Par Daniel Guimond – Portivy, sur la côte sauvage de la presqu’île de Quiberon, est un abri précaire plus qu’un véritable port. Le ressac y est très fort; la grande houle d’Ouest passe par-dessus le quai les jours de mauvais temps, et les coups de Noroît transforment ce havre en un véritable chaudron. Les bateaux y souffrent beaucoup à l’échouage, surtout quand ils sont vieux. Pendant quelques années, un petit canot à clins y a trouvé refuge. Sa peinture rouge, verte et blanche lui donnait des airs de perroquet, mais laissait pourtant deviner les formes anciennes, les bancs en caillebotis et l’accastillage en bronze d’une embarcation peu ordinaire. Malmené par la mer, souvent plein d’eau, il était utilisé en pêche-plaisance ou comme annexe. En février 1996, après qu’il eut passé plusieurs années au sec, plus ou moins abrité du soleil, j’ai acquis ce canot pour une somme modique. Il est vrai qu’il était alors à l’état d’épave et aurait été bien incapable de flotter. Questionné sur son origine, son ancien propriétaire m’a seulement indiqué, sans autre précision, qu’il aurait longtemps séjourné dans un château avant de finir à Portivy.

Dotée de deux bancs de nage et d’une chambre, cette embarcation mesure 3,60 mètres de longueur, pour 1,35 mètre de bau et 0,50 mètre de creux. La quille est en chêne, les bordages en sapin blanc et les membrures en acacia. La préceinte, les bancs et le tableau en trois éléments emboîtés sont en bois exotique, tandis que tout l’accastillage est en bronze. Au-delà de cette description générale, ce canot présente un certain nombre de traits particuliers. Sa coque est frégatée. Ses bancs sont réalisés en caillebotis, le banc arrière de la chambre étant en outre doté d’un petit dossier amovible, qui divise sa largeur en deux et définit un espace de rangement aux dimensions du gouvernail. Sous ce banc arrière, on trouve également un petit coffre, autrefois doté d’une porte. Les deux bancs latéraux sont amovibles, et munis d’une petite épontille en bronze. Toutes les ferrures et leur visserie sont d’ailleurs dans ce même alliage, ce qui va faciliter leur démontage.

Bien qu’il soit dénué de dérive, ce canot était équipé d’une voile, comme en témoignent les traces laissées par une emplanture de mât ainsi que les taquets de drisse et d’écoute. Le safran du gouvernail est d’origine et ses ferrures sont rivées cuivre, comme d’ailleurs l’ensemble des clins. La barre a disparu. Le liston, très saillant mais aux extrémités affinées, est fixé sous la préceinte. La partie supérieure de la membrure est vaigrée sur une hauteur de 10 centimètres. Les bancs sont reliés entre eux par une ceinture fixée aux membrures et dotée, sur chaque bord, de quatre entretoises en bois massif épousant la forme du bordé grâce à un évidement au passage des membrures. Ces entretoises sont montées entre la ceinture des bancs et le plat-bord et en assurent la liaison. Les espaces ainsi créés entre les entretoises sont bouchés par de petits panneaux en bois de 5 millimètres d’épaisseur, en appui sur les membrures et maintenus en place à l’aide de baguettes moulurées assemblées à onglet et pointées cuivre.

L’étrave, dont la tête est coiffée d’un chapeau de laiton solidaire de la bande molle, est en bois tors. Elle est reliée à la quille par un assemblage en trait de Jupiter, avec une cheville coupeau. Le talon de quille est assemblé de la même manière. Sous le pontage avant se trouve une ferrure avec anneau dont l’axe traverse l’étrave et est fixé à une contreplaque encastrée sous la bande molle. Ce robuste dispositif laisse à penser que cette embarcation était jadis une annexe. En effet, il est probable que l’organeau avant avait son pendant à l’arrière disparu lors d’une réparation, car le haut du tableau n’est pas d’origine, ce qui per mettait de hisser le canot sur le pont d’un navire à l’aide d’une élingue en patte-d’oie ou des palans de bossoirs. A noter aussi dans les fonds, sur le galbord bâbord, la présence d’un nable en bronze, monté sur une platine de bois rivée en surépaisseur, qui permettait l’évacuation de l’eau embarquée.

Sans doute les derniers utilisateurs du canot devaient-ils le treuiller sur une remorque, car la liaison clins-étrave a souffert. Au niveau du tableau, les clins portent aussi des traces d’usure, probablement dues aux frottements répétés le long d’un quai. On remarque également que le premier clin tribord, sous la préceinte, est pourri par endroits. Le bateau a dû séjourner longtemps retourné et le vaigrage des hauts de membrures a certainement favorisé la stagnation de l’eau. D’ailleurs, les parties hautes des membrures tribord sont elles aussi atteintes par la pourriture. En revanche, les membrures apparentes sont en bon état, bien que certaines d’entre elles soient un peu amaigries par endroits.

