Joseph Ponthus – À la sortie de l’atelier de marée où il est employé comme intérimaire, un ouvrier «à la ligne» s’évertue à noter, pour peu que la fatigue lui en laisse le loisir, son quotidien au travail, tout en bas de la hiérarchie sociale établie par l’entreprise. Position précaire, d’où le poète prolétaire, employé aux tâches les plus dures et parfois les plus répugnantes, tirera ces feuillets disant en vers libres, à mots vifs et non sans humour, le tribut payé au travail dans sa chair, dans sa vie et dans son esprit.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

ponthus
Joseph Ponthus, né en 1978, a étudié la littérature avant de travailler une dizaine d’années durant comme éducateur spécialisé dans la banlieue de Paris. Lorsqu’il s’installe en Bretagne pour des raisons familiales, il se tourne vers l’intérim pour gagner sa vie. Ses « missions » dans l’agroalimentaire ont nourri son premier roman, « À la ligne ». © Philippe Matsas/Opale/Éditions de La Table Ronde

Déjà deux semaines aux bulots et je ne sais toujours pas
par quel bout prendre ces satanés coquillages

Sinon à l’ancienne

À la pelle

Et vogue la misère

Sinon à l’arrache

À la ligne

Et voguent les pensées

L’atelier est en début de ligne de production et doit mesurer deux cents mètres carrés

Trois portes

Une sur le couloir de l’usine d’où l’on ramène les palbox qui sont des cartons de cinq cents kilos de bulots surgelés pour les enfourner dans la chaîne
de cuisson

Une sur ladite chaîne de cuisson bulotesque

Une autre que l’on n’utilise guère qui donne sur la ligne des crevettes

À l’embauche à trois heures

Nous sommes trois

Le chef de ligne

Le cuiseur

Et l’intérimaire de service

On installe

On prépare

On se rend compte du retard de la veille

On attaque

La ligne du bulot étant une nouveauté rien n’est vraiment trop prévu
ni adapté

Je dois enfourner les bulots dans l’immense ventre de métal où ils seront cuits

Pas de matos

Je fais ça à la pelle

J’en discutais avec ma coiffeuse cette aprème et essayais de lui faire comprendre alors que ça sentait bon le shampooing à l’amande dans
mes cheveux et pas cette odeur de mort de coquillage

« Mais l’usine elle est récente

— Mais oui mais enfin ton salon il est neuf mais si t’as pas de tondeuse
et que t’as juste des ciseaux et un rasoir des années cinquante tu fais pas
le même taf merde les rouleaux de bigoudis tout ça à l’ancienne »

D’un coup elle stoppe

« Ah ouais la vache »

Quand les chefs ne sont pas là

On se dit bien entre nous

Ben ouais c’est comme d’hab

Ils ont voulu tout précipiter

Rien de bon ça

Et que ça va être Noël et les fêtes

Et les machines qui ne marchent pas

Chef
Sors de ton bureau et viens prendre la pelle cinq minutes à l’atelier
et
tu verras comme on l’aura plus vite notre transpalette électrique

Ritournelles obsédantes

Ceux qui taffent

Ceux qui cheffent

Les cadences de production édictées d’en haut

Le renfort arrive à quatre heures trente

Un bon gars qui bosse bien

L’intérimaire rugbyman qui s’était piqué avec une crevette

Et qui semble se passionner pour la cause de la ligne du bulot

Dès son embauche

« Eh t’as vu hier l’équipe de l’aprème il leur manquait cinq palbox
sur leur prévisionnel alors que nous non »

Pffff

Un bon gars mais

Comme si c’était son usine sa ligne ses bulots

Un intérimaire comme moi

Que ça tourne ou pas

Rien ne changera pour nous

Allez juste prends ta pelle mon gars

Ou va quémander un transpal je ne sais où qui nous facilitera la vie pendant une heure ou deux

