Par J.-P. Robichon – La peinture de marine est devenue un genre si ouvert, que le fait de montrer la mer ou bien un bateau semble justifier tous les modes d’expressions. Il n’en a pas été toujours ainsi. « Le Chasse-Marée » a constamment soutenu que la mer, les marins et leurs bateaux exigent un minimum de fidélité, de respect, de connaissance de leur milieu particulier. Marin Marie, qui nous a quittés le 11 juin dernier, alors que l’on mettait cet article en pages, est un représentant de la grande tradition du peintre-marin. Il a navigué très jeune, a fréquenté toute sa vie les marins. Il a connu et pratiqué les quatre marines : de guerre, de commerce, de pêche et de plaisance. Il a vécu la fin de la voile d la pêche et au commerce et a continué d illustrer la marine moderne. De même que certains compositeurs font appel d des mélodies populaires pour construire leurs symphonies, Marin Marie est constamment retourné à ses sources, la mer et les marins, pour bâtir une œuvre qui restera toujours une référence. Jean-Pierre Robichon, qui l’a bien connu, lui rend ici un chaleureux hommage.

En manière de préambule

On assiste, depuis quelques dizaines d’années, à une lente dégradation de la peinture de marine en France. Il n’y a plus guère de clientèle avertie en nombre suffisant pour assurer un marché aux peintres qui voudraient continuer à vivre cette grande tradition. La pesanteur énorme de l’art officiel jugeant toute production à l’étalon du neuf, — est-ce que c’est nouveau ? c’est du déjà vu ! — uniformisant tout au goût de 1 »’élite » parisienne, étouffe les chances de survivre, de perdurer de cet art particulier.

Et pourtant, quelle richesse était la nôtre ! Il suffit de visiter quelques musées, de feuilleter quelques catalogues, pour découvrir une foule de peintres de marine méconnus, de portraitistes de navires régionaux à la verve riche, au talent sûr, authentique, ingénu et sincère. Toute cette production est très menacée de disparaître par la désaffection de ses détenteurs secondaires, par des achats étrangers, par destruction.

Nous ne noircissons pas le « tableau » à plaisir, il suffit de considérer le nombre d’ouvrages généraux en la matière publiés en France : le seul qui existe — médiocre — a été publié en 1901 ! Pour approfondir le sujet il faut maintenant faire appel à l’édition anglo-saxonne. Bien pire, partie de ce qui existe dans nos musées, nationaux et régionaux, est conservée dans des réserves dont rien ne sort. Il faut maintenant aller à l’étranger pour voir des exemples du genre. Il n’existe pas de répertoire français : le meilleur catalogue de dessins et peintures de marine est celui du Peabody Museum de Salem, aux Etats-Unis. Un dernier argument de ce réquisitoire : veut-on mieux connaître l’œuvre des Roux, les plus connus de nos peintres de marine, il faut se procurer l’étude de Philip Chadwick Foster Smith publiée en 1978, également aux Etats-Unis.

© coll Musée de la Marine de Paris

Cependant, dans un ciel aussi noir, des lueurs permettent d’espérer un renouveau français de cet art fragile. D’abord une prise de conscience du problème. Un indice en est le goût très vif des amateurs pour cet art particulier : il n’est que de voir les batailles qui se livrent en salles des ventes lorsque de bonnes œuvres sont présentées, et de considérer la façon dont la cote de certains portraitistes de navires a monté depuis quelques décennies.

Ce retour aux sources laisse présager un éclaircissement du paysage artistique de marine français. Nous connaissons deux ou trois cas d’artistes, considérés encore à contre-courant, qui étonnent leurs marchands de tableaux par le succès, même discret, qu’ils remportent. L’œuvre de Marin Marie, très diverse, malheureusement éparpillée, est une illustration parfaite de la théorie que nous venons d’énoncer.

Qui n’a pas vu des reproductions de ses œuvres ici ou là, dans des ouvrages, dans des expositions ? Il a travaillé sur les quatre marines, de guerre, de commerce, de pêche et de plaisance. Il a couru des régates océaniques dès 1929, innové en matière de gréements, créé le premier pilote automatique, et même battu des records. Enfin mené parallèlement plusieurs carrières dont chacune aurait suffi à remplir une existence.

La jeunesse du peintre

Marin Marie est né à Fougerolles dans la Mayenne en 1901.

