Par Gwendal Jaffry – Quand, en 1828, Laurent et Robert Chancerelle fondent leur société à Nantes, ils sont certainement loin de se douter que leur nom sera, deux siècles plus tard, associé à l’une des plus importantes conserveries françaises, qui plus est dirigée par leurs descendants. Presseurs devenus conserveurs au milieu du XIXe siècle, les Chancerelle ont multiplié les usines, en particulier à Douarnenez. Aujourd’hui, seule l’une d’entre elles a survécu à la débâcle générale de cette industrie, notamment pour avoir su se moderniser sans jamais renier son principal atout, la qualité. C’est ainsi que la conserverie Wenceslas Chancerelle a pu fêter en juin dernier son 150e anniversaire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée n°162 (juillet 2003) bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

La baie de Douarnenez a de tout temps été réputée pour ses sardines. Durant l’époque romaine, ses cuves à garum – un condiment épicé – comptent parmi les plus importantes de l’Empire. Plus tard, on expédiera la sardine salée en barils, soretée (fumée) comme des harengs, puis pressée. C’est ce procédé qui assurera la fortune des négociants armateurs douarnenistes de la fin du XVIIe au milieu du XIXe siècle (CM 58).

En 1832, Douarnenez et Concarneau produisent à elles deux 33 000 barils de sardine pressée. Six cents femmes travaillent dans les cent cinquante ateliers de la cité penn sardin. Les presses sont souvent installées dans une ou deux pièces du domicile de leur propriétaire, mais il existe également des ateliers beaucoup plus importants, propriété de négociants qui sont souvent les armateurs de leur propre flottille. Le développement de ces grandes presses à partir de la fin du XVIIIe siècle est tel que des “étrangers” vont bientôt s’intéresser de près à cette activité (voir encadré).

Les “étrangers” nantais

Michel Toussaint Chancerelle, un tisserand né en 1766 à Bouillé-Ménard (Maine-et-Loire), épouse Anne Eluère, qui lui donnera huit
enfants, dont Toussaint Laurent – né à Nantes en 1806 – et Robert – né à Joué en 1808. Les conditions de vie de la famille sont proches de la misère. Anne disparue le 6 juin 1813, Michel décède cinq ans plus tard à Nantes dans le plus extrême dénuement. Marie-Charlotte Eluère, une sœur d’Anne, et son mari Antoine Juette, avitailleur de navires, recueillent alors les orphelins. Quand Laurent et Robert sont en âge de travailler, leur oncle Juette les embauche comme commis dans sa société de la rue Kervégan dont l’objet est “Armements, transit et commissions”. En 1828, Antoine Juette refuse d’intéresser Robert et Laurent, respectivement âgés de 20 et 22 ans, à ses affaires. Les deux jeunes hommes ont-ils à l’esprit un développement possible de la société par la création de presses, ou la fourniture des premières conserves alimentaires aux voiliers long-courriers leur donne-t-elle des idées ? Ils quittent leur oncle pour créer leur propre entreprise : Chancerelle Frères. Affectée par un essai malheureux dans l’armement, la maison Juette cessera dès lors de prospérer. Le 16 avril 1839, Laurent et Robert rachètent l’affaire de l’oncle, qui se retire à Sautron, où ils lui verseront une petite rente. Les dix premières années de l’entreprise sont méconnues. On sait simplement que l’entente est parfaire entre ces frères au caractère très complémentaire. Tandis que Robert est vif et entreprenant, Laurent est calme et plus prudent. Bien qu’ils n’aient aucune fortune – contrairement à une idée répandue qui voudrait qu’ils disposent de capitaux nantais illimités –, leur réputation est telle qu’ils peuvent acheter sans faire appel aux banques, en utilisant le crédit que leurs font les vendeurs.

Presseurs à Douarnenez

En 1831, Robert amorce son implantation sur la côte en achetant, pour le compte de la société, des presses au Croisic. Quatre ans plus tard, en 1835, les deux frères acquièrent leur première presse à Douarnenez. Le 14 janvier 1842, ils achètent l’établissement de pêche du Guet de feu M. Raymond Grivart, y compris la cale, pour la somme de 30 000 francs (dont 5 000 pour onze chaloupes de pêche). Le 4 octobre 1842, la maison Chancerelle Frères achète à Mme veuve Le Guillou Pénanros aînée l’établissement de pêche du Fret, dans la presqu’île de Crozon. Dans les années qui suivent, les rachats et ventes de presses à Douarnenez continuent. Le 29 mai 1843, Robert et Laurent – toujours mentionnés comme négociants à Nantes –, vendent à Jules Pillet, Eugène Clairian et Louis André Anaclet Drouet, eux aussi négociants nantais, “un établissement de pêche situé à la pointe de Tréboul consistant en une maison d’habitation, cour au Levant, autre cour au Nord, pavillon, jardin enfermé de murs, et une presse appelée vulgairement la presse de Trévoédal, au Couchant. Les derniers articles séparés de la maison d’habitation par la rue…”, à chacun pour un tiers. Les Chancerelle avaient acquis ces biens le 8 août 1841. Le 15 février 1847, Eugène Clairian, responsable de la société Clairian-Drouet-Pillet de Nantes et de la société Clairian et Drouet de Douarnenez, met en vente par adjudication les biens douarnenistes de ces entreprises pour les racheter aussitôt lors d’une vente à la bougie, dans le cadre d’une société baptisée Clairian et Cie de Douarnenez, dont le principal objet est “la pêche et le commerce de sardines”. Ces biens se composent d’un établissement de pêche avec dépendances à Tréboul, de dix chaloupes et d’un second établissement de pêche situé au Rosmeur. À l’exception de ce dernier, ils sont rachetés par Clairian. Celui-ci dépose le 15 mai 1850, une demande de brevet pour “une boîte pour conserver la sardine à l’huile”, brevet accordé le 24 août de la même année.

Les Chancerelle, conserveurs à Douarnenez

C’est dans ce contexte économique porteur du milieu du XIXe siècle qu’Eugène Clairian transforme, en 1853, ses presses de Tréboul en une conserverie, la première de Douarnenez avec celle que va ouvrir Lemarchand, l’adjoint de Clairian. Deux ans plus tard, contre toute attente, la société Clairian et Cie est liquidée. Il faut dire que Clairian a commis une erreur de taille : il a tenté de conserver de la sardine à l’huile dans des boîtes en bois, donc non hermétiques !

