Le monde du silence qu’il a coutume d’explorer a inspiré à !’écrivain Charles Madézo un très beau recueil de poèmes en prose paru aux éditions Calligrammes (novembre 1989). Pour le plaisir, nous avons choisi de vous offrir un florilège de ces bijoux ciselés sous la mer. Restait à trouver un écrin graphique qui leur fasse écho : le bestiaire marin du graveur Françis Macke!, dont Le Chasse-Marée a édité quelques planches, ne pouvait mieux convenir.

Leur ciel est précis. Ils le traversent par jeu pour voir l’envers des choses. Ils en tirent un frisson qui ressemble à la mort : un grand aveuglement, puis la perte brutale du souffle. Et les voilà si lourds qu’ils retombent, comme plombés d’une vision trop vaste, vite rendus à un avers du monde où l’horizon les enserre de près.

Ils disent l’enfer est par-dessus le ciel. C’est une pensée fugace qui les inquiète quand l’un d’entre eux soudain les quitte , happé par le haut, tiré au-delà de la surface dans la gueule acérée d’un fou-de-Bassan. Un artifice extrême maquille l’œil du fou, si beau qu’on en oublie le bec. Ils ont vu des orphies se tordre, puissantes de plus d’une brasse, serpents d’airain griffés sur le démon aux yeux de masque . Ces archanges cruels peuplent l’enfer dont les sépare une maigre surface.

Donc, leurs oiseaux ne chantent pas; pas de plumes, collées en cuirasse, un profil d’acier et ce bec qui claque. Une ombre, un court nuage sur le toit qui miroite, et l’angoisse les prend. La même frayeur qu’au cœur des batailles, quand on se demande quelle plaie va surgir par dessus, pour dévorer l’œil ou tordre l’entraille. La mouette pique droit à travers le ciel, obus qui frappe au cou, remonte, gobe et recommence. Le cormoran joue les torpilles, plonge, glisse, se dissimule et va débusquer jusqu’entre les goémons. On devine la peur qui vient au moindre nuage, et tout le peuple qui descend et se fond.

Des palais leur viennent de leurs ancêtres : rideaux et lampes, miroirs et tapis. Ils sont taillés à même le roc et surpassent en profondeur ceux de Petra de Jordanie. Ces grandes demeures offrent des trappes, des coursives, des galeries à fausses portes, toute une stratégie d’esquive. Des couloirs dérobés permettent de s’évanouir, puis, sans bulles, de gagner le large. Une armée d’esclaves travaille aux ornements, anémones, mollusques, larves. Ils composent des tentures vivantes. Par vent <l’Est le gibier est rare : on dévore quelques esclaves.

Parfois, comme une foudre, un immeuble entier perfore le ciel, descend lourdement sur le sable et dresse comme un don une architecture admirable . L’épave fournit chambres et salons . On vient de loin pour se frotter au lisse du métal, pour rogner l’acajou des membrures . Les congres dorment le jour au fond des tubulures. Dans les grandes salles des machines les lieus siègent en chapitres. Les guerriers bleus, poissons du large, réquisitionnent entre deux razzia les tables des carrés où ils se couchent pour cicatriser leurs blessures. Ils se gardent l’été les chambres les plus sombres, pour les tourments et les ardeurs du frai.

Hors ces palais, rien de stable, de fixe. La mer respire, oscille, s’écoule en fleuves sans rives et sans lit. La forêt d’algues se couche et se redresse, puis les faulx d’équinoxe laissent le rocher net.

Les harpons du soleil qui ont percé la mer se cassent et se vrillent, puis remontent du fond en colonnades molles. Sans bornes, sans repères, leur monde est un ressassement flou. Aussi sont-ils pour la plupart errants et vagabonds, n’usant de leurs vastes demeures qu’en périodes de mues et aux saisons d’amours. La surface même, ce ciel qui les enveloppe, divague au moindre souffle : tulle transparent par temps clair, miroir d’étain sous l’orage, kaléidoscope endiablé sous le vent. Ces foisons d’images les désorientent : de quel autre univers sont-elles l’illusion ?

