Par Daniel Gilles – Tandis qu’Ayana croise sous le vent de Gaulois, Lafayette, à droite de l’image, a déjà pris une belle avance. Noter la taille importante des génois, moins pénalisés que la grand voile par les règles de la Jauge Internationale.

Après Helsinki en 2002, c’est à La Trinité-sur-Mer que s’est déroulé le championnat du monde 2003 des 8 m JI, du 14 au 21 juin. Une fois de plus, le spectacle de ces seigneurs de la régate n’a pas fait mentir la légende. Ce sont ainsi vingt concurrents représentant huit nations qui ont disputé sept manches acharnées par un temps estival en baie de Quiberon.

Les barreurs de 8 mètres n’ont pas hésité à choisir La Trinité pour disputer la 23• édition de leur championnat. Outre l’attrait du formidable plan d’eau qu’offre la baie de Quiberon, il faut préciser que ce petit port morbihannais accueillait déjà des 8 m JI en 1907 ! Cette année- là, l’artiste peintre d’origine sicilienne Virgi­lio Costantini régatait à bord de son 8 mètres à corne Gemma contre loisir à la famille de Kerviler…

Quelques années plus tard, Frank Guillet, le grand régatier nantais, s’illustre à son tour en 8 mètres. Il sera notamment pro­priétaire de Coq Gaulois, puis de Hantise, avant d’acquérir le fa­meux plan Nicholson Cutry en 1932. Il régate alors contre Violetta, Torribio, Cantabria, ou encore Lethe. Les bateaux sont hivernés au chantier Costantini, fondé en 1930 par Louis, le fils de Virgilio. Surnommé Gino, Louis a égale­ ment beaucoup navigué sur Os­ borne, un 8 mètres dessiné par William Fife en 1929 et acquis en Espagne par les frères Trellu de Tréboul. En 1938, ce yacht est vendu à Marcel Olier, le parrain d’Eric Tabarly. Rebaptisé Margi­lic IV en 1949 par Louis Costantini, son nouveau propriétaire, le 8 m JI attire Eric Tabarly, qui ten­te de l’acheter. Il ne l’obtiendra fi­nalement pas, en conséquence de quoi il fera l’acquisition de Pen D11ick auprès de son père…

Enfin, il ne faut pas oublier d’ajouter Hispania IV à cette liste des 8 mètres « trinitains ». Construit en 1927 pour Alphonse XIII, roi d’Espagne, il appartient aujour­d’hui à Tanneguy Raffray, organi­sateur du 23e championnat du monde et vice-président pour l’Europe de la classe des 8 m JI. Le voilier, actuellement en res­tauration au chantier Bonnin d’Arcachon, n’a malheureuse­ ment pas pu courir ce cham­pionnat.

Les équipages avaient en outre eu l’occasion de s’affronter sur ce plan d’eau en juin 1999, à l’occasion du championnat d’Europe de la classe (CM 129). Les régates de 8 mètres renaissaient alors de leurs cendres à La Trinité. Pour cette occasion, la Société nautique organisatrice de l’événement avait mis en place des conditions d’accueil fort appréciées des concurrents. Chaque équipage avait ainsi été pris en charge par une famille locale, qui avait pour mission d’aider les régatiers à prendre rapidement leurs marques à La Trinité. Entre les qualités du plan d’eau et un accueil aussi chaleureux la formule a été reconduite cette année, il n’y avait pas à hésiter sur la localisation du 23e championnat du monde!

Quatre séries pour une seule classe

Elégant et racé, lourd et puis­sant, le 8 m JI est un véritable ba­teau de mer. Il présente, selon le règlement, une caractéristique à part pour un bateau de jauge, cel­le d’être doté d’un petit rouf et de véritables emménagements permettant de vivre à bord lors des convoyages. En équipage ré­ duit, le 8 mètres peut également naviguer en croisière, ce que font plusieurs d’entre eux.

Bien qu’ils appartiennent à une seule classe, les 8 m JI sont ré­ partis en quatre séries, à com­mencer par celle des « First Rule », qui regroupe les bateaux gréés à corne et dessinés selon la pre­mière jauge de 1907. Aucune de ces unités n’était présente à La Trinité, même si des voiliers de ce type naviguent encore, no­tamment sur le lac de Constance.

