Par Xavier Mével – La vie de cette plasticienne est un tourbillon : des voyages dans le monde entier, des années de croisières avec ses trois enfants à bord de différents voiliers traditionnels. Et parallèlement, une œuvre qui se construit pierre à pierre, composée d’une foule de carnets et de dessins épurés témoignant d’une longue intimité avec les éléments.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

On peut appeler cela un ca-pharnaüm. La petite maison de Kérity-Penmarc’h, où Marion Zylberman réside actuellement avec sa fille Hanna, fait un peu l’effet d’une demeure provisoire où l’on aurait vidé ses valises en sachant bien qu’il faudrait bientôt les boucler. Le désordre est l’élégance du voyageur.

Au rez-de-chaussée, à gauche, une cuisine vieillotte au carrelage mural défraîchi, où trône une grande table encombrée d’ustensiles et de nourriture. À droite une salle lambrissée où s’entasse le bric-à-brac d’une vie de bohème. Sur le canapé, un saxophone, des partitions, une guitare disent la vocation d’Hanna. Au mur, fixée à l’aide de pinces à linge, une guirlande de carrés aquarellés comme un nuancier. À proxi-mi-té, comme un ténébreux vitrail, une mosaïque d’encres figurant le ciel et la mer dans tous leurs états. Sur une table basse, papiers, ciseaux, maries-louises… Pêle-mêle, par terre, des livres – La Mer, de Kellerman –, de vieux calendriers, des cartons à dessin… Posée sur la moquette, une feuille de contre-plaqué où l’artiste a rassemblé ses outils : un buisson de brosses, des couteaux, des cutters, des règles, une bouteille d’essence, des chiffons, des rouleaux de papier hygiéni-que… Sur une étagère, d’anciennes caisses de vin qu’une poignée a parfois transformées en tiroirs. Entassées dans des casiers, des dizaines de carnets, petits cailloux sur la piste d’une femme qui a autant de trésors dans les doigts que de fourmis dans les jambes. La route, qu’elle soit terrestre ou ma-ri-time, c’est sa vie.

Née à Nantes en 1957, Marion a neuf ans quand sa famille s’établit à Paris, où son père – un Polonais de Varsovie émigré en France dès l’enfance – est directeur technique dans les travaux publics. Après le lycée, elle s’ins-crit à l’Atelier Clouet, un établissement privé de préparation aux écoles d’art, puis à l’école des beaux-arts de Bourges. Mauvaise pioche ! Dans les années soixante-dix, la théorie éclipse souvent la pratique. « Je voulais apprendre à peindre, pas parler de peinture. » Elle tient un an et demi, jette sa blouse aux orties et prend le chemin du Midi avec dans la tête Les Tournesols de Van Gogh.

Nous sommes en 1980. Avec son compa-gnon, Marion jette l’ancre à Simiane-la-Rotonde, un village d’altitude lové autour de son château dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle peint, travaille dans un ate-lier de dessin pour les estivants. Un an plus tard, rien ne va plus… « Mon copain, qui était normand, avait le mal du pays. On a chargé la 203 et on est rentrés à Dieppe. »

Marion Zylberman dans son atelier de Penmarc’h. © Marion Zylberman

Le couple réside sept ans en Normandie. Elle donne des cours de dessin, fait de la plomberie avec son ami sur différents chantiers. Cette période est marquée par plusieurs voyages, en Italie notamment, et par un séjour de six mois en Norvège, à Orkanger, où l’ami a trouvé un job d’intendant sur le chantier de construction d’une plate-forme pétrolière : « Pendant qu’il bossait, je dessinais des paysages, l’encre gelait sur mon porte-plume. ».

