Par Marc Larrarte – Au fond du golfe de Gascogne, partagé entre l’Espagne et la France, le Pays basque s’enorgueillit d’une tradition maritime ancienne et bien vivante (cf Le Chasse-Marée nos 3, 37 et 42). Marc Larrarte décrit ici l’évolution des pêches pratiquées par les Basques, depuis l’époque médiévale où ils pourchassaient la baleine, jusqu’à aujourd’hui où s’affrontent, parfois violemment, les tenants des métiers traditionnels et les partisans des techniques modernes de capture.

0n sait peu de choses des pêches anciennes. Quelques études, notamment celles de Jean-Noël Dar-robers (1), des archives peu explicites (« livré tant de poisson au sieur x, bayle » !), nous apprennent toutefois que Saint-Jean-de-Luz, notre port repère, pêchait « le thon, le créac (esturgeon) et autres espèces” (2) en 1059 ! Comment ? Combien ? Avec quels engins ? On ne sait. Les travaux de Jaupart n’apportent de lumières qu’après le XVIIIe siècle. On peut par contre avoir des précisions sur les valeurs des captures, par les archives et règlements des kofradiak (cf. encadré) mais on ne dispose d’aucun élément sur le vécu !

L’ère des pêches lointaines

La saga baleinière et morutière des Basques est beaucoup mieux connue. Dès le IX’ siècle, la sarcla balea, (Balaena biscayen-sis) est repérée du sommet d’atalaiak ou tours de guet, qui ont donné une foule de toponymes à base de talai, ainsi que « Guéthary », village français, et « Guetaria », en Espagne. La baleine est poursuivie sur des bateaux à rames de dix mètres, harponnée, remorquée au rivage et dépecée. Quand elle se raréfie, elle est pourchassée à partir de navires de haute mer, jusqu’au Spitzberg et Terre-Neuve, ce qui ne contribue pas peu à alimenter la vaine polémique : les Basques ont-ils découvert le Nouveau-Monde avant Colomb ? Là-bas, ils établissent des comptoirs : Ile aux Basques, Portuchoa, Ourougnousse… (3) et, quand la concurrence devient trop vive avec les Hollandais et les Portugais, ils inventent un four à graisse de bord pour s’affranchir des escales (Sopite, 1750).

 

C’est à Hendaye, en l’absence d’un véritable port, que s’est perpétuée le plus tardivement la pêche côtière à bord des traînières à voile et à avirons. Ici, après le retour à terre, les sardines qui ont été pêchées au filet droit, sont réparties dans les couffins (saski ou otarre), puis emportées par les arrain saltzale, parentes de pêcheurs ou négociantes patentées qui vont, pour les vendre, effectuer des tournées à pied parfois longues de 30 km. © Roger Viollet

Dans ces contrées, ils ont aussi rencontré la morue, qui continue d’abonder quand baleines et cachalots se font plus rares. Commence alors une autre épopée, qui se poursuit aujourd’hui encore par les actuels armements morutiers de Pasajes et de Bilbao, et quelques participations dans les derniers terre-neuvas français (4).

En 1578, Saint-Jean-de-Luz arme cent baleiniers et morutiers de 200 à 300 tx. Bel effort, qui culmine sous Louis XIII. Puis les frottements internationaux, des séries de malheurs, cinq tempêtes qui de 1675 à 1749 rognent son territoire et font reculer son front de mer, démolissent la prospérité de la ville. Vers 1789, le port arme encore soixante-dix bateaux, mais douze seulement courent au large. Ils ne tardent pas à disparaître.

Les pêches côtières

En 1860, deux cents hommes arment quarante bateaux de 4 à 5 tx, des lantxas et des traîneras dont l’activité est essentiellement côtière. Le temps fort, l’été, est celui de la capture des thonidés, bonite (Sarda sarda), et morra, le thon rouge (Thunnus tbynnus), à la ligne de traîne avec hameçon forgé sans ardillon, gréé d’un leurre fait de chanvre effiloché et teint, ou de pailles de maïs bariolées. Les autres saisons, on prendra du tout venant, en pêchant autour des basses.

Certains pêchent la sardine (Cuplanodon pikhardus walbaum) avec des coulisseaux, sortes de sennes ramenées sur les plages d’Anglet ou d’Hendaye. D’autres, quand le banc est ardorian (échauffé, mordant sans appât), utilisent une petite senne dite xerboa. On bricole, l’hiver, autour de ce petit pélagique abondant, mais fuyant.

En 1869 intervient une innovation : l’adaptation locale, dite sarda, d’un filet portugais qui décuple les captures. Désormais, on arme alternativement au thon et à la sardine. Ce nouvel engin est un filet de 100 x 20 brasses, en chanvre robuste, lourdement plombé, dans lequel anchois et sardines, attirés par la rogue balancée de part et d’autre, viennent se mailler ; il ne reste plus ensuite qu’à haler ferme, démailler et répartir dans les otarre (couffins).

Saint-Jean-de-Luz éclot : cinq cents pêcheurs arment quatre-vingt-cinq bateaux de tonnages divers, mais modestes, de 8 tx maximum. Le thon fait vivre, mais la sardine enrichit ! Nuance ! Le poisson est enlevé dès l’accostage par les arrain saltzale (marchandes de poisson) à forte réputation de kazkarot (5), de redoutables arpenteuses qui abattent leurs 30 km dans la journée pour proposer le poisson dans l’arrière-pays. La pêche peut être aussi achetée par des saleurs, qui la vendent sur tout le territoire.

Des marins espagnols, qui fuient le conflit carliste, renforcent les effectifs luziens. Pour compenser leur départ des ports cantabriques, des Andalous, des Galiciens investissent la Biscaye, où le filet nouveau suscite le même engouement. De l’influence d’un poisson migrateur sur les migrations humaines !

