Par Nathalie Couilloud – François Jouas-Poutrel a passé trente-quatre ans dans les phares en mer, notamment aux Roches-Douvres, au milieu de la Manche, et aux Sept-Îles, au large de Trégastel. Il s’en est retiré en 2007, sans vraiment jamais en revenir. Portrait de l’artiste en gardien de phare.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Quinze jours au phare. Quinze jours à terre. D’une vie l’autre. Attendre la mer, attendre la terre. Le mouvement perpétuel, un rythme de balancier, réglé comme une horloge… Aujourd’hui, François Jouas-Poutrel est à terre et la mer lui manque. Au milieu des gens, il a parfois l’impression d’être plus seul que lorsqu’il était isolé dans son phare ; là-bas, il se sentait proche d’eux, parce que en pensée, c’est souvent mieux. François apprend à vivre en ayant perdu une moitié de lui ; quand on n’est pas flamant rose, ce n’est pas si facile de marcher sur un pied.

Il est assez timide et très discret. Dans une rue tranquille de Paimpol, qui aligne de petites maisons bien sages, il est le gardien de ses souvenirs, de ses livres et de ses toiles, qui couvrent les murs jusqu’à saturation. Il veille sur eux très calmement. Il « n’attrape » une colère que tous les trois ou quatre ans – ce doit être quelque chose ! Là, il a attrapé une bronchite en Irlande ; il a dû prendre mal en traînant sur la grève pour aller dessiner une perche de balisage. Le vent lui a volé son bambou fétiche, mais le dessin est très réussi.

Sa haute stature, à la fois massive et un peu embarrassée, fait penser au cormoran qui sèche ses ailes sur un rocher. Un oiseau marin qui n’a pas l’air étanche, c’est un comble ! Un peu comme François, qui a passé plus de la moitié de sa vie en mer sans avoir jamais tracé une route. Marin immobile au milieu de cette Manche qui n’en finit jamais de se retirer et de revenir par l’incessant mouvement des marées.

Il a parcouru sept cent soixante milles par an, la distance Paimpol-Lisbonne, à raison d’environ dix-sept relèves chaque année, pour rejoindre les Roches-Douvres, le phare le plus éloigné des côtes d’Europe. Là-bas, non seulement on a le temps de compter, mais ça fait partie du métier. Les Roches-Douvres, puisqu’on en parle, c’est trois cent vingt-cinq marches, 66 mètres jusqu’au paratonnerre, 71 mètres jusqu’aux antennes. « Faire la seconde est l’essentiel de votre tâche », lui a-t-on rabâché à l’École des phares, à Brest. Le gardien de phare est le gardien du temps qu’il découpe au point d’en faire des mille-feuilles d’instants : l’optique doit être réglée pour balayer l’horizon d’un éclat toutes les cinq secondes ; la sirène déchire la brume toutes les cinquante-sept secondes.

vue aérienne phare
A mi-chemin entre Paimpol et Guernesey, le phare des Roches-Douvres est
le plus éloigné des côtes d’Europe. © Jean Guichard

À l’époque des radiophares, le message en morse était envoyé toutes les six minutes pour conserver les cinq secondes de silence entre les indicatifs des autres phares. C’est sur ces messages que les navigateurs se calaient avec leur gonio pour calculer leur position à l’approche des terres, et donc des dangers. Dans les phares, là-haut, personne n’aurait admis qu’une négligence soit à l’origine d’une difficulté quelque part en bas sur la mer. C’était le devoir, bien sûr, mais surtout l’honneur des gardiens de phare. Car marins et gardiens étaient liés comme les doigts de la main.

