Par Patrice Ségalo, Voici quarante-cinq ans naissait à Concarneau le premier musée français consacré à l’histoire de la pêche. Vitrine de l’évolution des techniques et reflet du patrimoine halieutique de toute une région, ce musée, servi par une succession de conservateurs particulièrement dynamiques, a toujours su élargir son audience et rester à l’écoute du monde contemporain.

Ouvert officiellement le 8 juillet 1961, le musée de la Pêche de Concarneau a fêté son quarante-cinquième anniversaire le 6 juillet dernier. Dans les années soixante, l’évolution rapide des techniques de pêche et ses répercussions sociales provoquent une prise de conscience. Le constat de la disparition de certains modes de vie et objets liés à la culture maritime fait naître le désir d’en conserver la mémoire. Mêlant présentation pédagogique des techniques anciennes et approche très pointue des métiers d’aujourd’hui, le musée doit permettre au public d’accéder à une réelle vision historique, tout en exprimant un vif intérêt pour les métiers de la pêche et les activités connexes dans toute la Comouaille, et, au-delà, dans le monde entier.

L’idée originelle d’un tel établissement remonte à 1939, quand le maire de l’époque, Pierre Guéguin, propose de reconvertir en
musée municipal des bâtiments laissés libres par l’école de pêche. Mis de côté durant la guerre, le projet ressurgit en 1960. Charles Viaud, artiste peintre nantais et Concamois de cœur, va lui redonner de l’impulsion. Très sensible à l’idée de ne pas laisser tomber dans l’oubli un des pans culturels les plus profondément ancrés du patrimoine breton, il prend contact avec le maire, Charles Liniment, ainsi qu’avec Marcel Chevannes, armateur qui deviendra le premier président des Amis du musée. Emile Le Tendre, libraire féru d’histoire de la ville, sera rapidement associé à ce groupe fondateur.

Un musée abrité sous les remparts de la Ville-Close, au cœur du port

C’est tout naturellement vers le site prestigieux des fortifications Vauban de la Ville Close que s’oriente le projet d’implantation de la future structure. En devenant acquéreur des anciens locaux de la Coopérative maritime, qui ont auparavant abrité la garnison de la place forte, une école primaire puis l’école d’apprentissage maritime, la municipalité propose un ensemble architectural cohérent avec la chapelle du Rosaire, à l’époque désaffectée.

Charles Viaud devient ainsi le premier conservateur du premier musée français dédié entièrement à la pêche en mer. Membre du Cercle Jean-de-Crabosse, société nantaise d’histoire maritime, il est soutenu dans sa démarche par son président, Jean Bruneau, ainsi que par le musée des Salorges, excellent musée maritime nantais, ce qui l’aide à convaincre quelques personnalités concamoises de poids sensibles à l’histoire maritime locale. Si les Amis du musée de la Pêche rassemblent d’abord une collection hétéroclite d’objets, issus de leurs propres dons et de ceux d’autres musées, ce sont les Concamois eux-mêmes qui fournissent la majorité des pièces présentées dès les débuts, notamment en offrant de nombreuses maquettes de bateaux. Ce qui ne sera sans doute pas sans incidence sur la suite de l’organisation, de l’orientation et de la philosophie du musée.

Loin d’être passéiste, Charles Viaud avait fait sienne cette pensée d’Anatole France: « Ne perdons rien du passé, ce n’est qu’avec le passé qu’on fait l’avenir ». Homme aux multiples talents, peintre de marine apprécié, remarquable vulgarisateur scientifique, imaginatif et pragmatique, Charles Viaud va mener la barque du musée durant quatorze années, transformant les quelques salles allouées par la municipalité en un établissement pionnier. Des onze mille entrées enregistrées au cours des premiers mois d’ouverture le billet coûtait alors 1 franc, la fréquentation passe à plus de quarante mille visiteurs cinq ans plus tard. L’accroissement des collections entraîne l’association à engager des restructurations successives.