La première crise sardinière force à innover

On navigue et l’on manœuvre à la voile et aux avirons. Mais dès 1886, Les 3 Frères, de Pierre Letamendia, inaugure l’ère des machines (6). Son succès est envié. On s’équipe, on investit… et l’on déchante. Car, pour une raison inconnue, la sardine boude. Comme les pêcheurs de sardines  des côtes bretonnes et vendéennes, les Basques importent d’Europe du Nord la rogue, appât fait à partir de poissons et de petits crustacés. Et cela revient très cher ! C’est la dépression. Les exilés espagnols s’en retournent chez eux par dizaines. On se rabat sur des métiers jusque-là dédaignés, comme les crustacés, pour lesquels on n’est pas équipé, ce qui n’empêche pas, en 1911, d’en capturer trois cent cinquante tonnes.

Au début du siècle, à bord d’une traînière à vapeur, l’équipage s’affaire à remonter la bolinche à mains nues. Si près de la côte, c’est vraisemblablement pour capturer un banc de muges (ou mulets), avec l’aide de l’embarcation à avirons qui est à proximité. © coll CRDP Bordeaux

Le temps passe. La pêche est presque un métier de miséreux. Et puis, en 1922, apparaît la bolinche. Le Luzien Joseph Bil-lac, dit Otsua (le Loup) l’expérimente, dans un climat d’unanime réprobation (il va tout détruire !) qui tombe au vu de ses résultats.

La bolinche est une senne moderne, maniable, efficace. De 800 à 850 tonnes annuelles, les captures montent à 2 735 tonnes. C’est qu’on n’attend plus le bon vouloir du poisson à s’engager dans les mailles. On l’encercle, sitôt qu’on l’a repéré ou simplement pressenti. On est passé de la pêche à la chasse. En quelques années, Saint-Jean-de-Luz devient le premier port sardinier de France (4 912 t en 1938), bien, devant les Vendéens, les Bretons et les gens des provinces de Biscaye et de Guipuzkoa, du côté espagnol. Les avatars passés ont donné à réfléchir. On se garde de trop se spécialiser.

En 1937, le port de Saint-Jean-de-Luz abrite une importante flottille d’embarcations du type traînières à vapeur. La plupart sont désormais équipées de moteurs à explosion (cheminées plus courtes laissant apparaître l’extrémité du tuyau d’échappement); les plus anciennes se reconnaissant à leur arrière à voûte. Plusieurs bateaux armés pour la sardine ont les plates et les barils de rogue en pontée. Les filets seront embarqués à la dernière minute, après le passage au champ, où le saiero (garçon de chai) les aura mis à sécher après qu’ils aient été nettoyés. © Jean Velez/agence Heda
Le port de Saint-Jean-de-Luz à l’époque de son opulence, vers 1952. La quarantaine d’unités ici visibles témoigne de divers types : bateau à voûte d’avant-guerre (BA 1170), récentes unités de 18 m, et, au premier plan, plusieurs belles traînières motorisées qui ont gardé l’aménagement correspondant au temps de la vapeur : grosse cheminée, capot métallique à panneaux coulissants. L’une d’elles, avec sa plate et son filet, est armée pour la sardine. A couple, la traînière BA 991 possède un des premiers viviers construits pour la pêche au peita (appât vivant). La ligne de ces embarcations est très proche de celle des traînières à voile et à aviron (en particulier BA 1237). Quel dommage qu’aucun de ces magnifiques bateaux n’ait pu être préservé ! © L. Chatagneau

Certains jouent l’originalité. Ainsi, à côté des sardiniers Ginette à V. Agarrista, Saint-Joseph à J.-P. Badiola, Conchita à R. Muguerza, dit Cauta, Saint-Pierre à J. Zozaya, Ciboure à P. Gatuarraina (7), Lapurdi à C. Etcheverria et bien d’autres, Benito Emparan traque le squale lichard (Dolotios licha). Son bateau de dix mètres, le Benito, monté par trois hommes, pêche à la ligne de fond par 150 à 200 brasses, des sortes de raies dites postos et les fameux lichards. Ceux-ci se vendent bien car une fois pelés, leurs peaux séchées sont achetées par l’usinier Pascal Elissalt, qui les revend comme succédané de toile émeri. Quant à la chair, une fois desséchée, elle est destinée à la consommation humaine. Enfin, le foie, très gros (un kg en moyenne), fournit une huile d’éclairage utilisée dans les foyers de pêcheurs et sur-tout en Espagne où toute forme d’énergie domestique fait cruellement défaut.

Le légendaire patron Bégnat Josié dont les hauts faits étaient connus de Lorient à Bilbao, était un homme simple et enjoué. Il porte ici la tenue de tous les pêcheurs basques des années quarante à soixante-dix : large béret, chemise et pull en laine et l’urdinak, aux larges poches, le bleu souvent confectionné sur mesure. Si les bottes étaient de rigueur en mer, à terre, le pêcheur chaussait plutôt des sabots. Bégnat Josié porte ici l’otarre, panier de châtaignier peint et décoré contenant le krakoda (casse-croûte) et divers objets personnels. Sur l’épaule est jeté un petit épervier pour capturer éperlans et anchois. © coll Josié

D’autres Basques, sur leurs propres navires, ou à l’extérieur, ont résolu le problème des incertitudes locales en optant pour la péché hauturière. Ainsi des « terreneuvas »P. Virto, R. Martinez, E. Igos, P. Antxoxuri, Justo Laborde sur le Bobby de la compagnie Elissalt. On compte même à cette époque quelques représentants de la pêche chalutière industrielle. Faute d’aménagements portuaires adaptés, la compagnie Plisson, de Socoa, mouille ses grands bateaux en rade, et entretient des pontons pour les accostages forains, l’approvisionnement, etc.

