par Marine Dumeurger – Nicolas Vial ne navigue pas et voyage peu. Mais d’une enfance passée à explorer les grèves de Kerlouan et les recoins du musée de la Marine, il a nourri son imaginaire et son œuvre de peintre : chez lui, tout est maritime.

 

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

 

Son atelier dégage la même poésie que ses tableaux. Ici, une valise de bonne sœur s’est métamorpho­sée en paquebot en partance. Là, un fragment de porte retient un rhinocéros. Ailleurs encore, un squelette de sardine ou un chat roux, errant nonchalamment dans la lagune de Venise. Sur les étagères et les tables s’é­talent toutes sortes d’objets : maquettes de voiliers, voitures miniatures, figurines de plomb va-t-en-guerre, jouets mécaniques ou petits trains de marchandises, dispersés au beau milieu des piles de toiles et de sa bibliothèque – le refuge de ses compagnons de chemin, de ses Goya, de ses Munch, ou de ses Mathurin Méheut…

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Portrait de Nicolas Vial. Peintre officiel de la Marine, dessinateur de presse, il expose cet été une partie de ses œuvres à la galerie Winston, à Dinard. © coll. Nicolas Vial

« Il fait trop sombre ici ! » Nicolas Vial, toujours à l’affût de la lumière, peste gentiment. L’atelier du 13e arrondissement est en travaux, « recouvert d’échafaudages et de bâches comme une œuvre de Christo », cet artiste contemporain qui empaquette les monuments. « En cale sèche pour ravalement », a posté le peintre sur son compte Instagram <@nicolas_vial_>, où il publie presque chaque jour un peu de son quotidien et ses anciens dessins. Mais derrière cette ferraille qui dévore son quota de lumière se réfugie son royaume, un océan peuplé de chats-capitaines, de bateaux-épaves, de poissons-bateaux, d’où s’élèvent quelques notes de piano. Sans doute du Schubert ou du Bach…

Tout est maritime chez Vial et il est souvent question de départ. « Un amoureux en larmes de la mer », écrivait Olivier Frébourg à son sujet. Écrivain de Marine – comme Nicolas Vial est peintre de Marine –, il avait brossé son portrait à l’occasion de l’exposition de ses œuvres au musée de la Marine, en 2002. « On s’est vus, on a dîné ensemble, un dîner bien arrosé et on est devenus amis », résume-t-il. Il en ressort un titre – « Nicolas Vial, marin rêveur » – et une présentation passionnée : « Chez Vial, la mer n’est pas un océan de luxe, de calme et de volupté. C’est un champ universel, la scène originelle où l’homme se montre à nu […]. La mer chez Vial est nourricière, tellurique, sacrificielle aussi. Elle offre la grandeur du drame antique. »

L’homme n’est pourtant pas né dans les embruns. Il grandit dans la forêt, tout au bout de la ligne du rer c. Sa famille habite Dourdan-la-Forêt, qui n’est pas la triste banlieue en barres mais plutôt sa version chic, entre Fontainebleau et Rambouillet. Nicolas Vial évoque ainsi les chênes centenaires de cet ancien domaine royal où venaient chasser les têtes couronnées ; le chêne saint Louis, bien sûr, qui trône parmi ses pairs, mais aussi le chêne Marie Poussepin, le chêne aux Loups, le chêne des Six Frères, âgé d’un demi-siècle ou le chêne du Breton…

« Ce château médiéval entouré d’une immense forêt était magique, se souvient-il. Enfant, je vivais dans une maison qui ressemblait aux peintures impressionnistes. Un fabuleux terrain de jeux. Au grenier, il y avait une malle remplie de soldats de plomb avec des bateaux de la Marine et des tas de trains. J’aime, depuis, les jouets mécaniques et les trains à vapeur, dont mon grand-père était un inconditionnel. Quand j’ai vidé sa maison, j’ai compris que c’était dans mes chromosomes. »

Son père est éditeur. Il publie des beaux livres, des traités de charpente notamment, « sur le travail du bois ». Et déjà le jeune Nicolas Vial esquisse des bateaux. « Il y avait du papier à volonté, partout, et moi, je dessinais des bricks, ces deux-mâts très populaires au xviiie siècle. »

Dès qu’il le peut, il part explorer le musée de la Marine, et surtout le coin des maquettes. « Pour moi, c’était le plus beau musée de Paris, le trésor de Rackham le Rouge. J’adorais son côté désuet. » L’espace des modèles réduits diminue pourtant d’année en année et, début avril, le musée a fermé pour rénovation, jusqu’en 2020. « Je croise les doigts pour qu’il ne soit pas trop modernisé », ajoute l’artiste.