Quand fa mer plate laisse voir l’azur net, l’idée leur vient d’un monde à double ciel, comme le double fond d’un coffre. Mais pour les éloigner de quel savoir, qui les ferait dieux et déesses ? A moins qu’ils soient eux-mêmes le trésor qu’on protège de cupidités célestes.

Et si la mer n’était qu’un mirage, l’intérieur d’un miroir qui reflète et retient les images d’un monde réel ? Les champs de sargasses blondies près des rivages ont l’apparence des blés mûrs couchés sous le soleil. Les palmeraies d’algues qui jalonnent les étendues de sables balancent au rythme même des grands dattiers du Sahel. Les prairies de goémons sont des pâtis où l’on devine des chemins piétinés vers les points d’eau. Des couleurs somptueuses et des formes éprouvées qu’ils reconnaissent, portés sur le sommet des vagues, quand ils surplombent les continents . Mais sous la mer, hors l’écho du ressac et du tonnerre, jamais un bruit : c’est ce qui les inquiète. Ils savent que rien n’existe qui n’ait été, à voix haute, nommé.

C’est d’être aussi curieux qui les met en péril. Dans leur monde fluide où les contours glissent et défaillent, tout a sa place et rien ne se meut indûment hors du champ que concède l’inépuisable halètement marin . Qu’un trait d’ombre progresse à contre houle ou qu’un éclair persiste immobile dans le courant : chacun veut en connaître la cause et, rapide ou prudent, vient y voir par lui-même. Race attentive et inquiète; et l’on peut s’étonner que leurs techniques stagnent, qu’ils vivent encore dans l’insécurité de chasseurs. C’est qu’ils n’ont que leurs bouches pour transformer le monde, puissant levier quand on est sirène ou tribun , mais parfaite chimère dans l’univers muet qui règne sous la surface. On s’intéresse, on s’informe, et l’on n’en tire rien, l’œil rond, la gueule ouverte, que le désir nouveau d’un événement neuf, ou, d’un voisin sournois, le coup de dent vorace.

Ce qu’ils préfèrent, c’est se laisser porter par les courants. La mer alors se met en marche et déroule steppes, alpes et saharas. Ils se tiennent immobiles, nageoires déployées pour négocier les contre-courants, et les yeux au plus grand : comment tout voir des trésors qui défilent ?

Au survol des prairies de lianes, ils hésitent à descendre dans leurs caresses d’ambre. Elles retiennent, s’accrochent, proposent sous leurs torsades des ombres odorantes. Ils savent que la mort est là, ou l’ennui, qui lui ressemble.

Sans bouger, suspendus dans la mer, ils captent des frémissements, des messages ténus qui cheminent entre les pôles. Tant ils se coulent dans l’eau qui les porte qu’ils s’imprègnent de transparences bleues . Ils sont un cil qui vibre aux renverses du flot, aux ruts lointains des baleines. Maillons infimes de l’âme, ou du néant océanique.

Fieffés joueurs, il leur suffit de cônes d’ombre dans la lumière, d’infusions de soleil dans les enchevêtrements d’algues : ils épousent les lignes qui fracturent la mer en coulées transparentes; ils s’appliquent, composent le diaphane avec l’opaque . Ils se fondent, dissolvent leur présence en un soupçon. Ils se tiennent ainsi, ravis d’un corps si humble qu’un regard le traverse. Jeu subtil : au prix d’une épuisante vigilance, ils annulent l’espace et le temps, assurant de surcroît leur sauvegarde . Qu’un clapot de surface rectifie le tracé d’un rayon, et les voilà qui brillent, pur argent débusqué par le doigt moqueur du soleil.