On est porté à croire qu’il s’agit d’un prête-nom de circonstance, or c’est plus simplement son prénom à l’état-civil -un prénom composé, tel Jean-Marie — qu’il a trouvé commode d’adopter. Quant au patronyme un peu singulier de Marin, il était fort répandu autrefois dans ce département, par dévotion envers un saint ermite des premiers temps de la chrétienté qui vint s’y fixer.

Au plus fort du grain, le trois-mâts long-courrier réduit sa voilure pour embarquer le pilote, manœuvre qui s’annonce mouvementée. Le numéro 11 inscrit sur la coque du cotre semble indiquer qu’il s’agit du Triton, construit à Guernesey en 1885, et sur lequel navigua Marin Marie. Nul doute qu’il ait vécu de semblables scènes pour les peindre avec autant de force © coll François Renault

Rien de circonstance là-dedans, comme on voit. Du reste, la famille de l’artiste est d’extraction normande, de Saint-Front exactement, touchant Domfront dans l’Orne, petite ville médiévale dont son aïeul était le maire à la fin du siècle dernier. Par tradition peut-on croire, le père de l’artiste fit son Droit à Caen, mais sans y persévérer. On a même raconté qu’un jour d’examen le professeur Lyon-Caen lui aurait reproché de suivre davantage le cours de l’Orne que ceux de la faculté. Ce qui était du reste une calomnie, l’Orne n’étant pas navigable, tandis que le jeune étudiant fréquentait le canal de Ouistreham où il avait clandestinement un petit cotre à tapecul, la Marie-Georgette, et même un matelot pour s’en occuper, au nom pittoresque de Virgile.

Par la suite, il franchit l’estuaire et fut adopté comme pilotin sur un des prestigieux bateaux-pilotes du Havre, le Triton n° 13, patron Gustave Vasse. Et tant pis pour le code civil. De fil en aiguille, l’intéressé acquit un ancien bateau-pilote de Plymouth qu’il revendit ensuite à des armateurs de Saint-Pierre-et-Miquelon, et se fit construire successivement à Cancale, un cotre à mât de flèche de belle allure, puis un grand ketch, la Renée-Marie, qui devait par la suite faire carrière comme bateau-pilote de Saint-Nazaire.

Marin Marie va grandir dans une famille où les quatre garçons découvrirent le dessin avec leur mère, bonne dessinatrice et aquarelliste. Orphelin de cette mère très tôt, l’enfant est pensionnaire, jusqu’à son bac, au collège de Saint-Brieuc. Il passe ensuite deux ans en Angleterre pour en assimiler la langue de manière indélébile.

Service sur le Pourquoi Pas ?

C’est à Rennes que Marin Marie obtint sa licence en droit car décidément la tradition ne se perd pas, même celle qui consiste à faire de grandes études pour s’évader par la suite.

En 1925 il est incorporé dans la Marine, et pour échapper à l’école des secrétaires pour laquelle il est tout désigné, il se porte volontaire comme soutier sur le Pourquoi Pas ? qui appareille en catastrophe de Cherbourg, à la recherche de l’explorateur Amundsen, en détresse sur la banquise arctique avec ses deux hydravions. Par la suite, Charcot, ayant observé les dispositions à la manœuvre dont fait preuve le néophyte, le remplace à la soute et l’affecte au canot à clin, le plus utilisé. Mais Amundsen s’étant dépanné par ses propres moyens, le Pourquoi Pas ? est envoyé au Scoresby Sound, à la recherche d’une expédition danoise dont on était sans nouvelles. Ils ont beaucoup de mal à franchir la ceinture de glace, découvrent le chef de station mort du scorbut, réconfortent les six survivants, rallient le navire danois Gustav Holm, commandé par l’explorateur Mikkelsen.

Au retour de mission, Marin Marie passe le brevet de gabier avec la note de 16, et est nommé gardien du Pourquoi Pas ? à Saint-Servan, durant l’hiver 1925-1926. Seul à bord, il dévore l’abondante bibliothèque du navire, découvre les récits de Rallier du Baty, Slocum, Pidgeon, dessine. Pour la campagne 1926, le Pourquoi Pas ? commence par charbonner à Stornoway aux Hébrides, puis embarque Mikkelsen à Thorshavn aux îles Féroé, ensuite se rend à Jan Mayen, annexée par la Norvège depuis 1920, et rallie la côte Est du Groenland.

