Par Alain Brulé et Jacques Guillet – Bien qu’elle date tout au plus d’un siècle et demi, l’histoire de l’ostréiculture, qui a pris le relais de la simple « cueillette » d’huîtres sauvages, est riche en péripéties. Tributaires des caprices de la météorologie, des agressions des prédateurs, des épizooties et des aléas du marché, les hommes de l’huître ont souvent dû faire preuve de pugnacité. Pour mettre en évidence les joies et les difficultés de ce métier, les auteurs de cet article ont mené leur enquête sur la côte morbihannaise, véritable bassin d ‘élection de l’huître plate, et plus particulièrement dans le pays d’Auray dont les ostréiculteurs s’étaient fait une spécialité du captage de naissain, laissant à d’autres le soin de l’élevage.

 

L’ huître sauvage nourrit l’homme depuis la nuit des temps . En revan­che, sa culture est relativement récente puisque les recherches menées dans ce sens datent seulement du milieu du XIX< siècle, à une époque où les bancs naturels surexploités donnaient des signes alarmants d ‘appauvrissement .

Les premières tentatives de captage de naissain ont été couronnées de succès dès 1856 dans le bassin d’Arcachon et deux ans plus tard en baie de Saint-Brieuc, grâce aux travaux et au dynamisme de Coste, scientifique et homme de terrain, véritable précurseur de l’ostréiculture moderne . Ces premiers essais destinés à régénérer les bancs naturels et éventuel­lement à en créer de nouveau x ont bien sûr connu quelques déboires dus à une médiocre reproduction ou au x tempêtes qui ont emporté les fagots collecteurs por­teurs de naissain. Mais désormais l’ ostréi­culture est née. Il ne lui reste plus qu’à perfectionner ses outil s pour rentabiliser l’ activité.

Le ramassage des huîtres sur un parc du chantier Percevault, à Kérinis (Locmariaquer). Cette aquarelle de René-Yves Creston fait partie d’une suite de dix-huit œuvres évoquant les travaux de l’ostréiculture, réalisée en 1929 pour illustrer les menus du célèbre restaurant parisien Prunier. © coll Gestalin

Evidemment les régions littorales à l’abri des tempêtes et bénéficiant de vas­ tes étendues plates de petits fonds, découvrant ou non, sont particulièrement pro­pices à la culture de l’huître . De ce point de vue, le littoral morbihannais est en quelque sorte un site idéal et sa vocation ostréicole s’affirmera immédiatement. Le pays d’ Auray notamment deviendra le lieu d’élection du captage de naissain et est à ce titre considéré comme le berceau de l’huître plate. Il faudra pourtant attendre encore un certain nombre de perfection­nements pour que soient maîtrisés le cap­tage, l’élevage et l’affinage de l’ huître.

La naissance d’une profession

Les premiers captages

Après avoir utilisé des fagots puis des plateaux de bois en guise de collecteurs, c’est vers les tuiles demi-rondes que l’on se tourna finalement . Celles-ci sont endui­tes de chaux afin de faciliter le décollage des jeunes huîtres. Mais, disposées au sol, elles retiennent la vase et résistent mal au mauvais temps. Le problème sera résolu, en 1867, par Leroux qui invente le bou­quet : les tuiles percées à chaque extrémité sont réunies à un piquet par dizaine ou par douzaine, à l’aide de fils de fer . Cet outil de base de l’industrie ostréicole est encore utilisé aujourd ‘hui .

La réussite de ces collecteurs est liée aux travaux de Chaumel qui, en 1862, étudia la période favorable au captage. « Avec la plupart des capteurs, écrit cet observateur, j’ avais remarqué que le nais­ sain n’était jamais attaché que sur les par­ ties propres des collecteurs et nulle part ailleurs, et aussi que les appareils qui avaient séjourné seulement quinze jours dans l’eau étaient déjà sales.

Il en résulta pour moi la nécessité abso­lue de trouver l’époque de la ponte qui deviendrait nécessairement le moment de la mise en place des collecteurs. Le suc­cès était là. Pour atteindre ce résultat indispensable à la réussite de l’œuvre, je fis bien des recherches; mais ce furent les plus simples qui eurent le succès le plus complet .

A toutes les grandes marées, à partir du mois d’avril, je fis placer à Pénerf et à Auray .des ruches nouvelles et ouvrir en même temps une certaine quantité d’huî­tres pour constater l’état du frai.

Je remarquai que la laitance, d’abord blanche dans l’ovaire, descendait dans les branchies avec une couleur plus foncée qui, après avoir passé par le jaune et le vio­let, approchait, à mesure que l’incubation avançait, de la même nuance bleu ardoisé; et en même temps que cette teinte était acquise, je constatai sur nos derniers col­ lecteurs la présence de nombreux nais­sams.

La conclusion était facile à tirer : la teinte bleue nous avertissait que la ponte était imminente et qu’on devait se hâter de monter les appareils » (Rapport Haus­ser, 1876).

Cette observation scientifique mécon­nue n’empêchera pas les ostréiculteurs du Morbihan de se fier longtemps aux signes de la nature – la floraison d’un châtai­gnier par exemple – pour décider de la mise à l’eau des tuiles. Mais en dépit de cet empirisme persistant, la technique du captage de naissain est au point. Les bou­quets de tuiles sont immergés au bon moment et le décollage – ou détroquage- est facilité par le chaulage. Reste à faire grandir cette petite huître jusqu’à sa taille marchande. C’est la deuxième phase de l’ostréiculture, c’est aussi un autre métier .

L’élevage et l’affinage

Après s’être fixées pendant l’été sur les collecteurs, les jeunes huîtres ont grandi. Mais à trop les laisser croître sur les tui­les , elles finiraient par se gêner et nom­bre d’entre elles mourraient . Il faut donc les décoller. Cette opération a générale­ ment lieu dès la fin de l’hiver . La chaux étant friable, on décolle facilement les jeu­nes mollusques à l’aide d’un couteau flexible.

Que faire du naissain ? Placé sur un parc non aménagé, il disparaîtrait, victime des prédateurs, des courants et des intem­péries. En bassin les résultats ne seraient guère meilleurs . Aussi, dès 1874, les ostréiculteurs morbihannais le placent-ils dans des caisses construites sur le modèle arcachonnais. Ces caisses grillagées, pro­tégées par un couvercle et surélevées, ont en outre l’avantage de sauver la criblure (très petit naissain) lors du décollage. Leur emploi se généralisera rapidement, don­ nant ainsi naissance à l’élevage hors sol.