Quant aux trois autres séries, elles sont nées de réflexions di­ verses autour de l’évolution des bateaux. Ainsi, dans les années quatre-vingt, la classe des 8 mètres a dû être scindée en deux catégories pour tenir comp­te des progrès techniques dont ont bénéficié les voiliers mo­dernes. Le but était de conserver l’intérêt des régates disputées à bord des unités anciennes. La date charnière entre anciens et modernes a été fixée à 1960. La Jauge Internationale était alors entrée dans une nouvelle ère, les 12 m JI ayant fait l’objet de re­ cherche s très poussées depuis 1958 en vue de disputer la cou­pe de !’America. Il faut pourtant attendre 1968 pour voir les 8 m JI bénéficier à leur tour d’une forte avancée technolo­gique. Cette année-là, Olin Ste­phens fait profiter le 8 mètres Iro­quois d es recherches effectuées pour le célèbre 12 m JI Intrepid, premier voilier de la Jauge Inter­ nationale à avoir son gouvernail séparé du plan de dérive princi­pal. Intrepid gagnera d’ailleurs à deux reprises la coupe de !’Ame­rica. En 1984, l’architecte naval Kirby s’inspire à son tour des ba­teaux de la Coupe. Un an après la victoire fracassante du 12 m JI Australia II et de sa fameuse quille à ailettes, Kirby dote le 8 mètres Octavia du même appendice. La même année, Jacques Fauroux innove également en utilisant l’aluminium pour construire la coque du 8 m JI Gaulois.

La flotte des 8 mètres ainsi scindée en deux séries dans les années quatre-vingt – celle des « classiques », c’est-à-dire les ba­teaux conçus avant 1960, et cel­le des « modernes », une troisiè­me série va encore voir le jour, celle des « vintage », née d’une scission au sein des classiques.

Les vintage regroupent les ba­teaux construits avant 1960 et qui ont été conservés au plus près de leur construction d’origine. Quant aux classiques, il s’agit des voiliers également lancés avant 1960 mais qui ont adopté les sophistications actuelles pour améliorer leurs per­ formances. Nombre d’entre eux utilisent des voiles en Kevlar ou en Mylar, leur mât est en alumi­nium et leur gréement dormant en rod (Jonc inox). Ces bateaux peuvent également avoir subi des modernisations quelquefois im­portantes en dehors des formes de coque, comme la modification du plan de voilure.

Enfin les modernes sont les unités construites depuis 1960 se­lon la jauge des 8 mètres, mais dotées de toutes les améliorations apportées au fur et à mesure des innovations techniques : quille à ailettes, trimmer, etc. Ils sont construits en aluminium ou en composite (tissu de verre-balsa­ mousse époxy), le carbone étant exclu pour la coque mais autori­sé pour certaines pièces, car la jauge tend :l. interdire tout maté­riau trop onéreux. Bien qu’ils soient les dignes héritiers des ba­teaux construits sous la Jauge In­ternationale – décidée au congrès de Londres en 1906 -, les 8 mètres conçus ces dernières an­ nées sont ainsi très différents de leurs prédécesseurs classiques.

Comme les championnats pré­cédents, celui de La Trinité re­ groupait les vintage, les classiques et les modernes, tous au départ sur une même ligne, le premier au classement général s’ad jugeant le titre de champion du monde. Ces régates communes risquant d’être frustrantes pour les équi­pages des unités les plus an­ciennes, il existe également des classements propres à chaque sé­rie. Ainsi, au sein du champion­nat du monde, les vintage dispu­tent la coupe Cartier – créée en 1998 pour encourager les re­ constructions à l’identique. Les classiques se battent pour remporter la coupe Sira créée en 1983 pour favoriser le développement de la compétition en 8 mètres. Enfin, les modernes ont également leur classement propre au sein de la coupe d’Italie.

Cette mixité est importante pour la vitalité de la classe. La présence des anciens enrichit en effet la flotte et contribue à lui donner des racines et une di­mension patrimoniale. Pour au­ tant, ces multiples classements ne compliquent-ils pas trop les choses, notamment si l’on consi­dère que les vintage sont égale­ ment classés dans la coupe Sira? Certes le trophée encourageant la qualité des reconstructions à l’identique est une initiative ex­cellente, mais ne serait-il pas plus judicieux d’établir un seul et même classement pour les 8 mètres d’avant 1960, des prix spéciaux venant alors saluer la qualité des plus belles restaura­tions ? La question reste posée.

Des conditions de course idéales

Les conditions de vent et de mer régnant pendant les six jours de l’épreuve sur ce plan d’eau bien abrité ont permis une orga­nisation sportive de qualité. Sept régates ont été courues sur des parcours de type « banane », chaque concurrent ayant la pos­sibilité d’éliminer son plus mau­vais résultat; le classement por­tait en effet sur un total de six manches. La flotte a affronté des brises variées pouvant atteindre 20 nœuds – les départs ne sont pas donnés quand le vent souffle au-delà de 22 nœuds, ponc­tuées de légères sautes de cap ra­pidement exploitées par les meilleurs navigateurs.