Les glaces sont particulièrement denses cette année-là. Ils visitent la station danoise du Scoresby Sound, constatent le succès de l’essai de colonisation esquimaude tenté l’année précédente, longent la Terre de Blosseville. Le récit de ce voyage est raconté dans le livre de Charcot, la mer du Groenland. On y apprend qu’un film documentaire et anecdotique fut tourné par « Marin Durand, avocat et artiste des plus distingués, faisant son service dans la Marine ». Ce film documentaire — qu’est-il devenu ? — fut utilisé par Charcot lors de ses conférences.

Quelle chance pour un jeune homme de faire son service militaire dans de telles conditions : il y a à bord beaucoup d’hommes exceptionnels, outre Charcot, des scientifiques comme Idrac, Bailly, Chevalier, des naturalistes, le peintre de marine Pierre Le Conte. Cependant il n’était guère possible de dessiner, les vingt-quatre hommes d’équipage arrivant tout juste à assurer leur quart de quatre heures après leurs quatre heures de sommeil. Il en ramènera pourtant une quinzaine de carnets de croquis. La traversée retour s’acheva à Cherbourg le 29 août 1926.

Dans la tradition des peintres de la Marine, Marin Marie était embarqué sur le bâtiment de ligne Strasbourg, lors du combat de Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940. Il en a gardé une impression inoubliable, avec le rugissement des pièces d’artillerie, les lueurs et les fumées, les vibrations des épais ponts blindés. © coll Musée de la Marine de Paris

Les peintres de la Marine

Il est peut être utile de rappeler ce que recouvre ce titre. Depuis le XVIIe siècle, la Marine (de guerre) avait des peintres entretenus « en la Marine et Arsenaux » : Jean Baptiste de la Rose et sa lignée sont les mieux connus avec Joseph Vernet. Mais c’est en 1830 qu’apparaît pour la première fois, à l’annuaire, le titre de peintre  » attaché au ministère de la Marine », avec Crépin et Gudin, sans qu’aucun texte officiel ne le justifie. Un arrêté de 1901 fixe le nombre de ceux qui sont devenus les « peintres du département de la Marine » à vingt. Leur premier statut remonte à 1920 : le titre est accordé par le ministre pour trois ans, renouvelable, à des artistes consacrant leur talent à l’étude de la mer, de la Marine et des gens de mer. Il n’entraîne ni rétribution, ni obligation de commande par l’Etat, mais facilite les missions embarquées sur les navires de guerre, ou bien dans les ports. Les peintres ont la faculté d’ajouter une ancre à leur signature pour souligner la distinction dont ils ont été l’objet.

Cette fonction a subi bien des vicissitudes. Elle est actuellement définie par le décret du 2 avril 1981, traitant des « peintres des armées », avec spécialités, de la marine, de l’armée, et de l’air (ces dernières plus récentes). Ceux-ci sont « agréés » pour une période de trois ans, renouvelable, ou bien « titulaires » après avoir été agréés depuis au moins quatre périodes de trois ans, ou avoir atteint l’âge de soixante ans. A noter que depuis la promulgation de ce décret, les peintres de la Marine n’ont plus « seuls le droit de faire suivre leur signature d’une ancre de marine », comme ce fut d’ailleurs déjà le cas dans le passé.

A l’origine des expositions consacrées à la Marine, une société dite des « Beaux-Arts de la mer » s’est constituée dès le début des années 1920, indépendante du ministère de la Marine, laquelle société se choisissait elle-même son comité et son président, accueillait les œuvres de certains artistes non officiels suivant qu’elles présentaient ou non un intérêt ou une qualité suffisants, invitait à présider l’inauguration, tous les deux ans environ, les personnalités qui lui étaient sympathiques, même en dehors de la Marine, tels par exemple MM. François-Poncet ou Doumer. Le site de cette exposition variait en conséquence, par exemple l’Aéroclub, le Musée d’art moderne, etc. Il n’existait pas d’ailleurs de local propre à ces expositions et dépendant de la Marine, dont le musée était encore au Louvre.

Les peintres de la Marine dépendaient directement du cabinet du ministre, et cet état de choses dura jusqu’à l’ouverture des hostilités en 1939; c’est en 1940 que l’amiral Darlan en tant que ministre rédigea de sa main une ordonnance réduisant le nombre des peintres et créa deux catégories, dont l’une provisoire et l’autre définitive après un temps de probation. Il semble donc que l’incorporation des peintres dans un organisme de propagande dite antenne marine, et la prise en charge de leur exposition par l’administration ait été l’œuvre du bureau, ainsi d’ailleurs que la soudure assez contestable des artistes marins avec les peintres de l’armée et de l’air dont la technique leur échappe et inversement : il est donc contestable de prétendre que le salon de la Marine fut créé d’autorité sur leur demande afin de ne pas condamner « les artistes à l’art bourgeois des petites commandes pour bourses moyennes ».