« L’île est redevenue un lieu de plénitude »

Chacun dans leur solitude baignée par la mer. Avec sa cigarette et son café, François s’assoit sur le muret de granit au pied du phare des Sept-Îles. « Avec un quartier de lune bien haut dans le ciel et les étoiles à l’infini, la nuit est splendide. Temps clair sur l’horizon. Juste en face, le clin d’œil rouge de Ploumanac’h. L’œil s’accoutume progressivement à la nuit. De longues rangées de lumières s’alignent à la côte, le casino de Perros-Guirec est plus fortement éclairé dans le Sud. Des gens sont en train de flamber devant les machines à sous. […] Je me sens bien sur mon muret de pierre. »

En musique de fond, l’opéra marin qui mêle le ressac de la houle aux cris des goélands sur Bono et à ceux des phoques vers l’île Plate. « Le feu tourne sur batterie et le groupe électrogène nous laissera encore quelques heures de silence avant de redémarrer. » Le faisceau passe, s’en va, revient. Aussi régulier que la houle, qu’un cœur qui bat. « Le fracas intérieur du quotidien s’apaise. L’île est redevenue un lieu de plénitude. » Seule lui manque la présence discrète d’un chat, « un gros chat, un petit chat, peu importe, mais un chat peinard », comme aux Roches-Douvres.

Toutoune dort depuis longtemps au paradis des greffiers, mais quand il est mort, sa photo a fait la une du journal local. Offert par la femme d’un ingénieur en chef des Phares et Balises, le chaton était arrivé un jour à Lézardrieux, assis à l’arrière de la DS noire de fonction, pour embarquer à bord de La Horaine avec François, à destination des Roches-Douvres. « Les animaux étaient interdits dans les phares pour des raisons d’hygiène. Là, l’ingénieur n’a rien dit puisque c’est sa femme qui nous le donnait ! Il y avait quand même une tolérance. Aux Sept-Îles, on avait un chien, Castor. » Et des milliers de « longues oreilles » dont les petits derrières blancs sautillaient comme des feux follets dans les nuits grisées de lune.

« On avait des pêcheurs qui dormaient dans les escaliers »

Aux Roches-Douvres, il n’y avait pas de touristes dans la journée, comme sur l’île aux Moines, mais des pêcheurs et des plaisanciers qui accostaient à la cale par temps calme. « Une fois, on a trouvé un journal anglais et une salade au pied du phare. Quelqu’un s’était arrêté sans qu’on le voie et n’avait pas voulu déranger. » Que l’auteur de cet acte gratuit soit ici remercié ! Du pain frais et un journal récent, il n’y avait pas de meilleur cadeau pour les gardiens. Certaines nuits d’été, le phare des Roches-Douvres était envahi. « On avait des pêcheurs qui dormaient jusque dans les escaliers. Celui qui était de quart devait les réveiller et faire chauffer le café. C’était 5 h 30 pour ceux de Pors-Even, 6 heures pour ceux de Saint-Quay et 6 h 30 pour ceux de Binic. » C’est vrai que la mer manque cruellement de troquet, quand on y pense.

peinture d'un bateau phare
Réalisée suite à un séjour d’une dizaine de jours, en 1977, sur le bateau-feu Sandettié, cette toile montre le lever du jour lors d’une tempête. La lanterne et, à l’avant, le feu de mouillage, sont les deux seuls feux réglementaires de ces navires immobiles. © Marc Rapillard

Alors, partager un homard ou quelques lieus frais pêchés dans la grande cuisine du phare, les pieds au sec, c’est du bon temps entre visiteurs et gardiens. Tous ceux qui se sont arrêtés aux Roches-Douvres s’en souviennent comme d’un moment privilégié et le racontent encore des années après. Des festins, François en a fait plus d’un dans ses tours d’ivoire. Quand ils étaient seuls, les repas des gardiens devenaient des rituels, à heure fixe : 13 et 20 heures. Il y avait aussi les casse-croûte. Dans le grand vide de la nuit, à 2 heures du matin, l’un descendait se faire cuire un hareng saur avant de se coucher, tandis que l’autre faisait chauffer son café avant de prendre son quart… Il faut faire des concessions dans les couples, c’est connu.