Les 8 mètres étant particuliè­rement voilés, les cours es sont très différentes selon la météo. Les petits airs autorisent des prises de risque au moment du départ et lors des manœuvres de spi, tandis que la brise fraîche ne pardonne aucune erreur. La qua­trième régate, disputée par un vent frôlant les 20 nœuds, a ain­si offert des conditions de navigation musclées. Cinq bateaux ayant volé le départ, sans avoir réparé malgré un coup de canon de rappel individuel, seront dis­ qualifiés. Seul Bona sauvera sa tête sur tapis vert au prix d’ex­plications passionnées devant les membres du jury international! Quelques minutes plus tard, à la fin du premier bord de près, l’allemand Ayana et l’anglais Amorevita entraient en collision. Le bateau britannique y a laissé ses deux étages de barres de flèche contre un guignol et une girouette pour son adversaire. Les deux espars ont heureusement tenu bon. Au final, seuls dix bateaux sur les dix-huit présents au départ se sont classés dans cette 4e épreuve!

Même si plus de soixante ans séparent ces deux 8 m JI, c’est bien Bona (1934) qui enroule tout en puissance la bouée au vent devant Aluette (1997)!

Ces fameux 8 mètres…

Série olympique de 1908 à 1936, les 8 m JI ont été construits à plus de quatre cent cinquante exemplaires depuis 1907. En 2001, l’International Eight Mette Association recensait quelque cent soixante-dix bateaux répartis dans vingt-deux pays. Qu’on se le dise, un 8 m JI ne mesure pas 8 mètres, mais 14 mettes I Le chiffre 8 est en fait le résultat (R) de la formule de la Jauge internationale qui détermine l’appartenance d’un voilier à fa classe des 8 mètres. 8 est l’expression d’un rating – du ver6e anglais rate, évaluer.

La formule de la Jauge Internationale est la suivante :

(L + 2 D + s-F)/2,37= R

où L représente la longueur à la flottaison, D la dimension de la plus grande section immergée de la coque, S la surface de voilure, F la hauteur du franc-bord, et R le rating. R est égal à 8 pour les 8 m JI, 12 pour les 12 m JI, etc. On comprend bien que, R étant fixe, la modification d’un des paramètres de l’équation influe sur les autres.

Le chiffre que l’on retrouve dans la grand voile de ces bateaux identifie leur appartenance à l’une des classes de la Jauge Internationale. Un 8 mètres moderne mesure environ 14 mètres pour une longueur à la flottaison comprise entre 9,50 et 9,75 mètres, une largeur de 2,45 mètres et un tirant d’eau de 2 mètres. Les bateaux pèsent entre 8 600 et 9200 kilos dont 75% de lest et portent environ 80 mètres carrés de toile au près et 210 mètres carrés au portant.

Jacques Fauroux, architecte de nombreux 8 m JI et barreur de Fleur de Lys nous donne quelques explications. « Com me toutes les jauges, l’Internationale est un compromis entre divers facteurs. De façon générale, plus le bateau sera long, plus il sera lourd avec une possibilité de vitesse intéressante; mais il disposera alors, dans le cadre de la formule de jauge, de moins de voilure. A l’inverse, avec un déplacement léger, il pourra posséder davantage de voilure et donc de puissance, mais sa faible longueur de coque ne lui permettra pas d’aller vite. L’équation fatidique de la jauge a finalement conduit la plupart des bateaux au même compromis et à des caractéristiques proches. Cela dit, au fil de l’évolution, les 8 mètres sont devenus plus légers tout en étant plus raides à la toile. Ils peuvent donc disposer de plus de voilure. La modification progressive de certaines règles a en outre permis de mieux répartir les poids. En résumé, le rapport de lest (déplacement total divisé par le poids du lest) est devenu plus important . »

Fleur de Lys l’emporte, Bona crée la surprise

A l’issue des sept manches, le français Fleur de Lys (un plan Fauroux lancé en 2002), qui défendait son titre de l’an passé, a été sacré champion du monde des 8 m JI. Seuls les suisses Gefion (Dubois, 1988), très à l’aise dans la brise, et Yquem (Petterson, 1984) ont pu contester sa marche triomphale en remportant chacun une course. Yquem a d’ailleurs souvent inquiété Fleur de Lys, s’obstinant à le pousser dans ses ultimes retranchements, voire à la faute comme lors du passage d’une bouée sous le vent où le voilier français a engagé une écoute, laissant ainsi s’envoler quatre adversaires.