Cette même année, on retrouve trace de la société Chancerelle Frères. Le 24 décembre 1855, Robert, désormais mentionné comme négociant demeurant quartier du Guet à Douarnenez, acquiert la société Clairian et Cie, comprenant en particulier “un établissement de pêche, situé au dit Tréboul Ster Bihan… avec les deux grandes bassines qui s’y trouvent à droite en entrant dans la cour, et la caisse à huile dans le fond du grand magasin”. Dix ans après avoir vendu des presses à Clairian, la société Chancerelle Frères récupère donc une conserverie. Alors que les deux familles avaient initialement prévu d’habiter chacune à leur tour la cité penn sardin, ce rachat signe l’installation définitive de Robert à Douarnenez. En 1857, il fait construire sa maison au Guet, une grande bâtisse qui abritera ses treize enfants. Quant à Laurent, il restera à Nantes, où sa famille poursuivra l’activité d’avitaillement de navires avant de s’éteindre deux générations plus tard.

Les Chancerelle profitent rapidement de l’immense marché qui s’ouvre à eux. Les Etats-Unis offrent notamment des débouchés quasi illimités du fait de la ruée vers l’Ouest et de la guerre de Sécession. À preuve ce courrier qu’Emile (fils de Robert) et Amédée (fils de Laurent) adressent le 2 juin 1860 à leurs pères. Bien qu’ils n’aient que 19 et 22 ans, on les a missionnés pour recouvrer des créances sur le nouveau continent. Le mauvais temps rencontré à bord du vapeur Asperay, qui les conduit d’Halifax en Nouvelle-Ecosse, a rendu Amédée malade. “Ceux à qui il prendra la fantaisie de faire un voyage comme le nôtre pour leur agrément, écrit-il, je tâcherai de les en dissuader, car, si ce n’était par dévouement et pour le seul bien du commerce, nous ne l’eussions jamais entrepris. Vous conviendrez que quand il faut rester cinquante à soixante heures sans prendre aucune nourriture, cela n’est pas trop gai, et pourtant cela m’est arrivé non pas une fois, mais deux…” Le lendemain, ils embarquent sur la goélette Orénoque qui les conduit à Saint-Pierre. “Nous en serons quittes pour coucher sur la dure et pour geler, renchérit Emile. Que diable voulez-vous, nous sommes dévoués au bien du commerce et rien ne nous fait reculer.”

À Douarnenez, déjà, l’arrivée des Nantais dans le monde de la presse n’était pas passée inaperçue, tant ces “étrangers” se démarquaient par leur mode de vie et leur dynamisme économique. Aussi, quand ces mêmes étrangers implantent des conserveries dans le premier port sardinier de France – qui, du fait de certaines caractéristiques de la pêche locale, vit encore sous le règne absolu de la presse –, c’est une petite révolution. Les négociants du cru estiment sans doute qu’il vaut mieux persévérer dans la voie bien maîtrisée de la sardine pressée plutôt que de se lancer dans la nouvelle industrie qui implique la mise en jeu de capitaux beaucoup plus importants, d’autant que leur activité se porte bien avec une production annuelle de plus de 200 millions de sardines.

L’appertisation

A la fin du XVIIIe siècle, Nicolas Appert, un confiseur parisien qui s’est installé à Nantes sous la Restauration, est l’auteur d’une géniale invention destinée à limiter les effets du scorbut lors de voyages au long cours. “L’action du feu, explique-t-il, détruit ou au moins neutralise tous les ferments qui, dans la marche ordinaire de la nature, produisent des modifications qui, en changeant les parties constituantes des substances animales et végétales, en altèrent les qualités. Mon procédé consiste principalement : à enfermer dans des bouteilles ou bocaux les substances
que l’on veut conserver ; à boucher ces différents vases avec la plus grande attention (…) ; à soumettre ces substances, ainsi renfermées, à l’action de l’eau bouillante d’un bain-marie (…) ; à retirer les bouteilles du bain-marie au temps prescrit.” Nicolas Appert vend ses premières conserves en 1796 dans des bouteilles de champagne. Il dépose son brevet en 1802.

Huit ans plus tard, l’Anglais Peter Durand obtient un brevet pour la conservation des aliments suivant le procédé Appert, mais en utilisant des boîtes de fer-blanc. En 1824, le confiseur Joseph Colin fonde la première conserverie à Nantes, au 9, rue des Salorges. Il y travaille les légumes, la viande, mais également les sardines, lesquelles représentent en 1836 le tiers de sa production avec cent mille boîtes. Pour vendre ce nouveau produit à haut prix de revient, Colin doit faire d’importants efforts publicitaires. Les sardines à l’huile coûtent en effet six fois plus cher que les pressées, vendues 45 centimes le kilo en 1837. Son innovation radicale va pourtant profiter de créneaux pour s’affirmer et s’imposer. Les conserves permettent notamment d’écouler la sardine bretonne des premiers mois, trop tendre, maigre et trop petite pour la presse. D’autant que, conservée à l’huile, elle a une durée de vie bien plus longue que la pressée . Et si cette dernière constitue un mets de pauvre, la sardine à l’huile possède une réelle valeur gastronomique.

D’autres Nantais vont rapidement s’implanter du Croisic à Lorient. Il s’agit souvent de propriétaires de presses installées sur les lieux de pêche, qui bénéficient de relations anciennes avec les pêcheurs. L’industrie de la conserve va se développer considérablement dans les années 1850 suite à la découverte des mines d’or de Californie – qui entraîne un énorme besoin de vivres facilement transportables –, et à l’ouverture de la liaison ferroviaire Nantes-Paris en 1851, qui permet une diffusion plus rapide des produits.

Il faudra attendre 1860 pour voir les premiers Douarnenistes se lancer. Cette année-là, Debon et Le Guillou de Penanros sont bien forcés de constater les avantages commerciaux de la conserve, et Debon de déclarer : “Il est d’une importance capitale pour la classe ouvrière que la friture remplace la presse autant que possible”. Il faut dire qu’une nouvelle invention a vu le jour cette même année, qui va favoriser le développement des conserveries. Raymond Chevalier Appert, gendre de Nicolas Appert, vient d’inventer l’autoclave qui permet par utilisation de la vapeur sous pression de stériliser les boîtes à des températures supérieures à 100° C, évitant ainsi les menaces d’empoisonnements qui pouvaient exister avec les premières conserves.

La multiplication des conserveries au détriment des presses va modifier considérablement l’organisation urbaine et sociale de Douarnenez. La nouvelle industrie draine une nouvelle population dans le grand port de pêche, et donne du travail aux femmes, tout en créant un nouveau métier, celui de soudeur. La mise en service de la ligne de chemin de fer Lorient-Quimper en 1863 favorise ce développement.

