Par Claire Billon – A courir les grèves, on rencontre parfois un abri de pierre ruiné, une cabane à demi-effondrée. Coques retournées, épaves investies par une population amphibie, trous dans la falaise abritant des familles entières… Ces constructions rudimentaires mais diversifiées dans leur structure et leur utilisation, ont toujours été liées aux activités traditionnelles de la côte. Leur mode: de construction est différent mais toutes répondent au même souci d’économie. De l’abri à matériel à l’habitat permanent, leurs fonctions souvent multiples correspondent à un littoral particulier et aux pêches qui y sont pratiquées. Ephémères et discrètes, elles retournent maintenant à la nature. Le Chasse-Marée a demandé à Claire Billon d’établir une première typologie de ces infraconstructions de la mer du Nord à l’Atlantique ; une seconde étude portera sur la Méditerranée.

L’intérêt pour le monde maritime ne s’est développé que récemment en France, et l’on manque de documents pour connaître avec précision les conditions de la vie quotidienne sur nos côtes avant 1850. Quelques témoignages du XVIIIe siècle donnent cependant l’image d’un rivage de la Mer du Nord occupé par une population nombreuse, dispersée irrégulièrement tout au long des dunes. Quelle que soit la physionomie du littoral de la Manche ou de l’Atlantique (plages à falaise, côtes rocheuses, étendues dunaires…) les terrains qui jouxtent la mer semblent, à cette époque, le lieu d’activité d’une population plus ou moins stable pour laquelle la pêche, et surtout la pêche à pied, fournit un apport appréciable de nourriture, voire de revenus à moindre frais.

La difficulté à cerner les habitations de ces populations littorales est accentuée par l’appellation même de « pêcheurs » qui recouvre des réalités distinctes : pêcheurs à temps complet, pêcheurs-paysans pour lesquels la pêche (du ramassage sur l’estran à l’embarquement pour des marées de plusieurs semaines sur une barque) ne constitue qu’une activité annexe plus ou moins importante. On a simplifié la question en déclarant la non-spécificité de cet habitat.

Il faut attendre les années 1840-1850 pour recueillir des informations plus nombreuses et détaillées sur les cabanes des pêcheurs : récits de voyageurs, bien souvent peintres-dessinateurs, premiers touristes qui découvrent les côtes de France, journaux des naturalistes, romans qui prennent pour cadre le milieu maritime, sources de documentation à manier avec prudence car cédant facilement au pittoresque des situations.

Le dernier tiers du siècle, par l’apport de la photographie et le travail des dessinateurs comme V. -J. Vaillant, donne enfin quelques images précises qui permettent de différencier des formes et des fonctions.

Les abris de pêcheurs

La cabane, partie constituante du matériel de pêche, est avant tout un abri permanent pour les outils de travail à proximité du lieu d’activité. C’est le cas des caloges d’Yport, d’Etretat ou de Berck : cabanes-relais entre le bateau et la maison en dur ; c’est le lieu de l’entretien du matériel et de son stockage. C’est aussi le lieu de l’attente pour les femmes. Un manuscrit du Pollet (récit au quotidien par un ivoirier de Dieppe dans les années 1840) cite les baraques de la jetée du Pollet, qui pendant la nuit, servent d’abri aux Polletaises dans l’attente du retour des barques de pêche. Des cabanes du même genre abritent les « commises » (acheteuses) des usines de conserves à Concarneau dans les années 1900.

L’ abri peut devenir également un habitat saisonnier quand le métier -pêcheur, goémonier – exige de s’installer le temps d’une saison sur des zones de pêches éloignées. Les cabanes utilisées pour ces implantations ne sont guère plus élaborées et confortables que les abris réservés au matériel mais elles sont la marque d’un sédentarisme relatif, d’une appropriation du territoire et peut-être la phase ultime du semi-nomadisme de certaines communautés de pêcheurs comme les Kerhors de la rade de Brest, vivant à bord en cabanant sous la voile. Enfin l’abri peut devenir une résidence permanente pour des familles entières dans des conditions particulières, le plus souvent à cause de la misère, au XIX’ et au début du XXe siècle.

On ne retient trop souvent que l’aspect marginal, misérable ou pittoresque de ces habitats que furent les quartiers des quilles en l’air ou les gobes. Cette faculté de récupérer, d’adapter les matériaux est une constante des populations littorales, une pratique normale dans une société économe.

« Plan du territoire situé au bord de la mer entre Ault, Cayeux et Brutelles » signé Roussigny, Lemoyne, 1667. Ce plan, par sa date et sa précision, fait exception dans la production des cartographes des XVII et XVIII siècles. La représentation des maisons semble stéréotypée mais il est difficile d’apprécier la part de réalisme du dessin. L’occupation du rivage en fonction des besoins de la pêche (barques, cabestans, pêcheries fixes) et de la vie quotidienne (moulin, maisons) est remarquable.

 

Une série de lavis et de dessins dûs également à V.J. Vaillant représentent les cabanes de l’ancien quartier de Chatillon à Boulogne. La diversité des solutions adoptées au même moment, pour la réutilisation d’anciennes coques et de matériaux divers est ici évidente : coque renversée sur un muret, demi-coques sciées transversalement, dressées debout ou retournées et murées au maître couple. Chaque variante a ses propres avantages et une utilisation différente, de l’habitat bien clos à l’abri largement couvert pour le travail.

Huttes et cabanes sur la côte française au XVIIIe siècle

Les documents du XVIII’ siècle donnent une idée de l’occupation du littoral et de la construction des abris sur les grèves. De 1723 à 1732, dans sa longue et minutieuse relation de mission, Le Masson du Parc, inspecteur général des pesches, va parcourir tout le rivage français de la Flandre à la Gascogne. Il dresse l’inventaire des techniques et instruments de pêche et vérifie l’application des règlements ; il pénètre donc dans chaque « maison », « cabane », « hutte » de pêcheurs : tels sont ses termes mais il ne les accompagne jamais d’une description, fit-elle sommaire.

