De Charles le Goffic, illustré par Christophe Verdier – Dans la nuit du 4 au 5 décembre 1896, l’île de Sein est ravagée par un raz de marée. L’événement suscite une telle émotion que Charles Le Goffic décide d’aller enquêter sur place. Après une journée de train et cinq jours d’attente à Audierne, il embarque enfin sur le sloup le Zénith. Son article, intitulé « Quatre jours à l’île de Sein », sera publié dans la Revue bleue, puis intégré au recueil Gens de la côte.

La tempête n’a cédé que le 20. Elle avait commencé le 3 au soir et se déployait dans toute sa violence le lendemain, 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, entre 2 et 3 heures de l’après-midi. Le vent était Ouest-Sud-Ouest, la marée de 98. Pauline Ménou, qui tient l’auberge sur le port Saint-Guénolé, sortit le matin pour assujettir ses volets. Un écran de brume jaune fermait l’horizon ; la mer était couleur de plâtre. Dans la nuit, il y avait eu du tonnerre et des éclairs. À ce moment, Mathieu Porsmoguer, premier adjoint faisant fonction de maire, passait devant l’auberge. Il dit à Pauline Ménou : « Le baromètre est comme fou. Il descend, descend… Je ne sais pas si nous serons en vie ce soir. » Effectivement, le baromètre, de chute en chute, tomba, pour s’y arrêter, à 715. « J’ai vingt-cinq ans de service, me disait le syndic, j’ai vu des cyclones et des typhons. Le baromètre descendait à 722, même à 720, jamais plus bas. » Tout ce jour du 4, la marée ne « déchala » pas ; il y eut à peine de jusant. Grave symptôme qui inquiétait les plus fermes : que serait le flot, grossi de toute cette réserve, porté, appuyé sur elle ? Ce qui mettait le comble à l’inquiétude, c’était que deux fois de suite déjà, en 1865 et en 1879, le raz de marée était survenu un 5 décembre. Ce retour d’un lugubre anniversaire frappait des esprits naturellement superstitieux. En 1865, circonstance terrible, le raz eut lieu de nuit ; en 1879, par tempête de neige et de grêle. Cette fois, heureusement, il faisait jour ; le temps était gris, mais on voyait à 100 mètres devant soi. En prévision d’un sinistre, les chaînes avaient été doublées sur les bateaux ; toutes les ancres mouillées.

Les trois sloups pontés de l’île, le Zénith, le S.F.M. et le J.M.J., étaient sortis de la veille. Peu ou point lestés, ballottant comme des œufs vides, ils auraient immédiatement rompu leurs amarres, seraient partis en dérive. À 10 heures, le flux s’ébranla et, tout de suite, la mer devint énorme. Un mur de houle cernait l’île. On ne voyait que de l’écume giclant, fusant à des hauteurs prodigieuses et qui s’abattait comme une neige autour de l’île. « Nous étions là-dedans comme au fond d’une cuvette », expliquait le docteur Prigent. L’île, en effet, par temps calme, dans sa partie culminante, le tertre de l’Ifran, n’est qu’à 3,50 mètres au-dessus du niveau des hautes mers. Le point le plus exposé, immédiatement menacé, était Beg-ar-Ralé : il n’y a céans que des pâtis et du sable ; très peu de rochers ; une digue trop faible et trop basse. Elle céda brusquement au centre, et, par cette brèche sans cesse élargie, la mer se jeta sur l’île. Elle couvrit les champs, renversa les clôtures, combla le Len (sorte de marécage en contrebas du bourg) et, du Len débordant vers le village, creva sur les maisons du Poul. Les habitants s’étaient enfuis. Ce Poul est le quartier pauvre du village. Les maisons, pour la plupart, n’ont pas de crépi intérieur ; de dallage non plus ; de plafond encore moins. On pouvait craindre que de là, par les canaux naturels des petites rues, la mer du Nord, ga-gnant les maisons du centre et de la rade, ne fît sa jonction avec la mer du Sud qui battait le quai. Il eût fallu alors, comme en 1865, se réfugier sur les toits, dans la tour de l’église… L’inquiétude venait d’ailleurs. Toute la population, sur le port, regardait anxieusement vers la digue de Lengana qui ferme la rade au Sud : une seule fissure dans cette digue et toute la flottille à l’ancre, la vraie richesse de l’île, était dispersée, chavirée, broyée. La mer, déjà si grosse dans le port, se fût enflée démesurément. La digue résista, quoique faible. Avec vent du Nord ou du Nord-Ouest, un jour d’équinoxe, elle eût cédé. La catastrophe eût été complète…