Une histoire de famille

Les Chancerelle sont au cœur de cette évolution. Dès 1848, à 16 ans, Wenceslas devient le premier adjoint de son père, Robert, ses frères ne tardant pas à les rejoindre. Au décès de Robert, en 1868, ses  enfants – dont quatre sont rentrés dans les ordres – héritent d’une belle entreprise mais également de fortes valeurs morales. Robert les a réunis autour de son lit de mort pour leur recommander de prélever chacun mille francs pour les plus démunis sur leur part d’héritage. “Soyez bons pour les pauvres, leur dit-il, et vous serez bénis de Dieu ; c’est le secret de ma prospérité.” Le désir du mourant sera exaucé, et il semble que ses enfants aient perpétué ces notions. Ainsi, quand, en 1880, une violente tempête d’Est détruit soixante-dix bateaux à Douarnenez, les frères n’hésitent pas à aider les familles sinistrées autant que ne le fait le gouvernement.

L’ensemble des actifs Chancerelle de Nantes et de Douarnenez fait partie de la société Chancerelle Frères. Alors que les en-têtes de la société indiquent en 1866 la dépendance de Douarnenez vis-à-vis de Nantes, on constate une situation inverse dès l’année suivante. Un acte du 20 avril 1869 dresse l’inventaire des biens immobiliers de Chancerelle Frères, estimés à 220 000 francs. La société est alors la plus importante de Douarnenez, où elle possède un établissement de pêche avec maison d’habitation au Guet, trois maisons et cour à Port-Rhu, une maison rue Mauléon, deux maisons rue de l’Observatoire, quatre magasins au Grand-Port et à la cale Noire. À Poullan, c’est-à-dire à Tréboul, ils ont un établissement de pêche, une maison d’habitation avec cour, des jardins et bâtiments et un établissement de pêche dit “maison carrée”. En presqu’île de Crozon, Chancerelle Frères possède un établissement de pêche au Fret, un champ et un jardin à Morgat avec deux établissements de pêche. Enfin, la société détient un établissement de pêche à Concarneau, une maison au centre de Nantes et une maison à Saint-Sébastien-sur-Loire.

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Construite au Guet et photographiée en 1868, la maison familiale de Robert Chancerelle existe toujours. Cinq de ses fils semblent poser : Charles, Auguste, Sébastien, Pierre (ou Joseph) et Henri. Au premier plan, une chaloupe sardinière du type en usage dans le second tiers du XIXe siècle. © coll. François Chancerelle

L’entente règne au sein de la famille, comme l’atteste la succession de Robert. Pour continuer à travailler, Wenceslas, Auguste et Charles, trois fils de Robert, et Amédée, un fils de Laurent créent la société “Association sardines à l’huile” le 1er janvier 1869. Cette structure a pour objet de constituer une unité de production indépendante réunissant l’ensemble des biens que les Chancerelle possèdent à Douarnenez. Elle est prévue pour une durée de dix ans afin que les frères mineurs puissent attendre d’avoir acquis un peu plus d’expérience pour décider de leur avenir. Les quatre associés mettent fin d’un commun accord à cette association le 31 décembre 1879. Les biens concernés sont alors répartis en trois lots et vendus au plus offrant des associés sous pli cacheté. Le 4 août, les plis sont ouverts : Auguste et Charles acquièrent l’usine, la presse et les champs de Tréboul pour 124000 francs, ainsi que le magasin du Port-Rhu pour 7 000 francs ; Wenceslas récupère le terrain de Poulgoazec (rive gauche d’Audierne) pour 4900 francs. C’est à l’issue de cette première séparation que les cessions entre frères vont s’accélérer, ceux qui atteignent leur majorité rachetant des établissements à leurs aînés. Quant à l’affaire Chancerelle de Nantes, elle est vendue en 1890.

Wenceslas

Troisième enfant de Robert, Wenceslas est né le 24 octobre 1833 à Nantes. Marié à Marie Granger en septembre 1857, à Douarnenez, il semble être le premier à avoir pris son indépendance, probablement dès 1858. Toujours est-il que, le 10 décembre 1865, il achète à Joséphine Delécluze, veuve Guéguen, un “grand magasin, dit la poissonnerie, avec l’appentis et le terrain en dépendant”. Le bâtiment se trouve à Porslaouen, site sur lequel Wenceslas veut établir une conserverie. Le 11 mai 1866, Wenceslas stipule, dans une lettre adressée à son père et à son oncle Laurent, les conditions de leur association. Pour faire construire l’usine de Porslaouen, il leur demande 26 000 francs, qu’il remboursera via un loyer annuel de 1 500 francs. Il leur demande également un prêt de 60 000 francs pour lequel il versera un intérêt annuel de 5%. La conserverie construite, Wenceslas achète dans la foulée un bâtiment qui fait face à l’usine et qui servira d’écurie aux chevaux, indispensables pour livrer les marchandises en gare de Quimper. Deux ans plus tard, l’usine fait l’objet d’un agrandissement. Enfin, en 1871, Wenceslas fait construire sa maison en face de l’usine. Elle est, aujourd’hui encore, habitée par ses descendants.

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Wenceslas Chancerelle (1833-1895). © coll. François Chancerelle

Wenceslas est un travailleur acharné, doublé d’un grand entrepreneur. Il n’hésite pas à voyager pour ses affaires. Ainsi, outre son usine de Porslaouen et celle du Guilvinec, il construit une conserverie de sprat à Deal, en Angleterre. Il monte également une usine à Setubál, au Portugal, durant l’été 1887. Ces implantations étrangères sont probablement dues au contexte de l’époque. L’année 1880 voit en effet le début d’une crise de la pêche, qui durera six ans. La quantité de sardine débarquée pendant cette saison à Douarnenez ne représente qu’un cinquième du tonnage de 1879 ! Cette situation qui se prolonge pousse de nombreux conserveurs français à investir à l’étranger. En six années de mauvaise pêche sur les côtes bretonnes, la moitié des usines disparaît, alors que cent vingt-trois conserveries ouvrent leurs portes en péninsule ibérique, principalement en Galice et au Portugal.

Wenceslas commercialise déjà sa production dans plusieurs pays, comme l’atteste une procuration signée le 29 juin 1883 chez maître Revault à Douarnenez. Il y autorise Alcide Breton, négociant commissionnaire à Alexandrie, à “toucher la part lui revenant dans les sommes accordées par la commission aux indemnités aux victimes du bombardement d’Alexandrie par les Anglais”. Suite à cette offensive militaire du 11 juillet 1882, la ville – et probablement les stocks de Wenceslas – avait été pillée par les soldats égyptiens.