Et puis c’est la guerre. L’occupant limite la durée des marées, les déplacements, rationne le carburant… Quand revient la paix, la pénurie des moyens est dramatique. Mais les dommages de guerre permettront un redémarrage.

L’exemple californien

En 1950, la sardine disparaît brutalement, chutant de 4 074 t à 378 t ! La vingtaine d’usines qui fait vivre le pays réduit ses effectifs. Le marasme est profond, les notes impayées s’accumulent chez les épiciers. Et le thon, l’autre pêche, ne donne pas suffisamment pour compenser cette perte. Mais quelle autre capture pourrait rentabiliser une flotte extrapolée des traînières ancestrales, juste bonne aux métiers de surface ?

C’est donc le thon qui sortira Saint-Jean-de-Luz du marasme, grâce à une toute nouvelle technique de pêche introduite par les beaux-frères Gaston Pommerea et Pascal Elissalt. Ceux-ci se sont souvenus des anciennes pêches à l’alecia, un filet tournant de petites dimensions en fil fort servant à la capture de l’anchois. Lorsque celui-ci était plein, on le gardait le long du bord et on s’en servait de vivier pour une sorte de pêche du thon à l’appât vivant (8). De plus, subjugués dès 1945 par les captures thonières de San Diego et San Pedro (100 000 t pour ces deux ports californiens), ils sont allés en Amérique et en ont rapporté un documentaire. Mais le film déclenche l’hilarité : quels plaisantins, ces Amerloques, quels as du trucage ! Rira bien qui rira le dernier : les novateurs équipent la Marie Elisabeth et font des essais… convaincants.

C’est l’avènement de la pêche au peita, à l’appât vivant. Certes, les avaries sont nombreuses. On tâtonne, on perd des marées et de l’argent, avant de comprendre que les viviers doivent être peints en blanc, éclairés en permanence, et reliés à des pompes qui- en renouvellent l’eau. Faute de quoi, le peita crève. Malgré ces erreurs, en un an, on passe de 100 t à 3 125 t de morra, le thon rouge (Thunnnus thynnus), et 700 t de hegal luzea (Germo alalunga). Très vite, Saint-Jean arme cent dix thoniers et quinze embarcations non pontées.

Au terme de courses pour gagner le port (car rien ne permet de conserver les pri-ses), on commente les exploits : Basurdia (Le sanglier) a pris 7 t dans la même journée ; Altxa Muthila, (Debout, gamin !) 6,5 t… Les Espagnols emboîtent le pas aux Luziens. Et, plus nombreux, organisés depuis des siècles, ils innovent : les récentes unités captureront le thon, les autres feront des rotations pour les approvisionner en peita, en vivres, et pour débarquer les captures. On songe même, car le métier est très physique, à des rotations d’équipages, mais ce dernier projet tourne court pour des raisons de rémunération.

Avec son nombreux équipage, l’Erregiiia à Paul Berrouet arrive à Saint-Jean. Attendant une place à quai pour mazouter ou prendre de la glace, plusieurs bateaux stationnent en rade où l’eau, nécessaire aux viviers, est plus claire qu’au fond du port. © Jean Velez/agence Heda
Roi du Jour II : remarquer le faible franc-bord de ce bateau long de 17 m. C’est à bord de ce thonier aux formes de traînière que Bégnat Josié et son équipage battaient les records de capture de thons dans les années cinquante. © coll Josié
Au temps de l’âge d’or, les thoniers sont repartis en mer après avoir débarqué leurs prises durant la nuit. Tous les chariots de l’encan sont pleins et les poissons sont rangés à même le bitume. Les lots, vendus aux enchères, sont alors enlevés et le quai lavé à grande eau, prêt à recevoir l’arrivage de la nuit suivante. Les escales sont brèves, juste le temps nécessaire à mazouter et à prendre de la glace. © Jean Velez/agence Heda

Manta

Les hommes sortent de leur logis. Ils ont accosté voici deux heures, débarqué le poisson, nettoyé le bateau, pris le mouillage. Ils ont couru chez eux faire toilette. Maintenant, ils convergent vers « Chez Bit-tor », pour le manta.

Loulou Etchechoury, lui, est passé à l’encan. Il a relevé les ventes de la semaine, noté les sommes dépensées à la coopé (gasoil, huile) et chez les fournisseurs (vivres, boissons, pain). Il est allé ensuite chez Vincent Letamendia, qui lui a remis l’argent retiré à la banque. Puis il s’est isolé avec un paquet d’enveloppes.

Sur de méchants papiers, il fait les comptes. Sur une feuille quadrillée de manifold, il recopie les chiffres définitifs.

Recettes : tant. Frais de coopé et d’encan : tant. Rôle et frais administratifs : tant. Le reste, il le partage entre l’armement (40 %) et l’équipage (60 %). Une part et demie pour Késus, le patron, idem pour Sébastien, le mécano, une pour chaque matelot, une demi-part pour l’ana, le mousse. Loulou a transpiré sur les règles de trois, mais ça y est, les comptes sont justes. Personne n’en doutera. La feuille de manifold qu’il produira, nul ne voudra la vérifier. Si l’on devait se défier de Loulou, où irait-on ?