En mer, on a toujours su se sustenter. « Les patates, c’est quatre par bonhomme, plus deux pour la poubelle », disaient les anciens. On était aussi, souvent, bon cuisinier. Aux Sept-Îles, un gardien était réputé pour ses galettes. « Ce soir, je te fais des galettes, avec un œuf, du jambon et du gruyère dedans. T’auras qu’à pas mettre de sel pour ton régime », lançait-il à François. Certains passaient des heures à imaginer des plats quand le frigo était vide et qu’il ne restait plus que les produits de base, en fin de quinzaine. On s’échangeait des photocopies des meilleures recettes entre phares, dont le « congre à la mode d’Armen », ou le « poulet du détroit »… C’est ainsi que les Dunkerquois du bateau-feu Sandettié nommaient les goélands qu’ils pêchaient à bord. Après quatre heures de cuisson pour l’attendrir et beaucoup de vinaigre pour en chasser le goût sauvage, le volatile devenait enfin comestible…

Le vrai poulet, lui, bénéficiait du conseil avisé d’un autre gardien : « Si tu le fais au four, tu lui mets deux petits-suisses dans le croupion. Sinon, c’est sec comme des couilles de pape ! » Alertée par la médecine du travail, qui relevait un taux de cholestérol anormalement  élevé chez ses gardiens, l’Administration leur distribua un jour une plaquette sur l’alimentation dans les phares en mer, préconisant moins de graisse et plus de légumes verts. Ils ont dû bien rigoler devant leur bourguignon fumant : ça se saurait si les haricots verts poussaient aux Roches-Douvres et à Armen !

Vu le mal qu’ils se donnaient à débarquer les caisses sur la cale, autant les vider avant de les ramener. Cinq ou six caisses à chaque relève, plus les sacs étanches, pour les légumes, le pain, la viande. Une caisse de viande contenait sept ou huit repas. Elles étaient en bois pour supporter les chocs et ne fermaient qu’avec des bouts pour éviter la rouille. La veille des relèves, si le vent grondait dans la cheminée à Paimpol, François dormait mal. Ces foutues relèves, c’était vraiment le plus dur du métier. En Zodiac avec des creux qui atteignent parfois 2 mètres, il faut sauter sur la cale quand le canot est en haut de la vague, ne pas se louper, sinon… L’eau n’est vraiment pas chaude en Manche, l’hiver. L’Administration renvoyait les gardiens, passé l’âge de quarante-cinq ans, dans des phares plus faciles d’accès. La récompense, c’était Fréhel, l’Île-Vierge, le Créac’h, Belle-Île. Finies les acrobaties. À Fréhel, il y avait même une pelouse à tondre, ce qui a horripilé François quand il a dû y faire un remplacement ; lui était taillé pour le grand large, pas pour le plancher des vaches.

Quand le mauvais temps durait en mer, les gardiens étaient privés de relève. Le record de François aux Roches-Douvres, c’est vingt-six jours d’affilée. « Désœuvre-
ment, les mains au fond des poches, à traîner pour la vingtième fois ses charentaises dans le couloir, je tourne, je vire. Journée glandouille à écouter les rafales – re clope, re café –, monotonie d’une extrémité à l’autre du bâtiment, le couloir… Aucun événement à imaginer, juste une météo à retranscrire sur le cahier, en ajoutant : relève impossible. »

« Les blocs de cailloux qui se baladent ou la houle qui cogne dans les murs… En fait, tu t’habitues à la furie en mer. Moi, ce qui me perturbait, c’étaient les calmes. Avec des murs de 2,50 mètres d’épaisseur, le silence est oppressant. Je me suis vu mettre la radio à fond sur une chaîne commerciale, juste pour entendre du bruit, par nuit calme. »