Wenceslas s’éteint le 2 décembre 1895 à l’âge de 62 ans. Il laisse l’image d’un chef d’entreprise juste et droit – alors que plusieurs usiniers ont marqué les mémoires par des attitudes blâmables – et une usine qui se révèle parmi les plus importantes de Douarnenez. Catholique fervent, il a participé financièrement avec son frère Auguste à l’édification de l’église du Sacré-Cœur au Guerlosquet.

La conserve douarneniste

Douarnenez, depuis longtemps premier port sardinier français, s’affirme désormais comme la capitale de la conserve. Alors que la ville compte 4 193 habitants en 1853, on en recense 13 500 en 1909 ! Durant cette période, quarante usines sont construites. Dans les moments fastes, les enquêtes publiques d’implantation d’usines – pourtant source de nuisance (bruit, odeur, etc.) – se passent dans une certaine indifférence. Les “fritures”, comme on les appelle, apportent du travail dans les foyers et de nouveaux débouchés aux pêcheurs. Alors…

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La friture et la mise en boîte de la sardine représentées en 1864 par Jules Noël pour L’Illustration. © L’Illustration

Pourtant, comme dans toute ville industrielle, cette expansion s’accompagne de conflits sociaux, liés notamment aux conditions de travail des femmes et encore plus des enfants ! Bien que certains conserveurs soient plus respectés que d’autres grâce à leur politique sociale – ce qui est le cas de Wenceslas Chancerelle –, certaines situations difficiles suscitent parfois une colère généralisée de la population douarneniste à l’encontre de ces “messieurs étrangers”, dont certains ont un niveau de vie qui peut sembler indécent en période de misère.

C’est notamment ce qui se produit lorsque la sardine disparaît massivement en 1880, puis en 1902. Alors qu’on a pêché 39 000 tonnes de sardine en 1901, 8300 tonnes seulement sont débarquées l’année suivante. Dix années durant, de 1902 à 1913, la moyenne des apports sur la côte atlantique est trois fois moindre (12 900 tonnes) que pour la période 1894-1901. Douarnenez va connaître une tension sociale et politique qui s’aggrave à mesure que la part des pêcheurs et le salaire des ouvrières et des soudeurs diminuent. Les trente usines qui tournent à Douarnenez connaissent des difficultés très sérieuses, d’autant que la concurrence est maintenant vive, notamment avec les conserveurs de la péninsule ibérique qui inondent les marchés.

Alors qu’on dénombre cent cinquante-neuf conserveries entre Camaret et Saint-Jean-de-Luz en 1909, il y en a presque le double de La Corogne à Vigo. La France, qui exportait en 1900 onze millions de kilos de conserves n’en exporte plus que cinq millions en 1911, tandis qu’Espagnols et Portugais envahissent les marchés avec près de quarante millions de kilos exportés. Le prix de revient des fabrications ibériques est de 40 à 50 % inférieur au prix français. Mais nos conserveurs, qui voient là la principale raison de leurs soucis, n’ont-ils pas été les premiers à investir en Galice ? Reste que deux logiques s’affrontent : celle des Douarnenistes, qui soignent une pêche de qualité au filet droit (maillant) appâté à la rogue, et celle des Espagnols dont les immenses sennes ramènent des quantités extraordinaires de sardine de qualité discutable, traitée avec des huiles médiocres.

Pour rationaliser les procédés de fabrication, les conserveurs français vont investir dans des machines, notamment des sertisseuses qui condamnent le métier de soudeur. Les mouvements sociaux de ces ouvriers mis à la rue du jour au lendemain par le progrès technique sont particulièrement violents à Concarneau et à Douarnenez. Ainsi, chez Chancerelle, le 9 octobre 1909, une centaine de manifestants demandent de laisser entrer quelques-uns d’entre eux pour faire sortir les femmes. Le préfet s’y oppose et les gendarmes chargent. Tandis que les pierres volent, six mille marins rejoignent les émeutiers. La lutte est violente. Une partie de la population des ports sardiniers connaît une grande misère, à tel point que l’Etat doit mettre en place un système d’aide aux indigents, tandis que la presse nationale lance de vastes souscriptions.

L’après Wenceslas

À la mort de Wenceslas, René – né en 1862 – et Robert – né en 1864 – reprennent l’usine de leur père. Malgré un contexte social et économique particulièrement difficile – de nombreuses usines ferment leurs portes –, les deux hommes ne se lancent pas à corps perdu dans le travail. C’est ainsi qu’ils vendent l’usine anglaise au début du siècle, de même que l’usine portugaise, pour acheter le 28 mai 1901 une conserverie à Audierne. La situation financière de l’entreprise ne cesse de se dégrader. Ne pouvant plus offrir de garanties aux banques à la veille de la Première Guerre mondiale, la conserverie – rebaptisée René et Robert Chancerelle à la mort de Wenceslas – se trouve en grande difficulté.

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La flottille de chaloupes sardinières de Douarnenez, photographiée vers 1911. En 1865,
595 des 786 chaloupes appartenaient à des négociants. Quarante ans plus tard, en 1904,
la proportion s’est inversée et 776 des 850 chaloupes du port sont la propriété de leurs
patrons. Grâce au développement d’activités complémentaires, comme la pêche
du maquereau de dérive, le métier de pêcheur devient plus rentable, ce qui permet
à de nombreuses familles d’acheter leur propre bateau, en dehors des périodes de crise. © Ph. Tassier

Après l’échec de toutes les tentatives pour trouver un associé ou un repreneur, un liquidateur judiciaire est nommé le 15 juillet 1914… Mais le destin en décidera autrement. Quinze jours plus tard, le 3 août, la déclaration de guerre stoppe net la procédure. En temps de guerre, l’armée a besoin de conserves ! C’est donc bientôt au tour de Marc, fils de Robert, d’intégrer l’affaire familiale. Le jeune homme travaille également pour le rhum Négrita, commercialisé par l’entreprise Bardinet, qui appartient à la famille de son épouse. À la mort de René, en 1926, l’affaire est rebaptisée Robert Chancerelle. Au décès de Robert, en 1937, “Monsieur Marc” juge opportun de reprendre la dénomination Wenceslas Chancerelle. Même si l’affaire a survécu tant bien que mal, elle n’est plus guère prospère.

