Par Patrick Mouton – Originale, attachante et passionnelle, la Corse l’est à plus d’un titre. Par sa géographie de « montagne » posée sur la mer, par ses traditions fortes, par son histoire tumultueuse aussi. Les témoignages les plus vivaces en sont les tours de granit, de schiste ou de calcaire, dressant leur silhouette en bordure du littoral. Autant de rappels qui évoquent ce danger venu du large : les Barbaresques !

En ce début d’après-midi de l’année 1562, le golfe de Porto est englué dans une chape de chaleur impalpable. La Méditerranée fait la sieste. Dans un silence absolu, le bleu roi des eaux et le rouge des Calanche de Piana offrent l’un des plus beaux spectacles que l’on puisse voir en Corse et, probablement, dans toute la Méditerranée. Au sommet du Capu Rossu, dont les hauteurs délimitent l’entrée Sud du golfe, dominant un panorama grandiose, la torre (tour) de Turghiu dresse sa silhouette ronde, épaisse et trapue. Sur la plate-forme supérieure, deux hommes montent la garde. Leur regard balaye le large et la côte, au Sud en direction du golfe de Sagone et d’Ajaccio, au Nord où se déroule un littoral escarpé et dentelé, qui ne s’estompe qu’à la pointe de la Revellatta, juste avant la baie de Calvi. Les guetteurs se sont réfugiés à l’ombre de la guardiola, cette petite guérite couverte qui les soustrait à l’ardeur des rayons solaires. Heureusement, un petit libecciu (vent du Sud-Ouest) vient quelque peu rafraîchir l’atmosphère.

De l’échelle en bois qui, par une ouverture circulaire, descend à l’intérieur de l’édifice, aucun bruit ne monte. Les trois autres torregiani (veilleurs des tours) dorment dans une pénombre moite seulement aérée par deux étroites meurtrières rectangulaires, qui laissent chichement passer la lumière. Sur la plate-forme, pointé vers la mer, un falconetto, sorte de petit canon de faible calibre, repose sur son affût de bois, le scalono. A côté, cinq ou six boulets en fonte sont alignés, plus un écouvillon. Un peu plus loin, deux moschetti a miscia (mousquets à mèche) sont adossés à un créneau, ainsi que trois ou quatre longues piques en châtaignier, un bois rectiligne et très dur. Au milieu de l’espace circulaire, dont le pavage est constitué de grandes lauzes juxtaposées, un empilement de branchages a été dressé. Des essences susceptibles de s’embraser rapidement, mais aussi de produire une abondante fumée.

La tour de L’Ile-Rousse est l’une des plus anciennes de l’île. Elle fait partie d’une série d’ouvrages similaires, bâtis à la suite de la visite en Corse de deux commissaires dépêchés par Gênes, en septembre 1531, pour organiser la défense de l’île. © Benjamin Micklem/Alamy

Cela fait une semaine que les cinq hommes sont confinés derrière ces murs épais de 2 mètres. Sous le soleil, tout s’est ici arrêté. Le temps lui-même semble suspendre sa course… lorsque, soudain, un cri: « Mouro! » (le Maure). Là-bas, sur la tour de Chiuni, distante de 6 ou 8 milles, une fumée monte, d’abord hésitante, puis de plus en plus épaisse. A ce signal, les torregiani de Turghiu sortent de leur torpeur. L’un d’eux remonte de l’intérieur une torche à la main. Bien vite, le bois embrasé dégage une fumée odorante, que déjà aperçoivent les hommes en poste dans les tours disséminées sur la côte Nord. Dans moins d’une heure, la citadelle de Calvi sera avertie de l’imminence d’un raid barbaresque. Au fond du golfe de Porto, dans la petite fortification de Girolata et dans la tour carrée de Porto, boulets et traits d’arbalètes sont entassés.

Le Marchand d’esclaves, par Louis Devedeux (1820-1874). Nombre d’habitants des villages corses étaient capturés par les pirates ottomans pour être revendus. © Rennes, dist. RMN/cl Louis-Deschamps

Tout au loin, doublant la pointe de Chiuni une, deux, puis, d’un seul coup, douze voiles apparaissent, poussées par la brise. En plein jour; comme dans une impunité assurée! Et, de fait, impuissants, les défenseurs de Turghiu ne peuvent que les regarder entrer dans le golfe, arbre et voiles affalés, rames actionnées en cadence. L’objectif du raid ne laisse aucun doute: Porto, son important magazzinu gernovese, les denrées qui y sont entreposées, les hommes que l’on va étriper ou qui iront grossir les marchés d’esdaves de Tunis ou d’Alger, plus, bien entendu, les femmes et même les enfants… Déjà, sur les hauteurs dominant Porto, au milieu des eucalyptus, des bergers se hâtent, poussant devant eux leurs troupeaux vers la sécurité du maquis.