Après la naissance de son fils Antonin, l’artiste renonce à la peinture à l’huile : les effluves de térébenthine sont jugés nocifs pour le nourrisson. Désormais, elle ne dessinera plus que sur du papier. Elle met alors le cap sur la Bretagne. « Je voulais quitter Dieppe, aller peindre la mer. Dans une voiture amie, j’ai embarqué mon fils, mon vélo, mon carton à dessin… Un soir, nous avons atterri à Plougrescant. C’était la fin d’un gros coup de vent. Il y avait des vagues et du soleil. Je me suis dit : c’est là que je dois m’installer. »

Elle apprend la calligraphie à Taiwan

Mais ce verbe-là lui va mal. Marion ne s’installe jamais vraiment, toujours sur le départ. Cette fois ce sera l’Égypte, où elle commence à dessiner sur de petits carnets, tenant une sorte de journal de bord graphique dont elle fera bientôt sa marque. De retour à Plougrescant, elle rencontre un des charpentiers de marine occupés à la construc-tion de Krog e Barz, le langoustier de Xavier Buhot-Launay. Marion a alors posé ses pénates à Pors-Hir, à l’entrée du Jaudy. En bon voisin, Yvon Le Corre l’invite à bord de sa chaloupe Éliboubane. Quatre mois après la naissance de son second fils, Nils, on the road again! « Je suis partie à Taiwan auprès de mon frère. »

Lors de ce séjour, Marion apprend la calligraphie auprès d’un ancien général de Tchang Kaï-chek. Elle sillonne l’Asie pendant six mois – « Mon bébé était un Sésame » –, noircissant ses carnets de dessins à la plume. De retour en Bretagne, elle expose ses œuvres à l’hôtel de ville de Tréguier : « J’arrivais à faire bouillir la marmite ». Trois ans plus tard, la mère et ses deux gamins arpentent l’Inde pendant deux mois. « Ça ne s’est pas très bien passé, avoue-elle, Nils supportait mal de ne jamais dormir au même endroit. » Rentrée en France, elle rejoint Klas Stelleman (CM 261), dont elle a fait la connaissance un an plus tôt. Il s’emploie alors à la restauration du coquillier Petit Foc, à Paimpol.

Le sloup coquillier Petit Foc. © coll. Marion Zylberman

« Je lui ai proposé de partir ensemble avec le bateau. On l’a préparé pendant un an, on s’est mariés et on a mis le cap sur l’Irlande. » En vue de ce long voyage, Marion a travaillé d’arrache-pied pour mettre de l’ar-gent de côté. Elle a notamment réalisé deux gros chantiers assez lucratifs : les vi–traux en résine de l’église Saint-Liphard, à Villeta-neu-se, et cinq panneaux décoratifs en verre et résine pour la dde de Pontoise, dans le ca-dre du « un pour cent artistique ».

Petit Foc largue les amarres en 1993. Baptême du feu pour Marion, qui se découvre irrémédiablement sujette au mal de mer. « Entre l’Angleterre et l’Irlande, on a eu un force 7 ou 8. J’étais une loque sur le pont. Pendant ce temps, les enfants, à l’intérieur, s’amusaient comme des fous. » À l’époque, Antonin a dix ans, Camille – la fille de Klas –, cinq ans et demi et Nils quatre ans. La famille fait le tour de l’Irlande par la côte Ouest. Arrivée dans le Connemara au début de l’automne, elle hiverne à Carraroe, à l’Ouest de Galway. Au printemps de l’année suivante, Petit Foc poursuit sa route vers le Nord, explore les Hébrides intérieures et extérieures. « J’avais envie d’hiverner en Écosse, à Ullapool, se souvient Marion, mais c’était trop dangereux. On est descendu par la mer d’Irlande et on est retourné dans le Connemara. » Cette fois, la famille hiverne à Kinvarra, au Sud de Galway.

Marion n’en délaisse pas pour autant ses porte-plume et ses pastels. Elle entame ses dessins de pluie, « un sujet qui ne manquait pas, en Irlande ». À examiner cette série d’encres, on mesure combien sont diverses ces précipitations qui, de bruine en hallebardes, déclinent une foule de nuances sous l’effet conjugué du ciel, de la mer et du vent. Cette œuvre compose à sa façon une sorte de glossaire graphique à faire pâlir d’envie les linguistes.

Après ce second hiver en Irlande, Petit Foc reprend la mer. Lors d’une escale à Inishbofin, Klas et Marion découvrent le lougre Leenan Head, un ancien harenguier écossais de 1906 reconverti au bornage dans le Connemara- (CM 251). Avec son étrave verticale en lame de couteau et sa quête d’étambot, cette coque tape dans l’œil de l’artiste. « Notre projet était d’aller en Pologne construire un bateau en acier. Finalement, une fois arrivés aux Shetland, j’ai écrit au propriétaire pour lui dire mon intention d’acheter Leenan Head. » Le voyage se poursuit : Norvège, Suède, Danemark, Pays-Bas et retour à Paimpol en octobre 1995.