© Christophe Verdier

 

A la nuit seulement, après cinq mortels quarts d’heure d’étale, on signala une légère dépression dans le flot. Le vent était moins violent ; la houle reculait. On se tourna vers le phare qui, debout, là-bas, à l’extrémité de l’île, en plein tourbillon, luttait désespérément. Il restait maître de la position, mais une moitié de son parapet avait été enlevée, l’isthme qui l’attachait au rivage coupé. Il s’alluma enfin, au soulagement général. Cette flamme si haute sur la mer, si joyeuse, si claire, c’était le salut, la certitude que tout n’était pas dit une fois encore, qu’on rentrait dans l’espoir, dans la vie. Et aux quatre aires du vent, de tous les points de l’horizon, d’autres flammes, d’autres étoiles, répondirent à celle-là. Armen, si terriblement exposé au bout de sa chaussée d’écueils de huit lieues de long, vivait, respirait. Penmarc’h, Tévennec, le phare de la Chèvre faisaient signe des yeux sur la grande terre. Seule au point le plus rapproché du continent, de l’autre côté du Raz, la vieille Gorlébella restait sombre, refusait d’ouvrir son œil vert. Jusqu’à 6 heures, elle demeura dans ces ténèbres. À ce moment, une clarté jaillit, mais faible, intermittente. Que s’était-il passé ? On ne le sut que plus tard. Une lame avait défoncé deux panneaux de la lanterne, pénétré dans la tour, inondé l’escalier, les chambres-, la soute aux vivres, jeté à l’intérieur 17 mètres cubes d’eau. Les gardiens travaillèrent quatre heures à réparer ce désastre. Ils parvinrent – au prix de quels efforts ! – à remonter dans la lanterne, à s’y tenir contre le vent, les lames qui embarquaient par les panneaux crevés. Avec les matelas de leurs lits, ils bouchèrent les panneaux, soutinrent les matelas par des battants d’armoires, consolidèrent le tout avec des cordes, des crampons, des traverses. Le fanal alors put être rallumé. Mais les secteurs Ouest et Nord-Ouest restaient dans l’ombre. Au même moment un navire arrivait, plein vent arrière, le cap sur la Vieille. Le secteur d’ombre où il passait lui masquait le phare. Nul moyen de l’avertir. Les gardiens n’avaient ni sirène, ni cloche, ni porte-voix, quand, par bonheur, un rayon filtra, renseigna le timonier qui put donner à temps un coup de barre. Fut-il repris par le Raz ? Se sauva-t-il malgré tout ? On n’ose l’espé-rer. Autre drame foudroyant et sur lequel on ne possède aucune indication, pas un témoignage : la tourelle à feu de la Petite-Vieille apparut décapitée au matin. Le conducteur des Ponts et Chaussées, M. Le Corvézier, racontait que dix-sept jours plus tard, quand il put enfin accoster la tourelle, il releva sur la face Ouest l’empreinte, nettement marquée, d’une étrave : sans doute quelque steamer dont la quille était venue heurter là et qui avait dû couler instantanément…