Un silence bien plus assourdissant que le hurlement de la corne de brume : « Celle-là, il arrivait qu’on ne l’entende plus. Parfois, le collègue disait : “Elle s’est arrêtée.” Et au moment où il disait ça, on l’entendait à nouveau. Si tu dormais, ça te réveillait quand il l’éteignait. » Plus de soixante heures de sirène sans devenir sourd. Ni aveugle : « On n’était pas sémaphoristes, mais si on voyait un bateau en difficulté, on appelait le cross par vhf. » Six, sept, huit vies sauvées par les gardiens des Roches-Douvres du temps de François. Même pas des héros et pas une ligne dans les journaux. Des fonctionnaires en mission et la solidarité des gens de mer. Circulez ! il n’y a rien à voir…

« Ce que tu as vécu au phare doit rester au bout de la cale »

C’est un métier qui a longtemps cultivé la discrétion. « Les anciens nous disaient : “Quand tu descends à terre, ce que tu as vécu au phare doit rester au bout de la cale.” Le livre de Jean-Pierre Abraham, Armen, a déplu dans le milieu – alors que son travail était très apprécié – parce qu’il avait transgressé cette règle. Personne n’étalait ses états d’âme. Les gars qui étaient recrutés, pêcheurs, anciens de la marchande, savaient où ils mettaient les pieds. » L’Administration n’aimait pas beaucoup ceux qu’elle qualifiait d’intellectuels. Alors, quand François est arrivé après ses deux années d’université et sept ans après la parution d’Armen, on ne lui a pas déroulé le tapis rouge. Il a quand même été pris à l’École des phares. Il sourit encore, en toute amitié, de la réponse faite par un élève malgache à un professeur qui lui demandait s’il savait godiller : « Godiller, non, mais pagayer, oui ! » François, titularisé électromécanicien de phare en 1977, sera surnommé « l’intello » jusqu’à la fin.

Dans les phares, la petite bibliothèque itinérante mise en place au XIXe siècle par l’Administration n’existait plus, mais il y avait toujours un placard avec quelques livres, ce qui n’empêchait pas les gardiens d’amener leurs propres ouvrages. François a ainsi vécu un long compagnonnage avec certains auteurs : Ernest Renan – « Comme lui, j’ai perdu la foi » –, Pierre Loti, « pas le romancier, mais le remarquable styliste des carnets de voyage », James Joyce, « ce bouillonnement, ce déluge de pensées ». Il a aussi dévoré quantité de livres maritimes. Dans l’absolue solitude du phare, dégagé des contingences sociales, les mots se sont infiltrés en lui, l’ont imprégné. Il en garde une érudition solide.

Dans la salle de veille, près de la VHF, du tableau de service, de l’horloge et du baromètre, le gardien tient le registre du phare, où il consigne l’heure d’allumage et d’extinction du feu, ainsi que les événements notables de la journée. © Alain Roupie

Son métier de gardien de phare n’est pourtant qu’un troisième choix. Devenir marin était le premier souhait de François, qui a connu ses premiers jeux en mer vers douze ou treize ans. « On a tous appris à godiller sur des canots en bois et on a laissé nos quilles sur tous les cailloux du coin. Et puis, j’avais un oncle qui était commandant de pétrolier. Il me fascinait, le tonton qui partait sur les quatre océans ! Mais j’ai un problème de vue et j’ai su très vite que je ne pourrais pas faire marine marchande. Même la machine m’était interdite.

« Alors, je me suis mis au kayak de mer, à une époque où Paimpol en était la Mecque en France. J’ai beaucoup pratiqué. Après, j’ai eu un curragh. Le large, je n’en avais pas besoin, je le fréquentais au phare. » François a donc longtemps longé la côte et apprivoisé les courants à bord de ses doris, curragh ou kayak. Il en a gardé un côté « rat des grèves » qu’il avoue volontiers : « J’aime ramasser du bois d’épave et me demander ce que je vais en faire ».  Une paire de béquilles en bois, ramenées d’une sortie en mer, fait office de pieds de lit ; à table, il vous sert avec des coquilles Saint-Jacques emmanchées d’un bout de bois en guise de cuillères…

