A la fin du XIXe siècle, la raréfaction de la ressource oblige les pêcheurs de la baie de Seine à s’adapter. Certains optent pour de grandes barques afin de chaluter au large. D’autres , se replient sur la petite pêche à bord de chaloupes de 5 m environ, pour satisfaire la demande croissante en poisson frais , coquillages et crevettes – une « mode » générée par le développement du tourisme. Entre les deux guerres, ces chaloupes évoluent: leur taille augmente, le gréement de sloup à corne remplace les voiles au tiers , et le moteur fait son apparition. Alors, on distingue les  » petites » chaloupes de 20 pieds et les  » grandes » de 24 pieds. Cette flottille pratique une grande variété de pêches: poissons de fond, maquereau, hareng, coquille Saint-Jacques et, bien entendu, crevette, cette dernière étant capturée au chalut (CM 80) .

C’est en 1929 que les Chantiers maritimes d’Honfleur lancent Marthe-Auguste (HO 57), une grande chaloupe crevettière de 7,70 m de long pour 2,90 m de large et 1 m de tirant d’eau. Destinée à Auguste Langlois, elle a été construite par les deux frères de sa femme Marthe , Joseph et René Petit. Armée à la pêche pendant une trentaine d’années, elle échappe miraculeusement au x grenades dont ont été victimes la plupart des embarcations mouillées dans le bassin d’Honfleur lors du Débarquement. En octobre 1958 , Auguste Langlois se sépare de son bateau. Sept ans plus tard Marthe-Auguste passe en plaisance et devient Nipi . Elle est dotée d’un rouf et du moteur diesel lndénor de 50 ch qui l’équipe encore. En 196 7, elle quitte ses eaux natales pour Port-de-Bouc, où elle est immatriculée sous le nom de Cap Roux. Basée quelques années à Martigues, elle finit par rallier Marseille en 1995, après avoir connu une bonne dizaine de propriétaires successifs et avoir vu son rouf rehaussé.

L’art de reconnaître une chaloupe crevettière derrière un engin flottant

C’est dans le port du Frioul que Jean-Jacques Destelle la trouve, en septembre 2001. Cap Roux, qui flotte à peine, est alors en passe d’être dépecé. Le bateau est remorqué jusqu’à La Pointe Rouge et mis à terre au dépôt de Sainte-Margueritte. « J’ai mis plusieurs jours à venir à bout des superstructures, confie Jean-Jacques Destelle, ainsi que du pont plastifié et des emménagements intérieurs. J’ai récupéré, à l’aide d’un marteau pneumatique, plus de 500 kg de gueuses en fonte qui étaient noyées dans le béton des fonds. Nous avons aussi déposé le moteur, qui semblait encore en état. »

Il a fallu que Jean-Jacques Destelle soit bien perspicace pour deviner que la coque de Cap Roux  n’était autre que celle d’une chaloupe crevettière d’Honfleur!
Jean-Jacques Destelle a bien failli abandonner la restauration, quand la découverte de l’intérêt patrimonial de son bateau lui a bientôt redonné du cœur à l’ouvrage.

Jean-Jacques peut alors expertiser son bateau. L’étambot est pourri, ainsi que les pieds des membrures ployées en frêne, dont la plupart ont été doublées par des membrures chantournées. Le tableau arrière a été reconstitué à l’aide de planches plaquées en extrémité des bordages. Un pavois a été posé grâce à l’adjonction de jambettes aux membrures d’origine. L’étrave est pourrie jusqu’au brion. Seul le bordé, y compris les virures de fond en orme, est encore dans sa majeure partie en bon état. « J’étais prêt à abandonner, avoue Jean-Jacques, jusqu’à ce que je découvre l’intérêt du bateau, d’une part au travers des documents d’origine conservés aux Douanes de Marseille, mais également grâce à François Renault et à James Legrand, le regretté patron de la chaloupe crevettière Sainte Bernadette. »*

Marthe-Auguste serait ainsi la dernière chaloupe crevettière d’Honfleur encore navigante avec la Sainte Bernadette, lancée en 1926 et classée Monument historique. Motivé par cette découverte, Jean-Jacques s’est aussitôt remis au travail, s’octroyant une escapade en Normandie pour examiner de près la charpente de la Sainte Bernadette. Il a ainsi remplacé l’étambot, les estains et le tableau arrière, cherchant au maximum à conserver les pièces originelles, notamment les membrures, quitte à les consolider par des doublages et des remplis. Il a également refait l’étrave, remplacé une partie des serres de bouchain et de bauquière, refait le plat-bord et le barrotage.

La chaloupe retrouve son visage d’antan, à quelques détails près

Une fois les fonds noyés de brai avant la remise en place du lest dans un mortier hydrofuge, il s’est attaqué à la réalisation du rouf et du pont. « J’ai choisi de le placer au-dessus de la flottaison et de le rendre étanche, explique-t-il, notamment après avoir vu ce qui était arrivé à la Sainte Bernadette. J’ai donc fait un pont en contre-plaqué, sur lequel j’ai collé des lames rappelant le plancher. L’authenticité du tillac de la barque ouverte est sacrifiée, mais c’est une question de sécurité. Dans le même esprit, j’ai posé une cloison étanche entre la chambre du rouf et la cale moteur. » Restait encore à réaliser les capots et quelques emménagements sommaires, à calfater, peindre, remonter la mécanique et revoir le gréement.

Marthe-Auguste a retrouvé son élément le 15 avril dernier à La Seyne-sur-Mer, au terme de deux ans et demi de restauration. Un mois plus tard, elle a rejoint La Ciotat pour la XVIe Acampado dei vieio careno, à laquelle Françoise Langlois, la fille du premier propriétaire, était présente. Depuis, Marthe Auguste a participé aux Rencontres du fleuve et de la mer organisées à l’occasion du centenaire de Port-Saint-Louis-du-Rhône et au Défi jeunes marins 2004 à Toulon.

« Même si j’ai tenté de faire au mieux, résume Jean-Jacques, j’ai quand même choisi, sur certains points, de ne pas respecter les caractéristiques des chaloupes traditionnelles. La descente est située sur bâbord, et non au centre, afin d’échapper à l’épontille. Le large banc de tri n’a pas été reproduit et j’ai positionné le banc arrière en retrait du couronnement, pour ménager une engoujure de godille, alors que l’arrière des chaloupes était totalement encoffré. J’ai également décidé de faire un gréement de taille plus raisonnable. »

Jean-Jacques compte naviguer à bord de Marthe-Auguste en balade. Il pourrait également participer aux rassemblements de voiliers traditionnels de sa région. « Malgré son relatif décalage dans un port méditerranéen, conclut-il, elle suscite curiosité et sympathie. A tel point que, à mon grand étonnement, personne ne comprend ici qu’un bateau d’un tel intérêt patrimonial ne bénéficie pas de dispositions particulières en terme d’attribution de places de port. » Car voilà, faute d’un anneau à La Ciotat, la chaloupe est contrainte de rester le plus souvent au mouillage forain avec tous les risques que cela implique pour sa sauvegarde. G.J.

* James Legrand est décédé le 8 mai 2002 lors du naufrage de la Sainte-Bernadette en rade de Ouistreham. Le bateau sera renfloué un mois plus tard.