… »Tout le bord des dunes qui sont au haut du rivage de la mer est bordé de huttes et de cabanes de pescheurs éloignées les unes des autres au plus de quelques pas… cette côte depuis Gravelines jusqu’à Calais est si plate et la rive de basse mer si éloignée des huttes ou cabanes des pescheurs qu’ils sont obligés de mettre leurs filets sur des chevaux ou de petites charettes quand ils les veulent aller tendre sur les bancs de sable pour faire les pesches de basse eau. »

La même sobriété se retrouve chez les cartographes du XVIII’ siècle qui dessinent avec soin les tracés des laisses de mer, les dunes, les chenaux, les plans-masses des habitations proches du rivage mais rien de plus.

La côte de la Mer du Nord a été concédée durant le XVIII* siècle, par morceaux, à différents particuliers afin d’assainir et de mettre en valeur les terres gagnées peu à peu sur la mer par l’ensablement progressif. Les demandes de concessions donnent lieu à des enquêtes sur l’état des terrains concernés : on lève des plans et on expose les avis des différentes parties. C’est l’occasion de descriptions :

En 1769, Monsieur de Morlière réclame la concession des terrains incultes en deçà et au-delà des dunes depuis le Fort de Mardyck jusqu’à Gravelines et Dunkerque. Les avis divergent sur le bienfondé de cette demande. Pour les opposants au projet, la mise en valeur de ces terres est ancienne et a été réalisée par les « matelots » qui occupent ces lieux « couverts » d’une quantité de petites maisons appelées huttes, habitées par des familles nombreuses qui, tour à tour, cultivateurs et marins sont doublement utiles à l’Etat:’ Ils ajoutent que « leur émigration en pays étrangers serait la suite infaillible d’une concession qui leur enlèverait toutes ressources. »

Un plan de 1772 des terres entre Calais et Gravelines mentionne un village nommé « les Huttes » (douze maisons et leurs jardins) au Nord d’Oye sur les anciennes accrues le long de la mer et indique les « petites hemmes ou près dits des matelots » Le village des Huttes, à l’est de Gravelines, également hameau de pêcheurs sur l’ancien cours de l’Aa, a conservé ce nom particulier. La dénomination de « hutte » pour l’habitation des pêcheurs est à rapprocher également des légendes de fondation de bien des ports actuels : Gravelines (pour rester sur la Mer du Nord) dont Thierry d’Alsace, comte de Flandre, décide de faire le débouché sur la mer de son domaine, n’était au milieu du XII’ siècle qu’un hameau de pêcheurs de quelques huttes, implanté sur la dune.

Paimboeuf, sur la rive gauche de l’estuaire de la Loire, dont la situation est comparable à celle de Quillebeuf à l’embouchure de la Seine, naît selon la tradition, du développement au IX` siècle d’un hameau de huttes de pêcheurs (bouf pourrait venir du scandinave budh : baraque). On pourrait multiplier les exemples. Cette appellation singulière réservée à l’ habitat des pêcheurs (à ne pas confondre avec les noms de buttiers donnés à certains habitants du marais poitevin au XIX’ siècle ou aux chasseurs, en baie de Somme, à l’affût dans des cabanes de planches et de roseaux) laisse à penser que leurs demeures contrastaient avec celles des paysans de l’arrière-pays par leur précarité, leurs formes ou leurs matériaux.

Une diversité de formes et de structures

Ainsi la construction des cabanes, quelles que soient leurs formes, fait avant tout appel à la récupération des matériaux (bois d’épaves, mâts, membrures, planches…) ramassés sur l’ estran, bateaux ou parties de bateaux tombés en désuétude, produits d’épierrage locaux, etc…) A côté de cette remarquable économie de moyens, cet habitat se caractérise également par l’occupation de lieux (terrains jouxtant la grève, plages, perreys…) dont la propriété est mal définie.

Récupération d’une barque de pêche : la « quille en l’air »

L’usage de la coque entière renversée posée sur des murets de pierres appareillées et liées à la terre semble circonscrit à la côte entre Boulogne-sur-Mer et Berck. Quelques cas sont cités dans les îles bretonnes, la côte du Léon, aux Chausey ou isolément en Normandie : Courseulles-sur-Mer (Calvados), Veulettes (Seine-Maritime). L’exemple le plus remarquable est celui d ‘Equihen , près du Portel, au Sud de Boulogne, à la fin du XIXe siècle.

La pauvreté des sources d’informations antérieures à 1850 ne permet pas de conclure à l’utilisation ancienne de ces coques renversées par les pêcheurs côtiers pour leurs habitations.

La « quille au sol »

Une coque entière peut également être utilisée, posée sur le sol, stabilisée par des pieux calés sous la carène et recouverte d’un toit en matériaux divers (chaume ou autres végétaux, planches goudronnées, papier bitumé…). Les caloges d’Etretat et d’ Yport sont les exemples les plus connus ; la pratique en est également attestée isolément depuis Berck jusqu’aux côtes bretonnes (Locquirec, Côtes-du-Nord). Le cas le plus méridional et le plus remarquable est celui du village de l’Herbe sur le bassin d’Arcachon où les grandes plates sont dotées d’une couverture lattée sur leur partie centrale.

Si les caloges d’ Yport sont mentionnées depuis le XVIII’ siècle, celles d’Etretat depuis 1837, les autres exemples ne datent que de la seconde moitié du XIX’ siècle.

L’occupation d’une épave sur son lieu d’abandon illustre le cas de récupération le plus poussé : un terre-neuvier échoué dans les vasières de la Rance sert de logement à un vieux couple .