Durant cette période de l’après-guerre, le nombre de conserveries n’a cessé de décliner à Douarnenez, passant de 23 en 1920 à 18 en 1938 – tandis qu’on en recense 181 en 1920 sur la côte atlantique et 189 en 1938. Pour faire face à la concurrence internationale, les usines françaises recourent à toute une gamme d’innovations : appareil d’étêtage et d’étripage, nouveaux produits de lavage, remplacement du sertissage mécanique par le sertissage électrique, installation de nouveaux autoclaves, abandon du séchage naturel, soumis aux aléas de la pluie, au profit du séchage en tunnel de ventilation. Cette modernisation en règle ne touche que peu et tardivement Douarnenez, probablement en raison du système de gérance des usines. Depuis l’origine de ces conserveries, les gérants disposent d’une influence très forte, vivant de solidarités croisées avec les marins et les contremaîtresses. Leur qualification professionnelle ne va pas forcément de pair avec le développement de l’industrie. Quant aux propriétaires d’usines, certains se comportent en héritiers, parfois plus soucieux de leurs loisirs que d’une gestion rigoureuse de leur entreprise…

Alice Kersalé, cinquante ans d’usine

Installée dans son appartement dont les fenêtres donnent sur l’usine, Alice Kersalé se souvient de ses cinquante années passées chez Wences, et des quatre générations de Chancerelle qu’elle a vues aux commandes de l’entreprise. Née en 1918 dans un logement situé au-dessus des écuries de l’usine Wenceslas – son père est garde-chasse dans une propriété de la famille –, elle intègre la conserverie en 1932, à l’âge de 14 ans. “J’ai embauché un matin à 10 heures pour ressortir vingt-quatre heures plus tard !” L’usine est alors dirigée par Robert Chancerelle, le père de Marc. Il y a une soixantaine d’ouvrières. Alice commence par servir la sertisseuse en boîtes, avant de passer aux autres postes : étêtage, emboîtage… Elle fera le tour des métiers.“Tout le poisson venait encore de Douarnenez à cette époque. On travaillait la sardine de mai à fin octobre, le thon dans une période équivalente, le maquereau à partir de mars et on faisait également un peu de sprat fin décembre. La sardine était pêchée le matin, cuite pour le soir et on attendait le lendemain pour emboîter et stériliser. Les différentes phases de fabrication étaient les mêmes qu’aujourd’hui. Ce sont les postes de travail qui ont évolué, de manière à ce que tout aille plus vite. En 1932, chaque femme plaçait sa grille remplie de sardines dans la bassine d’huile chauffée à feu nu.

On estimait à l’œil le moment où c’était cuit. Ensuite on mettait les sardines à sécher à l’extérieur. Pour l’emboîtage, il y avait des piles de boîtes à côté de chaque femme. Au fil des années, on a vu les tables de zinc de la chaîne d’étripage remplacées par des balancelles, puis les balancelles disparaître pour un tapis roulant. Une chaîne sans fin a entraîné les grilles dans la bassine de friture, elle-même remplacée. Le poisson n’a plus été sorti à l’extérieur pour sécher, mais ils ont installé un couloir, etc.” Alice a également connu la fin de la période où des petites filles, parfois âgées d’à peine 10 ans, travaillaient à l’usine. “Elles devaient se cacher quand l’inspecteur du travail venait en visite.” Quant aux horaires, faisant fi de toute réglementation, ils sont dictés par le poisson. Ainsi, il arrive que les femmes – payées à l’heure – doivent rentrer chez elles après l’emboîtage quand la pêche de la nuit n’a rien donné. Au contraire, l’activité peut être intense et se poursuivre tard dans la nuit. Alorsles femmes chantent pour se donner du cœur à l’ouvrage. “Quand le patron entendait chanter, c’est que ça marchait ! C’est l’arrivée des machines, sources de bruits, qui nous
ont fait arrêter le chant.”

Alice devient contremaîtresse en 1953. “Quand les bateaux débarquaient, on sonnait la sirène pour appeler les femmes. Cela dit, je devais également faire le tour de la ville à pied pour aller les chercher. C’était dur, notamment les jours d’hiver, dans le froid et la pluie. Quand
le téléphone est arrivé dans les commerces, j’appelais pour qu’ils transmettent la convocation aux femmes.” L’arrivée des frigos, en 1959, et les approvisionnements extérieurs en poisson vont régulariser peu à peu l’activité, dont les horaires se stabilisent dans les années soixante-dix. “Ça a mis fin à des périodes de chômage parfois longues. Et il y a eu de plus en plus de travail, à tel point qu’il nous est arrivé d’être à court de personnel.” Quant au travail d’Alice, il consiste à gérer la tâche des femmes et vérifier que le poisson est bien travaillé. “J’ouvrais des boîtes chaque jour pour goûter, regarder la couleur de l’huile, la teneur en eau. Nous n’avons eu qu’une seule fois un gros problème de conservation. La sardine était trop sèche, donc l’huile était devenue rouge. Tout le lot a été détruit.”

Alice prend sa retraite en 1982, épuisée et profondément marquée par une vie tout entière consacrée à l’usine. “Mon seul regret est de ne pas avoir connu d’autres conserveries. Mais j’ai adoré mon travail, surtout quand j’étais ouvrière. Contremaîtresse, c’était moins drôle ; on est un peu entre le marteau et l’enclume. Mais il y avait une ambiance formidable ; on était toutes copines, contentes de notre sort.” Et Alice tient à souligner les qualités de celui que toutes appellent Monsieur Robert, leur patron. “Les femmes l’adoraient. Il a eu un courage extraordinaire. On le voyait parfois brosser les grilles pour nous aider quand on était débordées de travail. A côté de ça, il était chaque matin à 6 heures sur le port et il lui arrivait de rester travailler jusqu’à 3 heures la nuit. On a vraiment senti l’évolution quand il est arrivé en 1949. C’était un homme très exigeant mais attentionné et très agréable avec ses ouvrières, qu’il connaissait toutes par leur prénom.”

Les innovations techniques vont toutefois finir par atteindre Douarnenez. On notera, entre autres, celle d’Auguste Dupouy qui, à la fin des années vingt, invente une machine qui épure l’huile de cuisson au fur et à mesure qu’elle bout. Alors que la sardine était jadis frite dans une bassine à feu direct – qui rendait vite l’huile noirâtre – Dupouy imagine un serpentin qui chauffe l’huile qui le baigne, mettant ainsi fin à l’action directe du feu. Une couche d’eau ménagée sous l’huile permet la récupération des déchets. Cette nouvelle bassine permet de cuire près de deux fois plus de sardines qu’auparavant avec une même quantité d’huile. Dans le même temps, en 1930, on invente le système de la chaîne sans fin qui entraîne les grilles dans l’huile de cuisson. Là aussi, on peut cuire deux fois plus de sardines en une heure et seules deux femmes sont nécessaires au suivi de l’opération contre six auparavant.

Enfin, il est à noter que Douarnenez a été précurseur dans la diversification des conserves, inévitable compte tenu du contexte difficile de la pêche sardinière. À partir de 1906, la conserve du thon se développe rapidement, avant que le sprat et le maquereau ne permettent à leur tour de donner davantage de travail aux femmes. En 1933, les dix-huit usines de Douarnenez emploient – d’une façon bien irrégulière – 1 850 personnes et travaillent 4 073 tonnes de sardine, 1 971 tonnes de maquereau, 648 tonnes de thon et 125 tonnes de sprat.