Néanmoins , jusqu’à la première guerre mondiale, certains ostréiculteurs préfère­ rond à cette technique celle qui consiste à casser les tuiles à l’aide d’une grosse paire de tenailles. Ces  » huîtres à tesson » bien fixées sur leur bout de tuile résistent mieux aux prédateurs et aux intempéries; elles peuvent donc être placées directe­ ment dans des parcs.

Après un séjour en caisses, les jeunes huîtres sont semées dans des parcs spé­ciaux entourés d’un barrage constitué d’ un grillage surmonté d’une planche hori­zontale, destiné à empêcher le passage des crabes. Lorsqu’il atteint dix-huit mois, le naissain est relevé, trié et à nouveau semé sur des parcs d’élevage, de préférence dans des endroits abrités. Ainsi, si Le Bono est un centre de captage important , sa rivière encaissée n’offre pas de zones favorables à l’élevage. Par contre, Locma­riaquer qui dispose, comme Saint­ Philibert ou la rivière d’ Etel, de vasières à l’abri du mauvais temps, va se spéciali­ser dans cette activité .

Cette spécificité est encore renforcée par la différence entre les populations riveraines. Au Bono , les hommes sont par tradition des pêcheurs et l’ostréiculture incombe essentiellement aux femmes et aux retraités exploitant quelques milliers de tuiles sur des chantiers qui ne font par­ fois que cinq mètres de large. En revan­che, à Locmariaquer ce sont les « terriens » dont les champs jouxtent la mer qui vont tout naturellement se tourner vers l’éle­vage de l’huître.

En haut : vers 1900, devant La Trinité-sur-Mer, on achève le chargement de quelques centaines de bouquets dans un chaland creux, pour les conduire, à l’aviron, vers les parcs de là Grassenne (à l’emplacement de l’actuel port de plaisance). Au milieu : chaussées de sabots munis de patins en bois, les femmes râtellent les huîtres qui seront, à l’aide de civières, portées par les hommes vers les chalands creux. En bas : à la même époque, à la pointe du Guern, en Baden, le chantier est dominé par la maison du garde, contremaître et homme de confiance du propriétaire. On utilisait alors comme collecteurs des plateaux en bois et des tuiles. © coll Belion

Un travail de titan, car il ne suffit pas de disposer d’une vasière. Il faut encore durcir ce sol trop instable avec du sable, une opération fastidieuse qui se fait entièrement à la main, à l’aide de chalands creux manœuvrés à l’aviron. Pour que la croûte ainsi formée ne glisse pas dans les chenaux ou sur la vasière, les parcs doi­vent aussi être entourés de petits murs, et un barrage empêche la perte des huî­tres en cas de mauvais temps.

La durée d’élevage sur parc est varia­ble selon la destination des huîtres : de dix-huit mois pour les transactions locales à deux ou trois ans pour la vente à la consommation et pour l’ engraissement . Les ostréiculteurs parlent ainsi de  » dix -huit mois » de « deux », « trois » ou « qua­tre ans » .

L’engraissement ou affinage est une étape facultative qui donne à l’huître une coloration verte ainsi qu’une saveur appré­ciée des gourmets. Une algue microscopi­que, la navicule bleue, et un séjour en milieu peu salé sont responsables de cette transformation.

Cette phase ultime qui dure quelques mois se déroule dans des claires aména­gées dans d’anciennes salines. Dans le Morbihan, l’engraissement des huîtres plates est limité à Pénerf, à la nv1ere d’Etel et dans l’Est du golfe à Saint­ Armel, dans les marais de Ludré apparte­nant au célèbre restaurateur parisien Pru­nier. En fait, la majeure partie des huî­tres élevées dans notre région part vers Belon ou Marennes qui sont des centres d’affinage de renommée internationale. Le reste est acheminé vers Arcachon, l’Angleterre et la Hollande. Les anciens se souviennent ainsi des caboteurs à voile ou à vapeur mouillés devant Locmariaquer pour y charger la production d’huîtres.

Eléments de biologie

Trois espèces ont donné lieu à un élevage sur nos côtes : l’huître plate indigène, Ostrea edulis, et les huîtres creuses, Crassostrea angu­ lata, appelée huître portugaise, et Crassos­ trea gigas, huître japonaise ou mieux huître du Pacifique.

L’huître plate

Elle vit dans les baies et les estuaires où la salinité est voisine de la normale et sup­ porte mal une dessalure prolongée, surtout lorsque celle-ci est associée à une forte tur­bidité (comme pendant les périodes de crues). Sa température optimale de crois­sance est comprise entre 15 et 25° C, et sa nourriture se compose de plancton et de matières organiques dissoutes. Hermaphro­ dite, protandre (c’est-à-dire d’abord mâle) et alternante (changeant de sexe régulière­ ment), elle est sexuellement mature dès l’âge d’un an. Une huître femelle de quatre ans, bien développée, peut produire jusqu’à un million de larves en une seule émission. L’huître plate, chez qui la fécondation est interne et donne naissance à des larves, est ovovivipare.

Les œufs, chez l’huître femelle sont reje­tés et stockés dans les feuillets des branchies où auront lieu fécondation. et développe­ ment des larves en huit à dix jours. Au terme de l’incubation, les larves sont expulsées et soumises au jeu des courants. Elles y achè­vent leur évolution en huit à quinze jours avant de se fixer sur un support propre. La durée de la vie planctonique varie selon la température; elle est d1autant plus courte que la température de l’eau est élevée, tou­tes autres conditions réunies. Le taux de fixation s’amenuise quand augmente la durée de vie pélagique par l’action conjuguée des courants entraînant la dispersion et celle des multiples prédateurs. A 20° C, l’évolution des larves a lieu en une dizaine de jours.

Les huîtres creuses

Crassostrea angulata et Crassostrea gigas qui ont des caractères très voisins peuvent vivre et se développer dans des milieux à salinité plus faible qu’Ostrea edulis, comme on en trouve dans les secteurs de Marennes, de la Gironde et d’.Arcachon. Chez ces espèces, les sexes sont séparés et la fécondation est externe, ce qui explique l’abondance des· produits génitaux : cinquante millions de gamètes peuvent être libérés en une seule fois ! Les conditions de température requi­ses pour une bonne évolution des larves, associées à celles de la salinité, rendent dif­ficile l’établissement d’une industrie de cap­tage d’huîtres creuses en Morbihan où il est rare d’observer une conjonction de salinité inférieure à trente pour mille et une tem­pérature supérieure à 23° C.

Contrairement à ce qu’affirmaient cer­tains il y a un siècle, l’hybridation entre huî­tres plates et creuses est impossible puisqu’elles appartiennent à des genres dif­férents (comme un lion et un chat). Par con­tre, elle existe entre Crassostrea angulata et Crassostrea gigas.