Après le décès de Charles Viaud, en 1975, c’est Hervé Gloux architecte naval, artiste peintre et excellent dessinateur qui est sollicité pour reprendre, « au moins à titre provisoire », la barre du navire. Il la gardera vingt ans. Conservateur inventif, Hervé Gloux engage des innovations et des agrandissements, qui portent leurs fruits dès 1978. Dès lors ouvert douze mois sur douze, l’établissement va bientôt accueillir plus de cent dix mille visiteurs par an. Son passé, riche en voyages, découvertes, rencontres et projets liés au monde maritime, va permettre assez rapidement à la structure concarnoise de prendre une dimension internationale.

Dans la grande tradition des musées maritimes, Concarneau enrichit progressivement sa collection de modèles réduits et dioramas de qualité. Les bateaux, leurs techniques de prospection, de pêche et de conservation évoluent constamment. En plus d’être un conservatoire de l’histoire halieutique, le musée se veut également un observatoire des techniques et de la construction navale contemporaine. La création d’un atelier de modélisme permet au musée de tenir son rang, et surtout de rendre compte en temps réel des nouveautés en matière d’engins ou de techniques de pêche. Les années quatre-vingt voient le musée progresser, renouveler sa muséographie, continuer à enrichir ses collections, partager son savoir et peut-être contribuer à inspirer la fièvre maritime qui s’empare alors des côtes bretonnes.

Dans les locaux de surface limitée du musée de la Pêche de Concarneau, plusieurs bateaux authentiques trouvent une place à leur mesure, comme la baleinière des Açores (au premier plan) avec tout son armement. Ouvert toute l’année, le musée bat des records de fréquentation, avec des visiteurs de tous âges. © Patrice Ségalou
Le chalutier à pêche latérale Hémérica, offert au musée par l’armement Nicot en 1983, est amarré sous les remparts de la Ville-Close © Patrice Ségalou
Sa dernière marée avait fait l’objet d’un reportage du photographe Eric Bourbotte, dont certaines images sont désormais exposées à bord du bateau. © Eric Bourbotte

L’arrivée du chalutier Hémérica jette les bases d’un musée à flot

En 1982, la mandature du nouveau président des Amis du musée, Gwen-Ael Bolloré, relance l’idée émise par Hervé Gloux dès son arrivée : inclure dans la visite un véritable bateau de pêche, car l’objet lui-même, surtout quand des hommes y ont travaillé, parlera toujours plus que sa représentation. Marc Bigot, à l’époque secrétaire du comité local des pêches, et Daniel Floc’h, journaliste à Ouest-France, lancent alors une campagne afin de collecter des fonds et persuadent l’armement Nicot de céder l’un de ses navires, l’Hémérica, immatriculé CC 4119.

Lancé par les Ateliers et forges de l’Ouest de Saint-Nazaire en 1957 pour un armement de La Rochelle, sous le nom de Pactole, ce solide chalutier à pêche latérale construit en tôles rivetées peut embarquer jusqu’à vingt hommes d’équipage. Il est racheté en 1971 par l’armateur Nicot, qui le rebaptise avec les premières syllabes des prénoms de ses petits-enfants: Hélène, Mélanie, Richard et Catherine. Lors de sa dernière marée dans le Sud Irlande, en 1980, le photographe Eric Bourbotte en fixe les scènes de vie et de pêche à bord. L’arrivée des chalutiers à pêche arrière, plus sûrs et plus rentables, sonne le glas des chalutiers à pêche latérale. L’Hémérica est désarmé en 1981, et cédé deux ans plus tard au musée. Le choix de ce chalutier « classique » revêt une dimension symbolique: Concarneau, port d’attache de cent douze navires de ce type en 1961, n’en compte plus que neuf en 1983. Mouillé au pied des remparts, l’Hémérica reste le dernier témoin de cette activité passée.

C’est en juillet 1987 que l’Hémérica est ouvert au public, inaugurant, en quelque sorte, le premier musée à flot français. Le chalutier partage l’estacade avec le Racleur d’Océan, un thonier ligneur racheté pour le franc symbolique à son patron, Louis Masson, à l’issue de sa dernière campagne au germon, en 1986. Quelques années plus tard, après avoir coulé à plusieurs reprises, le thonier, trop mal en point, a malheureusement dû être démoli. Mais sa maquette témoigne encore de sa présence et de son métier.