Peintre de la Marine

Rendu à la vie civile, Marin Marie organise son métier de peintre. Il a déjà exposé à Paris en 1924, à la galerie Devambez, en même temps que Gervèse qui avait ramené de Chine d’admirables paysages, qu’un peintre qui commençait à prendre de la notoriété, Foujita, et qu’un paysagiste montmartrois, dont une toile signée Utrillo était offerte au prix, jugé extravagant, de 25 000 francs. Il se fait ainsi connaître grâce à des expositions particulières, ou présentées dans le cadre des « Beaux Arts de la Mer », où s’invitent la plupart des peintres de cette spécialité. Enfin, en 1935, le ministre de la Marine, M. Piétri, le nomme pour trois ans peintre officiel de la Marine.

Affecté en 1939-1940 comme officier du chiffre, sur le bâtiment de ligne Strasbourg faisant partie de la force X, détaché en liaison deux fois sur le porte-avions anglais Hermès en Atlantique Sud, il sera aussi un acteur du drame de Mers-el-Kébir. De son poste de combat, il aura une vision assez globale de l’événement en dépit de la fumée et de la poussière.

Démobilisé à Toulon, il s’embarquera comme peintre de la Marine sur le Fantasque, faisant partie de l’escadre qui franchissait peu après Gilbraltar à destination de l’A.E.F., faisant halte à Dakar, au moment de la tentative britannique, pour être témoin de ce combat historique qui dura trois jours.

En 1945, il accomplira comme peintre de la Marine une croisière aux Antilles à bord du Montcalm : petites Antilles, les Saintes, Saba, Saint-Mat’tin… dont il ramène quelques carnets de croquis, des gouaches, et un autre embarquement, notamment sur le Colbert, durant sa première croisière d’endurance.

Etre peintre de marine

Lorsque l’on demande à Marin Marie s’il existe un catalogue de ses œuvres, il répond que non, qu’il ne sait pas où celles-ci se trouvent pour la plupart, et que lui-même et sa famille seraient même heureux d’en retrouver.

Il a utilisé l’aquarelle, l’huile et surtout la gouache qui reste son moyen d’expression préféré. Il a pratiqué tous les formats, jusqu’aux toiles monumentales, comme celle qui embellissait, avec ses trente-quatre mètres carrés, la Chambre de commerce de Quimper, devenu le Crédit agricole. Egalement comme celles qui décorèrent le ministère de la Marine, place Fontenoy, et qui présentaient des navires bananiers. Il ne pouvait réaliser de tableau sur commande, et avait horreur de vendre directement à ses clients. Le portrait ne lui a pas fait peur, comme celui de Charcot détenu par le Yacht Club de France, ou celui de l’armateur de Fécamp, Joseph Duhamel.

Un beau portrait de l’Aigrette lancée à pleine puissance. La compagnie du canal de Suez commanda en 1906, aux chantiers Augustin Normand du Havre, ce yacht qui atteignit la vitesse de 25,79 noeuds, mû par une machine à vapeur à triple expansion pourvue des mêmes perfectionnements que les torpilleurs contemporains. © coll Musée André Malraux du Havre
Au Sud de l’Irlande, la phare du Fasnet apparaît entre les grains. Le retour de Jolie Brise sur Plymouth se fera grand train. Nous sommes en 1925, Jolie Brise gagne la première régate du Rorc, sur le parcours Cowes-Fasnet-Plymouth. Dans cette œuvre rigoureuse, traitée en vastes nappes colorées, Marin Marie suggère toutes les forces mises en œuvre entre le cotre et la mer… © coll François Renault
Amarrés sur la sabaille, sorte de câble que les trois-mâts terre-neuviers laissaient traîner, les pêcheurs dans leur doris voient surgir dans la brume un grand transatlantique, avec l’angoisse qu’on imagine. Cette gouache montre bien tout le talent d’illustrateur de Marin Marie et orne, aux côtés d’œuvres de Mathurin Méheut et d’Albert Brenet, le livre de Roger Vercel Pêcheurs des quatre mers. © coll part

Pour Marin Marie, être peintre de Marine, c’est être capable de peindre des scènes de marine. Il n’y a pas de limite dans les sujets qu’il interprète. Il a été porté, presque malgré lui, sur les navires par la demande incessante des acheteurs. Mais de toute façon il veut respecter le sujet. Cette modestie, cet effacement devant son sujet, l’ont rendu perfectionniste jusqu’à l’exagération. Cet excès de scrupule l’a empêché de produire abondamment.