Jacques Fauroux, barreur et architecte de Fleur de Lys avec son fils Nicolas qui était à bord de même que son frère Bruno, signe là une superbe victoire. Il faut dire que son équipage s’est entraîné depuis six mois à raison d’un jour par semaine sur le plan d’eau de Cannes en vue de ce championnat. Gaston Schmatz, propriétaire du bateau mais également du 8 mètres France, ne peut que se féliciter des deux titres consécutifs remportés par son voilier, construit l’an passé au chantier Caparros d’Antibes. Yquem est second, les suisses Lafayette (Fauroux, 1996), Gefion, Aluette (Fauroux, 1997), et le canadien Mystery (Petterson, 1984) terminant juste derrière dans un mouchoir. Gaulois (Fauroux, 1984) ne finit qu’à la 11e place, laissant devant lui quatre bateaux lancés avant 1960.

C’est au sein de cette flottille que la plus grosse surprise a eu lieu. On savait certains vintage capables de naviguer aussi vite que les classiques ; pourtant, la 7e place au général de l’italien Bona a stupéfié les concurrents. Vainqueur de la coupe Sira et de la coupe Cartier, ce 8 mètres, dessiné et construit par le chan­tier Baglietto en 1934, est monté lui aussi, d’une certaine façon, sur la plus haute marche du podium de ce championnat du monde!

Il faut dire que Bona disposait de quelques solides atouts. Res­tauré en l’an 2000 au chantier de Mario Lavazza sur le lac Majeur, ce vintage a été mis au point de façon astucieuse pour exploiter au mieux la jauge. Ses propriétaires ont notamment apporté beaucoup de soin à la forme du gouvernail, qu’aucune règle ne régit, mais éga­lement au mât. Construit en bois, l’espar comporte une âme pleine sur toute la longueur de ses 19 mètres, entourée de quatre éléments en bois contre-collés. Le mât est également percé de nom­breux trous horizontaux, la jauge imposant simplement que l’espar pèse au minimum 145 kilos avec un centre de gravité situé à 6,46 mètres au-dessus du pont. Outre ces aspects techniques, il faut également souligner la maes­tria avec laquelle son équipage l’a mené, notamment Giovanni Mo­gna, son barreur.

La régularité de Bona a payé, mais l’italien n’a jamais été com­plètement tranquille. Les clas­siques Cutty Tou (Nicholson, 1930) et Vision of Sebago (Nichol­ son, 1930) lui ont souvent porté des attaques foudroyantes, se classant juste derrière lui au général. Parmi les très beaux 8 mètres classiques, l’allemand Sposa JI (Aas, 1929) et le finlandais Sphinx (Est­ lander, 1928) ont illustré le ma­riage réussi de l’élégance – leur coque est en bois verni – et de l’efficacité en se classant 4e et 5e de la coupe Sira, juste devant l’an­glais If (Aas, 1930), un classique superbement entretenu dans l’es­ prit des années trente.

Enfin, les cinq autres vintage inscrits à la coupe Carrier n’ont pas créé la même surprise que Bona. Amorevita (Holm, 1939), Catina v7 (Beltrami, 1936), En­chantement IV (Anker, 1923), Su­ zette (Nicholson, 1930) et Aile v7 (Arbaut, 1928) finissent ainsi plus logiquement en bas du classement.

Pour clore ce championnat du monde, une originale parade a eu lieu tout au long du chenal, de l’entrée du Trého jusqu’au môle Eric-Tabarly. Cette dé­ monstration était baptisée « Tro­phée Frank-Guillet », en hom­mage au fameux régatier nantais, ancien propriétaire du 8 mètres Cutry Tou et familier des lieux. Les spectateurs ont ainsi pu sa­luer une dernière fois les 8 m JI naviguant par grand beau temps. Une image qui à elle seule inci­te à ne pas manquer le centenaire de la classe des 8 m JI, qui devrait rassembler en 2007 cin­quante unités sur la Clyde.

Alors qu’Aluette entame son dernier bord de près, Gaulois et Silk descendent sous spi. Bien qu’ils appartiennent à une jauge presque centenaire, les 8 mètres n’ont pas fini de fasciner les régatiers de haut niveau. C’est ainsi que Russel Coutts, barreur d’Alinghi, le vainqueur de la dernière coupe de l’America, n’a pas hésité à retenir deux de ces voiliers Yquem et Spajo pour entraîner son équipage une année durant sur le lac Léman en vue de la prochaine Coupe.