Habile de ses dix doigts, le gardien de phare est aussi un familier des pinceaux et des crayons. Il aurait aimé faire les beaux-arts, mais sa famille ne voulait pas. Quand il a parlé d’entrer aux Phares et Balises, elle s’est offusquée. « Ce n’est pas un métier, gardien de phare. » Trois fois moins payé que matelot, il n’y a pas idée. Sa mère ne s’y est jamais habituée. Toute sa vie, elle a répété, chaque 19 février, date anniversaire de son fils : « J’aurais pu imaginer tous les métiers que tu allais faire, mais gardien de phare, non, jamais. Je me fais l’effet d’être une mère poule qui a couvé un canard. »

L’art sacré des icônes dans l’univers monacal du phare

François a pourtant fait des efforts pour ne pas contrarier ses proches. Il a tenté l’université, mais avant les examens de deuxième année, il a tout envoyé balader pour faire une campagne de pêche sur un chalutier en mer d’Irlande. Il est revenu ébloui par ce pays, qui ne l’a plus lâché. Lui qui n’a pas d’enfant a un filleul irlandais, Francis, le fils d’un ami constructeur de curraghs. Car, dès 1980, il arpentait les côtes avec le peintre Yvon Le Corre pour dessiner, fasciné par les curraghs dont il voulait tout savoir. « La solitude, le silence, la gentillesse des gens… Je me sens bien là-bas. Des fois, je me dis que j’aimerais bien crever comme un vieux chien aux îles Blasket. » Car ce pays si vert, si baigné de lumière, aux ciels si noirs qu’un rayon de soleil ravive d’un éclat enfantin, rend aussi mélancolique. À moins que ce ne soient ces incessants vents d’Ouest ? Il est des terres en tout cas qui sont poésie avant que d’être pays. « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste », disait Hugo. L’Irlande aussi.

peinture de phare et roches
Les Roches-Douvres à la manière de Mathurin Méheut, premier tableau d’une série créée pour le livre Les Phares du gardien de phare. Plusieurs originaux réalisés dans ce cadre seront présentés au musée national de la Marine, à Paris, de mars à novembre, lors d’une exposition consacrée aux phares. © coll. François Jouas-Poutrel

Privé de beaux-arts, François ne se mettra à peindre qu’à trente-cinq ans, aux Roches-Douvres. Les symboles, la pureté des traits, la sainteté des sujets imposés par l’art sacré des icônes s’harmonisent avec l’univers monacal du phare. En dix ans, il va creuser le bois de trois cents pièces de bouleau et de tilleul. Tout imprégné de foi et de paix, il poursuit sa quête de beauté jusqu’à Istanbul et Moscou, sous les coupoles dorées des églises orthodoxes, fasciné par les fresques byzantines…

Nombre d’icônes ornent les murs de sa maison de Paimpol. Toutes ces auréoles et ces dorures illuminent la pièce et l’imprègnent de gravité. « Là, dit François en montrant un cadre, c’est saint Venerius, le patron officiel des phares », et le voilà qui s’emporte : « Il n’a été choisi par Rome qu’en 1964 et il n’a rien à voir avec nous. Ce moine vivait dans le golfe de Gênes, il est mort en Corse et il n’a aucun rapport direct avec les phares. Pour moi, notre patron, c’est saint Michel, l’archange de lumière, le saint patron des hauteurs. Et puis, il y a un signe : quand j’ai terminé mon icône de saint Venerius, le feu s’est déclaré dans le local à batteries des Roches-Douvres. Tu parles d’un protecteur ! » L’argument semble imparable… d’autant que François a peint depuis un triptyque de saint Michel aux Roches-Douvres et qu’aux dernières nouvelles, le phare est toujours debout.