La sélection naturelle

Dès la fin du siècle dernier, l’ostréicul­teur dispose des outils et des techniques adaptés à ses besoins, et l’on pourrait croire qu’il lui suffit désormais de « semer pour récolter ». Hélas, les choses ne sont pas si simples. L’huître doit faire face à de nombreux prédateurs et compétiteurs : crabes, étoiles de mer, bigorneaux per­ceurs, tères, « pissous » (ascidies) pour ne citer que les principaux. Le froid et la pro­lifération du limon (algues vertes) sont aussi à craindre.

Cette sélection naturelle entraîne une perte énorme. Selon P. Dalido, il y aurait, en dix-huit mois 50% de mortalité, en deux ans 25%, en trois ans 20% et en quatre an 25 à 30% ! Des maladies à caractère endémique ou épidémique peu­ vent également frapper les huîtres et par là même, toute la profession. Et si l’huî­tre survit, l’ostréiculteur devra encore par­ fois faire face aux aléas économiques : sur­ production, modifications du marché, manque d’entente entre les producteurs… Tous ces paramètres feront de l’ostréicul­ture une profession instable dont l’histoire n’est qu’une succession de hauts et de bas.

La première crise grave débute en 1920 par une mortalité anormale. Le phéno­mène s’amplifie et au cours de l’année sui­ vante l’épizootie gagne toutes les côtes d’Europe occidentale avec une intensité variable. En Bretagne, huîtres de parcs et bancs naturels sont décimés, ce qui entraîne une pénurie de naissain pendant plusieurs années. En rivière d’ Auray, on récoltait vingt naissains par tuile en 1919, deux ans plus tard on n’en compte plus que quatre et un seul en moyenne en 1924 ! En conséquence, les prix montent et l’huître devient un produit de luxe. Alors qu’avant la crise l’huître de trois ans valait 5 F le kilo, elle est vendue 14 F le kilo en 1926.

Pour redresser cette situation, l’Etat accorde, en 1923, une subvention d’un million de francs destinée à réensemencer les bancs de la rivière d’.Auray, de Crac’h et de Pénerf avec des huîtres d’Angleterre et de Hollande. Cette opération, ajoutée au fait que les huîtres qui ont survécu poussent bien, permet à la production de naissain de redémarrer en 1927. Cette année marque le début d’une décennie de prospérité.

Jusque vers 1950, le principal bateau de service de l’ostréiculteur est le chaland creux non motorisé. (Aquarelle de R.-Y. Creston). © coll Gestalin

1930 – 1950 : les années charnières

Ces années seront surtout marquées par l’apparition de nouveaux outils. Il est dif­ficile de dire avec précision à quel moment l’ostréiculture traditionnelle, liée à l’utili­sation du chaland creux, de la tuile et du plateau, entre dans sa phase moderne. En revanche, il est certain que l’apparition du moteur à explosion constitue un jalon important pour cette toute jeune profes­sion et marque le début d’une nouvelle période. La motorisation intervient au moment où les ostréiculteurs sortent de la crise des années 1920-1927 mais également à l’époque où la disparition de l’herbier modifie le littoral de façon sensible et per­ met la création de nouveaux parcs. Le cli­ mat général est à la reprise. Le moteur constitue à lui seul un espoir important .

De la motogodille au hors-bord

Le chaland creux, le moj-plad et la plate, qui peut atteindre 6,50 m de long et rece­voir 80 à 100 bouquets, sont mus à l’avi­ron jusque dans les années 1925 à 1930, époque à laquelle les bateaux de pêche se motorisent. C’est aussi le moment où la motogodille fait son apparition sur le marché. Tous les ostréiculteurs d’un certain âge ont d’innombrables anecdotes à raconter sur cet engin capricieux qui démarre rare­ ment au moment voulu. Monsieur Thie­ blemont, un ostréiculteur du Pô, à Car­nac, se souvient ainsi du marché que son père passa avec un constructeur de Paris.

« Mon père lui avait dit : je suis preneur à condition que vous veniez avec votre moteur chez moi. On charge un chaland, c’était des chalands creux à l’époque, on y met une douzaine de tonnes de sable ou de vase et on mouille le bateau devant la cale du Pô un jour de grande marée. Si vous doublez le courant, je vous prends le moteur; en cas contraire ça ne m’intéresse pas.

Monsieur Trouch était venu avec un mécanicien. Ils avaient déjeuné chez mes parents. La mer montait. Je revois la caisse en bois sur la cal1: du Pô. Le mécanicien la déclouait pendant que le patron regar­dait au pied de la cale défiler le courant . Il avait vu le chaland, alors il dit à mon père : c’est pas la peine, ça passera pas.

Mon père d’ajouter : vous avez fait le déplacement de Paris, on essaye. Si on fait de la marche arrière, je ne vous le prends pas mais on essaye quand même. O n. ins­ talle le moteur sur le chaland, Alfred, le mécanicien, le met en route : on a passé la cale du Pô sans problème.

Le constructeur était sidéré !

Ça ne supportait pas l’humidité ces engins-là, alors vous imaginez en ostréicul­ture ! Fallait toujours avoir une bougie dans sa poche pour avoir une bougie chaude. C’était épique ! »

A fa motogodille va bientôt succéder le moteur hors-bord. Certes le premier engin de ce type avait été créé dès 1907 par l’.Américain Ole Evinrude. Mais cinquante ans seront nécessaires à ce constructeur pour imposer sa production sur le marché français perturbé par deux guerres. Entre­ temps, les ostréiculteurs du Morbihan uti­liseront du matériel français.

En 1935, la maison Goïot met au point son fameux moteur « colonial » de 7 ch des­tiné à la rivière et marinisé deux ans plus tard . L’engin pèse lourd mais consomme très peu, ce qui le fait apprécier pendant la dernière guerre en raison du contingen­tement de l’essence. C’est Joseph Rioux, un mécanicien de La Trinité-sur-Mer , qui distribue ce matériel aussitôt adopté par les ostréiculteurs les plus novateurs comme Louis Le Port ou Julien Rio. Les derniers moteurs Goïot tourneront jusqu’en 1960 mais dès 1952-1953, ils seront supplantés par les hors-bord américains.

Bien que le hors-bord tende à se géné­raliser, il arrive aussi que certains ostréi­culteurs préfèrent remorquer leur chaland creux à l’aide d’une petite vedette dotée d’un moteur fixe. Jean Hémon, de Locma­riaquer, fait ainsi construire l’Arvor chez Monsieur Ezan, charpentier au Bono, qui lancera ainsi bien d’autres canots de 6 à 8 mètres comme le Sam suffit à Jean­ François Marion, une vedette de 8 m dotée d’un moteur Baudouin de 10 à 12 ch qu’il avait payée 2 000 F en 1938, le Zig- 7.ag, à Alphonse Rouzic, l’Intrépide, à Pierre Rozo.