Au bout d’une dizaine d’années, usé, ne reflétant plus l’image dynamique du musée, l’Hémérica fera l’objet d’une refonte importante d’un montant de 2 millions de francs, réalisée pour moitié avec l’aide du plan européen Pesca au chantier concarnois Piriou, en 2001. Rouvert au public, ses visites ont été guidées durant deux saisons par Michel Pencoat, pêcheur au franc-parler. Dans les années quatre-vingt-dix, la flottille du « musée à flot » comprenait aussi le canot à misaine Josette et Denise, la vedette de servitude Minahouet, et le petit chalutier en bois Goulphar. Le premier ayant été détruit suite à une attaque de moisissure et les deux autres revendus, l’Hémérica reste aujourd’hui la seule vitrine portuaire du musée.

Le petit cotre Pen Thouil II, construit à Trégastel et immatriculé à Paimpol, a été donné au musée par son dernier propriétaire, comme c’est le cas pour la plupart des objets et bateaux présentés. © Patrice Ségalou
© Patrice Ségalou
Le bon usage de la lumière participe à la mise en valeur des objets exposés; ici, un diorama évoquant la période antique, et une vitrine contenant plusieurs maquettes d’embarcations traditionnelles de pays lointains, ainsi qu’un vrai coracle gallois et une pirogue des îles Salomon. © Patrice Ségalou

Un musée maritime reconnu au plan international

Le musée, qui se veut centre historique et technique, se doit d’enregistrer les mutations qui font progresser ou ébranlent le milieu et le métier des pêcheurs. C’est un élément culturel occupant une place essentielle à Concarneau et bien au-delà. Grâce en particulier à la personnalité d’Hervé Gloux, alors membre de la Commission française d’histoire maritime et de l’International Congress of Maritime Museums, cette association internationale des responsables de musées maritimes ayant reconnu l’excellence de celui de Concarneau. La dimension pédagogique du circuit de visite des présentations permanentes s’affirme par le lancement d’expositions temporaires. La première, intitulée Les Nœuds et l’Art du matelotage, propose des ateliers à l’intention du jeune public.

Depuis, une ouverture soutenue vers les scolaires, chasses au trésor, ateliers « découverte », opération « Amène tes parents au musée », font partie d’une politique attentive que la structure et son personnel entendent bien pérenniser. En 1995, un nouvel ensemble de dioramas permet de présenter dix vitrines consacrées aux industries annexes de la pêche, de la conservation du poisson au chantier naval moderne.

Complétant les métiers de la pêche proprement dits, certaines activités annexes sont également présentées au musée, comme en témoigne la reconstitution de l’atelier de la voilerie Barzic. Le musée peut s’enorgueillir d’une riche collection de modèles réduits, pour la plupart construits sur place. © Patrice Ségalou
Le palangrier lle de la Réunion, armé pour la pêche à la légine dans le secteur des îles Kerguélen (dont on distingue la carte). © Patrice Ségalou
la demi-coque et la coupe longitudinale (au 1/20) du chalutier semi-industriel de 38 m Croix-Morand. © Patrice Ségalou

Cette année-là marque le départ d’Hervé Gloux, qui aura été secondé par sa fille, Anh, pendant plus d’une dizaine d’années. Dessinant, fabriquant des maquettes, publiant plans et ouvrages, il aura contribué, avec son équipe, à améliorer les présentations et le message du musée, tout en restant fidèle aux axes fondateurs des Amis du musée de la Pêche.

Remplaçant Gwen-Ml Bolloré en 1996, Henri Depoid et l’association engagent une série de travaux, afin de sauvegarder, rénover, innover, et sortir le bientôt quadragénaire de la lente torpeur dans laquelle il risquait peut-être de s’enliser. La Ville-Close de Concarneau est un des tout premiers sites touristiques français par le nombre de ses visiteurs. Céder à la facilité qu’offre en apparence cette « rente de situation » est un des écueils qui pourraient affaiblir le musée. En juillet 2001, le musée fête ses quarante ans d’existence et son presque trois millionième visiteur. A côté de la foule des anonymes, nombreux sont les enfants qui laissent souvent de très bonnes idées, voire des conseils sur le livre d’or, mis à profit par l’équipe pour effectuer de judicieuses adaptations.