Des marins, François a l’âme saline et l’humour salé

François étudie depuis longtemps, en autodidacte, l’histoire de la peinture. Il a tellement intériorisé le travail de certains artistes qu’il s’est mis à peindre à leur manière. « Un jour, en regardant les dessins de Mathurin Méheut, je me suis demandé comment il aurait peint mon phare. J’ai essayé. Les autres ont suivi. » Cet amusement, sans prétention, mais réalisé sérieusement, donne naissance au livre Les Phares du gardien de phare, publié en 2000, qui connaît un beau succès. François récidive dix ans plus tard à la demande d’un éditeur normand qui lui propose d’illustrer le thème du Mont-Saint-Michel.

Soixante tableaux naîtront au terme d’une année de travail. François, qui a du mal à s’habituer à la retraite, s’amuse et reprend goût à la vie au fil des pages. Certains restent inédits, tel l’hommage à Astérix et au Petit Prince, faute d’un accord avec les ayants droit. Pour Les Phares du gardien de phare, c’est le dessin à la manière de Reiser qui n’avait pas été publié, censuré cette fois par l’éditeur… car des marins, François a l’âme saline et l’humour salé ! Sa verve sait aussi se faire vache à l’occasion, quand il note, par exemple, sous le pastiche de Basquiat : « Ce n’est pas facile de peindre comme un “cochon”. Il a fallu que je m’applique. »

Peu sensible à la peinture underground, il avoue sans détour être resté très classique dans ses goûts artistiques. « Quand je visite un musée d’art contemporain et que je commence à regarder l’extincteur en me demandant s’il fait partie de la collection, j’ai un doute… Aujourd’hui, tout le monde se dit artiste et expose. Qu’est-ce que j’irais faire là-dedans, moi ? » S’il accepte une exposition, c’est parce qu’elle est liée aux phares ou à l’univers maritime. On a pu ainsi voir ses œuvres à Eckmühl, au musée de la Pêche de Concarneau, dans les locaux des Phares et Balises à Lézardrieux. Cette année, il présente plusieurs originaux des Phares du gardien de phare au musée de la Marine à Paris, dans le cadre d’une grande exposition sur ce thème. S’il n’éprouve pas le besoin de montrer son travail, en revanche, l’échange avec d’autres peintres lui manque ; il regrette son ami Jules Paressant, aujourd’hui décédé, qui s’était mis à peindre des phares après l’avoir rencontré.

Une place modeste et simple, enfin à sa manière

C’est dans son univers quasi carcéral que François a trouvé sa liberté intérieure. Dans le silence et la solitude, tout prenait forme de signes. Le mysticisme n’est jamais loin quand, parfois, surviennent des mystères. Comme celui-ci : avant son infarctus, François s’était mis à peindre dans une gamme de gris des toiles représentant l’optique de son phare, l’île aux Moines vue de la mer, des effets de houle sur les rochers dans la brume… Après son accident, quand il se remet à peindre, il n’utilise plus que le noir et blanc, qu’il applique à l’aide de bambous et d’encre de Chine. « Mon côté spontané, je ne l’exprime bien que dans ces taches de noir avec du blanc et ces lavis de gris. Bien sûr, j’ai fait le livre sur le Mont-Saint-Michel depuis, mais ce ne sont pas mes couleurs, ce sont celles des autres. » François a perdu l’usage des couleurs en débarquant du phare…

De même, il ne représente que des sujets banals et simples. D’un vaste paysage, il ne retient qu’un détail : une balise sur la grève, trois poteaux électriques dans un champ… Au phare, ce n’était pas l’horizon qu’il peignait, ni les ciels chargés de pluie, ni la mer mouvementée, mais les objets du quotidien : une veste de mer accrochée à la patère, la marmite avec la cuillère posée sur le couvercle, le canot renversé le long du mur pour sécher, les charentaises au pied de l’escalier… Des motifs à taille humaine, rassurants. Comme si, face à l’échelle démesurée du monde, il se raccrochait à quelques barreaux. « Je ne suis qu’un moment d’une chute éternelle », disait Aragon. La force irrésistible de la nature et la marche irrémédiable du temps sont sans doute plus sensibles quand on est immobile au milieu de la mer. François a trouvé un chemin à sa mesure dans ces infinis en maniant le bambou et le noir et blanc. Une place modeste et simple, enfin à sa manière…