Une île bénie des dieux en butte à de multiples envahisseurs

Sur le vaste échiquier politique et militaire qu’a toujours représenté la Méditerranée occidentale, les îles, grandes ou petites, n’ont cessé d’exciter les convoitises. Parmi elles, voici, tout particulièrement, la Corse. Avec ses atouts, qui, malheureusement, sont aussi de terribles points vulnérables : sa position stratégique entre l’Espagne et l’Italie d’une part, la France et le monde africain d’autre part. Il y a aussi le nombre et la qualité de ses mouillages naturels, et la fertilité de ses piaghe, ses plaines côtières, étroites côté Ouest, larges et disponibles sur le versant oriental.

Depuis des temps très reculés, l’île a été la proie des envahisseurs les plus divers. Civilisations mégalithiques entre le troisième et le deuxième millénaire avant notre ère, puis Torréens de l’âge du bronze — comme en témoigne le magnifique site de Filitosa —, Ibères d’Espagne et Ligures d’Italie. Tous désireux de s’implanter et de prospérer dans cette île « bénie des dieux ». Au fil des siècles, Phéniciens, Grecs de Phocée et Carthaginois prennent le relais. Ces derniers, en particulier, trouvent ici une base avancée précieuse contre Rome. Mais les légions vont, à leur tour, prendre le contrôle de l’île, devenue sous Auguste « province impériale ». Autant de mainmises, qui, dans la plupart des cas, ont eu pour but la création d’une colonie et le développement d’une économie planifiée.

D’autres occupants vont ensuite débarquer en Corse. Mais eux, tout au contraire, n’ont pour but que le pillage d’une île aux richesses prometteuses et aux habitants mal organisés pour se défendre. Une population que, plus tard, les chroniqueurs génois qualifieront de « gens remuants en conflit perpétuel les uns contre les autres ». A la chute de l’Empire romain, les hordes germaniques ou slaves, principalement les Vandales et les Ostrogoths, passent sur la Corse, comme un feu de pinède attisé par le mistral. Pendant deux cents ans, les Byzantins, nettement moins belliqueux, vont leur succéder et tenter de reprendre les choses en main. Mais, au VIIIe siècle, le pape Etienne II fait valoir les « droits de l’Eglise » sur l’île et Charlemagne en fait donation au Saint-Siège.

Sur la liste chronologique des envahisseurs, c’est au tour de Pise d’avoir un penchant pour la Corse. Les nouveaux occupants tentent un louable effort de gestion, qui va exciter la convoitise d’une cité voisine alors en pleine ascension et autrement plus puissante : Gênes, la Sérénissime. Le 6 août 1284, l’hégémonie pisane est brutalement stoppée à la bataille navale de la Meloria, où la flotte toscane est détruite par celle de Gênes. Les vainqueurs deviennent du même coup maîtres de la Corse, où ils vont rester pendant plusieurs siècles, marquant de leur empreinte le développement économique et démographique de file, teinté d’un despotisme auquel de nombreux îliens ne parviendront jamais à se faire.

© Scala/coll. Vatican

C’est alors qu’un nouveau danger venu de la mer va peu à peu se préciser: les incursions et les razzias opérées par celui qui va devenir l’ennemi majeur, le Turc! Après la reprise de Constantinople, en 1453, les Ottomans se lancent dans une vaste conquête de l’espace méditerranéen. Au début du XVIe siècle, ils sont maîtres d’un empire qui, grosso modo, ceinture toute la Méditerranée orientale. En Afrique, leurs possessions s’étendent de l’Egypte au Maghreb, où ils installent des bases de départ comme Tunis, Djerba, Bejaia, (Bougie) et Alger. De là, ils organisent des expéditions à destination de la Sicile, de la Sardaigne et, surtout, de la Corse.