Parcourir des siècles de pratiques de la pêche en quelques galeries

Attrayant et savant mélange de textes, d’images et d’objets reflétant techniques contemporaines et méthodes de pêche les plus artisanales, les collections du musée s’offrent au regard sous forme de bateaux de pêche réels, de dioramas, de maquettes et de panneaux explicatifs précis, riches en couleur et bien vivants malgré leur immobilité. Dès l’accueil, les quatre premières vitrines annoncent les grandes étapes de l’évolution. Une fresque et un diorama des techniques anciennes et des embarcations traditionnelles, situant l’environnement de l’homme primitif, illustrent l’époque préhistorique. Puis une madrague à thon évoque la richesse des techniques de l’Antiquité, alors que le Moyen Age affiche une certaine discrétion quant aux entreprises maritimes. Ensuite, le XVIIIe siècle est mis en valeur par l’abondante documentation des encyclopédistes. De véritables bateaux de travail, du temps de la « voile pauvre », particulièrement émouvants, à l’image du canot à misaine bigouden Courageux*, sont exposés au regard et même offerts au toucher.

© Patrice Ségalou

En transition, les industries annexes, comme la construction navale, la voilerie, la conserverie, l’art de la navigation et la motorisation, font passer en revue des activités qui sont parties prenantes du monde de la pêche. Sans ces industries et artisanats terrestres vitaux pour l’économie maritime, les grandes traversées océaniques, les grandes pêches d’hier ou la prospection thonière d’aujourd’hui n’auraient pu être menées à bien. Un rapide survol géographique permet de repérer les principales zones d’activités halieutiques.

Des aquariums, toujours attractifs pour un large public, familiarisent le visiteur avec les espèces les plus communes pêchées localement. L’étude des bateaux côtiers propres à chaque secteur du littoral français ou européen peut être abordée par le biais des techniques de pêche, une approche qui amène à naviguer jusque dans les eaux internationales. Bien qu’elle suscite de légitimes opposants, la chasse à la baleine illustre bien ce phénomène d’extension. Mais si la mer et ses ressources les unissent, un monde de traditions sépare pourtant les chasseurs des Açores, dont une authentique baleinière est conservée intacte avec tout son armement, des marins-ouvriers des navires usines norvégiens ou japonais.

De nombreuses maquettes réalisées à l’échelle 1/33 sont présentées, offrant une appréciable comparaison des dimensions et des différences. Drague à coquille, harenguier, pêche de la crevette à cheval sont autant d’outils ou de savoir-faire, souvent insolites, qui hissent pour un temps des régions parfois de dimensions très modestes et leurs populations, aux plus hauts sommets économiques. Le musée rend bien sûr hommage à Concarneau, grand port thonier par excellence, depuis les dundées ligneurs jusqu’aux plus récents senneurs congélateurs construits pour la plupart dans des chantiers locaux renommés. Respect et reconnaissance obligent, on n’en oublie pas pour autant l’esprit inventif des pêcheurs basques, le courage et le savoir de ceux de l’île de Groix à bord de leur fameuse flottille de thoniers dragueurs, au début du XXe siècle. Dans la salle consacrée au chalut, l’art et la manière de traîner un filet au moyen du courant, des voiles, de la vapeur, de bateaux jumeaux ou bateaux bœufs, sont exposés avec finesse et simplicité. Une visite à bord du chalutier Hémérica apporte la dimension réaliste et extérieure.

Le musée a également entrepris des cycles d’expositions temporaires dans le but d’approfondir certains aspects techniques ou historiques de la pêche, initiatives mises à profit pour publier des documents exclusifs sous forme de dessins, catalogues ou manuels pratiques. Le visiteur averti, le passionné, le professionnel du monde halieutique, le chercheur peuvent aussi accéder à la bibliothèque. Riche de nombreux ouvrages, certains épuisés ou fort anciens, en passe d’être mise sur support informatique, la bibliothèque complète la fructueuse compilation des documents de la photothèque, partie importante de la mémoire maritime de Concarneau et du littoral cornouaillais.