Tout le monde est là. A peine Késus est-il assis, Marie-jeanne Belza, la tenancière, apporte à boire. C’est Loulou qui paiera l’addition au titre des frais communs. Puis il pose les comptes sur la table. On fait comme si on ne les voyait pas. L’ana, sert le patron, le mécano, les autres. Loulou fait passer les enveloppes marquées à chaque nom, contenant la part exacte. Chacun empoche la sienne sans l’ouvrir. D’aucuns la remettent telle quelle à leur femme, ta listol, d’autres y font au préalable un petit prélèvement, c’est selon.

Les enveloppes ont disparu. Loulou rempoche les comptes. Il les remettra à Letamendia, le coarmateur, qui les archivera. Pour l’heure, il trinque avec les autres. On parle de tout, rugby, pelote, élections, faits divers… sauf de femmes, de pêche et d’argent. Au bout d’un quart d’heure, Késus, le patron, lève la séance.

C’est fini. C’était un manta, répartition hebdomadaire des gains, pour l’équipage du thonier Bidassoa II, un samedi, dans les années 1950, à Ciboure.

Le thon peseta

Dès 1951, les ports de Guipuzkoa (province basque espagnole), suivant l’exemple de Saint-Jean-de-Luz, maîtrisent la pêche à l’appât vivant. Mais l’Espagne est pauvre, le thon s’y vend à vil prix. Alors, quoi de plus astucieux que de rencontrer en mer des bateaux luziens et de leur vendre deux fois ce prix les captures, qui seront revendues aux mareyeurs et conserveurs français ? Tout le monde gagne à cette combine !

Et, alors que les « vrais » pêcheurs exercent leur flair à repérer sardaras et balbayas, d’autres, à bord de canots infâmes, rapportent, dans la journée, deux cargaisons de trois tonnes !

C’est tout autant pour rendre aux patrons honnêtes le fruit de leur travail que pour éviter que des apports anarchiques fassent chuter les cours du thon que le Syndicat des marins de Saint-Jean-de-Luz, l’été 1954, interdit cette pratique et engage contre les rétifs des actions judiciaires. Ainsi s’achève la brève épopée du « thon peseta » qui fit, de part et d’autre de la Bidassoa, quelques saisons juteuses et parfois de petites fortunes.

Un métier de seigneur

Saint-Jean-de-Luz se rengorge d’être champion de France : 7 100 t en 1954, 5 800 t en 1956… Les armateurs lancent des bateaux plus longs : des classiques, de coupe traînière de 17, 18 m et 240 ch; des clippers de 20 à 25 m et 300 à 350 ch (9). Des terriens sans expérience embarquent et s’en sortent bien : c’est que l’apprentissage est rapide, quand les bras et les reins sont solides. Il faut, à bord, quatorze hommes en moyenne, des costauds, des sanguins, des dégourdis ! Cet âge d’or va durer jusqu’en 1958 ! Les armateurs les plus entreprenants, ceux qui ont armé des clippers, comprennent que leurs unités, à pêcher dans le golkoa, ne seront pas rentables. Commence alors l’aventure africaine.

Les bateaux traditionnels, moins auto-notes, entretiennent dans le golfe la trilogie anchois-sardine-thon, aucune de ces captures n’apportant le pactole. En nos années quatre-vingts on retrouve, vaillants mais perclus, ces cracks et ces vedettes des années cinquante, ces vestiges d’une technique de construction locale que sont les Begnat, Hirondelle, Eskual Herria, BogaBoga… (10).

Au début des années soixante-dix, le panorama des ports basques, à l’image de Saint-Jean-de-Luz, est le suivant : d’une part, des pêches saisonnières de surface, sardine en hiver, thon en été; l’anchois (Engraulis encrassicholus), un autre pélagique, faisant la soudure, avec parfois le maquereau (Scomber scomber).

 

Le débarquement du thon était effectué par les pêcheurs, à bonne allure. Au second plan, le concarnois Pen Duick est venu aussi tenter sa chance à la pêche aux tangons ou s’initier à la capture du peita. © Roger-Viollet

Kofradiak

Difficile, sur un port basque, d’ignorer l’existence de la kofradia, la confrérie des pêcheurs. Elle est partout. Ses locaux dominent les quais. Ses employés vendent le mazout, les apparaux, font marcher la criée et la glacière, gèrent le frigo, font le planning du varadero, le slip de carénage, distribuent des avances, etc.

A l’origine (dès 1353 pour Bermeo), sous le patronage d’un saint et l’égide du clergé local, c’est une structure d’entraide caritative qui, dans le cadre des Ordenantzak (règlements) ultra détaillés, prévoit succès et avanies, taxe les premiers au titre de la solidarité, amortit les autres en attribuant des aides, dans tous les cas procède à de menus prélèvements pour l’Eglise et veille à ce que la morale chrétienne soit toujours sauve : amendes et pénitences pour les fraudeurs… Deux, trois siècles passent. Il y a une kofradia autonome dans chaque port (parfois deux, sous les bannières de saints… concurrents), l’ensemble n’en constituant pas moins un réseau de prévoyance extraordinaire englobant sous son aile protectrice les accidents, naufrages, veuvages, naissances multipares et jusqu’au manque à pêcher…

La kofradia est là qui adoucit les détresses et fait jouer l’entraide. Ce, pour la plus grande gloire de l’Eglise, qui revêt le fonctionnement démocratique d’un apparat religieux : procession annuelle, bénédictions, « trésor » promené rituellement…

Cela n’est pas apprécié du roi Carlos IV. En 1805, il dissout l’ensemble des confréries ; en fait, il en déloge le clergé tout en gardant le fonctionnement.