Du lougre Leenan Head au cotre-pilote Velleda

Aussitôt, Petit Foc est mis en vente. Deux mois plus tard, le couple rallie l’Irlande en ferry pour y préparer Leenan Head, qui ne saurait affronter la Manche sans un bon cal-fatage. La traversée à lieu au printemps. Klas et Marion entament alors la restau-ra-tion, à laquelle sont aussi associés les enfants, grands tailleurs de carvelles devant l’Éternel. La co-que est refaite quand Marion se sent attirée par de nouvelles aventures. « Après un séjour dans le village mexicain de Real de Catorce, j’ai quitté Klas, je lui ai revendu Leenan Head et suis partie avec mon nouveau compagnon. On a acheté un gros camion dans lequel on habitait. Et on a fait les côtes belges, anglaises et néerlandaises à la recherche d’un bateau. »

Vagues. © Marion Zylberman

À Delfzijl, au Nord des Pays-Bas, Marion jette son dévolu sur Velleda, un voilier de 12 mètres en tôles d’acier construit dans les années soixante d’après le plan d’un cotre-pilote de Bristol. Une fois le camion revendu, c’est l’appareillage à destination de Brest, puis de la Galice. « Jamais vu autant de pluie de ma vie ! », lance Marion, qui en connaît pourtant déjà un rayon. Retour éclair en France, le temps pour Marion de mettre au monde une petite Hanna. Trois semaines après sa naissance, la mère et ses trois enfants reprennent l’avion pour rejoindre Velleda en Galice. Le père d’Hanna poursuit seul le voyage jusqu’à Madère, où le reste de l’équipage le rejoindra pour rallier les Canaries. La famille passe l’hiver 98-99 à Santa Cruz de Ténérife à bord du cotre, à sec sur le terre-plein du port, le temps de refaire son moteur. Elle rallie ensuite les Açores, puis Douarnenez, où le compagnon de Marion doit entrer aux Ateliers de l’Enfer. Le cotre et son équipage vont ainsi passer une année scolaire au Port-Rhu. « C’était sympa. Les garçons allaient au lycée, Antonin en terminale, Nils en cinquième. Il n’avait jamais été à l’école auparavant ; c’est moi qui lui faisais la classe. » Un pro-blème ? « Pas du tout : il avait même pris deux ans d’avance ! »

« En Corse, la pluie et les tempêtes me manquaient »

La formation aux Ateliers de l’Enfer achevée, la famille reprend le large. Cette fois, l’idée est de rallier Madagascar par la Méditerranée et le canal de Suez. Mais le couple se déchire et le projet tourne court : « C’était force 10 entre nous. On a décidé de s’arrêter en Corse et de mettre le bateau en vente. J’ai vécu un an à bord avec les enfants à Calvi, puis on l’a ramené à Douarnenez par le Rhône, les canaux et la Seine. Ensuite nous sommes repartis en Corse où j’avais loué une maison. »

Nuit d’Ouessant. © Marion Zylberman

Marion passe quatre ans à Cassano, un village proche de Calvi. Éblouie par l’île de Beauté, elle ne se lasse pas de dessiner, les hameaux, les montagnes, la mer, des paysages gorgés de lumière et de couleur. Pour autant, la vie n’est pas rose tous les jours. « On a eu du dur, lâche-t-elle, et même des menaces de mort. Nils, qui était en seconde, se faisait casser la figure régulièrement ; il était blond, il avait les cheveux longs, il ne vivait pas comme les autres… Ça suffisait. Même Hanna se faisait agresser. » Autre chose n’allait pas dans cette atmosphère saturée de soleil : « La pluie et les tempêtes me manquaient. J’ai décidé de revenir en Bretagne. »