Le renouveau

En 1950, alors que les usines les moins mécanisées ne cessent de disparaître dans toute la France, il ne reste plus que dix-sept conserveries à Douarnenez. L’année précédente, Robert Chancerelle (troisième du nom), fils de Marc, a rejoint l’entreprise familiale. “Je suis arrivé chez « Wences » à la demande de mon père, témoigne Robert. J’y suis vraiment venu à contrecœur. Auparavant, j’étais en stage chez Bardinet, à Bordeaux, et cette activité m’intéressait bien plus que le travail du poisson. Ils avaient des méthodes de comptabilité et de productivité très en avance sur leur époque, et il était question que je parte dans les Iles comme acheteur pour le rhum et la canne à sucre.”

À son arrivée, Robert n’est pas au courant de la santé financière précaire de la conserverie… Mais il se rend très vite compte que l’usine est arrivée en bout de course. “Je me suis dit que je n’arriverais jamais à la remonter, confie-t-il.” Ce qu’il découvre, c’est que Wences pointe à la 171e place des 172 conserveries françaises ! L’activité, saisonnière, se limite à une centaine de tonnes de production. Les machines sont rudimentaires, comme les sertisseuses BC 8 et BC 14 qui tournent par courroie de transmission, ou encore le vieux camion Citroën P32 d’avant-guerre, chargé de 5 tonnes de sardine à Loctudy alors qu’il ne peut en porter que 3… À cela s’ajoutent les problèmes d’approvisionnement particuliers à cette époque. Faiblesse de production rime alors avec “répartition”, ce système de contingentement des matières premières qui impose des quotas d’huile, de fer-blanc et même de poisson.

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Robert Chancerelle (1925-2003) © coll. Anne Peigné

Que faire ? “J’ai commencé par remettre de l’ordre dans la comptabilité, explique Robert. Ensuite, j’ai constitué une liste de clients, détaillants et grossistes, en récupérant les adresses sur chaque facture. Et j’ai pris ma voiture pour les rencontrer tous, en France, mais également en Suisse et en Belgique. Pour limiter les frais, je ne faisais que les petits hôtels et restaurants. Une tempête de trois jours, pas de pêche : j’étais parti ! Autant j’ai eu de bons contacts avec les clients, autant les rapports avec les représentants, qui ne pensaient qu’à leur commission, ont été plus difficiles. Or mon optique était de vendre, même si ça ne rapportait pas beaucoup. Il fallait tourner, augmenter coûte que coûte la clientèle. Petit à petit, j’ai vu poindre des lueurs, et ces lueurs il fallait les faire briller davantage, en achetant du matériel de manière à produire plus pour prendre position chez les clients.”

Mais il s’agit également de trouver du poisson, alors que les quotas votés avant guerre ne permettent plus d’approvisionner davantage l’usine, et donc de la développer. Robert part prospecter dans le Sud de la France, mais se rend aussi en Italie, en Hollande, en Allemagne, reprenant les routes de son aïeul Wenceslas. “C’était une période extrêmement difficile, avec de gros risques financiers. Dès que nous avions de l’argent disponible, je remplissais des boîtes avant même d’avoir des commandes. Il fallait que ça marche pour que je puisse acheter à nouveau du poisson. Je faisais tout ce qui pouvait se vendre à partir du moment où je ne perdais pas d’argent. Ça m’aidait à faire du chiffre d’affaires. Cela dit, tout était aussitôt réinvesti. Je me contentais d’un salaire modeste.”

Comptabilité, commercialisation, investissements, achats de matières premières… Robert s’attache également à organiser au mieux le travail de l’usine de manière à accroître la productivité pour augmenter la marge et investir à nouveau. “Il me fallait des machines. J’ai ainsi commencé avec des sertisseuses qui tournaient à 1 200 tours avec sept ou huit femmes et, sur la fin, j’avais une sertisseuse qui faisait 5 000 tours à l’heure avec seulement deux femmes. La plupart des machines étaient créées spécialement pour l’usine.” L’arrivée des frigos à la fin des années cinquante permet d’effectuer un grand bond en avant en répartissant la production sur deux cent cinquante jours par an. Les congélateurs arriveront plus tard, permettant d’embaucher le personnel toute l’année. “J’étais heureux d’en finir avec la saisonnalité, à la fois frein du développement et source de revenus incertains pour les femmes.”

Alors que l’usine était dans une bien mauvaise passe en 1949, elle pointe à la seconde place des quatorze conserveries douarnenistes en 1959, avec une production de 897 tonnes contre 1 448 pour Paulet (1er) et 608 pour Le Bris (3e). Wences emploie alors cent dix saisonniers et quatorze permanents. En 1975, le classement est le même, mais Wences en est désormais à 2 600 tonnes, et il ne reste plus que huit conserveries à Douarnenez. “Je me souviens d’une carte postale qu’on avait reçue d’un cousin, raconte Anne, l’épouse de Robert : « Tiens bon, écrivait-il, il n’en reste plus beaucoup ! »”

Éric Chancerelle rejoint son père à l’usine en 1972, après avoir fait des stages dans des conserveries étrangères. Éric a 21 ans. “Je suis venu car c’était une entreprise familiale. Soit les plus jeunes s’impliquent pour l’avenir, soit ça part dans un groupe.” Éric va tout apprendre pour diriger un jour l’affaire à son tour. “Pour survivre, il fallait rallonger la saison, donc faire du congelé. Nous devions alors tourner plein pot, avec soixante-dix heures par semaine sur certains postes.”

Durant toute cette période, le chiffre d’affaire augmente d’année en année et l’usine ne cesse de grossir, à l’image des bureaux. Ceux-ci ont quitté les deux pièces construites au fond du jardin de la maison construite par Wenceslas en 1871, pour investir le vaste bâtiment qui servait jadis d’écurie. La conserverie ne fait pas de publicité, elle n’invente pas de produits… Mais quelle est donc la recette ? “Ce qui a payé, explique Robert, c’est tout ce que j’ai fait depuis 1949, qu’il s’agisse d’aller chercher du poisson ailleurs qu’en Bretagne, de moderniser l’usine, d’accroître la clientèle pour augmenter le chiffre d’affaires, etc. Même si j’ai travaillé en remplissage pour des marques de distributeur (mdd) quand je n’avais pas assez de commandes, j’ai toujours refusé de faire comme certains de mes confrères qui se sont jetés à plat ventre devant la distribution. Et j’ai toujours eu le souci de la qualité, ce qui est capital, achetant le meilleur poisson en fonction de mes moyens.