Après quelques rapides coups de force perpétrés ici et là, les premières razzias d’envergure sont menées entre 1500 et 1540. Et la litanie des attaques semble sans fin: prise du bourg côtier de Lavasina — des dizaines de morts —, main basse sur le hameau de Palasca — vingt-deux morts —, capture de soixante-dix des habitants d’Arbella, dans la seigneurie de la Rocca, sac de la commune de Lumio, en plein jour et sous les yeux de la citadelle de Calvi, descente sanglante à Toga, à la sortie de Bastia…

Les Génois face aux sanglantes razzias des Babaresques

La riposte génoise ne se fait pas attendre. Comment? D’une manière évidente pour une cité à forte vocation maritime. Un peu partout autour de l’île, des galères de patrouille sont envoyées comme garde-côtes. Avec, en outre, quelques opérations ponctuelles. Comme en 1517, quand l’Office de Saint-Georges, une compagnie financière à laquelle Gênes a confié la gestion de la Corse, et le doge Fregoso arment trente galères et dix galiotes pour purger le tour de l’île des Barbaresques. L’entreprise est un succès, mais qui restera sans lendemain.

C’est lors de cette période de combats navals que s’illustre Andrea Doria, l’un des plus valeureux marins que comptera la Sérénissime république. A plusieurs reprises, celui-ci inflige au Mouro de cuisantes défaites, comme la véritable punition donnée au raïs Kaid Ali, lors du combat de Capo Sant ‘Andrea, près de l’île d’Elbe. Autre victoire, celle d’un capitaine bonifacien qui prend en chasse un navire turc et le capture. L’engagement est d’une rare violence et les têtes des vaincus sont ramenées en triomphe. Petit détail, l’infidèle venait à peine de dévaliser un bateau corse de sa cargaison de… fromages!

Le plus grand succès des Génois se situe en juin 1540. A cette époque, Charles Quint a décidé de constituer une importante flotte chrétienne autour du vieillissant mais toujours pugnace amiral Andrea Doria. Ce jour-là, l’un des neveux de ce dernier apprend de différents pêcheurs que Dragut, un des capitaines ottomans les plus redoutés en Corse, relâche avec ses fustes dans la baie de Girolata. Aussitôt, Doria fond sur sa proie et réussit à la capturer après que son bateau a été coulé d’un seul coup de canon. Mais cette victoire n’aura que peu d’effets. Libéré quelque temps plus tard, Dragut se vengera en menant une série d’expéditions d’une brutalité inouïe contre Sartène, Sarrola et Carcopino. Sans oublier Palasca, dont les habitants devront fuir « nus comme lorsqu’ils sont nés ».

L’Amiral Andrea Doria disperse la flotte espagnole de Hugues de Moncade devant l’embouchure du Var, le 7 juillet 1524, par Jean Antoine Théodore de Gudin, 1846. Cet amiral génois infligera aussi de cuisants revers aux Barbaresques. © RMN/Daniel Arnaudet/Gérard Blot

Il faut se rendre à l’évidence: au fil des ans, la riposte purement navale de Gênes se révèle insuffisante. A partir des ports du Maghreb, les Barbaresques se font de plus en plus pressants, n’hésitant pas à débarquer en plein jour et à repartir, quand bon leur semble, leurs navires surchargés de prises. Il s’agit pour la plupart de fustes également appelées galiotes, auxquelles s’adjoignent des brigantins, ou frégates, de conception similaire, mais plus petits, leur longueur n’excédant pas 15 mètres. Légères, rapides, longues d’une vingtaine de mètres, les fustes sont propulsées par vingt paires de rames, actionnées par autant d’hommes, et une unique voile latine d’appoint. Elles sont étroites et basses sur l’eau, ce qui leur permet, une fois le mât descendu, de se glisser le long de la côte sans être vues et de s’échouer sur une plage, le débarquement ayant lieu principalement dans le demi-jour de l’aube ou du crépuscule.

Côté artillerie, ces navires possèdent, dans la tradition des galères, une pièce de calibre moyen, le coursier, installée à l’étrave et orientée vers l’avant, plus un nombre indéterminé de pierriers disposés sur des fourches le long des plats-bords. L’équipage regroupe une petite centaine d’hommes, soldats et rameurs confondus. Ces derniers sont en partie des esclaves chrétiens, en partie des hommes libres, qui, à l’instar des Vikings, se transforment en soldats sitôt débarqués. La plupart de ces hommes sont d’origine maghrébine. Mais ils seront parfois commandés par des aventuriers venus du monde occidental, généralement convertis à l’islam. L’un des plus tristement célèbres est un renégat corse du nom de Filippo de Pino, connu sous le nom, après sa conversion, de Muni Corso. Autres capitaines anciennement chrétiens: Mami Longo, Sinam de Smyrne, dit « Le Juif » et, surtout, Hassan Veneziano, qui, en mai 1583, s’empare de Sartène et capture plus de cinq cents personnes.