« Il n’était pas prévu que je passe Noël au phare »

Sa seule et grande fierté est d’avoir tenu si longtemps au large, en mer, avec ses collègues qui partageaient la même vie que lui. En 1978, il passe quinze jours de vacances sur le bateau-feu Sandettié, à Dunkerque, deux ans avant qu’il ne soit réformé : « On avait un force 10, le bateau faisait eau de toute part, parce qu’il avait été abordé la veille et avait tout l’avant enfoncé ! Il devait partir en réparation, mais avec la tempête… Je n’ai jamais aussi bien dormi ni mangé ! De temps en temps, il y avait une grande vague qui déferlait sur le hublot de ma cabine, je me croyais dans un aquarium. »

Alors que le soleil touche l’horizon aux Sept-Îles, le technicien Gérard Raoul procède aux ultimes vérifications avant l’automatisation du feu. © Alain Roupie

En 1987, François, profite d’un énième séjour en Irlande pour aller saluer les gardiens du phare des Skellig, sur la côte Ouest, à 8 milles au large, peu de temps avant son automatisation : « Ils étaient toujours trois là-bas. Je pensais que c’était pour que les gardiens aient une nuit franche toutes les trois nuits. Mais pas du tout : c’était pour qu’il y ait un témoin si un gardien passait par-dessus bord en cas de mésentente. »

« Au phare, le plus dur, c’est la cohabitation », reconnaît François. Ne pas s’entendre avec un collègue dans ce huis clos peut rapidement tourner au cauchemar, comme sur un bateau. Sur les sept phares qu’il a connus dans sa carrière, il a côtoyé une quarantaine de gardiens. Il aimait découvrir de nouveaux caractères. « Tu le sentais tout de suite si le gars était fait pour le métier. S’il pensait un peu trop aux copains à terre le samedi soir, ce n’était pas bon signe. »

Des coups de cafard, tout le monde en a, au phare comme ici-bas. « Il n’était pas prévu que je passe Noël au phare. L’un des gardiens, subitement malade, doit être remplacé in extremis. C’est la saison des truffes ; je serai donc celle de service pour une semaine encore », grince François, en dressant la table avec « la vaisselle d’apparat habituellement réservée aux ingénieurs, préfets et sommités diverses en visite le temps de quelques heures. Pour ne pas faillir à la tradition, entre les huîtres et la dinde, on s’appelle entre phares. La liste a diminué, trois numéros de téléphone suffisent à présent pour joindre les autres collègues en mer. » François écrit ces lignes fin 2006 : à cette date, on ne réveillonne plus qu’à l’Île-Vierge, Chausey et Cordouan…

Aujourd’hui, le seul phare en mer encore habité est Cordouan. Quand François a débarqué en novembre 2007, le phare des Sept-Îles, déjà automatisé, est désarmé. L’âge de la retraite a sonné comme un abandon, une véritable désertion. Les « longues oreilles » sont bien tranquilles maintenant, même la nuit, et plus personne ne fume une cigarette pour tenir compagnie à la lune. L’un des derniers Mohicans à veiller sur Cordouan est un vieil ami de François, Serge Andron : à l’École des phares, il lui a appris à mettre des bateaux en bouteille. Parce que les professeurs encourageaient ceux qui connaissaient cette technique à la transmettre aux autres. À l’époque, ça pouvait servir. Les phares aussi continuent à servir. Mais sans gardien, qui oserait prétendre qu’ils ont encore un cœur ?

Bibliographie : Les Phares du gardien de phare, Ouest-France, Rennes, 2000, 2011. Le Mont-Saint-Michel à la manière de…, orep, Cully, 2010.