et attend un gouvernail. Pet, un sardinier de Porthleven, endommagé suite à la rupture de son mouillage, a vu ses fonds refaits. La demande est si importante qu’Ashley et Georgie viennent de faire l’acquisition du Gweek Quay, un gros chantier proche de Falmouth qui compte parmi ses actionnaires le constructeur de cotres-pilotes en bois Luc Powell.

Les exigences de la gestion d’une telle entreprise et l’attrait de restaurations lucratives vont-elles empêcher le constructeur de créer de nouveaux chefs-d’œuvre ? La crainte serait justifiée si l’intéressé était au mitan de sa carrière. Mais Ashley n’a que trente-quatre ans. Il lui reste encore plusieurs décennies de travail pleines de promesses. Il a expérimenté une méthode personnelle de construction navale et celle-ci, qui n’était au départ qu’un pis-aller pour pallier un handicap, est devenue aujourd’hui son meilleur atout. Non seulement son approche empirique de l’architecture navale donne des résultats rapides et bon marché, mais elle lui laisse un degré de liberté dont la plupart des architectes conventionnels ne peuvent que rêver. Ashley n’en fera jamais toute une affaire, mais pour ceux qui ont du mal avec les lattes souples et les tableaux de cotes, c’est la preuve que l’on peut très bien s’en passer. Et, pour tous les dyslexiques, c’est un exemple de ce à quoi l’on peut arriver à force de volonté… et d’un inépuisable optimisme.