Après la guerre, on vit même quelques pinasses dites « arcachonnaises » faire leur apparition dans le Morbihan. « Jean Bou­ lie avait touché la sienne en dommage de guerre, précise François Daniel. Elle était demi pontée seulement et roulait comme une barrique. » On voit aussi à cette épo­que des engins bricolés comme cette balei­nière de 6 m que Roger Lequel acheta d’occasion à Auray et qu’il dota d’un moteur de voiture, un Ford 4 cylindres de 12 ch.

L’apparition du ponton

Outre le système de propulsion, l’embar­cation de l’ostréiculteur va elle aussi être révolutionnée. Le chaland creux au franc­ bord important se révèle vite inadapté et fatigue lorsque le nombre de collecteurs devient très important. A l’instar des cha­loupes de pêche, on songe à le ponter mais les premiers essais s’avèrent décevants : la charge placée trop haut rend l’embarcation instable . On s’inspire alors des pontons arcachonnais, dont quelques unités avaient été importées dans le Morbihan, pour con­cevoir un bateau plus bas et plus stable au rapport surface de sole-surface de pont mieux équilibré.

Bien sûr, au début on tâtonne. Les deux pontons commandés par René Rio à Job Orjubin de La Trinité sont loin de don­ner toutes satisfactions. « Quand on les chargeait, commente François Daniel, ils étaient comme des chevaux qui ne vou­laient pas de cavalier. Ils mettaient les qua­tre fers en l’air et toutes les tuiles dans le chenal! »

Une circonspection bien compréhensi­ble gagne les terre-pleins et il faudra atten­dre le début des années 1950 pour qu’apparaisse la nouvelle génération des bateaux de service. Certes les pontons et les dragueurs qui sortent à cette époque des chantiers s’inspirent de matériels déjà existants, mais ils sont surtout mieux adaptés aux besoins nouveaux de la profession. Yves, le premier ponton de ce type, est construit en 1948-1949 chez Lucien Ezan,­ à Saint-Philibert, pour le compte de M. Le Beuze. Cette fois les essais sont con­cluants. L’impulsion donnée est massive­ ment suivie et le ponton supplante défi­nitivement le chaland creux.

Des novateurs

L’histoire de l’ostréiculture morbihan­naise est marquée par des hommes qui n’ont de cesse d’innover. Le mode de pro­ pulsion et la forme des embarcations ne sont pas les seuls à évoluer. Chacun dans son coin cherche aussi à améliorer les tech­ niques de son métier.

Vers 1935 Jean Maheo, de Larmor­ Baden, met au point un collecteur métal­lique et travaille sur un projet de machine à relever les huîtres. En 1937 Monsieur Thieblemont effectue des essais de captage avec des tuiles colorées. Il introduit aussi dans le Morbihan un collecteur en carton inspiré d’un modèle découvert aux Etats­ Unis. « Mon père avait le virus de la recher­che, dit Paul Thieblemont. Il y a dépensé une fortune. On a même été obligé de le freiner, sinon il nous aurait tous mis sur la paille. »

Les bonnes années qui ont suivi la pre­mière crise ont attiré vers la profession une nouvelle population désireuse de réaliser des profits appréciables au prix d’un inves­tissement somme toute assez modeste. Ces nouveaux venus, peu concernés par l’ensemble des problèmes ostréicoles, pra­tiquent le métier en complément d’une autre activité : ils sont paysans, boulan­gers, pharmaciens, curés ou retraités. Avec eux le nombre de tuiles augmente mais le rendement moyen diminue .

Conquérir d’autres territoires

Un autre phénomène apparaît dès les années 1930, la conquête de nouveaux ter­ritoires. Ce sont d’abord les gens de Larmor-Baden qui vont placer leurs tuiles à La Trinité-sur-Mer où ils enregistrent des résultats encourageants en dépit du travail supplémentaire et de longues heures de route. Après un ou deux mois dans ce milieu plus ouvert et plus riche, le nais­ sain est ramené dans le golfe, qui ne tarde pas à s’engorger. Les huîtres y poussent alors moins bien, ainsi que dans les riviè­res trop fermées comme la rivière d’Etel.

D’autres ostréiculteurs vont plus loin encore. Dès 1934, Jacques Cadoret achète des concessions en baie de Morlaix. L’année suivante, c’est Louis Le Port qui, mécontent des résultats enregistrés en rivière d’Etel, enfourche sa moto « Terrot » pour aller à Plouézoch, en baie de Mor­laix, négocier l’achat de parcs. D’octobre à avril, il fera ainsi la navette entre Car­nac et le Nord Finistère où il doit surveil­ler la pousse des jeunes huîtres nées dans le Morbihan.

La voie est ouverte que bien d’autres emprunteront. En pleine guerre, Jacques Vallégant met un sac de 20 kg de naissain sur le porte-bagages de son vélo et s’en va voir comment ça pousse à Carantec. Mais c’est surtout à partir des années cinquante que le flot migratoire s’amplifie. La raison en est simple.

Le Morbihan se trouve dans une situa­tion de surproduction. La densité d’huî­tres est trop forte et la pousse médiocre. Nombreux sont ceux qui cherchent de nouveaux terrains à Paimpol, à Morlaix, dans la rivière de Tréguier ou en rade de Brest. C’est le cas de Jean-Marie Le Doua­rin, de Baden, qui tente l’expérience avec le Trinitain Paul Gentet et le Carnacois Marcel Henry. En 1950, ils partent en rade de Brest avec cent kilos de « dix-huit mois » dans le coffre de leur voiture. Trouvant une zone découvrante dure qui leur semble convenir, ils y répandent un peu au hasard le contenu de leurs quelques sacs. A la grâce de Dieu… et du plancton de la rade ! On devine la fébrilité de nos trois compè­res lorsqu’ils reviennent trois mois plus tard au même endroit pour la première visite de contrôle…

« Plaçage » au Dreven (Baden) vers 1938. Les bouquets viennent d’être disposés sur les berceaux. Mme Maria Le Menach et Joseph Jégo saisissent les tuiles au fil de fer, avant de rentrer au Bono, poussés par le flot et la motogodille. © coll Lainé

La pousse est exceptionnelle et une demande de concession est immédiate­ ment déposée aux Affaires maritimes de Camaret. Au terme de J’enquête, chaque ostréiculteur obtient les trois hectares demandés. Des quantités plus importantes de « dix-huit mois » sont rapidement, et cette fois légalement, semées. La nou­velle implantation exige une infrastructure minimum. Une baraque ayant servi quel­ques années aux victimes des bombarde­ments est achetée à Lorient, démontée par panneaux et reconstruite à Roscanvel. Plus tard, Jean-Marie Le Douarin fait venir un ponton par camion tandis que son fils con­ voie par mer la vedette arcachonnaise des­ tinée à le remorquer.