( La Houne de Roger Vercel )

La technique du bateau renversé sur un muret de pierres se retrouve en différents points du littoral, avec quelques variantes. A Courseulles, la coque sert simplement de toiture à des murs de pierres assez élevés pour recevoir les ouvertures, porte et fenêtres.
Tirées en haut de la grève, les anciennes caïques sont transformées en caloges. Le bateau, simplement calé sur sa quille, est couvert de chaume ou de voliges et une porte est ouverte dans le flanc ou le tableau arrière.
Cette peinture probablement antérieure à 1914, de Jean Lavezzari (1876-1947) montre l’intérieur d’une caloge. Essentiellement abri à matériel et lieu de travail, on y trouve aussi un confort relatif, un mini-mum de mobilier et quelques ustensiles de cuisine
traditionnels des pêcheurs berckois .
Le long du quai du petit port de la Meule, la rangée de cabanes est toujours présente, mais seule une demi-coque, sciée par le milieu, est encore dressée. Comment faire sentir toute l’importance de ce modeste vestige dont la disparition ne troublerait que bien peu ?

Une coque sciée

La demi-coque peut être posée verticalement, sur tranche : soutenue par une perche jouant le rôle d’arc-boutant, ouverte, elle est un simple abri de plein air ; pontée et donc étanche, elle devient remise du matériel de pêche : E.W. Cooke les dessine sur la plage de Brighton au milieu du XIXe siècle. Quelques années plus tard, V. -J. Vaillant les trouve dans les quartiers de pêcheurs de Boulogne. De part et d’autre de la Manche, on observe les mêmes façons de faire. Aujourd’hui encore, des doris coupés en deux servent de lieux d’aisance dans la région de la Rance. Sur l’île d’Yeu, les viviers à homards posés sur tranche font aussi de bonnes cabanes à matériel (Port de la Meule – 1980).

La demi-coque peut-être également posée sur murets : devenue demi-quille-en-1′ air, son « pignon » sera fermé d’un mur de pierres. Les carnets de V. -J. Vaillant montrent cette forme dans les années 1870.

Aujourd’hui, dans certaines régions très traditionnelles du littoral, on peut rencontrer des abris encore fonctionnels. Sur ce beau document une demi-coque renversée est utilisée par un goémonier du Léon.

La récupération des bois d’épaves

La récupération des bois d’épaves sur la grève, l’utilisation des matériaux végétaux immédiatement disponibles (roseaux, oyats, goémon, chaume…) pour la couverture, l’ emploi du bois local sont des constantes dans la construction des cabanes de pêcheurs, quel que soit le type de côte. Pratiques également caractéristiques de l’habitat rural avant le renouveau architectural du second quart du MC’ siècle, mais qui se maintiendront pour la construction de certaines annexes agricoles.

Dans les dunes de Flandre occidentale, entre Bruges et Ypres, les cultivateurs-pêcheurs dressent une petite grange à côté de leur maison, construite avec les débris de barque recueillis sur l’ estran et couverte en roseaux ou chaume ; certaines granges du Val de Loire ont récupéré des membrures de bateaux de Loire pour leur charpente. Cette pratique se prolonge, à une autre échelle, en milieu urbain : on achète pour la charpente du Palais Royal des membrures de navires au Havre.(1)

L’association de ces matériaux donne lieu à une grande diversité d’aspects et de plans. Les cabanes des pêcheurs à la traîne du pays de Buch sont les plus originales : de plan circulaire ou ovale, à ossature de perches recourbées, elles sont couvertes de roseaux maintenus par un filet lesté de morceaux de bois ou de pierre. Dessinées par G. de Galard au début du XIX’ siècle, ces cabanes sont toujours utilisées un siècle plus tard. (2)

Un autre type est utilisé dans le pays de Buch et les Landes : la cabane se compose seulement d’un toit à deux pans posés par terre.

Cette forme est aussi celle des cabanes de pêcheurs des côtes Ouest du Jutland sur la Mer du Nord : dans ce cas, une cheminée extérieure en plaques de gazon permet chauffage et cuisson des aliments.

La forme la plus fréquente (quatre murs surmontés d’un toit à deux pentes) construite en planches appartient vraisemblablement à un type plus récent (cabanes, ateliers d’Hastings, du Crotoy, de Ver-sur-Mer sur les côtes anglaises et françaises de la Manche). La couverture peut être de planches et toile goudronnée ou même de tuiles dans les régions où son emploi courant est ancien (c’est souvent le cas des cabanes ostréicoles du pays saintongeais).

A Capecure, près de Boulogne, V.J. Vaillant dessine cette hutte, sommaire à l’extrême. Hâtivement bâtie elle répond à un besoin immédiat et devrait disparaître rapidement, à moins que régulièrement redressée et renforcée elle ne soit appelée à perdurer dans sa fonction.
Ce dessin de V.J. Vaillant, conservé dans les archives de la ville de Boulogne, présente une étonnante construction : cet abri de branchages et de végétaux, bâti sur une plateforme « catamaran » est probablement appelé à flotter à certaines marées. Sans qu’on puisse préciser ni sa fonction exacte ni son emplacement, au moins fit-elle preuve de l’extraordinaire diversité de forme inventée à partir d’un matériau naturel et d’une technologie simple. On peut remarquer la structure de duc d’Albe lui servant d’appui et d’amarrage ainsi que l’échelle de descente à marée basse.
La construction à partir de bois d’épave et de matériaux naturels peut permettre des réalisations relativement élaborées et d’une forme bien définie : les cabanes en dôme des pêcheurs de Buch sur les bords du bassin d’Arcachon en sont un bon exemple sur cette lithographie de G. de Galard (Vers 1840).
Les pêcheurs de homards et de crevettes blainvillais sont les derniers occupants réguliers de l’archipel de Chausey. Groupées en village, les « maisons » sont extrêmement sommaires : deux murets en pignon dont l’un, surmonté d’une cheminée, est percé d’une porte. La toiture couverte de fougères descend jusqu’à terre supprimant les murs gouttereaux. Aujourd’hui encore, les ruines de ces maisons restent visibles.
Au Cap Gris-Nez, cette cabane utilisée par un pêcheur est probablement un ancien abri de douanier construit de manière durable : murs de pierres et toitures en tuiles. Elle reste pourtant des plus modestes avec sa seule ouverture en pignon ; on est loin de ce que serait la maison la plus rudimentaire.