Un travail d’orfèvre

A cause de l’exiguïté de mon atelier, j’ai dû tout d’abord caler le bateau sur un chariot de mise à l’eau, sa quille reposant entièrement sur une planche. Cela me permet de le sortir pour travailler à l’aise et à la lumière du jour. En revanche, cette mobilité interdit un accorage sérieux de la coque. Aussi, en raison du manque de rigidité dans les hauts surtout quand la partie supérieure du tableau sera déposée, la coque a tendance à se déliter. Une surveillance constante des déformations sera donc nécessaire pendant les premières opérations de restauration.

Ce n’est qu’une fois la coque entièrement mise à nu que m’est apparu le superbe travail des charpentiers. Je sais déjà que je ne repeindrai pas entièrement mon bateau; il faudra faire chanter le bois sous l’huile de lin pour mettre en valeur les belles essences et les magnifiques assemblages. Bien sûr, ce décapage va également révéler les blessures de l’âge. Le travail ne manque pas !

Il me faut d’abord démonter la partie haute du tableau, un ajout grossier dont les pointes en acier ont traversé et abîmé le vaigrage au-dessus du banc arrière. En outre, l’une des baguettes fixant ce doublage est cassée. Finalement, un nouveau panneau d’habillage sera fixé sur des supports verticaux, sans moulures. Ensuite, le liston tribord est déposé, suivi par le clin défectueux.

© Yann Guimond
© Yann Guimond
© Yann Guimond

L’élégance des formes, le bon état général du bois mis à nu, les échantillonnages, l’assemblage en trait de Jupiter de la quille et du talon et l’ébénisterie des bancs témoignent de la grande qualité de la construction originale. © Yann Guimond

Le remplacement de ce clin pourri constituait pour moi la difficulté majeure de ce chantier. J’ai d’abord tenté de réaliser cette virure d’un seul tenant et de la mettre en place sans l’étuver. Double erreur! Fort de cet échec, j’ai choisi prudemment de réaliser un gabarit en contre-plaqué, de l’ajuster parfaitement sur la coque et de reproduire son tracé sur deux planches en red cedar réunies par un scarf. Le résultat est impeccable. Ce nouveau clin ne pourra pas être rivé, car il aurait fallu démonter la serre, ce à quoi je me suis refusé dans la mesure où, à ce stade de la restauration, elle assure à elle seule l’intégrité de la coque. Le nouveau clin est donc fixé à l’aide de vis en laiton et de colle PPU, en allant de l’arrière vers l’étrave, l’étanchéité étant assurée par du Sicaflex.

Je m’occupe ensuite de reconstituer l’arrière. La partie supérieure du tableau est remplacée par une nouvelle pièce en chêne, dont l’arrondi restitue la forme d’origine que je lui suppose. Il est également nécessaire de rapporter du bois sur la préceinte et le liston, usés par le ragage, afin de leur redonner de l’épaisseur. Pour ce faire, je réutilise le bois de l’ancien vaigrage du tableau, de même essence, ce qui assure la discrétion de cette intervention. Une fois l’arrière ainsi reconstitué, la coque commence à retrouver sa raideur.

Après enlèvement de la peinture infiltrée entre la préceinte et le plat-bord disjoints, ces deux pièces sont réassemblées par collage au moyen d’une trentaine de serre-joints de chaque bord. Ensuite, les entretoises assurant la liaison entre le plat-bord et la ceinture des bancs sont déposées et poncées, avant d’être recollées. Désormais, la structure est parfaitement homogène.

Les fonds sont alors débarras­sés des multiples couches de pro­tection accumulées au fil des sai­sons: peintures rouge, blanche, verte, coaltar, mastic … Cette mise à nu révèle la cassure de deux membrures – elles seront renforcées ultérieurement. Les fonds reçoivent alors une pre­mière couche de peinture noire, couleur imposée par le fait que des traces de coaltar restent in­crustées dans le bois.

Toutes les parties en bois exo­ tique, du liston à la ceinture des bancs, sont poncées. Tout com­ me le caillebotis des bancs, ce qui n’est pas une mince affaire, chaque banc comptant la baga­telle de huit cent quarante-quatre trous, qu’il faut nettoyer un à un à la lime carrée j’avais préala­blement tenté, à titre expérimen­tal, de décaper ces caillebotis par sablage, mais cette technique ra­dicale entamait le bois.

A l’issue de ces opérations, la coque est retournée pour traiter le bordé. Les traces de coups sont atténuée s par rebouchage et la coque de nouveau poncée. Après quoi le s coutures sont débarras­sées de leurs vieux mastics et cal­ fatées au Sicaflex. Deux jours plus tard, les joints sont secs et, après ponçage, présentent un as­pect satisfaisant. Deux couches de laque noire plus tard, la coque a déjà fière allure – la troisième couch e sera donnée au moment de la finition. Quant aux parties restant en bois apparent, elles sont imprégnées d’huile de lin.