Brignogan-plages, avant l’Amoco Cadiz

L’enfance et surtout la Bretagne – « un monde sans parents » – sont au cœur de son panthéon personnel. Chez Nicolas Vial, le paradis perdu mêle allègrement la nostalgie de ses premières années et cet univers marin qui inonde son imaginaire et imprègne ses œuvres. Il se souvient de ses étés dans le Finistère Nord, à Kerlouan, où sa famille louait une maison. « Ma mère y avait découvert une plage qui portait le nom de son grand-oncle, Boutrouilles, et avait voulu venir là. Nous étions sur la Côte des Légendes, la côte des échoueurs, cette terre de rochers, où, dit-on, les habitants disposaient des lanternes et faisaient hurler des cornes de brume pour attirer les bateaux et les piller. Nos parents nous laissaient un peu d’argent de poche et, avec ma sœur, on se débrouillait… »

La machine à souvenirs se déclenche, romantique. Nicolas Vial décrit les goémoniers qui étalaient leurs algues sur le rivage. Il raconte Brignogan-Plages, « un port idéal, avec ses plages magnifiques et ses criques sauvages », à mille lieues de la description qu’en donne l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui relève très prosaïquement que « le relief de la commune est d’une platitude remarquable ».

« C’était avant que l’Amoco Cadiz ne fasse naufrage, en 1978, et que son pétrole ne souille les côtes, poursuit Nicolas Vial. L’eau était hyperpoissonneuse. Un jour, on a pêché cent douze maquereaux et mon père m’a dit : “Tous ces poissons doivent être mangés”. Alors on a fait le tour des campings pour les distribuer… »

C’était l’époque un peu sauvage, « où l’on marchait pieds nus », libre surtout, quand, à l’âge d’homme, tout paraît plus contenu. Celle des histoires fabuleuses d’une bande d’ados turbulents, prête à faire les quatre cents coups. C’était avec sa sœur, c’était avec Zycton, son copain d’enfance, le neveu du père Jaouen. « C’est avec lui que j’ai découvert le bateau. On partait en croisière plusieurs jours sur la Mélanie. On était une dizaine, mais il y avait toujours un cousin pour nous héberger, nous laisser un grenier où on débarquait avec nos duvets. » Le bateau, un cotre de Carantec, navigue toujours. « Il doit avoir au moins quatre-vingt-dix ans maintenant et c’est Stéphane Ruais, un ami peintre de la Marine, qui le restaure », ajoute Nicolas Vial.

Assis à une table de La Closerie des Lilas, un restaurant où les artistes se retrouvaient au début du xxe siècle, où Hemingway croisait Breton, Gide ou Aragon, il se laisse envahir par la nostalgie. Les histoires se bousculent.

Souvenir d’un pique-nique magique sur la balise du Boudeur, où ils avaient accosté puis grimpé, gamins rois régnant au-delà des hauts-fonds et des poissons scintillants. Souvenir, aussi, de la Simca 1000, achetée « 100 francs à l’époque » : « On lui avait attaché un bout et on faisait du ski nau­tique, à marée basse, en combinaison ». Il rigole. « Aux beaux jours, je n’allais pas souvent à l’école. Sur le bulletin, il y avait écrit : “Pas vu à mon cours”. » Dans son lycée de région parisienne, on le surnomme alors « le Breton », à cause de son éternel pull marin. Mais en Bretagne, il reste sans doute « le Parisien »…

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Dessin publié dans Le Monde le 6 novembre 1998 sous le titre Petit porteur… © coll. Nicolas Vial