Il faut chercher la clé de cet aspect de son talent dans le maître méconnu qui l’a inspiré à ses débuts : Bonquart (1864-1915). Ce peintre de Marine havrais, bien oublié aujourd’hui, a produit des œuvres très appréciées des marins, dans les dernières années du XIXe siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il a été correspondant de l’Illustration. Ses peintures ont été reproduites à des milliers d’exemplaires en cartes postales, sans que son nom soit jamais mentionné. Aucune de ses œuvres n’est conservée dans un musée. Marin Marie l’a connu par son père, qui en avait réuni des reproductions. Il apprécie sa science, le soin avec lequel il fait ses mers, sa connaissance parfaite de la technique maritime : chacun de ses tableaux est un instantané de la vie maritime, qu’aucun photographe n’aurait pu réussir.

Par opposition, les peintres officiels de la Marine contemporains, comme Sébille ou Haffner, peignaient surtout des navires de guerre, ou bien ils se comportaient en paysagistes de marine pour qui le bateau n’était qu’un élément de composition. Seul Albert Brenet comprend les anciens bateaux, les grands voiliers : il avait fait une campagne aux Antilles à bord du trois-mâts Bonchamp du Havre. En même temps, d’ailleurs, il peut rendre avec une grande aisance, les sujets les plus techniques, comme une salle des machines ou un chantier de construction navale.

Plaisancier

On l’a vu, dès sa prime jeunesse, Marin Marie a vécu dans un milieu de marins, marins-pêcheurs, plaisanciers, maniant toutes sortes d’embarcations, notamment pendant ses vacances passées à Chausey, où son père avait loué une maison. C’est là qu’il rencontra Alain Gerbault pour la première fois alors que celui-ci était âgé de seize ans environ. Il le retrouvera à diverses reprises, notamment au Havre en 1929 au retour de son périple autour du monde.

En 1927, propriétaire d’un cotre de 13 tonneaux sans moteur auxiliaire, la Rose Marine, il accomplit avec sa femme, en arrière-saison, une croisière rude en mer d’Irlande. Parti de Guernesey, il fait escale à Jersey, Penzance, Milford Haven, Caernarvon, Liverpool, l’île de Man, avant de revenir par la côte d’Irlande.

Il fait fonction de skipper sur plusieurs yachts en régate, Plymouth-Santander, Fastnet, Cowes-Dinard… Il se persuade que la conduite d’un petit voilier par un seul homme est possible, sans tous les avatars qui sont racontés par Gerbault, sans les interminables corvées de barre. Un jour de 1932, au chantier de la Liane à Boulogne, où on l’a appelé pour une expertise, il tombe en arrêt devant un bateau de 11 m en construction avec un faux air de Colin Archer. Il enregistre et puis oublie.

Quelques mois plus tard, décidé à vérifier ses théories, il recherche un bateau, se souvient de la coque de Boulogne, l’achète par téléphone et le baptise Winnibelle.

Winnibelle dans la tempête. © coll Musée de la Marine de Paris

Le 17 août, il arrive à New York cent jours après avoir quitté la France, dont soixante-cinq passés en mer. C’est un bel exploit, salué par la presse. mais l’exposition de ses œuvres prévue dans une galerie new-yorkaise est un fiasco, dû sans doute à la dépression économique.

Trois mois plus tard, il va entreprendre une traversée bien différente. Le moteur marin est encore dans son enfance, et n’a pas la confiance des navigateurs. Arielle jauge 15 tonneaux, est propulsée par un moteur Baudouin de 60 ch et guidée par un gouvernail éolien indispensable à la traversée New York-Le Havre sans équipage.

Cette traversée sera réalisée en dix-neuf jours malgré un temps très dur. A partir de Cherbourg, il est escorté par le sous-marin La Méduse, et entre au Havre, salué par les sirènes des navires présents dans le port.

La « Blue Water Medal » de 1936 lui fut décerné par le « Cruising Club of America », pour le meilleur exploit de l’année au point de vue « Seamanship ».