La production est vendue aux ostréiculteurs les plus proches, ceux de la côte Nord. Elle est d’une telle qualité que cer­tains de ces acheteurs demandent à leur tour des concessions en rade de Brest. Cette région où traditionnellement on se contentait d’exploiter les bancs d’huîtres naturelles, s’ouvrait ainsi à l’ostréicul­ture qui jusque-là ne s’était, probablement, exercée que sur !’Elorn.

Très typique, avec son quai de pierre et sa cale, le chantier Grouhel, à Kersolard en rivière de Crac’h.© Michel Thersiquel

Parcs en eau profonde

La conquête de nouveaux territoires ne passe pas forcément par l’implantation dans un autre département. Si les zones découvrantes du Morbihan sont surexploi­tées, il reste encore à conquérir celles qui demeurent constamment immergées. Jusqu’à présent ces zones étaient réservées aux bancs d’huîtres naturelles dont l’exploitation était l’apanage des pêcheurs. Mais, à partir des années cinquante, les ostréiculteurs vont commencer à investir ce territoire. C’était évidemment une chose impossible avant la motorisation.

On a ainsi vu de nombreuses conces­sions nouvelles accordées en rivière d’Auray, dans le golfe et surtout en baie de Quiberon. Les parcs ainsi attribués à l’emplacement de bancs naturels qui étaient plus ou moins en voie d’extinction ont nourri à l’époque quelques polémiques. Il n’est pas toujours facile de savoir si un banc est épuisé ou non et certains ostréi­culteurs ont été accusés de faire main basse sur des bancs d’huîtres naturelles appar­tenant à tous.

François Cadoret, véritable encyclopé­die du monde ostréicole de l’après-guerre, s’exprime à ce sujet, à propos de l’exem­ple de monsieur Gouzer. « Tout le monde dit « Gouzer a pris le banc ». C’est complè­tement faux. C’était l’emplacement d’un ancien banc qui effectivement était pro­pice, mais il n’y avait plus d’huîtres quand il l’a eu. C’est lui qui a semé pour relancer le banc. Le seul qui a compris ça à l’épo­que c’est l’administrateur du quartier de Vannes. J’ai le courrier qu’il a envoyé pen­dant l’enquête à son homologue d’Auray.

Les belles années de l’ostréiculture ont permis aux professionnels de construire juste au bord de l’eau (ici en rivière de Crac’h) des bâtiments cossus regroupant l’habitation et le chantier. © Michel Thersiquel

Tenez, ça date de 1948… « J’ai constaté qu’une demandè.de concession ostréicole, d’une superficie de 764 ha, déposée par Messieurs Gouzer, Nolain et Cadoret, a été mise à l’affichage dans votre quartier le 25 octobre dernier. L’emplacement demandé me paraît être l’ancien banc naturel de la baie de Quiberon et donc probablement propice à la reproduction. Je pense donc que le but que se proposent lés demandeurs est d’ensemencer la concession en huîtres pour reconstituer à -leur profit l’ancien banc naturel. Gouzer était d’un côté de la baie, et sa concession s’est avérée bonne. Nolain et mon père étaient dans un autre coin et les fonds n’ont rien donné. Gouzer a eu plus de chance, c’est tout ! »

Il faut préciser ici que l’ostréiculture ne peut se passer des huîtres naturelles qui constituent l’essentiel des géniteurs dont les larves se fixent aux capteurs après une dizaine de jours de vie pélagique. L’ état des bancs est donc tout aussi intéressant pour le pêcheur que pour l’ostréiculteur. Et les gisements sont surveillés de près dans l’intérêt de tous. Dans le Morbihan comme ailleurs, ils connaissent une vie fluctuante en fonction des maladies, de l’action des prédateurs, des attentions que l’homme leur porte (entretien, ensemen­cement, réglementation du dragage… ), et des coups qu’il leur inflige.

Après un déclin considérable dû à l’épi­zootie des années vingt, les bancs du Mor­bihan vont heureusement retrouver une certaine prospérité. En 1959, ils occupent la plupart des emplacements où les études antérieures avaient autrefois signalé leur existence.

1950-1989 : Heurs et malheurs

L’euphorie

Les esprits chagrins réduiront la période à dix ans, les autres diront vingt-cinq ans. Emboîtons le pas aux optimistes et par­lons de vingt-cinq ans (1948-1973). Ce quart de siècle est marqué par une progres­sion constante, à l’exception du rigoureux hiver de 1963 qui provoque une impor­tante mortalité. Douze millions de tuiles sont recensées en 1948. L’anse de Plouhar­nel, au Nord-Ouest de Quiberon, et le lit­toral longeant la presqu’île vont être con­ cédés peu à peu. Trois lotissements sont successivement ouverts en 1964, 1968 et1977. En 1965 on compte 374 concessions de captage pour une superficie d’environ 71 hectares. En 1970 le nombre des tuiles atteint quarante millions.

Cette époque faste marque profondé­ment le milieu des ostréiculteurs. Elle laisse aussi une empreinte dans le paysage : les terre-pleins sont agrandis, les antiques cabanes coaltarées se transforment en coquets chantiers blanchis à la chaux ou à la peinture. En même temps la côte se ceint d’un cordon de maisons cossues qui font, à juste titre, la fierté de leurs proprié­taires. Le fragile naissain aide à construire de solides fortunes.

Les pontons en bois se généralisent, tan­ dis qu’apparaissent les premiers pontons métalliques. Les moteurs hors-bord sont appréciés de tous pour leur grande sou­ plesse d’utilisation, alors que les gros moteurs fixes à transmission mécanique d’abord, hydraulique ensuite, donnent aux pontons la puissance nécessaire aux longs déplacements et au travail des parcs en eau profonde.