Mais tais-toi

Il est tôt

Trop tôt

On bosse de concert

Un qui vide à la pelle les palbox dans la machine

L’autre qui fait l’ordonnancement

Amener les palettes

Cutteriser

Décartonner

Ranger

Ouvrir

Recouper

Dégerber

On alterne toutes les deux heures environ

En début de journée

Il me faut un petit quart d’heure pour vider une palbox de cinq cents kilos à la pelle

En fin

Une bonne grosse demi-heure

Quatre heures de pelle

La pause

Re quatre heures de pelle

Finir

Et l’odeur des premiers jours
Cette odeur de bulot
Odeurs de mort de rat crevé de vase de pisse et de mauvais vin
Mélangées

Macérées

Imbibées

Je n’y fais même plus attention

Au début du bulot

Je n’aurais pas pensé tenir longtemps

Là ça commence à aller un peu mieux

On se dit qu’on s’habitue

Déjà bientôt deux semaines de passées

Une de mes tantes est passée à l’improviste avant-hier à la maison une heure ou deux après la débauche

Je mangeais une réchauffe de choucroute du week-end avec un verre de blanc

On cause un peu de l’usine

On boit un coup

Je dois avoir les yeux un peu secs et rares du retour et la parole qui lutte

J’essaie de dire

Mes mots peinent autant que mon corps quand il est au travail

« Mais tout ça en fait on ne peut pas le raconter » me dit-elle

Silence

Je nous ressers un verre

Je n’avais jamais mangé

De langouste ni de crabe royal du Kamchatka

En plus des bulots

On cuit donc quelques trucs exotiques ces temps-ci

À l’approche de Noël

Des fruits de mer pour les riches

Par tonnes et par tonnes

Six jours sur sept de travail depuis trois semaines à des horaires de nuit

Je m’estime dans mon droit de manger à ma faim sur mon lieu de travail

Et d’emporter ce que mes poches peuvent à la maison

Pour l’instant c’est du détournement

Artisanal

Deux langoustes par-ci

Une pince de crabe par-là

Mais à partir de maintenant

On va passer dans le sérieux

J’ai beau n’être qu’un petit ouvrier

C’est bon

J’ai compris la technique

J’ai vu les horaires les planques et les moyens de sortir les trucs

Deux langoustes donc

Juste faites en rentrant hier avec un riz basmati tiède et de la mayo maison

C’est pas mal la langouste

Je ne vole rien
C’est rien que de la réappropriation ouvrière
Tout le monde le fait

Aux heures que l’on fait

Six jours sur sept

Au boulot qu’on abat

Aux primes quotidiennes que les chefs se font selon le tonnage produit
par les petits opérateurs de production

Aux marges que se fait la boîte sur le prix de vente final

Je ne sortirais pas deux pauvres langoustes et du crabe royal du Kamchatka

C’est de la folie ce crabe

Des pattes démesurées une espèce invasive qui ne trouve aucun prédateur dans les mers froides de là-bas

Et bordel que c’est bon

Et putain que c’est cher

Je m’approprie mon usine

À ma manière

Pour Noël qui arrive

Si je peux

Je sortirais bien deux langoustes par personne

Des pattes de crabe à n’en plus finir

La nuit sur ma ligne

Je rêve

De repas arrosés de champagne de mon pays

Avec des gens que j’aime

Plein de gens

À manger

À rire

À boire

À fumer

Avec un feu de cheminée et un sapin

Entendre sur FIP des Christmas Carols comme autant de chansons de Noël

À jouer au tarot avec les derniers résistants

En mangeant de petits sandwiches casse-dalle de langouste et de crabe
au bonheur d’une garde contre

Ça m’aide à tenir

Ces putains de six jours sur sept infernaux

Encore une semaine de six jours au moins

Je bosserai le samedi 24 décembre

Et plus si affinités

J’en pleure à l’avance d’épuisement accumulé

J’en ris de non-sens et de bulots

J’espère
Des langoustes des Caraïbes
Où les mers sont si chaudes qu’on peut s’y baigner tous les jours sans effort
Des crabes royaux du Kamchatka lointain si loin

Là-bas

Péninsule des mers froides

Non loin du Japon et de l’Alaska

Où des crabes de folie pullulent

© Éditions de La Table Ronde, 2019