Aujourd’hui, les kofradiak sont reconnues par un décret de Juan-Carlos I » (11 mars 1978). Établissements de droit public et puissants groupes de pression, elles s’occupent de tout dans l’intérêt de la pêche et des pêcheurs. Et, en prime, par goût de la tradition, elles renouent, une fois l’an, avec le cérémonial d’antan : processions et grand-messes. Ce qui ne porte pas à conséquence car la corporation des pêcheries vote progressiste au Euskadiko Ezkerra (gauche basque) … tout en pratiquant un catholicisme de stricte obédience.

Il n’y a jamais eu de kofradia à Saint-Jean-de-Luz. Par contre José Basurco, actuellement directeur de pêcherie thonière aux Seychelles, a eu le mérite d’en appliquer les structures laïques (entraide, équipements collectifs…) aux Luziens jusque-là désorganisés. Plus tard c’est Raphaël Aranaz, actuel président du syndi-cat des pêcheurs, qui se fera l’ambassadeur de ses mandants auprès des puissantes organisations espagnoles et des autorités de tutelle françaises. Sans eux, la pêche de « notre » Pays basque eût certainement accumulé du retard.

Lire M. Larrarte, Kofradiak, in Bulletin du Musée basque (B.M.B), n° 92, tri- mestre 1981.

D’autre part, la capture des « petits moteurs », qui recherchent les espèces démersales (c’est-à-dire dont l’existence est dépendante des fonds marins), au moyen de lignes, casiers, trémails. Ainsi, Charles Montet, actuel président du Crédit Maritime, se souvient-il qu’avec son Itsasoko Izarra (Etoile de mer) de 10,60 m et 65 ch, il pêchait neuf mois par an le merlu et le rousseau devant Capbreton, tandis que le reste de l’année, il embarquait un quatrième homme pour faire le thon à la traîne ?

Enfin, un dédain quasi complet pour les arts traînants, bien qu’à Saint-Jean, à côté des chalutiers occasionnels tels Porte du Large ou Michel-Joseph (thonier clipper en acier), il y a toujours eu le Sainte-Lucie à Julien Osa. Ce robuste Guipuzcoan a, pendant deux décennies, été le seul fournisseur de poisson blanc, exception faite des « petits moteurs » déjà cités.

On peut se demander pourquoi depuis les navires Plisson des années vingt, on n’a pas investi dans ce métier. L’étroitesse du plateau devant Saint-Jean, le semis de roches, n’expliquent pas tout. S’y ajoutent, semble-t-il, des raisons culturelles, ou d’orgueil, comme l’on voudra. Pour les Basques, la pêche est un métier de seigneurs, pas de forçats. Fait-il mauvais ? On reste au port puisque thons et sardines ne sont pas capturables ! Au chalut, on serait dehors, aussi crasseux soit le betroin aroa (le temps de Breton !). On veut bien se décarcasser, mais pas tout le temps. Certes le revenu est moindre et plus irrégulier mais on perd aussi moins de vies humaines. Et c’est vrai que les naufrages sont rares et que, dès l’accalmie, les Basques fondent sur les bancs comme de grands rapaces. Foin, ici, de laborieux racleurs d’océan.

Le chalut pélagique : un trouble-fête

Ce désintérêt pour le chalut s’explique aussi par la physionomie de la flottille luzienne. Depuis la guerre civile espagnole, on utilise des navires de construction locale extrapolés des traînières. Ces bateaux très tonturés manquent de traction et d’assiette latérale pour s’adapter au chalutage. Un bon thonier au peita fait un très mauvais chalutier, et, comme depuis 1950 c’est sur le thon qu’on a porté ses espoirs…

En 1975, profitant des aides accordées aux patrons qui adhèrent à un armement coopératif, Jean Osa, le fils de l’irréductible tenant du chalut, Battitte Galzaburu, Jacques Guillet et la coopérative Itsasoan (En mer) bousculent la tradition et commandent au chantier Merré de Nort-sur-Erdre trois bateaux identiques en acier de 19,50 m, respectivement La Murène, l’Etoile de Mer et Le Sopite (11). C’est la révolution dans le port ! Non seulement ces navires sont chers (1,5 à 2 MF, dont 35% d’aides), ce sont des chalutiers à pêche arrière, larges, bien assis, dotés d’enrouleurs hydrauliques et de nets-sonde, mais qui plus est, ils sont destinés au chalutage pélagique. C’est-à-dire qu’ils ne vont plus remorquer sur le fond une lourde et forte chaussette bardée de fer et de rouleaux, mais une immense poche arachnéenne placée à la profondeur voulue en variant la vitesse et la longueur des funes, pour venir coiffer un banc préalablement détecté au sondeur ! Que d’innovations !

Le malaise s’installe. Aux craintes pondérées de la plupart s’ajoute une rumeur folle : les pélagiques « raclent tout » (eux qui, justement, ne raclent rien, et ne se déchirent presque jamais !), ils vont tout détruire, d’ailleurs on trouve déjà des tonnes et des tonnes de poissons crevés dans les fonds… Et l’on assiste à ce crève-cœur : des commandos de pêcheurs, dont certains avaient cotisé à la coopérative Itsasoan et cautionné ce lancement, prennent d’assaut ces trois navires, confisquent du matériel, commettent des déprédations.