Utilisation de la pierre comme matériau principal

L’économie de moyens conduit à se servir des matériaux directement disponibles. En milieu marin, ce peut être aussi la pierre. L’installation des « quilles en l’air » sur murets ou des demi-coques fermées par un pignon nécessitait déjà d’utiliser la pierre locale. Quand celle-ci est particulièrement abondante, les cabanes possèdent quatre murs maçonnés ; bon exemple de ces cabanes de pierres, les « petites maisons » de Chausey dont les derniers vestiges disparaissent aujourd’hui sur l’île Longue et Anneret : appuyées aux rochers, construites avec des déchets de taille de granit jointoyés à la vase argileuse, elles étaient de taille modeste, 16 à 20 m2, ouvertes par une simple porte et sans fenêtre. Seul élément de confort, la cheminée en débris de tuileaux.

Les couvertures sont faites de matériaux facilement accessibles par cueillette, ramassage ou récupération (pailleule, fougères à Chausey, chaume ou autres végétaux, tuiles : cabanes du Cap Gris-Nez).

Les cavités naturelles

Certaines cabanes de Chausey s’appuyaient sur le rocher qui tenait lieu de mur à l’habitation. De même, à Ploumanac’h, les rochers ont servi, avec quelques aménagements, de logement à plus d’un pêcheur à pied. Mais, ce sont les falaises normandes qui ont fourni les abris les plus remarquables.

En 1723, Le Masson du Parc, de passage au Pollet (quartier de pêcheurs de Dieppe) note l’utilisation qui est faite des falaises : « de la visite que nous avons faite dans les huttes et les trous des falaises où les pêcheurs côtiers retirent leurs instruments et leurs divers engins: : . De tout temps, les trous au pied des échelles ont dû servir d’abri au matériel de pêche, même le temps d’une marée. A Yport, les grottes-magasins sont dessinées par A. Robida vers 1890. Les anciennes carrières d’exploitation de la marne des falaises du Pollet ont servi à la fin du XIXe siècle d’habitations à une population semi-marginale : pêcheurs à pied et main-d’œuvre disponible pour les petits métiers du port de Dieppe.

Le chaos de roches de granit rose des abords de Ploumanac ‘ h offre de nombreux abris naturels, habitats que quelques familles de pêcheurs ont amélioré en diminuant les ouvertures par des murets. Ici, la partie construite est réduite à bien peu de chose : une porte et quelques pierres au-dessus du linteau.

Les gobes du Pollet ne semblent pas utilisées en tant qu’habitations permanentes avant le dernier quart du XIXe siècle. Leur occupation cessera en 1939. Citons encore le cas de Meschers-sur-Gironde où les trous de la falaise ont permis l’installation d’habitats. Ces habitats troglodytes en milieu marin feront l’objet d’un prochain article.

Deux documents émouvants pris à l’intérieur des « Quilles en l’air » permettent de mieux pénétrer la vie de ce quartier; ni l’un, ni l’autre ne font découvrir une tanière sordide : le mobilier, simple, est en état ; le rideau de lit, quelques photos et bibelots sur une étagère viennent égayer la pièce unique. La forme de la coque et la présence du puits de dérive sont les seuls éléments d’une structure réellement différente ; le reste pourrait être le modeste intérieur de toute maison de pêcheur.

Les trous de Trégastel

« La baie de Trégastel est de toutes ces dentelures de la côte nord de la Bretagne, de beaucoup la plus remarquable et la plus pittoresque.

Qu’on se figure une ouverture profonde creusée dans le rivage et semée çà et là d’énormes blocs de granit. Les rives de cette anse sont formées également à droite et à gauche d’amoncellements de pierres granitiques dans un désordre impossible à décrire (…).

Jean-Pierre connaissait depuis longtemps le lieu où il avait résolu d’établir sa nouvelle demeure.

C’est au milieu de cet indescriptible chaos de roches, un entassement plus formidable encore que les autres et que les gens du pays désignent sous le nom de Caste-Muiguy (…).

Là, les pierres superposées formaient de nombreux compartiments tous plus ou moins susceptibles d’offrir un abri et même un logement.

Jean-Pierre, sans hésiter, passant avec la sûreté de pied d’un chamois, sur les roches glissantes, se présenta à l’entrée d’une espèce d’immense hangar formé par la nature.

A droite et à gauche, deux roches enfoncées dans le sens de leur longueur servaient de support à une immense pierre plate qui formait le toit, tandis que les deux autres remplaçaient avantageusement deux murs.

D’ailleurs entre cette toiture et ses supports, pas le moindre jour ; l’adhérence était complète dans toute l’étendue, c’est-à-dire sur une longueur d’au moins vingt mètres.

La largeur de cette chambre naturelle était d’environ dix mètres à l’entrée et se maintenait sensiblement la même jusqu’au fond (…).

L’entrée du fond était moins haute que la première. La nature semblait avoir prévu que quelque jour des humains viendrait prendre gîte sous cette toiture, car elle l’avait disposée en pente de façon à faciliter l’écoulement des eaux de pluie. Jean-Pierre aurait sur la mer une porte monumentale de dix mètres d’élévation et au fond une porte de sortie de quatre à cinq mètres seulement.

Il examina longuement et attentivement les lieux et après mûre réflexion il prit une résolution.

— La porte de derrière est de trop, dit-il. Il est nécessaire de la boucher ; c’est là une mince besogneux ; les cailloux ne manquent pas ici et un mur en pierres sera bientôt fait (…).