© Christophe Verdier

Cette nuit du 4 au 5 se passa dans une grande angoisse. On avait peur que la tempête ne reprît avant le jour. Les tempêtes ont leur rythme, comme les marées. Une aube blafarde se leva enfin sur l’île. Elle éclaira une terre morne, ravagée, que la mer ne lâchait qu’à regret. Tout le Len ne faisait qu’un lac ; les maisons du Poul contenaient encore deux pieds d’eau. Plusieurs de ces maisons étaient lézardées ; les vivres, la paille, le son, perdus ou gâtés. Le hangar des Ponts et Chaussées s’en allait par morceaux. La digue de Kerlaourou montrait deux brèches de 3 à 4 mètres de large. À Beg-ar-Ralé, la digue était rompue complètement sur une longueur de 70 mètres. Deux chaloupes gréées en sloups et six canots avaient disparu avec leur matériel…la nuit seulement, après cinq mortels quarts d’heure d’étale, on signala une légère dépression dans le flot. Le vent était moins violent ; la houle reculait. On se tourna vers le phare qui, debout, là-bas, à l’extrémité de l’île, en plein tourbillon, luttait désespérément. Il restait maître de la position, mais une moitié de son parapet avait été enlevée, l’isthme qui l’attachait au rivage coupé. Il s’alluma enfin, au soulagement général. Cette flamme si haute sur la mer, si joyeuse, si claire, c’était le salut, la certitude que tout n’était pas dit une fois encore, qu’on rentrait dans l’espoir, dans la vie. Et aux quatre aires du vent, de tous les points de l’horizon, d’autres flammes, d’autres étoiles, répondirent à celle-là. Armen, si terriblement exposé au bout de sa chaussée d’écueils de huit lieues de long, vivait, respirait. Penmarc’h, Tévennec, le phare de la Chèvre faisaient signe des yeux sur la grande terre. Seule au point le plus rapproché du continent, de l’autre côté du Raz, la vieille Gorlébella restait sombre, refusait d’ouvrir son œil vert. Jusqu’à 6 heures, elle demeura dans ces ténèbres. À ce moment, une clarté jaillit, mais faible, intermittente. Que s’était-il passé ? On ne le sut que plus tard. Une lame avait défoncé deux panneaux de la lanterne, pénétré dans la tour, inondé l’escalier, les chambres-, la soute aux vivres, jeté à l’intérieur 17 mètres cubes d’eau. Les gardiens travaillèrent quatre heures à réparer ce désastre. Ils parvinrent – au prix de quels efforts ! – à remonter dans la lanterne, à s’y tenir contre le vent, les lames qui embarquaient par les panneaux crevés. Avec les matelas de leurs lits, ils bouchèrent les panneaux, soutinrent les matelas par des battants d’armoires, consolidèrent le tout avec des cordes, des crampons, des traverses. Le fanal alors put être rallumé. Mais les secteurs Ouest et Nord-Ouest restaient dans l’ombre. Au même moment un navire arrivait, plein vent arrière, le cap sur la Vieille. Le secteur d’ombre où il passait lui masquait le phare. Nul moyen de l’avertir. Les gardiens n’avaient ni sirène, ni cloche, ni porte-voix, quand, par bonheur, un rayon filtra, renseigna le timonier qui put donner à temps un coup de barre. Fut-il repris par le Raz ? Se sauva-t-il malgré tout ? On n’ose l’espé-rer. Autre drame foudroyant et sur lequel on ne possède aucune indication, pas un témoignage : la tourelle à feu de la Petite-Vieille apparut décapitée au matin. Le conducteur des Ponts et Chaussées, M. Le Corvézier, racontait que dix-sept jours plus tard, quand il put enfin accoster la tourelle, il releva sur la face Ouest l’empreinte, nettement marquée, d’une étrave : sans doute quelque steamer dont la quille était venue heurter là et qui avait dû couler instantanément…

© Christophe Verdier


On courut au plus pressé. Avant tout, il fallait vider les maisons, puis le Len lui-même. Mathieu Porsmoguer, qui se multiplia en cette circonstance et mérita vraiment de ses compatriotes, fit sonner le tocsin. Hommes, femmes, enfants, il mobilisa toute la population valide. On travailla sans interruption, lui, le premier, dans les galets et le sable, pour ouvrir de grandes tranchées par où faire écouler l’eau. Il y fallut cinq jours d’un travail acharné. La terre, en dessous, ressortit toute blanche, sans une plante, une herbe. À Kerlaourou, au Guéveur, près du phare, même spectacle. La terre s’est si profondément imbibée de sel qu’elle ne pourra rien produire de deux ou trois ans et, d’ailleurs, les goémons d’épave, assemblés en gros tas sur les communaux et destinés à l’engraissage du sol ou à la fabrication de la soude, ont été balayés avec les muretins, remportés par la mer.