Sa sœur, Véronique Vial, deviendra photographe. Elle se spécialise dans les portraits de stars, reçoit un World Press Photo Award en 1998 et habite à présent à Los Angeles. Malgré son goût pour l’école buissonnière, Nicolas Vial insiste sur le fait qu’il a, lui aussi, suivi des études supérieures : d’abord à Olivier-de-Serres (École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art), puis aux Beaux-Arts, spécialisation peinture. Il a alors une vingtaine d’années et trouve un petit boulot à son goût : il dessine des brochures de voyage pour les Croisières Paquet. Les paquebots de cette compagnie se nomment Renaissance ou Mermoz. « Et ils avaient du caractère, des pianos à queue, une décoration personnalisée. Ce n’était pas Costa croisières. » Le jeune homme doit représenter les futures escales de rêve de ces navires. « J’étais comme le Douanier Rousseau, je dessinais l’Amazonie sans jamais y être allé. J’allais à la bibliothèque consulter des livres, des photos. » Et le voilà s’imaginant sur les îles grecques, en Turquie, à Madère ou à Gibraltar… Ce fut sans doute le début de ses voyages immobiles.

Il flirte ainsi avec la Méditerranée, mais s’intéresse aussi à l’Adriatique et surtout à Venise. Les chats qui peuplent la lagune l’inspirent particulièrement. Nicolas laisse de côté la Bretagne de son enfance, sans pour autant l’oublier, et publie sur ces petits félins plusieurs ouvrages d’humour et d’ambiance, certains destinés aux enfants, avec Marion Paoli et Anne Wiazemsky, ainsi que des dessins sur la littérature avec Éric Fottorino.

Nicolas Vial travaille aussi, et surtout, pour la presse. Il signe dans de nombreux titres, parmi lesquels Le Monde, où il illustre l’actualité à partir de 1982, souvent à travers le prisme de la mer. « Chez Vial, la mer n’est pas un océan de luxe, de calme et de volupté », écrit Olivier Frébourg. Et pour cause : dans ses œuvres, les profondeurs sont obscures, les embarcations de couleur rouille ou charbon ; des bouts s’emmêlent sur les ponts et les marées sont noires. Qu’importe le sujet, l’eau est partout, originelle, et cette flotte quasi animale lui sert aussi bien à illustrer l’aide à l’investissement outre-mer (loi Pons), le génocide arménien que les dangers du plutonium…

Une marque maritime et politique

Après plus de trente ans, la collaboration avec Le Monde s’arrête, net. Nicolas Vial n’est plus sollicité à la suite d’un changement d’équipe. La loi est dure pour les indépendants. Aujourd’hui, il continue pourtant à dessiner pour la presse, pour des publications qu’il affectionne « parce que les gens y sont sympas » : l’hebdomadaire Le 1 de son ami et an­cien directeur du Monde Éric Fottorino, le mensuel parisien Soixante-Quinze, la Gazette Drouot ou… Le Chasse-Marée. Parallèlement, il publie aussi des livres, sur l’environnement, sur les droits de l’homme, se définissant volontiers comme « écologiste, mais sans parti politique ».

Journaliste au Monde, Pierre Jullien le connaît depuis une quinzaine d’années et apprécie sa sensibilité et son savoir-faire : « Il comprend très bien les sujets, les traite avec humour et, comme un illustrateur de presse, travaille vite et bien. Il a une marque à la fois maritime et politique. C’est un artiste qui pense et il n’y a rien de gratuit dans ses œuvres. On lui confie souvent des thèmes pas faciles à traiter, comme la mémoire de l’esclavage, par exemple. »

C’est aussi sur ce thème qu’il a imaginé l’un des timbres créés pour La Poste. Avant de réaliser ceux de l’anniversaire du Débarquement ou des anciens combattants, signés de sa petite ancre.

Car depuis 2008, Nicolas Vial est devenu peintre officiel de la Marine, rejoignant, entre autres, Yann Arthus-Bertrand ou Titouan Lamazou. Quoi de plus naturel pour un artiste qui place des paquebots partout et se plaît à rappeler ses ascendants militaires (deux généraux d’Empire) ? Il évoque aussi le superbe uniforme d’officier qu’il a reçu, en même temps que son nouveau titre et les propositions régulières de la Marine pour embarquer sur ses navires. Il n’y est pas encore allé et il n’est pas sûr qu’il y aille. « J’aime trop les grands espaces, assure-t-il, et j’ai besoin de lumière, pas de promiscuité. » Et même s’il évoque volontiers quelques virées avec des copains en Méditerranée, ou son canoë qui l’attend dans l’Eure, on comprend que c’est surtout le dessin qui le fait larguer les amarres.