La pluie est pour eux concert : tambours tympanons et tam-tam. Les doigts des dieux, rapides, trouent la surface. En l’approchant de près, on peut goûter un nectar douceâtre qu’accompagne l’alcool d’une goutte d’air. A mi-saison, l’orchestre mobilise pour ses percussions des giboulées de grêle. L’auditoire attentif se gorge de la manne fade qui laisse dans la bouche la brûlure du gel.

Ils ont leur champagne : près des pointes où la houle déferle, la mer se met en liesse et pétille, trouée de bulles et blanche sur toute sa profondeur. Ils se grisent de bas en haut, poursuivant les chapelets d’air qu’ils captent sur les ouïes; ils s’éloignent vers l’eau plus calme pour digérer leurs colliers de perles, puis reviennent à leur moisson, sans trêve, jusqu’à l’ivresse . Plus on s’approche du roc, plus le champagne mousse et plus l’alcool est fort. Certains sont assommés sur la pierre. On se dispute le corps du héros dont la chair conserve l’ivresse.

L’idée parfois les prend de descendre profond. Ils connaissent d’instinct les fosses où le gouffre marin atteint sa démesure. La route est solitaire et demande préparation; bien se nourrir, s’abstenir de combat pour éviter les plaies, puis, lentement, expulser l’air de la membrane natatoire. Et c’est l’exil : une nouvelle pesanteur les sépare de ceux qui vont poursuivre une vie légère. La tête en bas ils progressent à l’envers et voient disparaître dès le premier jour toute trace de lumière. Plus de forme, rien qui se mange. Leur vie n’est plus que l’écoulement noir du temps qui accroche aux branchies un goût de néant. Ils s’endorment, et poursuivent longtemps leur chute en feuille morte. Puis s’éveillent . Leurs sens s’aiguisent avec les jours qui passent : ils perçoivent de menus éclairs, d’infimes phosphorescences, et les échos lointains de chants qui résonnent dans leur mémoire.

Ils ont perdu toute notion du temps quand ils touchent le fond, le rostre dans la boue suave. Ce mol oreiller les invite au sommeil. Certains s’abandonnent; ils sont vite étouffés par la lie sans âge. Ceux qui reviennent ont dû lutter contre l’attrait irraisonné du tréfonds qui persiste toute la longue ascension. On les reconnaît parmi les bancs : ils ont dans l’œil l’éclair noir du néant qui semble, mais que savons nous, ironique.

Ils n’ont pas peur de leurs monstres, ces ombres gigantesques qui hantent les profondeurs. Ils savent qu’on vit bien dans les baleines, où survécut un prophète.

Mais ils craignent tout ce qu’abrite l’envers du ciel, l’image folle d’un bec trouant la mer, et les humains inventeurs des filets, ces pièges qui prennent aux ouïes, où l’on étouffe pendus comme des voleurs aux gibets.

Leur grande terreur est d’être enlevés à la mer, emportés vers les contrées du sec, privés d’une disparition douce au sein de l’océan où tout se dissout et se résorbe.

… Lignes de fond, trémails et lignes traînantes, sennes, carrelets et lignes dormantes, chaluts, madragues et palangres…

Ils ont appris l’inventaire des pièges et le ruminent, muets, dans les courants. La crainte d’oublier leur tient la mâchoire en avant et leur fait l’œil inquiet d’enfants qui veulent réciter sans omettre une ligne.

Sans mains sans bras sans maison ni grenier : s1 peu imbus de leur identité, entre eux si semblables qu’il leur arrive de se prendre pour l’un des autres; pas plus qu’un reflet dans l’eau miroitante, ils jouent de la lumière pour s’effacer, assurés de rien, pas même de la réalité mouvante qui les porte. Menacés d’oiseaux, de filets, des dents de leurs proches, ils guettent sans trop savoir quel rôle ils tiennent, de proie ou de chasseur. Et cependant curieux, sans autre certitude que leur rêve, ils se meuvent avec l’aisance de ceux qui n’ont souci de rien, sereins, heureux comme un des leurs dans l’eau.

Charles Madézo.