Marin Marie a réalisé ensuite d’autres croisières, mais plus en solitaire, et notamment avec sa famille, un périple jusqu’à Madère et aux Açores, fort apprécié de ses enfants, raconté par sa fille Mapierre, dans la revue le Yacht en 1950. Il avait entrepris un tour du monde en compagnie de Paul Guimard, qui s’acheva tragiquement aux Antilles, en raison d’un accident survenu à l’écrivain : il ramène la Constance à Cancale, avec deux hommes d’équipage par la route de Terre-Neuve en vingt-sept jours. Une vie de plaisancier et de marin bien remplie qui mérite largement a elle seule un futur article dans Le Chasse-Marée.

L’auteur illustrateur

Marin Marie va faire preuve de son talent d’illustrateur à plusieurs occasions : en premier lieu dans son livre qui relate ses propres traversées à bord de Winnibelle et d’Arielle, ouvrage paru en anglais en 1945, Wind aloft, wind alow (Vent dessus, vent dedans), dont la version française n’a curieusement jamais été publiée. Des illustrations abondantes, photographies, dessins et reproductions de tableaux de l’auteur en agrémentent encore l’intérêt. C’est un livre plein d’humour, de modestie, savoureux, attachant, qui mériterait de trouver sa bonne place au milieu des nombreux récits du genre.

Marin Marie a également illustré un livre de Roger Vercel intitulé Pêcheurs des quatre mers, en collaboration avec Mathurin Méheut et Albert Brenet. Cet ouvrage, introuvable actuellement, est un festival de couleurs, en même temps qu’un véritable document ethnographique, produit par des artistes qui étaient aussi des marins. Il a dessiné les illustrations d’un ouvrage du commandant Sizaire consacré aux étoiles.

Les cheminées du Normandie

On peut mentionner l’intervention audacieuse de Marin Marie en esthétique industrielle : les circonstances méritent d’être contées. Elles montrent à quel point notre peintre avait réfléchi à tous les aspects de la conception d’un navire, avec l’oeil d’un marin. Le paquebot Normandie était alors en cours de construction. Marin Marie reçoit, du directeur de la Compagnie générale transatlantique à Paris, commande d’une grande peinture à l’huile montrant le futur paquebot par mauvais temps, le tableau étant destiné à l’agence de Londres. Réponse immédiate : « Je veux bien, mais je ne sais pas si cela sera très publicitaire ! Et puis le navire n’a pas encore ses cheminées ». On montre à Marin Marie les dessins de profil : trois cheminées type Champlain, verticales, horribles !

Le dessin de ces cheminées compromettait à ce point la silhouette de ce magnifique navire que l’artiste se montra réticent au point de refuser sa collaboration, à la colère indignée du directeur. Finalement les arguments portèrent : des cheminées hautes étaient non seulement inesthétiques, instables, mais nécessiteraient un fort haubannage, entraînant un bruit d’orgue assourdissant par mauvais temps, comme sur le Queen Mary. Il fut décidé que Marin Marie se rendrait à Saint-Nazaire où, dans l’enceinte du chantier, un baraquement de bois abritait une maquette du paquebot longue de sept mètres environ sur laquelle s’affairait un menuisier.

Assez mal reçu par celui-ci, Marin Marie s’emploie à le dérider, le flatte et lui montre son projet, c’est-à-dire trois cheminées de section ovale, à base élargie, penchées vers l’arrière, et de hauteurs décroissantes afin que les suies de la première survolent les suivantes. En trois jours le modèle est modifié, les cheminées coloriées sont vernies hâtivement à la gomme arabique afin d’être présentées aux membres du conseil d’administration. Ces importants personnages considérèrent la maquette sous tous ses angles, se mirent à genoux dans les copeaux… et adoptèrent le projet jugé génial. Pour sa prestation, Marin Marie obtint deux billets pour le voyage inaugural du Havre à Southampton.

Sa dernière grande intervention en esthétique industrielle a consisté à présenter, pour le groupe hollandais qui effectuait le percement du canal de Donzère-Mondragon, leurs dragues en action, engins titanesques à la beauté difficile. Un séjour d’un mois sur place, des dizaines de croquis, ont fourni la matière de plusieurs grands tableaux, conservés, croit-on, au siège de l’entreprise en Hollande.

Marin Marie Normand

Marin Marie aux îles Chausey. © coll part

On a vu précédemment combien Marin Marie était enraciné en Normandie. On l’appréciera mieux encore en évoquant son attachement passionné à son archipel normand. On se rappelle peut-être comment en 1953, la Cour internationale de Justice de La Haye attribuait les archipels normands des Minquiers et des Ecrehous à la Grande-Bretagne. On connaît moins l’amertume, voire la révolte que cet arrêt a suscité dans la population maritime qui fréquentait ces lieux de pêche de temps immémorial.