© Michel Thersiquel
© Jacques Guillet
Les milliers de tuiles de captage sont plongées dans une baillée de chaux (ph. en bas, à gauche), ici chez J.-P. Pevedic, avant d’être chargées sur ponton et emmenées aux parcs (ph. du haut). On place ensuite les bouquets l’un à côté de l’autre, pour former des tracas (page de droite, en bas), ici chez H. Guillam. Pour travailler au large, l’ostréiculteur utilise des bateaux dragueurs au vaste pont dégagé, tel le Sirius à H. Puren de Carnac; construit en 1962 au Fret, à Crozon, long de douze mètres et large de cinq mètres, il possède un moteur de 80 ch (page de droite, en haut). Certains ostréiculteurs ont toujours été à la pointe du progrès et à la recherche du meilleur rendement : ainsi, les employés de l’entreprise Cadoret, de Pointe-er-Vil en Locmariaquer, pour immerger en une demi-heure 80 m3de coquilles de moules de captage, se servent d’un canon à eau (page de droite, milieu). Plate ou creuse, l’huître reste la proie des prédateurs, comme l’étoile de mer, qu’on chasse sans relâche à l’aide d’écheveaux traînés sur le fond (ci-dessus, en bas).© Michel Thersiquel

Les dragueurs, ces bateaux de 12 à 14 m, dont la passerelle avancée dégage un espace de travail important, se multiplient au rythme de la cession des parcs en baie de Quiberon. La mécanisation gagne les chantiers. Des forgerons locaux se spécia­lisent peu à peu dans le matériel ostréicole.

En 1964 apparaît la nouvelle technique du captage en eau profonde qui va révolu­tionner la profession. L’initiative en revient à François Cadoret qui immerge des coquilles de moules sur ses parcs de la baie de Quiberon. Des essais sont ten­tés aussi en rade de Brest. Des camions de tuiles chaulées partent pour Roscanvel, Gousquelio, Moulin-Mer, Landévennec où l’émission de larves se fait généralement trois à quatre semaines plus tard que dans le Morbihan .

De nouveaux collecteurs en matière plastique sont mis au point à la même épo­que. La demande en naissain est de plus en plus forte et s’accroît en 1968 avec l’ouverture du marché espagnol.

La première crise

Ces années d’euphorie ne laissaient en rien présager le drame qui allait suivre. C’est sur la côte Nord que tout a commencé. En 1969 les ostréiculteurs de l’Aber Wrac’h et de l’Aber Benoît ont eu la stu­péfaction de constater une mortalité alar­mante de leurs huîtres plates. Après quel­ques temps de recherches l’Institut scien­tifique et technique des pêches maritimes identifie le mal : il ne s’agit ni d’un microbe, ni d’un virus, ni d’une bactérie mais d’un protiste parasite, le Martelia refringens, qui s’attaque à la glande diges­tive du mollusque et provoque sa mort .

Peu à peu le mal se propage en Breta­gne Nord puis en rade de Brest. A partir de 1974, il gagne aussi la côte Sud. Le golfe du Morbihan et la rivière d’Auray sont anéantis. Seuls Carnac et la baie de Quiberon échappent au parasite.

Les réactions sont diverses. Là où il reste encore des géniteurs, le captage est tou­jours possible, mais un doute énorme plane sur la qualité de la marchandise. Les ache­teurs, autrefois nombreux, craignent d’introduire dans leurs élevages des sujets contaminés et se font tirer l’oreille : le mar­ché du naissain s’effondre. Les producteurs locaux passent au semi-élevage : les sujets détroqués sont mis en poche jusqu’à l’âge de dix-huit mois. Les éleveurs des secteurs non touchés de Bretagne Nord conduisent ensuite ces produits jusqu’au stade de la commercialisation.

© Michel Thersiquel

© Michel Thersiquel
En mai 1982, faute d’acheteurs et compte tenu de la persistance de l’épizootie de Bonamia, M. Morio, du Bono, a attendu le mois de mai pour relever ses tuiles couvertes d’algues. Débarquées et non décollées, ces tuiles ne rapporteront chacune qu’un faible dédommagement de 0,40 F à leur propriétaire. © Alain Brulé

Les ostréiculteurs des zones morbihan­naises sinistrées vivent une époque diffi­cile, quelques familles connaissent même des situations véritablement dramatiques. L’autorisation d’introduire un produit de substitution, en l’occurrence une huître creuse Crassostréagigas d’origine japonaise, est accordée. Les producteurs de naissain de la rivière d’Auray et du golfe, opèrent une reconversion spectaculaire et en deux ans passent à l’élevage de la creuse, se heur­ tant alors à l’impitoyable concurrence des Marennais.

Nouveau coup dur

Ainsi, grâce à l’huître creuse et à l’éle­vage des plates de dix-huit mois, les ostréi­culteurs du secteur Vannes-Auray relèvent peu à peu la tête. Mais ils sont à peine remis de cette première parasitose, qu’une nouvelle épizootie se développe en 1979 et touche les secteurs épargnés jusqu’alors. D’abord identifiée à Lile-Tudy et en rivière d’Etel par le laboratoire de l’ISTPM de La Trinité-sur-Mer, elle gagne l’ensemble du Morbihan. L’indésirable s’appelle Bonamia et ruine les espoirs de reprise que chaque ostréiculteur nourrissait secrètement.

La récolte 1980 se vend mal. Pour com­ble, cet été là est « pourri ». Le chaulage des tuiles se fait à la hâte, entre deux averses. La température relativement basse de l’eau ne semble pas propice à une bonne ponte des huîtres mères. C’est la mort dans l’âme que les ostréiculteurs procèdent à la mise à l’eau des collecteurs, persuadés qu’ils tra­ vaillent pour rien.

Ils se trompent. En réalité la récolte est excellente. Mais elle ne trouve pas pre­neurs. Fin mars, aucun courtier ne s’est encore présenté dans les chantiers. En avril, c’est l’affolement. Le naissain s’entasse dans les bassins. L’Espagne, un des gros clients, invoque des raisons zoo­ sanitaires pour fermer sa frontière. La pro­fession se mobilise et les pouvoirs publics apportent une fois encore leur aide assor­tie de diverses conditions plus ou moins controversées. On se reportera pour l’étude de cette période difficile à l’article paru dans Le Chasse-Marée n° 2.

En 1981, à La Trinité, le naissain est compté scrupuleusement. © Jacques Guillet

Vivre avec l’épizootie

« Nous avons dû apprendre à vivre avec la maladie, affirme Rémi Le Port. C’est un peu comme un rhumatisant qui compose avec son handicap. » Pour s’en tirer, le Mor­bihan a trouvé deux remèdes : l’élevage de la creuse et l’implantation en eau profonde. Quelle différence avec le traditionnel tra­vail de la plate sur parcs découvrants !

Refuser la gigas c’était saborder la pro­fession, l’accepter allait mener à une dépendance étroite vis-à-vis des Charentais, car l’huître d’origine japonaise ne se reproduit qu’exceptionnellement au Nord de la Loire, où l’eau est trop froide. Les Bretons qui avaient été pendant de longues années les producteurs exclusifs de nais­ sain de plates doivent désormais reconnaî­tre à d’autres le monopole de la creuse.