Le jeune misanthrope se mit activement à l’œuvre et pressa à la fois son déménagement et la construction de son nouveau domicile. Là encore, l’installation active de Jérôme le Guyon ne lui fit pas défaut. L’ancien pilote semblait se multiplier pour venir en aide au fils de son ami défunt.

Pour le transport des meubles et le charroi des matériaux, il s’assura le concours de Le Cloarec, le père de Jeanne-Yvonne, qui lui céda, pour tout le temps que cela serait nécessaire et moyennant une modeste rémunération, son cheval et sa charrette.

Dès le grand matin, Jean-Pierre partait vers Caste-Muiguy, emportant chaque jour, sur le char loué, quelque partie de son mobilier qu’il déposait provisoirement sous la grande roche plate servant de belvédère et de terrasse à son château.

En attendant l’heure du déjeuner, il descendait vers la grève et rapportait une voiture pleine de morceaux de pierres destinés à la construction du mur projeté au fond du grand hangar (…).

Bien que la collaboration active du père Jérôme n’eût lieu que l’après-midi, grâce au zèle et à l’activité déployés par les deux collaborateurs, le travail allait bon train et en moins de huit jours le mur qui devait fermer Caste-Muiguy par derrière était achevé.

Pendant qu’ils s’étaient constitués maçons, les deux compagnons ne s’arrêtèrent pas en si bonne voie. Jérôme découpa une porte dans un tronc de frêne, qu’il acheta moyennant un louis à M. Le Cloarec ; Jean-Pierre, de son côté, qui avait établi sa petite forge à l’entrée de son château, ainsi que le nommait déjà son compagnon, fabriqua un verrou élémentaire qui lui permettait de fermer sa porte à l’intérieur.

Une cheminée fut ménagée dans l’angle de gauche de la nouvelle muraille, et grâce au courant d’air qui s’établit entre cette ouverture et la grande baie de l’avant, un feu d’ajoncs y fut allumé et flamba en pétillant dans l’âtre sans laisser la moindre fumée à l’intérieur.

Le père Jérôme, qui paraissait avoir pour le travail du bois un talent tout particulier, construisit une série de chevalets dont il fit une longue file et sur lesquels les précieux filets laissés par le père le Gall furent soigneusement placés : on était sûr désormais de pouvoir les faire sécher aisément et de les empêcher de se détériorer autant que possible.

Là ne se terminèrent pas encore les travaux d’art entrepris par les deux compagnons.

A l’entrée de la petite grotte dans laquelle se trouvait la source d’eau douce, ils creusèrent dans la roche vive un petit bassin, pour y recueillir le léger filet d’eau qui coulait des entassements supérieurs.

Enfin, sur la vaste terrasse horizontale, qui était placée devant Caste-Muiguy, et d’où l’on apercevait à la fois la pleine mer et toute la surface de la baie de Trégastel, il remarquèrent un trou creusé dans une roche. Ils l’agrandirent en ayant soin de ménager une aire horizontale et une voûte circulaire ; Jean-Pierre eut ainsi un four, facile à chauffer à l’aide d’ajoncs secs et où il pourrait faire cuire son pain ou les mets qu’il voudrait préparer pour ses repas.

La pose du grand velum, en vieilles toiles à voile, qui devait fermer l’entrée principale de la nouvelle habitation, fut le couronnement de l’œuvre des deux compagnons, et ce ne fut pas la partie la plus facile de leur tâche.

Il fallut, à l’aide de grosses aiguilles fabriquées tout exprès dans ce but, coudre entre elles ces toiles épaisses et dures ; boucher les trous provenant de l’usure ; placer ici une pièce, faire là une reprise…

Enfin la tenture fut placée non sans peine ; mais elle faisait un superbe effet’’

Extrait de : Les secrets de la mer J. Gros. librairie illustrée – Maurice Dreyfous – Paris.

L’habitat permanent :

La concentration d’une population pauvre logée en habitats précaires regroupés en quartiers, bidonvilles de la société traditionnelle, donne aux images parvenues jusqu’à nous, et malgré leur pittoresque, un goût souvent amer.

Le quartier des quilles en l’air

En 1810, Equihen a fort mauvaise réputation : on l’appelle « la république d’Equyhem parce que les habitants en étaient si pauvres qu’on ne pouvait tirer d’eux aucune contribution et qu’ils vivaient dans leurs chaumières dans une indépendance semblable à celle des castors et des loutres auxquels on peut les assimiler à cause de leur position. » (3)

La population maritime augmente vers 1850 : on compte vingt patrons de bateaux en 1852 à Equihen où l’on utilise des canots non pontés de dix-huit à vingt-quatre pieds de quille. Dans les années 1870-1880, V. -J. Vaillant dessine les maisons du Portel et d’Equihen : elles sont construites en pierre. Mais un crayon de 1872, intitulé « Equihen, chemin de la plage:’ représente une « quille en l’air » sur la falaise. C’est le premier témoignage sur ce quartier d’Equihen, illustré quelques années plus tard par quantités de clichés de cartes postales. Les dessins de V. -J. Vaillant (1824-1904) montrent d’autres coques renversées à Capécure ou à Chatillon, quartiers de Boulogne habités par les pêcheurs depuis le XV’ siècle au moins.

Dans le cas d’Equihen, il semblerait que ce type d’habitat ait été très limité dans le temps (fin XIX’ siècle, début XX’ siècle) ; il pourrait avoir été favorisé par le développement de la pêche industrielle privant prématurément les barques de pêche artisanale de leur travail. Il n’est pas facile d’apprécier le statut social exact de leurs habitants : la mère de Gingolph dans le roman de René Bazin rêve d’une maison en pierre au Portel ; le quartier des « quilles en l’air » a été le bidonville d’Equihen. Bombardé en 1944 et complètement reconstruit, Equihen ne possède plus aujourd’hui qu’une seule coque renversée, insolite dans son nouvel environnement de caravanes et de bungalows, résidences permanentes ou saisonnières sur le bord de la falaise. Recueillir des témoignages oraux y est difficile.