A partir de 1923, les Etats de Jersey commencèrent à manifester, d’abord insidieusement, puis plus ouvertement leur volonté d’annexer les Minquiers, à mesure qu’ils prenaient conscience de la pusillanimité de la réaction française. En 1939, Marin Marie fut amené à participer à une entreprise d’établissement aux Minquiers. En compagnie du capitaine de la marine marchande Charles Plessix et de l’armateur et C.L.C. Lucien Ernouf, assistés d’une trentaine de volontaires de Granville, tous désireux de freiner l’entreprise des Jersiais et d’affirmer les droits de la France, avec des fonds réunis dans les ports entre Granville et Saint-Malo, ils construisirent une cabane-abri sur la maîtresse-île.

Mais leur entreprise avait transpiré et le gouvernement français, de crainte de déplaire à nos voisins, intimait l’ordre à Marin Marie et à son expédition de se retirer. Il n’en réussit pas moins en quarante-huit heures à édifier un « refuge-abri des marins français » qui se montra fort utile en diverses circonstances et résista à toutes les tempêtes jusqu’en 1982. On sait que la guerre survint, comment la France en sortit, et, à La Haye, finalement la timidité de nos manifestations de souveraineté fut présentée comme preuve de l’insuffisance de notre cause. Un grand Normand, Ch. de la Morandière, pouvait écrire peu après : « L’arrêt de la Cour nous apparaît et apparaît à toutes les populations maritimes de la côte normande comme une injustice criante… La France… est faible, et les faibles ont toujours tort ».

Toujours proche de la mer.

Jusqu’à la fin de sa vie Marin Marie partage son existence entre Saint-Hilaire-du-Harcouet et l’île Chausey, entre sa famille et ses nombreux amis. Son fils a suivi la voie que son père avait ouverte : il vit de sa peinture. Jusqu’à l’année dernière, lorsqu’il subit une délicate intervention chirurgicale aux deux yeux, Marin Marie travaillait toujours, il reprenait parfois pour en améliorer un détail certaines de ses anciennes gouaches. Resté en contact direct avec la mer, il avait reçu voici trois ans Winnibelle que ses propriétaires avaient ramenée des îles Vierges à Granville en trente- cinq jours en 1981. Arielle est encore armée et en état de naviguer, mais pourrait rentrer dans un musée.

Sur un mur de sa maison de Saint-Hilaire, une immense photographie d’une bisquine de Cancale en régate rappelle un des meilleurs souvenirs du maître de céans, lorsque les cathédrales de toile sillonnaient nos eaux côtières. Et çà et là, en France ou ailleurs, des gouaches de Marin Marie feront longtemps redécouvrir la mer, les navires, les marins, comme ils étaient, sans tricherie ni déformation, pour notre plaisir toujours renouvelé.

Remerciements : Mme Marin Marie, Mme Huyghues des Etages (du Musée de la Marine de Paris), MM. François Renault, Noël Le Hénaff, Dubocq (du Musée André Malraux du Havre), Mme Ollivier, librairie Outremer.

Quelques reproductions de Marin Marie sont en vente au Chasse-Marée (conditions d’achat sur le bon de commande).

 

A lire

Yves Delfo, peintre de marine, article paru dans le Chasse-Marée n°9 en 1983

Né en 1921 à Ploermel, Yves Delfo gagne Nantes pour y suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts ; de 1936 à 1943 il s’y forme au dessin, à la peinture, à l’aquarelle et à la fresque. Le grand port breton lui offre toute la richesse de sa vie maritime : le passé immédiat des grands voiliers long-courriers, dont les derniers survivants s’envasent à la Martinière, le port industriel du monde moderne à venir – vie foisonnante des grands chantiers, alternance des échafaudages d’acier, des grues gigantesques et de l’estuaire si proche, avec ses étiers bordés de roseaux où s’abritent des flottilles de canots. Dès lors, Yves Delfo devient peintre de l’épopée maritime, et, plus largement, de l’aventure technique, car l’histoire de l’aviation le fascine tout autant. Partout où l’homme tente de maîtriser de fabuleuses machines, Yves Delfo est présent pour témoigner. Sur les terrains d’aviation il devient le pein­tre officiel de l’air. Au fond des mines, il peint les wagonnets de charbon ; dans les docks, l’architecture gigantesque des premiers super-tankers … Lorsqu’il pré­ sente ses toiles au Musée de la Marine de Paris, souhaitant être admis au sein du cénacle des « peintres de la marine », sa demande est refusée. Il ne la renouvel­lera pas. Sans doute en conçoit-il quel­ qu’amertume, mais surtout il ne com­ prend pas. Comment peut-on ne pas être peintre de marine quand on peint passionnément la mer ?