Aujourd’hui la Bretagne doit acheter son naissain. Celui-ci est capté sur des tubes en plastique dans les eaux turbides des Charentes ou du bassin d’Arcachon. Il est ensuite mis à grossir sur des-tables métalliques en rivière d’Auray, dans le golfe, à Carnac ou à Etel. Ces « fleurs d’huîtres » aux corolles dentelées et fragiles sont détroquées, à l’aide d’un couteau spécial, séparées les unes des autres en veillant bien à ne pas les blesser. Au moment de cette opération, elles ont dix-huit à vingt mois et pèsent de 25 à 30 g. Deux possi­bilités se présentent alors à l’ostréiculteur : revendre sa marchandise ou la garder pour l’élever en poche ou en eau profonde. Six à douze mois d’immersion seront nécessaires, suivant les cas, pour atteindre la taille marchande.

Yves-Emile Olivier, forgeron de la mer

Les améliorations technique s apportées au matériel sont le fait des ostréiculteurs, aidés localement par quelques mécaniciens qui trouvent dans la profession de nouveaux débouchés. Elles répondent à un triple souci : gagner du temps, éviter certains frais et limiter le plus possible les manutentions toujours pénibles. Plusieurs artisans sont indissociablement liés au monde ostréicole. Ainsi en est-il de MM. Prono, de Bad en, Nicolas, d’Auray, Le Sommer, de Brech, Bré­gent , de Carnac, Arcillon, de Saint­ Philibert , Olivier, de Pluvigner. La carrière de ce dernier est tout à fait représentative de celle de tous ces artisans qui se sont adap­tés aux besoins des ostréiculteurs.

De l’agriculture à l’ostréiculture

Le père d’Yves-Emile Olivier est origi­naire de Plumergat, dans le Morbihan. Comme ses six frères, il sera forgeron. Ins­ tallé à Pluvigner, François bat les socs de charrues et ferre les chevaux. Yves-Emile naît en 1913 et entre comme  » mous se » à la forge paternelle en 1928. Le monde agricole, encore sous le choc de la Grande Guerre, se modernise peu à peu, et Yves-Emile en suit l’évolution avec attention.

Mobilisé en 1940 il rencontre , au hasard de la guerre, un compatriote, Maurice Le Floch ostréiculteur à Locoal-Mendon. Celui­ ci s’étonne des progrès du machinisme agri­cole comparés à l’outillage de l’ostréiculture. Il demande au forgeron de concevoir une drague pour remplacer le râteau manuel avec lequel on ramasse encore les huîtres.

Yves-Emile Olivier, en 1969, devant une machine à décoller de son invention. © Y.E. Ollivier

Dès qu’il est libéré, Yves-Emile se met au travail et fabrique un panier métallique de section rectangulaire destiné à être remor­qué derrière un bateau. « Ça faisait 80 cm de large. C’était fait pour être relevé à la main. Au début les résultats n’étaient pas fameux. On ne ramassait pas grand-chose. Pourtant il y avait des huîtres sur le parc ! J’étais assis sur une planche posée en tra­ vers d’un bidon d’essence. D’un seul coup je dis à Maurice : j’ai une idée, on va essayer quelque chose ». La planche est fixée tant bien que mal en position oblique sur la par­ tie supérieure de l’ouverture de la drague, de telle façon que la pression de l’eau main­ tienne l’engin au fond. C’était gagné. La « drague Pluvigner » était née. Son succès fut immédiat. « En 1951 je me souviens, j’en ai envoyé trois cent soixante-deux en Charente-Maritime, trois de moins que de jours dans l’année . »

Six inventions déposées

Avec ses deux ou trois compagnons , Yves­ Emile Olivier se consacre désormais autant à l’ostréiculture qu’à l’agriculture . Il expé­ die ses dragues dans toute la France, y com­ pris en Corse, mais aussi au Portugal et jusqu’à Abidjan. En 1955, il équipe la Calypso de Cousteau pour une de ses pre­mières campagnes de recherches.

Après la drague, c’est le « ribouleur » qui est mis au point. Il s’agit d’une grande herse destinée à égaliser les huîtres et à éviter les accumulations de vase sur les parcs. Vient ensuite le mélangeur de chaux, un appareil motorisé à hélice utilisé pour la préparation de la  » baillée », qui fait délaisser pelles et fourches. Le gain de temps est substanti el, puisque l’opération qui demandait deux heures n’exige plus que quinze à vingt minu­tes. La première année, cinq clients seule­ ment font confiance au constructeur , mais ce nombre est multiplié par dix l’année sui­ vante et au total le fabricant vendra plus de quatre cents mélangeurs.

Bien que l’heure de la retraite ait sonné, Y.-E. Olivier est toujours habité par sa pas­sion de la recherche et de la mécanique. Son atelier fermé, il trouve encore le moye n d’inventer une machine à décoller le nais­ sain. L’idée d’un couteau qui épouse la forme de la tuile est assez simple, mais la mise au point du système prendra un an. Le modèle, breveté comme six autres inventions de cet artisan, est réalisé par une entreprise lorientaise qui le commercialise à partir de 1970. La version la plus aboutie de cette machine permet de traiter 1 200 à 1 500 tui­les à l’heure, alor s qu’un bon ouvrier en gratte 1 000 dans sa journée.

Le ponton Anse de Beaumet à R. le Port, de Crac’h. Construit en 1978 au chantier Mécasoude de Guérande, long de 15,50 m et large de 5 m, il est propulsé par un moteur de 120 ch. Les cadres métalliques servant de support aux boudins de coquilles de moules utilisés comme collecteurs d’huîtres en eau profonde, sont toujours à bord. © Michel Thersiquel

 

Grâce à la grue hydraulique, les cadres qui supportent les boudins de coquilles de moules sont remontés. Les jeunes huîtres captées poursuivront ailleurs leur croissance, comme en baie de Cancale.© Michel Thersiquel

Le travail des huîtres en eau profonde a bien sûr changé les gestes et les outils du métier. Les embarcations ont dû s’adap­ter mais aussi les techniques. Le captage par immersion d’un semis de coquilles de moules que François Cadoret avait tenté dès 1964 sera amélioré au fil des ans. Ces coquilles qui proviennent de conserveries hollandaises sont ébouillantées de sorte qu’elles se désagrègent à mesure que le naissain se développe sur elles.

D’autre part, constatant que la tempé­rature de l’eau était souvent plus élevée à 30 ou 40 centimètres du sol que sur le fond, Michel Gabelguen a eu l’idée, en 1979, de maintenir les coquilles à cette hauteur dans des poches de filets accro­chées à des cadres. Ce captage sur « bou­dins » s’est depuis développé au point que certaines entreprises s’en sont fait une spé­cialité.