A Equihen, le quartier populaire des « Quilles en l’air » regroupe au début du siècle, les familles les plus pauvres de la population des marins-pêcheurs boulonnais. Les habitations issues d’un type unique de bateaux sont toutes très semblables. La coque simplement retournée, tableau et étrave portant au sol, une petite palissade vient combler le jour laissé par la tonture du bateau. Porte et fenêtres sont directement taillées dans la carène. Sur le seuil, en avant de la cabane, une aire est dégagée pour le stockage et l’entretien du matériel de pêche.

 

En échange d’un peu d’argent ou par amusement, ces familles de pêcheurs posent sur le seuil de leur habitation. Loin d’être un métier, comme le sont par exemple les habitats temporaires, les gobes de Dieppe marquent le signe d’une chute sociale. Les pauvres parmi les pauvres y trouvent un ultime refuge. La misère n’efface ni la fierté, ni même les sourires. Les hommes faussement affairés à l’entretien du matériel, ou en tenue de mer, miment un geste de leur métier. Les femmes présentent leurs enfants, et les enfants leurs jouets : deux raquettes, un volant et une poupée de chiffon.

Gingolph l’abandonné

… »Gingolph avait eu le temps d’escalader la rampe qui est rude et de courir jusque chez lui. Il habitait au commencement du village mais non point à la crête, un peu à l’écart dans les terres vagues. Ce qu’il nommait « chez moi » n’était pas même une maison mais une coque de bateau renversée, posée sur quatre murets de terre et de pierre: : .

… « au milieu d’un palier d’herbes folles, il revit le bateau de pêche renversé, qui servait de maison à la veuve Lobez. Le bateau avait navigué, il abritait encore… Par le vent de nord ou le vent d’ouest, il n’y avait que les petits enfants qui pussent dormir à cause du miaulement des fenêtres qui avaient été découpées à la scie, en pleine coque goudronnée, par feu Lobez et bouchées, par lui, de cadres de bois enserrant une mauvaise vitre et la vitre tremblait et entre les lames de bois, autrefois bien serrées, qui ne laissaient pas passer une goutte d’eau de mer, l’air coulait par endroit et aussi des gouttes de pluie: :.

… « les autres petits dormaient dans les caisses de bois rangées autour de la coque du bateau, entre les pièces de la membrure::.

« Gingolph entra sous la coque de la Hardie et s’approchant de la couchette établie au fond, à l’endroit de l’ancien gouvernail, il tira de dessous la paillase un rouleau qu’il mit dans sa poche et un plat de fer blanc. On faisait sa toilette à la porte.

Extrait de Gingolph l’abandonné de René Bazin, publié en 1914 dans La revue des Deux Mondes.

Les gobes du Pollet

C’est la destruction d’un certain nombre de maisons, lors du percement du chenal du Pollet, vers 1888 qui entraîne l’occupation des gobes par les habitants chassés. On ne doit pas oublier, qu’à la fin du XIX’ siècle, l’installation permanente dans ces quartiers n’était, bien souvent, qu’un choix rendu obligatoire par la misère. Les gobes sont alors l’ultime étape de la dégringolade sociale. Jean Recher dans Le grand métier cite le cas de Vivi le Lorrain… « de son père avocat, il garde un souvenir suffisamment précis pour regretter sa petite enfance. Lors du divorce, il a suivi sa mère et chaque année, il l’a vue s’enliser un peu plus : de maison en bicoque, de bicoque en taudis pour finir par échouer à Dieppe et loger dans les trous de la falaise (4).

Ce qui n’était encore au XVIII’ et au début du XIX’ siècles qu’une « manière d’habiter:’ propre aux populations proches de la mer, est devenu un repoussoir à la maison en dur. Les quartiers de pêcheurs connaissent, comme l’habitat rural à partir de 1830-1840, une rénovation, mouvement général dû moins à une augmentation des ressources qu’au souci des pouvoirs publics d’assainir les logements insalubres des quartiers du port (les enquêtes de police de la ville de Dieppe, pour les années 1850-1860, font état des travaux à exécuter dans chaque maison du Pollet ou du quartier Saint-Jacques). A Etaples, à la fin du siècle, on lotit un terrain le long de la Canche pour faire construire et louer aux pêcheurs de petites maisons. Au Portel, près de Boulogne, les maisons de pêcheurs sont bâties en pierre et représentent désormais le rêve des pauvres habitants des « quilles en l’air » d’Equihen.

Le village de l’Herbe

Cependant, ce n’est pas forcément l’attente ou l’exclusion d’un habitat en dur qui provoque le développement d’un quartier ou d’un village particulier. Ainsi, la presqu’île du Cap Ferret, longtemps déserte a vu, au XIX’ siècle, des familles de parqueurs de La Teste, Gujan, Arès, venir habiter des cabanes, en partie bâties sur pilotis, et près desquelles de petits ports furent aménagés : Claouey, Le Four, les Jacquets, Piquey, Piraillan, le Canon, l’Herbe… avec le consentement de l’administration. En même temps, l’Etat propriétaire de la presqu’île vendit à des particuliers des lots de terrains, en bordure du bassin. Ces derniers interdirent pendant longtemps à leurs locataires de bâtir en dur.(5) Le village de l’Herbe composé d’ anciennes grandes plates cabanées répond à cette limitation.

Un habitat temporaire

La forte demande en soude des verreries aux XVIIIe et XIX’ siècles a provoqué un ramassage intensif du goémon par un nombre croissant de brûleurs. Cette activité réclamait la construction de cabanes, habitations modestes et pratiques pour la campagne de travail.