La bataille navale de Meloria, le 6 août 1284. Vaincus par les Génois, les Pisans doivent leur céder la Corse, qu’ils occupaient jusque-là. © Costa/Leemage

Corsaires, pirates et mercantis se partagent le butin des rapines

La « faune » de tous poils qui s’abat alors sur la Corse est composée de corsaires à la solde des beys des principaux ports africains, qui veulent enrichir leurs entrepôts et alimenter leurs marchés d’esclaves. Mais il y a aussi les pirates, les vrais, qui travaillent en solo pour leur propre compte et revendent leur butin un peu partout en Méditerranée, dans le Maghreb, mais aussi en Espagne, à Marseille, et même à Gênes. Le négoce génois ne manque pas de mercantis pour faire prospérer ce trafic à coups de tractations, d’accords secrets, de livraisons clandestines, bien dans l’esprit « machiavélique » de l’Italie de l’époque, un embrouillamini dans lequel Mahomet ni Jésus ne retrouveraient leurs petits.

La Mort de Dragut pendant le siège de Malte par les Turcs en 1565, par Giuseppe Cali, 1867. Ce capitaine ottoman s’illustra en Corse par des expéditions particulièrement sanglantes. © Selva/Leemage
© The Art Archive/bibliothèque du musée Correr/Dagli Orti

D’une année sur l’autre, les incursions sont plus nombreuses, plus violentes. Le littoral, et surtout les piaghe sont progressivement abandonnés au profit des villages des hauteurs, plus sûrs. Les hameaux côtiers ne sont plus que ruines silencieuses. C’est notamment le cas en Balagne, autour d’Ajaccio et sur les rives du Cap-Corse, où se fait la plus grande partie du commerce de l’île; ces contrées, qui reçoivent des « visites » quasi quotidiennes, prennent un aspect de véritable désolation.

Pire encore, le Mouro n’hésite plus à organiser des expéditions à l’intérieur des terres, au point qu’en novembre 1529, un gouverneur génois, Pietro Giovanni Salvago, écrit que « les infidèles ont détruit tout le Cap-Corse ». A Saint-Florent, les envahisseurs créent même une base permanente côtière de fustes, d’où les raids partent en toute impunité, « cume in caza sua » (comme si elles étaient chez elles), affirme un chroniqueur. Et presque invariablement, les galères d’Andrea Doria arrivent trop tard. Dans une des nombreuses missives qu’il envoie à la Sérénissime, Salvago conclut que « tuta isola e impreda de infideli » (toute l’île est aux mains des infidèles).

Que faire? Dans un premier temps, les cités littorales sont renforcées, pour devenir des places fortes inexpugnables. Ainsi, Ajaccio est fortifié en 1503 et 1504. Quinze ans plus tard, le nouveau système défensif de Bastia est achevé. Mais ces mesures, si elles sont localement efficaces, se révèlent insuffisantes pour vaincre un ennemi qui, plus que jamais, se sent chez lui depuis la pointe du Cap-Corse jusqu’aux Bouches de Bonifacio. On le sait, les côtes de Ligurie, elles aussi exposées au danger barbaresque, se sont dotées d’un système d’alerte constitué d’un réseau de feux. On place donc des foyers aux meilleurs endroits du littoral insulaire, comme à Cousina ou à Scandolaggio. Mais là encore, la solution n’est pas proportionnée à l’ampleur du problème.

Un coup de main de corsaires barbaresques sur Antiboul(Antibes), ex-voto de la Garoupe repeint au XVIIe siècle d’après un original de la fin du XVe siècle.
La tour de Negru, au Cap-Corse. Nombre de tours génoises ont ainsi été érigées comme des sentinelles à l’entrée des marines, ces échancrures littorales qui servaient de ports aux villages des hauteurs. © coll. Boullet/Chasse-Marée

Arrivent alors — enfin! est-on tenté de dire – les tours. Comme le précise l’historien corse Antoine-Marie Graziani: « Faute de pouvoir fermer la mer, on s’enferme ». Dès le tout début du XVIe siècle, plusieurs voix s’élèvent pour réclamer la construction de ces édifices, mieux, pour établir tout autour de la Corse un véritable cordon protecteur dont chaque torre serait un maillon en relation avec ses voisines directes. En 1533, Sebastiano Doria, commissaire envoyé en Corse, se dit convaincu que les galères de la Sérénissime sont inutiles. Selon lui, il serait largement préférable de construire des tours près de chaque marine, le port naturel grâce auquel de nombreux villages des hauteurs communiquent avec le monde extérieur. Ces failles aux parois escarpées sont autant de voies d’accès dont, bien sûr, les fustes du Croissant profitent pour débarquer et s’aventurer dans l’intérieur de l’île.