La bande molle est alors po­sée, avec un retour de 15 centi­mètres sur le talon de quille. Pour le raccorde ment sur le chapeau d’étrave, il faut une nouvelle fois retourner le bateau. Ce qui me permet de traiter les emménage­ments. Le vaigrage au-dessus des bancs est remis en place et main­ tenu par ses baguettes moulurées. Le dossier arrière, bloqué par la peinture sur ses glissières, est dé­ monté et poncé afin de le rendre de nouveau amovible. Malheu­reusement, le plancher d’origine, en caillebotis de même facture que les bancs, avait disparu en baie de Quiberon, où le bateau avait coulé. Après réflexion, par souci de légèreté, je choisis de le remplacer par un plancher ajou­ré en lattes de red cedar. Il se compose de deux panneaux amovibles maintenus en place par deux taquets, et dotés de deux trappes pour accéder au puisard d’écopage et au nable. Ce plancher repose sur un carlin ga­ge à sept traverses reposant sur le même nombre de membrures et réunies par une carlingue cen­trale solidaire de la contre-quille.

L’emplanture de mât repose également sur ce carlin gage . Quant à l’étambrai, il est fixé en saillie à l’arrière du pontage avant. J’ai d’abord réalisé cette pièce en bois massif, mais elle m’a semblé un peu lourde. En définitive, j’ai opté pour une plaque en laiton de 5 millimètres d’épaisseur. Cet­ te ferrure, dont l’évidement est couronné d’une bague au passa­ge du mât, me semble plus légè­re et présente l’avantage de mas­quer une partie abîmée du caille­botis.

Il me faut encore reconstituer tout !’accastillage manquant, ce qui ne me pose guère de pro­blèmes particuliers car, étant mé­canicien dans la marine mar­chande, le travail du métal ne me fait pas peur. Le canot n’ayant pas ou plus d’organeau d’amarrage, deux anneaux en lai­ ton sont réalisés et boulonnés, l’un sur l’étambrai et l’autre à l’in­térieur du tableau. Quant au fé­melot manquant du gouvernail, il est confectionné à la lime dans une barre de bronze massif.

Après avoir longuement hésité entre un trou de godille et une dame de nage, j’opte pour la se­conde solution par crainte d’a f­ faiblir le tableau. Afin d’ obtenir une ferrure de même facture que le reste de !’accastillage, je confectionne moi-même une toletière épousant la forme du tableau, à partir d’ un e platine en laiton de 5 millimètres d’ épaisseur et d’une douille de même alliage assemblée par brasure. Je procède de même pour les quatre toletières latérales. Et comme le diamètre des douilles ne correspond pas à celui des dames de nage standard, il me faut aussi fabriquer ces der­nières. Les axes sont débités dans une tringle de laiton et tournés pour être ramenés au diamètre voulu; les fourches sont formées à chaud et assemblées aux axes par brasure. Après affinage à la lime et polissage, mes dames de nage sont prêtes.

© Yann Guimond

Il a fallu sortir Marie de l’atelier-écrin trop exigu pour travailler commodément. Pour poser le plancher, Daniel a réalisé un ensemble carlingue varangues, ici présenté à l’envers. Le nettoyage à la lime de plusieurs centaines de trous des caillebotis relevait du jeu de patience. © Yann Guimond

Les défenses entoilées, les avirons fourrés, les dames de nage en laiton parachèvent le chef-d’œuvre. Daniel qui navigue souvent avec ses petits-enfants construira également les remorques de route et de mise à l’eau de son bateau. Durant Brest 2000, Daniel converse avec un des membres du jury du concours d’annexes: Marie remportera le premier prix de la restauration et le prix décerné par l’ensemble des participants. Bien mérité ! © Yann Guimond et André Linard

Ne reste plus désormais qu’à réaliser le mât et la vergue en red cedar lamellé -collé -, la bar­ re, les avirons, la voile et les dé­fenses entoilées… Il me faut éga­lement trouver un nom! Ayant acquis ce canot juste après la naissance de ma première petite­ fille, je décide de lui offrir son prénom.

Si c’était à refaire…

Marie n’est pas destinée à être conservée dans un cocon. Mon intention est au contraire de la faire naviguer, de l’engager dans les rassemblements voile-aviron et de lui faire découvrir de nou­veaux plans d’eau. C’est pourquoi je lui ai fabriqué une remorque sur mesure, de telle sorte qu’elle voyage en sécurité, avec tous les égards dus à son grand âge. Cet attelage est équipé d’un disposi­tif de mise à l’eau constitué d’un ber épousant parfaitement les formes de la coque et soutenant la quille sur toute sa longueur.

Ayant toujours entretenu les voiliers de la famille (Berder, Mousquetaire’, Cavale) et ayant construit un Doryplume, je suis habitué au travail du bois. Pour­ tant, je me suis rendu compte au cours de ce chantier que la res­tauration d’un canot ancien n’est pas une sinécure. Autant l’avouer, il m’est arrivé de me décourager devant l’ampleur de la tâche et les problèmes rencontrés, même si je n’ai aucun regret maintenant que Marie, ragaillardie, est repartie pour une nouvelle vie. Si c’était à refaire, je ne sais pas si je m’en­ gagerais encore dans une telle aventure… Quoique. . . Mon pre­mier bateau, un canoë canadien Rocca de 195 8 avec son grée­ ment d’origine, est toujours là qui attend son sauveur. Il faudrait le reprendre entièrement. Avec mes quatre petits -enfants comme équipage, ce serait un e idée pour

Brestl Douarnenez 2004 !