Le syndicat des marins de Guéthary en 1931. A cette époque, une vingtaine d’inscrits maritimes naviguaient sur une douzaine d’embarcations. En l’absence de véritable port, les bateaux étaient tirés à terre à l’aide d’un treuil. Ce petit groupe était organisé en minuscule kofradia (voir encadré), avec caisse de solidarité. Au milieu du dernier rang, sous l’arbre, le président du syndicat, Simon Castet dit Ximun fut le dernier à avoir navigué à la voile sur son batteliku Facoé; la seconde personne sur sa gauche est son frère Michel, dit Ximist, fabuleux conteur à qui nous devons cette photo. Depuis 1980, il n’y a plus aucun inscrit maritime à Guéthary. © P. Scalese-Castet


Trois maquettes réalisées par Joset Picabea. En haut : type de traînière à vapeur à voûte, du début du siècle (non identifiée), armée pour pêcher le thon à la traîne et la sardine au filet droit. La barre est franche et il n’existe pas d’abri. Au milieu, Marie-Elizabeth; ce sardinier-thonier aux lignes très pures possède, entre la passerelle et le capot de descente au poste d’équipage, un vivier à peita en bois brut. En bas, Noiz bat; de formes plus rondes et porteuses, c’est un des rares bateaux luziens à avoir pratiqué le chalut en plus du métier de la sardine. © Michel Thersiquel

La rupture est immédiate. « Nous avons besoin de travailler pour vivre et pour rembourser ces bateaux ; dans ces conditions, ce n’est pas possible ; nous partons ! » décident les équipages mis en cause. Ils ne vont pas loin. A cinq milles dans l’Ouest-Sud-Ouest se tient le port de Hendaye, délabré, famélique, hanté par quelques « petits moteurs », convoité par des promoteurs qui espèrent y ériger une marina. Ce havre, niché dans un méandre de la Bidassoa, sous le mont Jaizkibel, devient, sous l’impulsion des trois équipages, de quelques mareyeurs et d’une municipalité prompte à saisir l’occasion, un rude concurrent pour Saint-Jean-de-Luz. La brouille ne se résorbera que dix ans plus tard, quand les représentants syndicaux des deux ports siègeront enfin à la même table.

Voici donc relancé le chalut en Pays basque français, par les « Hendayais », par les Vendéens et les Bretons qui débarquent là merlus et daurades dont sont friands les Espagnols tout proches. Et voilà repartis les investissements lourds, dans l’infrastructure, mais aussi dans les bateaux (navires de 25 m, informatisation de la navigation dans l’armement Blanchot…).

Le renouveau du petit armement

Cependant, à Saint-Jean, sous l’impulsion de Georges Olascuaga, un ancien patron thonier, la coopérative Hegokoa (Du Sud) organise le renouveau du petit armement. Conseils, plans de financement, agrément réglementaire sont assurés pour des bateaux plus modestes, sur lesquels vont se lancer les patrons frais émoulus : des ligneurs, des caseyeurs, des fileyeurs, les descendants des « petits moteurs » qu’on avait imaginé devoir abandonner aux plaisanciers et aux aitatxi émargeant à l’ENIM (12).

Sur le port, l’équipement est rénové : entrepôt frigorifique, fabrique de glace, criée informatisée serviront autant aux pêcheurs traditionnels de surface qu’aux tenants des métiers de fond… parmi lesquels, par la suite, de grands chalutiers modernes que l’on sait maintenant n’être pas destructeurs de la ressource, s’ils sont honnêtement menés : 25 m pour le Yannick de Henri Pivert, qui travaille avec son sister-ship de La Rochelle, le Boomerang de Bernard Mansell; 25 m et 700 ch pour l’Aquitaine du patron Yriarte…

Assoupie depuis le lancement en 1958 du clipper en bois Ange de Mer chez Hiribarren, au Socoa, la construction navale s’ébroue. Des charpentiers naguère concurrents fondent le chantier Hiruak Bat (Trois en un) et construisent une série de palangriers. Racheté par les Forges Calouin d’Etaples, l’Atelier métallurgique de l’Adour (AMA) à Anglet, construit pour les Luziens et les Hendayais.

Sur le slipway de la kofradia de Fontarabie, les finitions (peinture, équipement, pose d’hélice) sur un ligneur aux lignes traditionnelles très typiques, sont effectuées par des artisans, voire par les marins eux-mêmes, ce qui permet de substantielles économies. © Michel Thersiquel

Le dynamisme effronté des Basques espagnols

Dans les ports espagnols, on n’a pas connu le même cycle de marasme et de renouveau. Au plus fort des crises locales, la pêche au large a entretenu l’activité des usines et du négoce, notamment celle de la morue, très prisée des consommateurs. L’activité des chantiers s’est maintenue et s’est diversifiée (barges, bâtiments de guerre et de recherche…). Surtout, à l’inverse de Saint-Jean-de-Luz, on a réinvesti en permanence dans la pêche au peita. Les navires classiques, tonturés, avec passerelle à mi-longueur, sont devenus plus grands (25-30 m), plus confortables, capables d’aller faire des saisons aux Canaries et aux Açores.

Ensuite, les armateurs de Biscaye et de Guipuzkoa n’ont pas, eux, raté l’essor de la pêche thonière océanique, avec de puissants senneurs congélateurs, dont les cap tures, contrairement aux nôtres qui aboutissaient au Sénégal ou en Bretagne, revenaient au pays faire tourner les usines, notamment à Bermeo.

Enfin, effrontés, sans vergogne, véritables condottieri, les Basques du Sud n’ont jamais hésité à pêcher en zones interdites, à se repasser les licences, à monter des armements « canada dry » (dit-on à Ciboure), ayant l’apparence de Britanniques, de Français ou d’Allemands bien qu’étant Espagnols, pour racler, exploiter au maximum les quotas des nations dont ils arborent le pavillon, pour finalement décharger leurs cargaisons en Espagne.

Et puis, ajoutant la démesure et le délire au légitime souci de travailler, des patrons et des équipages, retrouvant les gestes corsaires, ont abordé des bateaux français (généralement construits en bois), capturé des fonctionnaires aux Affaires maritimes, cisaillé des orins, affronté les canons de la Royale… Le matelot du Ville de Achondo, blessé par un obus français et amputé, fait figure de héros dans le port d’Ondarroa. Par comparaison, Saint-Jean-de-Luz a paru sombrer dans les délices de petites fortunes et s’y amollir, jusqu’au renouveau de 1975.