Le Len vidé, on respira. Pourtant la mer ne désarmait pas ; elle restait grosse, l’air mauvais. Les bateaux ne pouvaient sortir ; même du rivage aucune pêche n’était possible. Huit jours passèrent sans amener l’accalmie. Brusquement, le neuvième jour, la tempête reprit, moins forte, moins terrible que celle du 4 ; mais l’île, moins gardée, n’offrait plus la même résistance. À ces craintes s’en ajoutait une autre qui commençait à devenir poignante : les vivres allaient manquer. Dans les maisons du Poul, il ne restait rien ; le pain blanc venu d’Audierne et partagé avec les sinistrés, fut mangé le premier, puis le pain de l’île, fait de seigle et de froment et cuit au foyer, sous la cendre de varech. C’est l’ancien mode de cuisson : la farine est pétrie sans sel ; quand la pâte lève, on la dépose sur une platine chauffée à blanc qu’on recouvre d’un chaudron autour duquel on entasse de la cendre. Il faut de trois à quatre heures pour cuire ainsi le pain ; la croûte en est bonne, dit-on, mais la mie lourde et grumelée. On s’en contenta. Le médecin et le syndic mangèrent de ce pain comme les autres. Mais, à la fin, il manqua aussi. On était au 16 décembre, et toujours sans communication avec le continent-. Aucun bateau ne pouvait entrer ni sortir. Le préfet, à qui l’on câbla, avait bien fait ouvrir un crédit de 2 000 francs pour ravitailler l’île : encore fallait-il que l’état de la mer permît le ravitaillement. Ce ne fut que le 20 décembre au matin, dix-septième jour du blocus, que le Haleur arriva sur rade. Il apportait de Brest des caisses de biscuits, des conserves et des salaisons qu’on distribua entre toutes les familles, riches et pauvres-, de l’île. D’autres provisions venues d’Audierne parèrent à la famine qui menaçait. Encore une fois l’île était sauvée. nn courut au plus pressé. Avant tout, il fallait vider les maisons, puis le Len lui-même. Mathieu Porsmoguer, qui se multiplia en cette circonstance et mérita vraiment de ses compatriotes, fit sonner le tocsin. Hommes, femmes, enfants, il mobilisa toute la population valide. On travailla sans interruption, lui, le premier, dans les galets et le sable, pour ouvrir de grandes tranchées par où faire écouler l’eau. Il y fallut cinq jours d’un travail acharné. La terre, en dessous, ressortit toute blanche, sans une plante, une herbe. À Kerlaourou, au Guéveur, près du phare, même spectacle. La terre s’est si profondément imbibée de sel qu’elle ne pourra rien produire de deux ou trois ans et, d’ailleurs, les goémons d’épave, assemblés en gros tas sur les communaux et destinés à l’engraissage du sol ou à la fabrication de la soude, ont été balayés avec les muretins, remportés par la mer.

 

Charles Le Goffic (1863-1932). Fils d’un imprimeur de Lannion, il fait ses études à Nantes, Rennes et Paris. C’est là qu’il rencontre Maurice Barrès et Jules Tellier, avec qui il fonde, à vingt-trois ans, la revue littéraire Les Chroniques. Agrégé de lettres, il enseigne à Gap, Évreux, Nevers et Le Havre, avant de se vouer à l’écriture (articles, romans, essais, poèmes, pièces de théâtre). L’ensemble de son œuvre, qui témoigne de son attachement à la Bretagne, lui vaudra d’être élu à l’Académie française en 1930.

Christophe Verdier est né à Caudebec-les-Elbeuf (Seine-Maritime) en 1959. Illustrateur formé aux Arts-Déco, à Paris, il installe son atelier à Plestin-les-Grèves (Côtes-d’Armor). Inspiré par la côte du Nord Bretagne, il a embarqué sur le Mutin, l’Étoile, le Marion Dufresne – quarante jours dans l’océan Indien – et l’Abeille Bourbon. Il a aussi séjourné dans les bases antarctiques Terra-Nova Bay et Dumont-d’Urville. Autant de voyages qui ont donné lieu à la publication de carnets où l’artiste déploie ses talents de dessinateur et d’aquarelliste.