En dépit des crises, l’ostréiculture du Morbihan s’obstine à vivre, et l’huître plate perdure grâce à la ténacité de quelques hommes qui, comme François Cado­ret, n’ont jamais baissé les bras. Ceux-là ont misé sur les cinq pour cent de survi­vantes pour perpétuer la race et créer une souche plus résistante. Si la creuse a lar­gement envahi le Morbihan et nos assiet­tes, la plate n’a pas dit son dernier mot.

Peut-être encouragés par un temps exceptionnellement beau, les chantiers avaient le moral en cette fin de printemps. L’heure n’est plus aux vaines querelles entre ceux qui sèment et ceux qui récol­tent. Quels qu’ils soient, les ostréiculteurs espèrent seulement qu’un jour l’huître plate sera moins vulnérable.

Les huîtres du facteur

Désormais, les biologistes maîtrisent bien le mécanisme de reproduction des gigas en milieu artificiel et les font pondre à la demande en les soumettant à des chocs thermiques. Lorsque les larves attei­gnent environ 250 microns et sont au stade dit œillet qui laisse prévoir la fixation dans les trois ou quatre jours à venir, on les conditionne pour le voyage, et on les expédie aux chantiers.

Dès leur arrivée il faut les verser dans un seau d’eau tout en les battant à la main pour favoriser leur diffusion. Les larves sont ensuite vidées dans un bassin de plu­ sieurs mètres-cubes d’eau de mer filtrée, chauffée à 26°, oxygénée et agitée par un puissant « bulleur ».

C’est dans ces conditions que va s’opé­rer le captage sur des tubes, chaulés ou pas, sur des collecteurs « pleine eau », sur des lames de plastique disposées verticalement dans la cuve ou sur des coquilles de mou­ les ensachées . Soulignons que le télécap­tage en est encore, en France, à ses balbu­tiements et que les professionnels ont bien des progrès à faire avant d’être véritable­ ment performants. Il semble toutefois que la coquille de moule, pleinement satisfai­sante en eau profonde, donne aussi de bons résultats en milieu artificiel. A ce stade un renouvellement d’eau est conseillé pour éliminer le risque de développement bactérien. Un apport en phytoplancton sera également bénéfique.

Au bout de huit à dix jours, lorsque la fixation est terminée, les boudins sont pla­cés pendant trois à quatre semaines dans le bassin insubmersible du chantier, étape intermédiaire avant la pleine mer.

Les mêmes soins doivent être apportés à cette phase : filtrage et renouvellement de l’eau. Les coquilles sont ensuite trans­ vasées dans des poches fixées sur des tables au plus bas des parcs afin que le naissain, encore fragile, ne soit pas exposé au soleil à chaque marée basse. Certains ostréiculteurs ne prennent toutefois pas cette précaution et passent directement du bac de captage à la pleine mer.

Il va de soi que cette technique du télé­ captage utilisée aux U.S.A. depuis dix ans offre plusieurs avantages, dont le princi­pal est d’échapper aux aléas climatiques . Un premier télécaptage réalisé en avril, à une date qui paraît raisonnable, permet en outre de gagner quatre à cinq mois sur le naissain charentais.

L’opération de détroquage devrait dis­ paraître, les moules se désagrégeant d’elles­ mêmes, en particulier lors de l’opération de retournement des poches. On obtien­drait alors du naissain un à un, l’équiva­lent du « grattis » arcachonnais qui laisse­ rait augurer un produit bien formé.

Dans le cadre du plan de relance, la région et le C.I.C. (Comité interprofession­nel de la conchyliculture) ont aussi financé une expérience de télécaptage de naissain d’huître plate. Les travaux ont été conduits par une biologiste, Mlle Guesdon, qui a bénéficié du concours de trois ostréicul­teurs, chez qui ces essais ont été réalisés. Une fois de plus lOstrea edulis s’est avé­rée plus difficile à maîtriser que sa cou­sine Crassostrea gigas. Les résultats sont tou­tefois encourageants même s’il n’est pas encore possible de passer au stade de la production industrielle.

Tous ces efforts permettent de penser que l’ostréiculture se trouve à la veille d’une importante mutation. Dans quelques années, les juillettistes pourraient bien être privés du spectacle étonnant de la grande troménie des pontons chargés de tuiles, en route pour le Pô. Alors, les « paysans de la mer » ne guetteront plus la floraison des châtaigniers mais attendront fébrilement l’arrivée du facteur livrant son bocal de lar­ves prêtes à l’emploi.

Dans l’anse du Pô, Mme et M. Le Blaye retournent les poches d’huîtres creuses disposées sur des cadres métalliques, et en ôtent les algues et les animaux parasites. L’élevage hors-sol qui facilite le travail présente des inconvénients; la vase et les algues mortes retenues par les tables s’accumulent et exhaussent le niveau du fond. Une mise en jachère périodique est nécessaire, pour que les courants de marée assurent un nettoyage naturel. © Michel Thersiquel

Bibliographie : A.-E. Hausser : L’industrie huîtrière dans k Morbihan,
(éd. Dunod, 1876); M. De Bon : L’ostréiculture en France, (éd. J. Rothschild, 1880); L. Joubin et J. Guérin-Ganivet Gisements de mollusques comestibles des côtes de France : La région d’Auray, Le Morbihan oriental, La côte morbihannaise de la rivière d’Etel à l’anse de Kerguelen (Bulletins de l’Institut océanographique de Monaco, 1907, 1908, 1909); P. Dalido L’huître du Morbihan, (éd. M. Rivière et Cie, 1948); G. Ranson lés huîtres, (éd. P. Lechevalier, 1951); L. Martel : Ecologie des huîtres du Morbihan, (Revue des travaux de l’ISTPM, 1960); Evolution et difficultés de l’ostréiculture en Bretagne (Penn ar Bed n° 77, -1974); La conchyliculture française (tomes 1, 2 et 3), ISTPM, 1974,
1976 et 1979; A. Boyer : Les coquillages comestibles, (PUE 1968).

Remerciements : MM. Cabelguen, Cougoulic, F. Daniel, J.-F. Decker (A.D.M. Vannes), Delesir, Fohanno; Mlle Guesdon; MM. Gestelin, C. Jacob, Jenot, Ph. Le Berrigaud, P. Le Clenche, J. Le Douaran, E Le Douarin, P. Le Mouroux, J. Le Port, R. Le Port, Le Roch, R. Lesquel, J. Maheo, M: Morio, Nolain, président du CIC, Y.E. Olivier, Mme Percevault, MM. Pernes, Pevedic, J. Pothier, J. Prono, A. Stéphan, Thieblemont. If remer (La Trinité). Affaires Maritimes, quartiers d’Auray et de Vannes. La section régionale Bretagne-Sud du C.I.C.

Nous remercions tout particulièrement MM. L. Martel et F. Cadoret qui ont accepté de corriger notre manuscrit.