L’atelier maquettes du musée a réalisé pour le compte du chantier concarnois Piriou plusieurs modèles de navires qu’il a lancés, tel le thonier senneur congélateur Glénan, traquant le thon dans les eaux tropicales. © Patrice Ségalou

L’atelier maquettes, un chantier naval en miniature

Dès son ouverture, le musée de la Pêche s’est fait une spécialité de la présentation de maquettes. Aussi un atelier consacré à ces réalisations a-t-il été créé en 1975. C’est, depuis 1983, le domaine de Joël Barzic, qui a appris à construire des modèles réduits avec Hervé Gloux, et lui a succédé dans ce domaine précis. « A mon arrivée au musée, la maquette au 1/6 du thonier ligneur Kerz Atao était déjà commencée. Cette réalisation s’est étalée sur cinq années et j’ai participé aux deux dernières. Il a fallu une grue pour sortir ce bateau par la grande fenêtre, avant de l’installer dans la salle d’exposition ! »

Ebéniste de métier, Joël Barzic, qui a fait de sa passion un métier, a désormais la charge d’entretenir et d’enrichir la collection. Il rend hommage à Hervé Gloux et à Pierre Massot, qui, maquettiste bénévole, a grandement contribué à enrichir la flottille de modèles. « Pour construire une maquette, précise Joël, le premier travail consiste à rassembler de la documentation. Et ce n’est pas toujours simple d’obtenir des plans, surtout auprès d’armements étrangers. »

Comme dans les vrais chantiers navals, les murs de l’atelier sont recouverts par des plans de bateaux. Selon le type d’unité et l’échelle de réduction choisie, la construction d’un modèle nécessite entre cinq cents et mille heures de travail, un chalutier étant plus facile à réaliser qu’un thonier à voiles, qui demande énormément de détails. Mis à part le Kerz Atao, l’échelle la plus couramment utilisée est le 1/33, ce qui permet au visiteur de bien se représenter les bateaux et de les mieux comparer.

Baccalauréat d’arts appliqués puis BTS de design des volumes en poche, Reynald Coïc est venu se joindre à Joël voilà cinq ans. Depuis le début des années 2000, l’atelier a réalisé plusieurs maquettes pour le compte du chantier Piriou, tels le thonier Sterenn, ou le remorqueur Le Croisic construit pour l’armement Bourbon. « Nous faisons ce type de travail parce que nous avons de très bonnes relations avec le chantier, souligne Reynald. Mais notre objectif n’est pas de devenir fabricants de maquettes, nous restons une association. » Quoi qu’il en soit, ce marché entre le petit et le gros chantier aura permis quelques rentrées financières bienvenues pour le musée.

Reynald Coïc (à gauche) et Joël Barzic dans leur domaine.© Patrice Ségalou

Yves Lecuir, quant à lui, s’occupe des dioramas et de la fabrication des vitrines. Biologiste de formation, il est entré au musée voici vingt ans et a également contribué à l’atelier maquettes. Car Joël, Reynald et Yves sont polyvalents. Avec les autres membres de l’équipe, ils s’occupent également de l’entretien de l’Hémérica et des salles d’exposition, et sont à même d’effectuer les visites guidées. « Parfois, s’amuse Yves, on se fait même applaudir, et les enfants pensent que nous sommes d’anciens marins pêcheurs! »

Le musée propose aussi des plans de bateaux chalutier classique, dundée thonier, chaloupe sardinière, canot à misaine, baleinière et annexe de sardinier, une forte demande provenant de France et d’Europe. Les maquettistes s’attachent également à la conception de dioramas mettant en scène des bateaux et des figurines de marins. Celui concernant la pêche au thon représente le thonier à voiles emblématique de Concarneau Va sans Peur, réalisé par Hervé Gloux. La pêche à la morue est illustrée par le terre-neuvier Côte d’Emeraude et ses doris. Et la pêche à la sardine par la chaloupe sardinière du XIXe siècle Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Garder l’esprit d’initiative pour encore mieux se faire connaître

Après un court relais pris en 1999 par l’atta­ché de conservation Marc Masson, c’est Jean­ Marie Béchu qui a pris les commandes du musée depuis le début de l’année 2000. Il dit devoir faire face à une vive concurrence, les structures liées au monde de la culture mari­ time s’étant multipliées ces dernières années en Bretagne. Or, le « petit » musée de Concar­neau, s’il jouit d’une implantation particu­lièrement favorable, ne bénéficie pas des mêmes supports financiers offerts par exemple à Océan polis de Brest, au musée du Bateau de Douarnenez, à Haliotika du Guilvinec ou au Thalassa de Lorient. Le musée de la Ville­ Close est néanmoins soucieux et assez fier de conserver la liberté que lui confère son statut associatif, essentiellement aidé par la muni­cipalité et les quelques subsides qu’apportent les expositions temporaires.