Pas de souci pour les tempêtes, Marion est servie en se posant au pied du phare d’Eckmühl. Cela fait huit ans qu’elle vit là. Plus de bateau donc, mais toujours l’envie d’aller voir le monde : « Je me suis acheté un fourgon pour bouger ». L’artiste bourlingueuse visite ainsi les îles de la Croatie, les tourbières du Connemara, la Pologne à la recherche de traces familiales. Marion n’est pas du genre à s’épancher sur ce sujet, mais son père – qui n’en parlait jamais – a perdu plusieurs proches dans les camps de la mort. Enfant, Marion avait déjà accompagné en Pologne une tante venue d’Australie se recueillir sur les lieux où les siens avaient disparu. Adulte, elle y retourne, visite les ghettos de Cracovie et de Varsovie, les camps d’Auchwitz, de Majdanek et Sobibor, où son grand-père a été assassiné. Au retour, elle réalise un bouleversant livre d’artiste intitulé Pluie à Sobibor, dédié aux membres de sa famille victimes de la Shoah: Fajga et Elja, Zalman, Rosa, Brucha et Leo, Helena et Lea. L’artiste ne dessine pas ces êtres disparus ; le décor sinistre de clôtures et de baraques noyées sous les averses suffit à évoquer leur calvaire.

C’est d’ailleurs un trait commun à tout son travail : aucune figure humaine dans ces dessins qui paradoxalement confinent à l’abstraction tout en montrant la nature dans ce qu’elle a de plus concret. Marion a ainsi édité deux livres d’artiste consacrés au bord de mer, chacun composé d’une longue bande de papier pliée en accordéon et tiré à une quarantaine d’exemplaires. Dans Laisse de pleine mer, elle calligraphie à l’encre de Chine et avec une précision d’entomologiste une guirlande de goémon noir aux vésicules durcies par le soleil. Dans Grèves, encre, lavis d’encre, brou de noix et crayons de couleur composent un magma brunâtre de roches et de varech, coiffé d’une vaporeuse bande de ciel gris hérissée de quelques balises. Ce long paysage semble irréel ; il parlera pourtant à tous ceux qui sont allés pêcher l’ormeau – du côté de Port-Lazo ou de Buguélès, par exemple – lors d’une marée d’équinoxe.

Les nuits transfigurées de l’île d’Ouessant

Marion travaille souvent par séries, comme pour épuiser un thème qu’elle sait pourtant insondable. Ainsi décline-t-elle les vagues, l’écume, le ciel, les intempéries… Captant à la fois la pérennité et la volatilité de ces paysages, ces « visions » résultent de longues heures de contemplation. On l’imagine crayon en main, « photogra-phiant » le paysage image après image sur l’un de ces carnets dont elle ne se départ jamais.

Oiseaux et Laisse de pleine mer. © Marion Zylberman

Contemplative, elle l’est aussi lorsqu’elle séjourne, avec Karin Huet, autre navigatrice créative, en résidence d’artiste dans le sémaphore du Créac’h, à Ouessant. « Karin m’a demandé de l’accompagner. Pendant six mois, entre septembre 2013 et février 2014, j’ai fait des périodes sur l’île. Je travaillais la nuit. Je partais avec une lampe frontale et un carnet. Je dessinais et je prenais des notes écrites pour préciser la couleur des feux. Le lendemain matin, je reprenais mon carnet pour réaliser des dessins en plus grand format. »

Les œuvres résultant de ce travail seront exposées au Port-musée de Douarnenez et feront l’objet d’un catalogue intitulé Nuits d’Ouessant. Ces ciels d’encre piquetés d’étoiles ou zébrés de fulgurants faisceaux lumineux semblent faire écho à La Nuit transfigurée, l’émouvant sextuor du jeune Arnold Schönberg, dont la douceur romantique est déjà hachée par des éclairs de dissonance. « Qui voit Ouessant voit son sang », dit le proverbe. « Non, corrige Marion-, ce qui singularise cette île par rapport aux autres, c’est la nuit et ses lumières. Nulle part ailleurs il n’y a autant de phares en vue. »

L’été dernier, après cette féerie ouessantine, l’infatigable voyageuse a une fois encore chargé son vieux fourgon pour aller à la découverte du monde. Cap sur l’Islande, une autre île magique. « Y’a une route/Tu la prends, qu’est-ce que ça coûte ? »

Les œuvres de Marion Zylberman sont présentées sur <www.marionzylberman.com>