En septembre 1531, l’Office de Saint-Georges, qui, depuis 1453, gère les affaires corses, y dépêche deux commissaires extraordinaires, Paolo Battista Calvo et Francesco Doria, pour étudier les meilleures solutions défensives de l’île. C’est alors qu’un véritable programme de construction de tours est élaboré. Dans un premier temps, une vingtaine d’édifices sont érigés, dont les tours de Roccapina, de Capo di Muro, de L’Ile-Rousse et des Sanguinaires. Puis le rythme s’accélère, la période de construction la plus active se situant entre 1560 et 1620. A cette date, quelque quatre-vingt-dix tours — plus d’une centaine selon certains spécialistes — sont construites. Les dernières réalisations concernent exclusivement la région de Bonifacio, jusque-là quelque peu délaissée.

Ainsi, l’érection de ce système défensif s’étale-t-elle sur moins d’un siècle. Un temps relativement court si l’on considère les nombreux obstacles qu’il a fallu surmonter: épidémies, attaques incessantes des Barbaresques, mésentente entre les communautés littorales concernées, manque de financement…

Petites ou grandes, rondes ou carrées, élancées ou trapues

Une vision rapide de l’ensemble de ces tours pourrait laisser à penser qu’elles présentent, globalement, une certaine similitude. En fait, il n’en est rien. De par leur conception, d’abord. Si la plupart sont rondes, pour mieux résister aux impacts des boulets, bon nombre sont carrées, comme les tours de Porto, Girolata, Nonza, ou Caldanu. Certaines sont de taille modeste, comme celle d’Albo qui ne dépasse pas 9,50 mètres de hauteur. D’autres sont plus élancées que les autres et, pour tout dire, plus esthétiques, comme les tours de Calanca dans le golfe de Propriano, de l’Isolella dans le golfe d’Ajaccio, et de l’Osse sur la côte Ouest du Cap. D’autres ont des formes plus massives, comme la tour de Campo-moro, qui défend l’accès de Propriano, celle de Turghiu ou celle de Sagone.

Les plus petites tours sont dévolues à la seule surveillance et restent dépourvues de tout rôle strictement militaire. D’autres sont dotées de remparts supplémentaires qui en font de véritables bastions puissamment armés, prêts à en découdre avec le Mouro. Il en est aussi qui sont érigées sur les hauteurs, comme celle de Turghiu, de Roccapina et, surtout, de Gargalo, pratiquement inaccessible, dans un isolement total, au sommet de son île escarpée, comme sur un nid d’aigle. D’autres, inversement, sont bâties en bordure même de la côte, voire sur la piaghia, près d’habitations, comme celles de Miomo et d’Erbalunga au Nord de Bastia, ou celle de Negru, à proximité des Agriates, en Balagne.

Outre leurs qualités de marins et de commerçants, les Génois sont également doués d’un sens inné de l’organisation. Aucune tour, même si elle résulte d’une demande particulière — celle, par exemple, d’une commune littorale lasse de se voir piller régulièrement les beaux jours revenus —, ne peut être édifiée sans l’autorisation préalable du gouverneur. Ce qui n’empêche pas les autorités d’encourager vivement toutes les initiatives. Dès le début, il est décidé de créer une caisse publique destinée à avancer aux communautés les sommes nécessaires.

Les habitants qui ont déserté leur plaine littorale sont invités à y revenir et se voient accorder des concessions de terres. Seule obligation pour le preneur: y construire une tour. Les exemples de tels accords sont nombreux. Domenico Giustignani est ainsi autorisé à ériger les tours de Porto et Girolata, Philippe Da Passano celles de Stagnolo et de Pinarello, un dénommé Bacciocho celles de Capo di Muro, au Sud du golfe d’Ajaccio et de Porto Pollo, sur la rive Nord du golfe de Propriano… Mais attention, le chantier est soumis à un rigoureux cahier des charges.