Grâce à son label « musée de France » obtenu en 2002, son ouverture vers le conseil général et l’obtention cette année du « Passeport Finistère », ses responsables souhaitent obte­nir les moyens humains et matériels per­ mettant de poursuivre leurs objectifs. Avec ses modestes ressources actuelles, le musée cherche à conserver les faveurs du grand public. Sinon en rajeunissant son image, du moins en la faisant mieux connaître. Les dio­ramas, vitrines, cartels permettent une lec­ture pour tous, des plus petits aux plus grands, du néophyte au visiteur averti, et cela doit rester la force du musée.

Une restructuration passant par la recherche d’un nouvel espace semble s’imposer aujour­d’hui. Un e mezzanine de 200 mètres carrés est envisagée, qui permettrait une présentation plus moderne sans que la structure y perde son âme. La mise à disposition d’un audioguide, de bornes interactives en plu­ sieurs langues, la création d’ une section consacrée au problème actuel de la ressource halieutique peuvent être des réponses à cette attente partagée. Une délocalisation éven­tuelle de l’atelier maquettes qui s’implanterait en partie dans la salle d’exposition et au cœur du circuit de visite pourrait aussi appor­ter une composante attractive et fort ins­tructive.

Dans le même esprit d’ouverture, qui lui per­ mettra peut-être de mieux bénéficier dans l’avenir de la dynamique du mouvement en faveur du patrimoine maritime, une conven­tion a été signée entre le musée et l’association Gouelia pour lier des sorties sur bateaux traditionnels avec la visite des salles. Des expositions temporaires de grande qualité sont proposées chaque année. On a ainsi déjà pu découvrir l’œuvre de Mathurin Méheut, l’engagement de Jacques de Thé­ zac, fondateur des Abris du marin et de !’Al­manach du marin breton, les photographies du Concarnois Gérard Fournier Le Chalut dans tous ses états, sans oublier les souve­nirs de François Jouas-Poutre!, ancien gar­dien de phare et artiste, et les clichés du Belem par Philip Plisson. Quant à l’exposi­tion de cet été, elle s’intéresse, de manière ludique, à l’histoire des différents conditionnements de la sardine, ce poisson migrateur qui a fait la grandeur et la misère de la pêche bretonne jusqu’au milieu du XXe siècle. Parmi les initiatives récentes destinées à faire connaître le musée, on notera le lancement officiel de sa « nouvelle boîte de sardines », opération menée conjointement avec le Comité régional du tourisme et les établissements Connétable.

Le modèle au 1/6 du dundée thonier Kerz Atao, commandé en 1927 par le patron Corentin Péron à la Société des anciens chantiers Le Roy, de Beuzec. Afin d’en visualiser au mieux les détails de construction et d’emménagements, cette maquette n’est bordée que sur tribord. © Patrice Ségalou
l’aquarium, un élément particulièrement apprécié des jeunes visiteurs. © Patrice Ségalou

Les difficultés qu’a connues ou peut encore connaître le musée de la Pêche sont davantage structurelles que conjoncturelles. Pour les résoudre, sans doute une prise de conscience et une volonté politique plus élargies, au moins à l’échelle de la Bretagne, sont-elles devenues nécessaires pour harmoniser les fonctionnements des différents musées ou centres d’interprétation et les soutiens qui leur sont apportés. Mais le moment n’est-il pas venu de mener une réflexion à une échelle plus vaste, nationale voire européenne, qui porterait sur l’ensemble des musées maritimes de l’arc atlantique, pour une mémoire patrimoniale projetée vers l’avenir? C’est ce que propose de susciter et d’organiser le réseau de Mémoire de l’Atlantique, auquel le musée de la Pêche de Concarneau s’est immédiatement intégré.

* Un seul regret concernant ce bateau:, que des éléments authentiques rarissimes témoignant des techniques rustiques du monde de la pêche traditionnelle, comme le rocambeau en bois ployé avec ses garnitures et son système d’accrochage, aient été remplacés, en l’occurrence, par un banal rocambeau de fer (ndlr).