“Et ça a payé, puisque, les clients vendant bien nos produits, ils ne m’ont pas mis dos au mur en me demandant des marges impossibles. Ces gains m’ont permis de moderniser l’usine, de produire plus, mais également de racheter les conserveries qui coulaient, voire simplement de reprendre leurs marques : Penamen, Palmer, Pêcheur Breton, Quéinec, Auguste Chancerelle, Le Ray, etc. Quand une de ces marques n’avait plus que quelques clients, je les faisais basculer sur les produits à la marque Connétable. Et puis j’ai été très bien aidé, qu’il s’agisse de mon expert comptable, du responsable des expéditions, des responsables d’usines ou encore des ouvriers.”

Être conserveur au XXIe siècle

Robert prend sa retraite le 31 mars 1988, à 63 ans. Il ne reste alors plus que trois conserveries à Douarnenez – Wenceslas Chancerelle, Paulet et Cobreco. Wences emploie alors cent soixante personnes à l’année. “On doit tout à Robert Chancerelle, témoigne Edouard Paulet, son gendre. Il a travaillé d’arrache-pied pour faire de l’usine ce qu’elle est aujourd’hui. C’est un homme qui, en quarante ans d’activité, n’a jamais pris un seul jour de vacances.”

Éric Chancerelle est rejoint au milieu des années 1980 à la direction de l’entreprise par deux de ses beaux-frères. Alors qu’Éric se consacre à la production, Antoine Peigné va s’occuper de la partie administrative et Édouard Paulet de toute la commercialisation. Même si l’équipe change, Wenceslas Chancerelle reste fidèle aux techniques traditionnelles, les évolutions de production concernant simplement de possibles gains de temps sur les différents postes de travail. La gamme, elle non plus, ne subit pas de révolution, les goûts des consommateurs de conserves de poisson restant très traditionnels.

“Les quelques innovations des dernières décennies ont le plus souvent eu pour origine la conserverie Saupiquet, explique Éric Chancerelle, comme les hors-d’œuvre de thon aux légumes dans les années soixante, ou encore les filets de sardine il y a une quinzaine d’années. C’est une entreprise qui bénéficie d’importants services de marketing, de recherche et de développement.” “Cela dit, renchérit Édouard Paulet, aujourd’hui codirigeant de la société, sur dix nouveaux produits, il n’y en a souvent qu’un qui réussit à percer… Dernièrement nous nous sommes lancés avec les autres conserveurs dans les sachets thermoscellés. Le contenu est identique à celui d’une boîte classique, mais le produit est plus cher car la cadence de la machine « sachet » est plus lente que celle des boîtes. C’est l’illustration même du marketing. Ce produit remplacera-t-il un jour les boîtes, vendra-t-on des sardines dans du papier transparent ? Je n’en sais rien, mais, pour nous, l’essentiel est d’être présents sur ce marché dès aujourd’hui.”

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Le travail quotidien chez Chancerelle en 1985. Les gestes ne sont guère différents de ceux pratiqués un siècle plus tôt ou dix-huit ans plus tard dans les conserveries, malgré l’introduction de nombreuses innovations techniques. © Michel Thersiquel

Chancerelle fait toutefois évoluer régulièrement sa gamme, par l’intermédiaire de son petit service recherche et développement. Les idées peuvent également venir de chacun, illustrant alors le côté artisanal de Wences. Pascal Lozac’hmeur, directeur des ventes, découvre ainsi les piments d’Espelette lors d’un séjour au Pays basque. Ses collègues ayant été séduits, une nouvelle boîte de sardines a ainsi vu le jour. “Mais nous n’avons pas effectué de virage vers les produits frais ou surgelés que le consommateur trouve dans tous les hypermarchés, explique Éric Chancerelle. On a amélioré ce qu’on connaissait, plutôt que de lâcher la proie pour l’ombre. De toute manière, aucune conserverie de poisson n’a véritablement réussi de reconversion sur d’autres marchés alimentaires.”

C’est un tout autre domaine qui a connu les plus grandes évolutions, le secteur commercial. Alors que chaque conserveur disposait il y a trente ans d’une multitude de clients – un commercial pouvait mettre une semaine à visiter chaque grossiste d’un département –, la création de centrales d’achat, les regroupements et la disparition des petits commerces font qu’ils ne sont aujourd’hui plus que six en France ! “Le métier a considérablement évolué, explique Edouard Paulet. Aujourd’hui, les acheteurs ouvrent rarement des boîtes. Ils achètent en fonction des besoins que leur a communiqués le service marketing, selon des statistiques et de nombreux panels (consistant à tester les produits sur un échantillonnage de consommateurs), etc. Alors, c’est vrai que si un de nos clients nous lâche, on perd 20 % du chiffre d’affaires. Cela dit, cet aspect négatif est contrebalancé par le fait que nos produits sont connus et appréciés par les consommateurs et réalisent des ventes importantes. Nous faisons tous les ans des campagnes à la télévision, et le plus important pour un distributeur, c’est de voir ses linéaires se vider rapidement.”

La qualité

Quelles sont donc les raisons qui ont permis à Chancerelle de conserver son rang alors que tant de conserveries ont disparu ? Une seule réponse, selon les responsables de l’entreprise : la qualité. “Si les conserves Chancerelle sont aussi bonnes, explique Bernadette Loussouarn, je pense que c’est parce qu’ils ont voulu garder une vraie qualité tout en se modernisant.” Bernadette, qui a succédé à Alice Kersalé comme contremaîtresse, est bien placée pour avoir un tel avis. Ouvrière à 14 ans, elle travaille dans trois conserveries avant d’arriver en 1982 chez Wences. “J’y ai vu des femmes travailler avec amour et je ne pense pas que le mot soit trop fort. Elles faisaient leurs boîtes de telle sorte que la sardine soit belle.”

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Eric Tabarly a participé à la promotion des produits Chancerelle. On le voit ici, en 1996, suivre attentivement des explications concernant une préparation. © coll. Wenceslas Chancerelle

“Nous faisons à la fois partie des conserveries à l’ancienne, explique Éric Chancerelle, c’est-à dire une niche haut de gamme sur le marché, et des conserveries modernes, notamment pour avoir développé des produits comme les filets de sardines. Les grandes surfaces ne proposaient qu’une place en haut de gamme : nous l’avons suivie. Vis-à-vis des distributeurs, on a vraiment la maîtrise de la qualité et la capacité de production”

La qualité Chancerelle tient au contrôle de toute une chaîne qui commence par l’approvisionnement en poisson. Ainsi, le tiers des 3 000 tonnes de sardines vient de Bretagne, le reste de Méditerranée. Le maquereau est principalement pêché au large de la Bretagne. Quant au thon blanc, l’interdiction européenne du filet maillant a conduit le conserveur à se fournir à l’étranger. C’est aux États-Unis qu’il a trouvé un thon de qualité équivalente à celui qu’on avait auparavant en Bretagne. Bien que spécialisé dans le thon blanc, Chancerelle travaille également l’albacore, mais il n’est pas question d’emboîter un poisson de qualité moindre, comme le listao (skipjack).