Dessin de la tour carrée de la Giraglia dans son architecture originelle; cet édifice trône aujourd’hui encore près du phare de cette petite île émergeant devant le Cap-Corse. © Archivio di stato di Genova/fonds Corsica
Plan du fort d’Aléria, sur la plaine orientale de la Corse. © Archivio di stato di Genova/fonds Corsica
Dessin aquarellé de la tour érigée sur la pointe d’Omigna, près de Cargèse, au Nord du golfe de Sagone. On y observe les caractéristiques de la plupart des tours rondes génoises: la base dont le fruit permet une bonne assise, l’étage cylindrique dont la naissance est soulignée par un cordon de maçonnerie, la terrasse avec sa guérite (guardiola) et son couronnement, la porte haute à laquelle on accède par une échelle. © Archivio di stato di Genova/fonds Corsica

Sous peine de lourdes amendes, les constructeurs doivent respecter les indications précisées sur les plans de l’architecte, presque toujours génois: les dimensions de l’édifice, sa forme — de forma tonda, si la tour est ronde —, ses aménagements intérieurs. Sont ensuite précisés le délai de livraison et la participation des habitants de la communauté concernée sous forme de journées de travail. La durée de ces travaux ne doit pas excéder un an et, dans ce cas, l’édifice bénéficiera d’une garantie de quatre ans. Enfin, si cette dernière clause n’est pas respectée, le concessionnaire des terres accordées sera automatiquement dépossédé de son bien. Il arrive pourtant que plusieurs années se passent entre l’élaboration du contrat et le début des travaux, suite à des retards le plus souvent d’ordre administratif. C’est ainsi que le permis de construire la tour de Vecchiaia n’est accordé que seize ans après la signature du dossier, en 1562.

Une guérite où s’abriter des ardeurs du soleil

Au plan architectural, les tours rondes de Corse répondent toutes, malgré leurs différences de dimensions, à un cahier des charges similaire. Chaque édifice se compose de trois parties. La première est la base, solidement implantée dans la terre ou la roche. Massive, dépourvue de toute ouverture, elle possède des murs dont l’épaisseur peut dépasser 2 mètres. Sa hauteur est, le plus souvent, voisine de celle de la deuxième partie qui la surmonte, comme une espèce de tronc, et s’élève jusqu’à la terrasse. Ces deux premiers éléments sont séparés par un cordon, une sorte de bourrelet en maçonnerie bien visible, au-dessus duquel se trouve l’étroite porte d’entrée, à laquelle on accède au moyen d’une échelle de meunier rapidement relevée en cas de danger. La seconde partie de la construction est, en outre, percée de petites ouvertures, voire de simples meurtrières, pour laisser passer la lumière et assurer une — très relative — ventilation.

© Sudres/TOP
© Amet/Agence images

Enfin, la terrasse, sur laquelle prennent position les guetteurs et, le cas échéant, les combattants, est ceinturée de mâchicoulis, très pratiques pour expédier flèches et balles au pied même de la tour. Ces ouvertures alternent avec des corbeaux, saillants de pierre qui supportent une épaisse couronne, elle-même surmontée d’une rangée de créneaux alternant avec des merlons dont la hauteur peut atteindre un bon mètre. Vient enfin – mais toutes les tours n’en possèdent pas – la guardiola, à la fois guérite de surveillance et de combat et refuge contre les ardeurs du soleil.

A l’intérieur de l’édifice, le soubassement accueille une vaste citerne alimentée par l’eau des pluies tombant sur la plate-forme et, souvent, acheminée par des canalisations en terre cuite. Dans la deuxième partie, voici la pièce unique où vivent les torregiani. On y trouve un sol de terre battue ou recouvert d’un grossier plancher, une cheminée, indispensable pour cuisiner et se protéger du froid en hiver, des étagères, quelques grabats, une table, des bancs et, parfois, un petit four à pain creusé dans l’épaisseur du mur.

La nourriture apportée aux gardiens est plutôt riche et variée, à base de pain, avec des légumes, des fruits, de la viande et du poisson. L’éclairage est fourni par de simples lampes à huile. C’est dans cet espace confiné, dans des conditions de confort faciles à imaginer, que vivent les habitants du lieu quand ils ne sont pas de garde. La surface dont ils disposent ici est le plus souvent limitée: 10 mètres carrés dans la tour de Taravo, 17 mètres carrés à Farinole, dans le Cap, et, record en la matière, 33 mètres carrés pour la grosse tour de la Castagna, sur la rive Sud du golfe d’Ajaccio. Pour accéder à la plate-forme, les hommes utilisent, soit une échelle volante, soit un escalier taillé dans la pierre.