Quels remèdes aux grands maux ?

Le mal des pêches basques, essentiellement espagnoles, tient à plusieurs causes :

— l’exiguïté des pêcheries côtières, liée à l’étroitesse du plateau ;

— la réduction de la flottille (condition à l’accès de l’Espagne dans la CEE) ;

— la minceur (relative) des quotas que les provinces vasconnes doivent partager avec les autres régions littorales de la péninsule ;

— la cohabitation houleuse de métiers traditionnels tel la pêche au peita, ou numériquement forts (palangres dérivantes), avec d’autres, notamment le chalutage ;

— le désaveu communautaire de régions, de zones naguère « historiquement » espagnoles.

 

En haut : un palangrier en construction au chantier Hiruak Bat du Socoa. En bas : le chantier Olaciregui de Fontarabie construit désormais des bateaux en polyester dont certains de taille importante (comme l’atteste le mqule du fond), en s’attachant à perpétuer les formes traditionnelles toujours fort appréciées chez les pêcheurs basques espagnols. © Michel Thersiquel

La construction navale

Les chantiers navals de toutes tailles abondent au Pays basque, depuis l’abri de tôle d’où est lancé chaque année une motorra de sept mètres, jusqu’aux géants Azcorreta, Axpe, Nervión, de Pasajes, Zumaya ou Bilbao, capables de construire des thoniers hauturiers de quatre-vingts mètres. Ces derniers chantiers, qui sont généralement des filiales de groupes industriels ou financiers, sont toutefois peu représentatifs des mouvements de la pêche basque ; ils assemblent et traitent aussi bien des remorqueurs, des pinardiers, des cargos frigorifiques… D’autres sont davantage liés à la pêche, et fortement tributaires de son évolution.

Olaciregui, à Fontarabie, est un chantier familial implanté dans un entrelacs d’étiers en bordure de la Bidassoa. Sa réputation est forte chez les pêcheurs espagnols, mais n’a pas franchi la frontière française pourtant toute proche, puisque Hendaye n’est qu’à un mille de là. Peut-être parce que le chantier perpétue des formes traditionnelles que « ceux du Nord » semblent maintenant récuser. Ainsi, le polyvalent en polyester (palangre, filets, casiers, traîne pour le thon ou le maquereau) qui est, ligne et esthétique préservées, la reproduction des bateaux des années cinquante, avec les avantages d’entretien d’un matériau moderne. Olaciregui et Fontarabie avancent au coude à coude, en communauté d’esprit. Aux préoccupations des navigants répondent les initiatives des constructeurs; et le goût de ces derniers pour les belles choses venues de l’histoire se transmet aux usagers.

Hiruak Bat (Trois en un) à Socoa, c’est une autre optique. Ex-chantier Hiribarren, florissant jusqu’en 1965, puis réduit à ne faire que de l’entretien pêche et plaisance, avant de s’assoupir à la retraite des frères Hiribarren, il a été relancé par cinq charpentiers de marine, naguère concurrents dans trois chantiers : Pantxoa et Philippe Ordoqui, Luisito et Pantxoa Marin, et Joseph Ortiz.

Ce nouveau chantier, producteur de petites unités, puis de canots en bois et en polyester, a trouvé son produit-phare avec la construction personnalisée de caseyeurs ou palangriers en bois de douze mètres, tel l’Aventurier (cf. Le Chasse-Marée n° 42), réputés admirablement assemblés, fiables et plutôt moins chers que chez les concurrents.

Les jeunes patrons « du Nord » préfèrent désormais des bateaux aux formes assises, copies d’unités construites en Bretagne ou en Charente, plus aptes à la pratique des métiers tels que les filets ou les casiers, car plus stables latéralement que les unités aux formes traditionnelles basques. De plus, ces bateaux entrent facilement dans les normes d’agrément permettant des financements bonifiés.

Sous le modeste hangar du Socoa, le travail est peu fébrile, mais réfléchi et sans faille : tout un art maîtrisé ! Au rythme de trois à quatre unités par an le volume d’affaires du chantier se situe largement au-dessous des 2 MF. Sa devise pourrait être : « Plutôt Rolls, la cherté en moins, que Nissan ! » Le seul regret du visiteur est que des unités classiques soient absentes de la production. A noter, tout récemment, le judicieux compromis que constitue la série Ttapikoa, copie en polyestendu batellikuAgo Lo de Jean-Pierre Laquèche, qui allie le style et les qualités nautiques.

Les chantiers volants assurent une bonne partie des réparations, de l’entretien, certains postes d’assemblage et de finition qui échappent parfois (à cause de la surcharge, ou d’un simple souci d’économie) aux chantiers constitués. Ces travaux sont effectués sur des installations communautaires par des artisans, voire par les marins eux-mêmes. Cela permet à l’équipage de s’occuper sans avoir à rechercher un embarquement temporaire, et à l’armement de faire, sur des postes assez peu spécialisés, de substantielles économies. C’est en procédant à de tels équipements lourds et chers que les kofradiak, au fil des années et des décennies, ont maintenu l’activité de pêche aux pires moments et… conforté le sentiment de leur incontournable nécessité.

Ce mal, rappelons-le, s’est traduit par une diminution spectaculaire de la flottille, et par la mise au chômage de milliers de marins et d’aides portuaires (5 000 pour le seul port de Pasajes).