« Dès que je peux, je vais à Venise »

Ce n’est, pourtant, pas faute d’aimer les bateaux et surtout les navires anciens. « Avec leurs formes, on dirait du cubisme », poursuit-il, avant de marquer brusquement une pause. « Vous connaissez Le Crabe-tambour, ce film avec Jean Rochefort et Jacques Perrin ? C’est super. Il faut absolument que vous le regardiez… »

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Nicolas Vial a hérité de son grand-père le goût des trains à vapeur, mais les bateaux et le thème du départ restent une constante de son œuvre. © coll. Nicolas Vial

Ironie du sort, encore, ce « marin rêveur », amateur de paquebots, de trains, de voitures et autres moyens de transport, n’aime pas particulièrement voyager : les échappées les plus belles sont sans doute celles qui restent­ nimbées d’imaginaire. Un art que pratiquait Jules Verne dont il n’est pourtant pas un inconditionnel, lui préférant ses grands contemporains comme Flaubert ou Rimbaud, et aujourd’hui Modiano.

Il s’octroie néanmoins quelques escapades routinières. « Dès que je peux, je vais à Venise, reconnaît-il. J’en savoure l’architecture baroque, la peinture. Ici on peut rentrer dans une petite église de quartier et y tomber face à un Tintoret… Il n’y a pas de voiture, que des bateaux, toutes sortes de bateaux, et surtout de l’eau, de l’eau partout et des îles, parfois abandonnées. » Avec Didier Decoin, écrivain de Marine, lui aussi, il prépare d’ailleurs un livre sur la Sérénissime.

Dans son atelier, Nicolas Vial en montre quelques planches : on y voit des touristes croqués comme des crocodiles et une ville gouvernée par des chats : « C’était avant qu’on les stérilise, il y en avait partout à Venise, à cause des rats ». De cette ville, il affectionne également tous les palais décatis, les ruines et les friches.

Des fresques immenses au palais Chaillot

Sous d’autres cieux, ces lieux incertains font aussi partie de ses préoccupations du moment : Nicolas Vial cherche des espaces, des vides à remplir et à occuper. En 2014, au musée de la Marine, il a ainsi commencé à co­lo­rer d’une fresque immense l’appartement du dernier étage du palais de Chaillot. Puis l’an passé, les Sœurs aveugles de saint Paul lui ont confié leur ancien couvent. Un bâ­timent abandonné de 8 000 mètres carrés, avenue Denfert-Rochereau, dans le 14e arron­­dissement. « La mère supérieure m’a demandé ce que je voulais y faire. J’ai répondu : de la peinture. Elle m’a dit : très bien, allez-y ! »

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L’atelier de l’artiste, situé dans le 13e arrondissement de Paris, est peuplé de ses toiles et d’objets qui nourrissent son imaginaire : modèles de voiliers, jouets mécaniques ou petits trains de marchandises… © coll. Nicolas Vial

Avant démolition, Nicolas Vial a donc lâché sa fantasque ménagerie dans les couloirs, son « arche de Noé », comme il l’appelle, pour peupler des salles en enfilade, la chapelle désacralisée, ou le grenier de la maison de Chateaubriand, qui appartient à cet ensemble. Il n’en revient toujours pas : « Il y avait une lumière ! Un lieu hallucinant. J’avais les clefs et une place infinie. » Au fil des mois, l’artiste en a appris tous les recoins, les escaliers dérobés, les pièces du sous-sol, l’accès muré aux catacombes, les greniers mystérieux et leurs malles au trésor. Aujourd’hui, les cent vingt chambres et la chapelle du couvent sont en passe d’être rasées. Seule restera la maison du vicomte, qui sera restaurée.

Avant d’entamer ce décor, Nicolas Vial savait que son œuvre allait disparaître, mais il frémit un peu à cette idée. « Tout ce que j’allais peindre était voué à la destruction. Alors j’ai pris des photos. » Instagram est donc devenu sa galerie de l’éphémère. Un comble pour celui qui travaille à l’ancienne, comme l’écrit Pierre Jullien, « sans ordinateur, sans palette graphique, mais avec des feutres Posca et une gouache acrylique bien épaisse ». Nicolas Vial est aussi reparti avec quelques « reliques » du couvent : morceaux de porte, rallonges de tables, aujourd’hui échoués dans son atelier. Elles ont rejoint son antre, son bestiaire attendrissant, son vague à l’âme et ses engins en partance.