Les abris de l’archipel des Chausey

Les îles de l’archipel des Chausey portent encore trace des cabanes édifiées pour pêcheurs, bateleurs (brûleurs de varech) ou carriers.

Au long du littoral, quelques marginaux fantaisistes ou misanthropes vont établir leur pénates à bord d’une épave. Ils donnent parfois volontairement une image burlesque ou humoristique de leur condition, exploitant savamment le goût du touriste pour le pittoresque. Ils sont pourtant malgré une certaine mise en scène, confrontés aux mêmes réalités que les habitants des gobes ou des quilles en l’air.
Dans le bassin d’Arcachon, les grandes plates échouées, recouvertes d’un toit de lattes offrent un habitat aux familles des parqueurs et permettent d’occuper des terrains non constructibles situés en bord d’eau.
L’alignement des maisons des Blainvillais prend l’aspect d’une ruelle de village avec tout ce que la vie communautaire peut apporter d’essentiel aux hommes retirés pendant une longue période sur ces rochers arides.

L’exploitation du granit attestée depuis la fin du XIV’ siècle, la présence des ramasseurs de goémons venus de Jersey ou des côtes normandes depuis le XVII’ siècle, celle des pêcheurs venus du continent depuis au moins le XIV’ siècle au XIXe siècle, le cas célèbre des Blainvillais, venus de la côte du Cotentin entre Blainville et Pirou) donnent à ces îles une activité qu’il est bien difficile d’imaginer aujourd’hui.

Au XVIII’ siècle, les témoignages insistent sur le caractère saisonnier de l’occupation de l’archipel. Mise à part la présence continue des habitants de la ferme sur la Grande Ile, la venue des barilleurs ou des carriers varie avec les aléas des querelles entre Anglais et Français. Le fermier construit des petites baraques qu’il loue aux brûleurs de soude. « Les Anglais viennent en grand nombre l’été et bâtissent des cabanes pour faire plus commodément la récolte du varech:’ En 1735, on distingue les cabanes principales de la Grande Ile et les petites maisons que les ouvriers font pour se mettre la nuit, qui avaient été construites par les Malouins et devaient faire l’objet d’un arrangement avec eux.

Les écrits de Paul de Gibori, au début du XX’ siècle précisent certains aspects de la vie sur les îlots au XIX’ siècle : « En 1841, les barilleurs provenaient des environs de Brest ou de Cherbourg et se groupaient par ateliers de six hommes, logeaient sur les îles dans des sortes de huttes grossièrement construites… la population attirée par les carrières était plus nombreuse sur la Grande Ile mais aussi sur quantité d’autres îles. Les tailleurs de pierre, de cent vingt à cent trente, presque tous Bretons de la région malouine, habitaient des baraques en planches dont une dizaine groupée autour de Port Marie formaient le village des Malouins. Deux de ces baraques étaient occupées par des cantines où l’on vendait du cidre, du tabac, de l’eau de vie ; une troisième était la forge. Chacune des autres servait de chambre à coucher à une quinzaine d’ouvriers dont les lits se superposaient. Les pêcheurs vivaient dans les quelques huttes dominant le Sund : tous les quinze jours, pendant la morte-eau, ils transportaient à Coutances les homards capturés avec leurs casiers et destinés à la capitale. Une dizaine de femmes pratiquaient avec leurs bouquetons la pêche aux crevettes.’

Ardouin Dumazet, en 1896, visite l’archipel ; il décrit les cabanes des pêcheurs qui sont dès lors les seuls à venir de février à novembre pour pêcher le homard et la crevette. Ce sont ces cabanes que l’on peut voir sur les anciennes cartes postales : « Les cahutes sont posées sur les rochers, parfois entre deux blocs, misérables demeures faites de grosses pierres plates, le tout déjeté et sordide. A l’intérieur, ayant à peine deux ou trois mètres carrés, des coffres remplis de foin ou de varech servent de couche, un foyer entre deux pierres dont la fumée monte par un trou dans la toiture, quelques instruments de cuisine pour faire la soupe au poisson et c’est tout. Il y a comme cela une quinzaine de tanières: : . Il insiste également sur la présence dans les autres îles de nombreuses ruines.

La Hourie

« C’était une grève en demi-cercle, cernée de rochers que couronnaient des bois. La rivière bleue la fermait à l’Est, et dans la vase, des bateaux s’engluaient, yachts de plaisance, lougres aux prélarts tendus par des entrelacs de corde, barques noires de pêche, toutes suantes de goudron. Les uns s’y tenaient debout sur leurs béquilles, d’autres s’y couchaient sur le flanc et leurs chaînes tendaient des réseaux de pièges gris sur la vasière. Mais il y avait surtout, dominant les autres de leur masse élevée, trois terre-neuviers dressés sur le sable, au bord même de la falaise sud, là ou la mer n’atteignait qu’aux plus grandes marées. Ils semblaient de loin emmêler leurs mâts aux branches des chênes. C’étaient trois grands voiliers de la Hourie qu’on n’armait plus et qui pourrissaient là, tranquillement, au grand soleil. Françoise marcha vers eux dans les galets de la rive. Sur le plus proche et le plus grand séchait, en claquant, une guirlande de pauvre linge. Celui-là était habité. Une échelle où manquaient des barreaux y restait appuyée, et quand la jeune femme approcha, un chien se mit à aboyer sur le pont, en courant tout le long de la rambarde: »

Extrait de La Hourie de Roger Vercel. Albin Michel, 1942.