A défaut de solutions, les arrantzale ont des « réponses » bien à eux. La communautarisation des eaux favorise les Espagnols; mais ils y rencontrent des navires français, britanniques… et sont tentés de jouer les gros bras, car leurs navires sont lourds, en acier, leurs flottilles serrées. Un récent code de comportement, signé par les Espagnols et les Français pratiquant dans le golfe, devrait mettre fin aux escarmouches.

Les Basques du Sud investissent dans des armements étrangers (voir plus haut), mais les autorités européennes se sont émues de ces faits, et cela doit changer. Ils trichent aussi sur les captures, les zones, les maillages ; la presse rend écho des sanctions qui les frappent mais les caisses noires épongent, dit-on, les fortes amendes et les manques à gagner.

En fait, c’est l’entrée dans la CEE qui pénalise le plus les pêches basques d’Espagne. Pendant quelques années encore, ceux qui n’ont pu se résoudre à abandonner, à chercher d’autres activités (lesquelles ?) devront vivre hors-la-loi, et encourir amendes et arraisonnements… le temps peut-être que les unités et les personnels avancent en âge.

Les changements de métiers, envisagés par certains, des deux côtés de la frontière (au profit des filets maillants, des cordes, parfois des casiers), se montrent insatisfaisants techniquement car les navires sont maI adaptés et l’on déplore un manque de savoir-faire ; ils ajouteraient encore à la confusion et aux querelles entre métiers : chalutiers arrachant des filets ou des palangres, quotas épuisés par la ponction de plusieurs métiers sur une même espèce, etc.

En cette année 1989, la pêche basque me semble souffrir de deux plaies. Au Sud, la farouche et vindicative opposition du lobby des pêcheurs au peita (et d’une forte part des populations) à l’utilisation, par des pêcheurs français, de chaluts pélagiques pour capturer le thon ; cette opposition s’exprime devant les instances internationales, sur les eaux (intimidations), et à terre (actions contre des acheteurs de thon français) … Au Nord, dans le tout petit Pays basque et ses ports, Hendaye et

Saint-Jean-de-Luz-Ciboure, les inquiétantes retombées des PME (permis de mise en exploitation) français, en réponse au Plan d’orientation pluriannuel de la CEE.

En subordonnant la construction neuve à l’obtention d’un PME, ou à la possession d’un potentiel précédent (la fameuse « chasse au kilowatt », cf. Le Chasse-Marée n° 42, p. 50), les autorités ont asphyxié une construction navale dont, à la première rédaction de cet article, je me plaisais à saluer la renaissance. Exit, maintenant, AMA, dont le carnet de commandes est vide… Pire encore, ces mesures ont bridé les volontés, puisque les jeunes entreprenants se heurtent désormais à des prix éhontés sur les bateaux d’occasion.

Quels que soient les avantages de l’Europe bleue, on ne peut ignorer cela, qui est loin d’être unique.

Un grand souci d’anonymat semble entourer cette élégante et récente unité basque espagnole, puissamment motorisée. Nul doute que pour l’identifier en cas d’infraction (pêche en zone interdite, par exemple), les bâtiments français des Affaires maritimes devront s’en approcher de très près. © Michel Thersiquel

Remerciements : Frédérique Larrarte; Claire Daeye; M. Jeanpierre (du musée de la mer de Biarritz); Charles Montet, président de la Caisse Sud-Aquitain du Crédit Maritime; Raphaël Aranaz, président du Syndicat des marins de Saint-Jean-de-Luz; F. Doyenard; Jean-Pierre Laquèche.

Bibliographie : G. Pialloux Portua, Histoire de Saint-Jean-de-Luz ; Juan Carlos Arbex : Pesqueros Espaholes (Secretario General de Pesca Maritime); M. Ciriquiain-Gaiztarro Los puertos maritimos del Pais Vasco (ed. Txertoa) ; Juan Carlos Arbex Arrantzaria (ed. Petronor).

(1) Jean Noël Darrobers : Le mariage de Louis XIV, Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne, n° 131, 1975. A noter ici le dicton remontant à l’événement : « Saint-Jean-de-Luz, petit Paris, Bayonne, ses écuries, Ciboure, sa poissonnerie. »

(2) Fernand Jaupart : La pêche en Labourg au 18′ siècle, Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne (S.S.L.A.B.) 1979.

(3) Léon Boussard : Jeiki, Jeiki ou le défi des Basques, éd. Albatros, Paris, 1975.

(4) Lire à ce propos l’embarquement de l’écrivain Marc Légasse, héritier des armateurs, dans Le Grand Métier de Jean Recher, Pion, Terre humaine, Paris, p. 136.

(5) Kazkarot : descendants de manouches ou de lépreux, on ne sait trop, supposés plus ou moins sorciers, et en tout cas ombrageux et forts en gueule.

(6) Léon Letamendia, « Chaloupes à vapeur basques », in Le Chasse-Marée 21, p. 65.

(7) Gatuarraina, le chat de mer, c’est un pseudonyme. Lire Marc Larrarte, « Les surnoms basques », (S.S.L.A.B. 1979).

(8) Lire : Albert Percier Tbonien basques dans les eaux tropicales, Bulletin du Musée basque (B.M.B), Bayonne 1967.

(9) Pierre Portais, « Le thon tropical », in Le Chasse-Marée, n° 21.

(10) Voir le Louis-Léopold, in Le Chasse-Marée, n° 37, p. 76.

(11) Sopite les biographes confondent souvent Martin Sopite, et François de Sopite, l’un corsaire, l’autre capitaine baleinier, ce dernier ayant, vers 1750, conçu un four pour fondre le lard des cétacés à même le bord.

(12) E.N.I.M : Établissements national des invalides de la marine, équivalent de la Sécurité sociale pour les marins du commerce et de la pêche.