D’un effectif variant en fonction des dimensions de la tour et de son habitabilité, la garnison des torrégiani est placée sous le commandement d’un capo. Dans cette forteresse en réduction, ces hommes attendent que les jours s’écoulent, dans l’espoir de la relève. Ce sont de braves villageois des alentours réquisitionnés par leur communauté, ou des soldati envoyés par roulement depuis les villes principales de Calvi, Ajaccio ou Bastia.

Une attaque non signalée peut valoir aux veilleurs la hache ou le gibet

Un règlement assez strict codifie leur emploi du temps. Ils sont parfois autorisés à cultiver un petit potager aménagé à proximité. En revanche, il leur est interdit de quitter la tour, sauf par rotation et avec l’accord du capo, de couper du bois, sauf pour leurs besoins propres et l’alimentation du feu d’alerte, la vente aux alentours étant strictement prohibée. Obligation leur est faite d’entretenir l’édifice qui leur est confié, de maintenir leur armement en état permanent de fonctionnement, et, plus que tout, de bien regarder autour d’eux! Une attaque non signalée par des torregiani distraits ou occupés ailleurs peut leur valoir la hache ou le gibet ! Et si, sur la plate-forme, ils sont surpris en plein sommeil, leur maigre salaire leur sera soustrait.

© Philippe Chazavas

L’armement des tours reste l’un des soucis majeurs des Génois, partagés entre le besoin de voir les gardiens suffisamment armés pour se défendre, et la crainte qu’ils n’alimentent des conflits privés entre Corses, voire ne fomentent une rébellion contre l’occupant. Outre la panoplie classique des armes blanches, épées, hallebardes, arbalètes et autres frondes, chaque tour est dotée d’une petite artillerie allant de la tromba, grosse arquebuse posée sur une fourche, au spingardo, pièce d’artillerie de calibres divers. La plus grosse bouche à feu semble être la colovrina (couleuvrine), incapable d’expédier un boulet de 60 livres à plus d’une centaine de mètres !

A partir du XVIIIe siècle, le danger que présentent les incursions des Barbaresques décline progressivement. Au fil des ans, plusieurs tours, délaissées, se dégradent. Pourtant, un nouvel ennemi, venu du large, se présente : les Anglais, dont les navires, à partir de 1794, interviennent dans toute la Méditerranée et, bien sûr, autour de la Corse. Conséquence: plusieurs tours sont attaquées, avec des moyens en artillerie tout autres que ceux des fustes du Croissant.

Certains combats de cette époque sont restés célèbres. Comme celui de la tour de la Mortella, dans le golfe de Saint-Florent. Les murs épais de l’édifice résistèrent si bien aux bordées de Lord Nelson qu’il en fit faire un dessin pour doter la côte britannique — notamment celle de Jersey —, de tours similaires, rebaptisées Martello’s Towers. Un autre engagement illustre la résistance opposée par une tour à un ennemi qui lui est très largement supérieur. Le 2 mai 1811, deux flûtes de Napoléon sont au mouillage, près de terre, dans la baie de Sagone, entre Ajaccio et le golfe de Porto. Ce sont la Girafe et la Nourrice, qui attendent un chargement de pins laricio, acheminés depuis les forêts voisines d’Aitone et de Valdoniello, de grands arbres rectilignes destinés aux mâtures de la flotte impériale. Soudain, apparaissent, au Sud, deux frégates et un brick anglais. Après s’être rapprochés à portée de tir, les trois navires ouvrent le feu, auquel ripostent les deux flûtes, aidées par la tour de Sagone, toute proche et où trois bouches à feu ont été installées. Mais le combat est inégal. Les deux bâtiments français sont coulés et la pauvre tour, dont les occupants sont décimés, doit-elle aussi cesser le feu.