 

Peintres dessinateurs de marine havrais, article paru dans le Chasse-Marée n°23 en septembre 1987

Par Jean-Pierre Robichon – Du naïf au non-figuratif les peintures contemporaines évoquant la mer recouvrent la quasi-totalité des modes picturaux et des différents courants artistiques. Il n’en a pas toujours été ainsi. La spécificité reconnue du genre a longtemps permis la distinction entre marinistes et ‘peintres de marine. Les premiers cherchent à représenter une vision poétique de la mer ; leur manière ne se distingue guère de celle des autres artistes du temps. Les autres, relativement indifférents à ces mouvements, s’attachent avant tout à montrer les navires et les gens de mer tels qu’ils sont. A travers l’exemple des portraitistes de navires havrais, Jean-Pierre Robichon lance un plaidoyer enthousiaste pour ces œuvres souvent mésestimées qui n’ont jamais cessé de parler au cœur des marins.

 

Jean-Jérôme Baugean, peintre-graveur de marine, article paru dans le Chasse-Marée n°31 en septembre 1987

L’Histoire gravée ! La Marine des années 1800 est représentée sur le vif, dans son extraordinaire diversité, par Baugean, avec une acuité, une justesse et une ouverture d’esprit étonnantes : chaque gravure est une oeuvre à part entière qui s’inscrit aussi dans un projet plus vaste pour offrir une vision cohérente et globale du sujet et de l’époque. Baugean est aussi érudit ; les commentaires qu’il ajoute lui-même à ses gravures en enrichissent encore la valeur. Dans l’oeuvre de Baugean “Les Petites Marines” marquent un point culminant. Le “Chasse-Marée” présente ici quelques-unes des planches commentées issues du rarissime recueil qu’il vient de rééditer.

 

Ronan Olier, peintre gourmand, article paru dans le Chasse-Marée n°224 en juin 2010

Par Marie-Haude Arzur – Peintre officiel de la Marine depuis bientôt dix ans, le Douarneniste Ronan Olier peint à cru, jouant de ses pinceaux et bâtons à l’huile comme d’une écope. Des gens, des paysages, de la vie, il lampe tout à franches goulées. Après lui, la marée basse.

 

Mathurin Méheut, peintre de la mer article paru dans le Chasse-Marée n°250 en mai 2013

Par Denis-Michel Boëll – Fasciné dès l’enfance par la magie de l’océan, Mathurin Méheut (1882-1958) aura représenté toutes les facettes de cet univers : les paysages vierges ou sculptés par la main de l’homme, la faune et la flore, les activités des gens de la côte, se faisant ainsi le passeur incomparable d’un patrimoine maritime qui ne dit pas encore son nom. Une exposition lui est consacrée au musée de la Marine, à Paris.

 

Marie Détrée les bateaux gris pour atelier, article paru dans le Chasse-Marée n°279 en juillet 2016

Par Nathalie Couilloud. En cinq ans, Marie Détrée-Hourrière a quasiment fait le tour du monde sur les bateaux gris de la Marine nationale. Diplômée des Beaux-Arts de Paris, cette artiste peintre a trouvé dans ces embarquements la manière de concilier son goût de la mer, des voyages et de la peinture sur le vif, dans le sillage d’un grand-père cap-hornier.

 

Luc-Marie Bayle, peintre et officier de marine, article paru dans le Chasse-Marée n°323 en octobre 2021

Par Nathalie Couilloud – Luc-Marie Bayle (1911-2000) a fait preuve toute sa vie d’une activité effrénée. Marin de la « Royale », embarqué en Chine, en Terre Adélie ou en Polynésie, il relate ses tribulations avec un rare talent d’aquarelliste, qui lui vaut le titre de Peintre officiel de la Marine à trente-trois ans. À la tête du service de presse des armées ou du musée national de la Marine, cet esprit inventif conduit des opérations d’envergure avec un enthousiasme communicatif. Si sa fantaisie dénote un peu dans le monde militaire, ceux qui l’ont connu ravivent le souvenir d’un heureux caractère, qui refusait de se prendre au sérieux.