Au-delà de la matière première, la qualité tient également au contrôle de l’ensemble du processus de fabrication. “On peut prendre comme exemple le maquereau, poursuit Edouard Paulet. Il est pêché en Atlantique et en Manche par le chalutier Antarctica. Quand on le reçoit, c’est un poisson qui a été pêché au maximum deux jours plus tôt. Il est donc très frais et en bon état, d’autant qu’il a été aspiré directement dans le chalut puis mis en cuve d’eau de mer réfrigérée. Il n’est donc ni écrasé par son propre poids, ni meurtri par la glace. Nous le cuisons alors au court-bouillon avec différents arômes, alors que nos concurrents font ça à la vapeur.

“Ensuite, nos femmes le filètent à la main aux ciseaux, alors que d’autres fabricants le travaillent avec des machines. On prépare nous-mêmes les aromates, citron, oignons, cornichons, carottes, que l’on emboîte à la main, alors que nous pourrions utiliser des macédoines toutes faites qui sont réparties à la doseuse. Pour les sauces, nous élaborons une marinade de muscadet plutôt que d’utiliser du vin blanc basique, etc. Donc, on essaie d’avoir un plus pour chaque phase de fabrication.”

Chancerelle ne s’est pas seulement contenté de perpétuer des traditions ; il a également su se développer, comme avec les filets de sardines en 1991. “Quand on a lancé commercialement nos filets, explique Éric Chancerelle, nous n’en vendions que très peu sous la marque Connétable, tant le marché était déjà bien marqué par nos concurrents. Nous avons donc décidé de travailler en filets pour la mdd, afin de faire tourner notre usine et dégager des volumes qui amortissent le coût de fabrication des filets Chancerelle. Ainsi, au lieu de prendre trois tonnes journalières au bateau, on en a pris vingt, diminuant ainsi les coûts.

“Nous faisons de la MDD, car elle représente près de 30% des ventes de la famille de produits concernée. C’est le même standard de qualité que nos produits à la marque Connétable. Nous nous faisons nous-mêmes concurrence, mais nous n’avons pas le choix… Le consommateur est un « zappeur » ; il change souvent d’enseigne. Notre marque, il la reconnaîtra dans différents magasins, par contre la MDD est propre à chaque enseigne et donc moins identifiable.”

Tout en conservant sa production classique, la conserverie Chancerelle se doit d’emprunter de nouvelles voies pour rester concurrentielle. Il s’agit notamment de développer des partenariats avec des entreprises étrangères. “Aucun conserveur français n’est parvenu à percer dans d’autres pays européens, explique Edouard Paulet, hormis Saupiquet en Allemagne. Le problème c’est que la gamme de conserves françaises n’a que très peu de rapports avec celle des autres pays… et une centrale d’achat veut travailler avec une gamme complète. Aussi, la solution consiste à développer des partenariats avec des conserveurs étrangers.”

Car il ne faut pas rêver, les sites de production doivent être multipliés, souvent à proximité des lieux de pêche. “Si on veut faire de la crevette d’élevage, explique Eric Chancerelle, ça se passe en Thaïlande. Le commerce mondial marche aujourd’hui tellement bien qu’il nous faut maîtriser les offensives extérieures. De toute façon on ne pourra pas continuer à tout faire à Douarnenez. Dans le même temps, il n’est pas non plus envisageable de faire un haut de gamme équivalent au nôtre aujourd’hui à l’étranger.”

Enfin, Wenceslas Chancerelle vient de racheter une société de vente par correspondance, Pointe de Penmarc’h. “C’est une diversification commerciale pour toucher directement les clients en leur adressant des « mailings », c’est encore un développement possible du haut de gamme.” Aujourd’hui en France, seuls trois conserveurs de poisson ont une dimension nationale, ils sont présents dans la majorité des grandes surfaces. Le marché est dominé par Saupiquet et Petit Navire, Chancerelle pointant en troisième position avec sa marque phare, Connétable, qui a aujourd’hui supplanté le nom d’origine, Wenceslas Chancerelle. C’est en fait Robert Chancerelle qui l’avait rachetée en 1951 à la conserverie Pennamen, dans l’optique de se différencier des autres conserveurs Chancerelle de l’époque… tous disparus aujourd’hui.

En tête pour la sardine et le thon blanc, Chancerelle produit 60 millions de boîtes par an pour une production de 12 000 tonnes. 325 personnes sont salariées (dont 85% de femmes), et le chiffre d’affaires dépasse 50 millions d’euros. Quant à la gamme, elle décline 57 références qui proposent, au naturel, à l’huile ou avec différentes préparations, sardine et maquereau entiers ou en filets, thon germon et albacore, filets de hareng, saumon, crabe, foie de morue, anchois et sprat. Outre sa marque phare, Chancerelle commercialise également sardines et thon sous les marques Les Savoureuses, Le Savoureux, Charles Basset et Phare d’Eckmülh.

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Avant de la mettre en boîte, il faut pêcher la sardine ! Un métier qui se pratique à la bolinche, grande senne manœuvrée à bord de modernes unités. © coll. Wenceslas Chancerelle

“Rester une entreprise familiale a constitué une richesse et une force quand d’autres conserveurs rentraient dans des grands groupes, explique Édouard Paulet, changeant par là même de culture, alors que Chancerelle perpétuait un savoir-faire de qualité et gardait une ligne directrice. Quand certains baissaient leurs prix – et donc la qualité – pour conserver des marchés, Chancerelle a résisté. Et les clients nous ont suivis.” Quant à l’avenir, on pense inévitablement à la septième génération de Chancerelle qui devrait bientôt intégrer l’entreprise familiale, même si le contexte fiscal des transmissions d’entreprises est aujourd’hui bien difficile. “J’espère que mes petits-enfants reprendront un jour l’usine, déclarait Robert Chancerelle.” Éric, son fils, jaugeant ses deux beaux-frères du regard, lance avec un sourire : “Nos enfants nous rejoindront certainement. Cela dit, Chancerelle a beau être la plus ancienne conserverie au monde… nous sommes encore jeunes !”