La tour de Caldarello, au Nord-Ouest de Bonifacio. © Georges Antoni/hemis.fr
La première page du procès-verbal relatant la destruction par les Anglais des deux flûtes impériales, la Girafe et la Nourrice, mouillées en baie de Sagone, le 2 mai 1811. © coll part
© Blickwinkel/Alamy

Après les guerres napoléoniennes, la France, à laquelle Gênes a officiellement remis la Corse en 1768, n’a plus d’ennemis en Méditerranée. Devenues inutiles, les tours sont désertées. La plupart sont en mauvais état, voire en ruine, comme l’écrit, le 28 mars 1857, un receveur au directeur des Domaines, à Ajaccio. Par une délibération de la même année, il est proposé de conserver un certain nombre de tours dans le domaine militaire, d’en aliéner quelques-unes au profit du Trésor (tours de Pietranera, Toga et Solenzara), et de céder toutes les autres aux Ponts et Chaussées.

Soixante-quinze ans plus tard, le 4 juillet 1932, alors que la tension monte en Europe, il est décidé que « l’autorité militaire pourra faire occuper ces tours en temps de guerre comme vigies ou comme postes de surveillance si les circonstances rendent cette occupation nécessaire ». A la même époque, certaines voix s’élèvent pour demander la destruction pure et simple des tours, tandis que d’autres suggèrent que plusieurs d’entre elles soient préservées et utilisées comme amers, à l’exemple de la tour de Senetose, au Sud de Propriano.

Aujourd’hui, fort heureusement, il n’est plus du tout question de détruire les tours génoises, dont les silhouettes, intégrées au paysage, illustrent, non sans émotion, une longue page de l’histoire corse. Nombre d’entre elles ont même fait l’objet de travaux de restauration qui leur ont redonné leur beauté originelle. C’est le cas de la tour de Figari, restaurée sous la conduite de l’archéologue M. Grosjean, de la tour de Campomoro et de son mur d’enceinte en étoile, de celle de Calanca, rachetée et superbement remise en état par un particulier, de celle de la Mortella, en cours de restauration, de celle d’Elbo, restaurée par le Parc naturel régional de la Corse dans un site sauvage et absolument magnifique, et de bien d’autres. Une des plus belles initiatives du genre est celle dont a bénéficié la tour de l’Osse, véritable bijou d’architecture, grâce à la Société archéologique de Haute-Corse.

Reste une question d’importance : quelle a été, entre 1500 et 1750, la véritable utilité de ce réseau de sentinelles de pierre patiemment édifiées par l’obstination d’un pouvoir bien décidé à protéger sa colonie de tout danger venu de la mer? Il est certain que les tours érigées à proximité des marines ont permis aux villages des hauteurs de communiquer avec le monde extérieur, le va-et-vient des marchandises par la mer étant relativement protégé. Par ailleurs, les tours construites sur les piaghe abandonnées en raison du danger barbaresque, ont, ne serait-ce que partiellement, incité leurs habitants à revenir, sur des terres, qui, ne l’oublions pas, comptent parmi les plus riches de l’île.

Un dispositif d’alerte plus que de défense

Par ailleurs, le « téléphone optique » des tours à feu – doublé de coups de canon et de mugissements de cornes de béliers (u cornu) – était probablement efficace pour donner l’alerte. Tout au moins dans l’esprit, car il fallait compter – de nombreux textes en font état – avec le laxisme, voire l’indiscipline, de nombreux torregiani, qui abandonnaient leur poste pour aller chasser, courir la jouvencelle, ou vendre du bois.

Quant à la défense proprement dite, force est de constater que les tours n’étaient pas, et de très loin, des redoutes inexpugnables. Certes, la partie supérieure de l’édifice, avec ses mâchicoulis et ses créneaux, constituait une bonne plate-forme de combat. Mais, bien que construite solidement, la tour ne pouvait supporter les secousses provoquées par une artillerie lourde. Elle devait donc se satisfaire de canons de petit calibre relativement inoffensifs. Bien souvent, les assaillants se contentaient de contourner l’édifice et de poursuivre leur route. D’autant que les torregiani n’étaient pas toujours des foudres de guerre et négligeaient d’astiquer leurs armes pour les maintenir en bon état de fonctionnement.

Néanmoins, les tours et leurs gardiens ont payé un lourd tribut aux envahisseurs barbaresques. Raison de plus, à la vue d’une de ces constructions, nichée dans son écrin de verdure, ou dressée sur son rocher, d’avoir une pensée pour les pauvres torregiani qui y tuaient… le temps en se demandant parfois ce qu’ils fabriquaient entre ces murs qui n’étaient souvent pour eux qu’une prison de pierre avec vue sur la mer, et rien de plus.