L’habitat des goémoniers du Léon

Ce que l’on a vu pour l’archipel des Chausey est vrai également pour les îles bretonnes : « Molène et son archipel continuent de recevoir les goémoniers venant de Plouguerneau, Lilia, Landéda et Saint-Pabu. Autrefois, on embarquait à la voile dans un canot non ponté de 6,50 m, la charrette d’un côté, les roues démontées de l’autre et le cheval bien calé entre les deux. Arrivé, on construisait sa cabane, gourbi de pierres sèches, vieille barque renversée, un tuyau d’aération pour cheminée, des fougères pour matelas. La saison durait six mois ; tous les quinze jours, désigné au sort, l’un d’entre eux venait au ravitaillement et au courrier. La femme, bien souvent, restait sur le continent, l’homme revenait y passer les fêtes de Pâques…

La construction d’une habitation sous une coque « quille en l’air » symbolisée par le quartier d’Equihen se retrouve en d’autres régions comme ici sur une île du plateau de Molène que ce goémonier exploite et habite régulièrement. On peut remarquer l’importance de la partie construite en pierre : ce bateau, de taille modeste, ne servant que de toiture.

Chaque île de l’archipel avait sa ferme et aussi son équipe de goémoniers sédentaires qui souvent pour des raisons diverses, fuyaient le continent et la société::. (6)

La fabrication du sel ignifère sur les côtes normandes (région de Bréhal et Bricqueville) nécessitait la construction d’une « usine » pour cuire le sel. Ces cabanes des salines ont contribué elles aussi à donner aux grèves un aspect bien différent de celui que nous lui connaissons aujourd’hui.

Les marais salants de Saintonge visités par Claude Masse au début du XVIII’ siècle sont aussi le lieu d’instillation d’habitats légers, temporaires. Les sauniers `ont presque tous des habitations sur les bossis (7) où ils passent une partie de l’année avec leur famille, ces habitations ne diffèrent point de celles des sauvages et des bergers qui consistent en des petites huttes faites de branchages couvertes de roseaux ou de paille qu’on appelle communément loge ou cabane. » (8)

Enfin, citons pour mémoire les innombrables cabanes construites par les garde-côtes et les gabelous pour surveiller l’ atterrissage d’éventuelles cargaisons clandestines, celles des gardes de marais, tout le long des côtes de Vendée, d’Aunis et de Saintonge ou les bateaux-pontons habités par les gardiens de parcs à huîtres en Gironde.

Le développement du tourisme balnéaire dans la seconde moitié du XIX’ siècle a peu à peu transformé les plages : on visite les caloges, devenues objets de curiosité ; on construit des villas de style varié et sur la côte normande, on bâtit les inévitables ateliers de peintres à l’imitation des caloges ou des quilles en l’ air. Les cabanes de pêche, derniers témoins de manières anciennes d’habiter, disparaissent peu à peu.

Aujourd’hui, si l’habitat même temporaire a disparu, l’utilisation, d’abris pour le rangement du matériel reste une pratique très courante. Les cabanes des chantiers ostréicoles, où une part importante du travail est accompli, viennent encore rythmer les grèves par leur terre-plein. Nombre de petits chantiers de construction utilisent aussi ces ateliers en bois. Une étude de ces modestes architectures reste à faire et permettrait de tirer l’enseignement sur un art de construire léger, intégré dans un site qu’il ne modifie que provisoirement.

 

Crédit photographique : Archives Nationales – V.J. Vaillant, Bibliothèque Municipale Boulogne-sur-Mer – J. Lavezzari, Musée Municipal Berck-sur-Mer – J. Lebouc, Ile d’Yeu – H. Kérisit- J.-M. Arnaud, Musée d’Aquitaine – Roger Viollet – Bibliothèque Municipale Boulogne-sur-Mer

Bibliographie : Musée Municipal de Fécamp, p. 46.

Sources manuscrites : Le Masson du Parc Enquête sur l’état des pêches le long du littoralfiançait 1723-1732 (Archives Nationales C 5 18-26). Masse Claude, cartographe Mémoires (Bibliothèque de l’Arsenal), Recuerisuries marais salants (Bibliothèque municipale de la Rochelle, manuscrit 522).

Sources imprimées : Architecture en Boulonnais. Richesse du canton de Samer, Commission régionale d’Inventaire. Nord-Pas-de-Calais 1981. Audouin et Milue Edwards Recherches pour servir el l’histoire naturelle du littoral de la France… Voyage à Granville, aux Iles Chausey et à Saint-Malo. TT Paris 1832. Ardouin Dumazet, Voyage en France 1890-1900. – J. De Banche Les îles Chadiey. Les Minquiers vers 1900. – Bardiélémy G. Les îles Chausey, 1973. • Bertail. Les plages de France, Paris 1890. – Cochet Abbé. Etretat et ses environs, 1839. • Deffontaines Pierre. L’homme et sa maison, Paris 1972. – Dejean Oscar. Arcachon et ses environs, Paris 1858. Paul de Gibon. Un archipel normand : les îles Chausey et leur histoire, Coutances 1918. – Philippe Jacquin. Le goémonier, Berger-Levrault, 1980. – Papy Louis. La côte Atlantique de la Loire d la Gironde. Bordeaux 1941. – Toulgouat Pierre. La Maison de l’ancienne Lande, Paris 1977. – Venedey Jacob. Yport et Etretat en 1837, Etretat 1864.

(1) Information F. Bcaudouin.

(2) témoignage de A. Petit dans son ouvrage : Le Captalat de Bach et tableaux de l’ancien musée d’Hossegor représentant Capbreton en 1900 – Source : P. Toulgouat.

(3) J.-F. Henry – Essai historique topographique et statistique sut l’arrondissement communal de Boulogne-sur-Mer. A cette époque, les habitations semblent construites en pierres provenant des débris de la falaise (les falaises ont servi de carrières dans toute la région de Boulogne).

(4) Terre humaine, poche, Pion p. 220.

(5) L. Papy

(6) Bernard Henry – Les Moissonneurs de la mer – Seuil

(7) Bossis : levées de terre de cinq à six pieds au-dessus du fond du
marais.
(8) Bibliothèque municipale de la Rochelle – Manuscrit 522 – Folio
26.27