Les pirogues du Niger

Revue N°56

Pour se déplacer sur les nombreux bras de l'immense delta du Niger, la pirogue monoxyle est le véhicule par excellence; il en existe près d'un million d'unités !

Par Jean-Louis Tallec – A son arrivée au Nigéria, le voyageur est souvent impressionné par le nombre de pirogues qui naviguent sur tous les plans d’eau, et par les grandes dimensions de certaines d’entre elles. En suivant l’idée communément admise qu’une pirogue monoxyle est obligatoirement creusée à froid dans la masse d’un tronc, l’observateur s’imagine que des centaines de milliers d’arbres géants de deux à trois mètres de diamètre ont été abattus pour construire ces embarcations, et il entrevoit un massacre de la forêt. Mais la vérité est différente. Et si la forêt pluviale nigérianne est malgré tout menacée, ce n’est pas à cause des bateaux. Car grâce à des procédés particuliers, on sait construire ici des pirogues fort larges à partir de troncs relativement minces. Ainsi s’est développée une immense flottille d’embarcations indispensables à la vie quotidienne des habitants de ce pays de terre et d’eau. Après cette première approche d’archéologie “vivante” qui éclaire l’un des plus vieux moyens de navigation utilisés par l’homme, le Chasse-Marée consacrera bientôt une série d’articles à divers types d’embarcations “primitives” : monoxyles américains et européens, de la préhistoire à nos jours, mais aussi bateaux de roseaux et coracles…

Sur le fleuve, le moindre transport de personnes ou de marchandises (ici du bois de chauffage) s’effectue en pirogue, très souvent conduite par une femme. Assise à l’extrême arrière de son embarcation, les jambes jointes, la piroguière qui adopte là une position courante (peu confortable pour le non-initié), assure la propulsion à l’aide d’une pagaie simple. © Jean-Louis Tallec

Dans le delta et dans la lagune, rien ne peut se faire sans la pirogue. Elle est la “patinette” des enfants, le véhicule familial, la camionnette de livraison. Elle transporte les produits agricoles, le bois de chauffage, le sable. Elle est le support de toutes les pêches, au filet, à la palangre, à la nasse, à l’épervier…

Elle porte le pauvre comme le riche, le paysan et le pêcheur. Elle a été autrefois le vecteur des expéditions lancées dans la chasse aux esclaves et, plus récemment, elle a servi de véhicule dans une guerre moderne. Si un homme a été mauvais, elle sera le corbillard de son dernier voyage, au bout duquel son corps sera jeté dans le bush, loin du village.

Je n’ai pas réussi à obtenir un nombre précis des pirogues qui circulent au Nigéria. Aucune n’étant immatriculée, le recensement en est malaisé. J’ai eu des réponses aussi différentes et vagues que “des milliers” et “des millions”… Le nombre d’un million semble assez probable.

Ce type de pirogue existe au Nigéria, partout où pousse la forêt pluviale, ce qui inclut toute la région du delta et des rivières adjacentes, ainsi que les lagunes qui s’étendent jusqu’à la frontière Ouest avec le Bénin. De l’autre côté de cette frontière, elle ne disparaît pas, mais cohabite avec un autre type de pirogue. Il en est de même dans les régions marécageuses qui bordent le Niger et la Benue, jusqu’à six cents kilomètres de la mer. Et on la retrouve, seule de son genre, au-delà de la frontière orientale, au Cameroun.

La construction

A l’abord de son delta, un des bras principaux du Niger, la Nun River, se ramifie à son tour en une véritable perruque de cours plus petits, les creeks. C’est sur les bords de l’une d’elles, Apoi Creek, en plein pays Ijaw, que j’ai rencontré Moses Dibite et sa famille. Moses est constructeur de pirogues. Il n’est pas natif d’Eke Ebiama ni d’Ogbaimbiri, les villages voisins, mais vient de Brass, à une soixantaine de kilomètres de là. Afin d’être plus près de la forêt dont il abat les arbres, il ne s’est pas installé au village mais a construit, au bord d’Apoi Creek, trois huttes en feuilles de palmier : c’est Kavun Camp, à la fois résidence et chantier de construction. Les pirogues de Moses sont appréciées. Avec ses frères, il a accepté de me montrer son art.

Le matériau

Une pirogue, c’est d’abord un arbre. Dans la forêt pluviale, la course à la lumière tend à donner de beaux troncs élancés, ce qui est d’ailleurs sans grande importance, comme on le verra. Quelques essences seulement sont utilisées, pour leurs qualités mécaniques et leur résistance en milieu humide. Le bois doit pouvoir être brûlé sans se consumer entièrement lors du premier évidage; il doit être assez ductile après la chauffe (de sorte qu’on puisse l’étirer sans le rompre) et ne pas se fendre trop facilement. Enfin, il ne doit pas pourrir trop vite au cours de son séjour continu sur, ou même sous l’eau. Moses utilise cinq essences qui répondent à ces critères.

D’abord, le kuru (Lophira alata), un des plus beaux arbres de la forêt, qui peut atteindre quarante mètres de haut, et qu’on reconnaît facilement pendant la saison sèche (octobre à février) au rouge flamboyant de son feuillage. Son aubier est blanc et son cœur brun; son bois est dur (selon les critères locaux), très dense, assez peu chargé en eau. Les grandes pirogues de quatre brasses et plus(1) sont en général en kuru.

Par sa taille et sa majesté, l’ako (Antiaris toxicaria) égale le kuru. Comme celle du fromager, avec lequel on le confond facilement, la base de son tronc s’évase en larges arcs-boutants, pour une meilleure assise sur les sols gorgés d’eau. Son bois est blanc, dur et coule, car il est plus dense que l’eau.

Le bolo est aussi très utilisé. On en fait les pirogues inférieures à trois brasses. Son bois est rouge, facile à travailler et très ductile; bien que chargé en eau, il flotte. Apprécié pour ces qualités, sa durée de vie est en revanche assez brève.

L’isanga est blanc, compact, dur et plus léger que l’eau. Avec ce bois, on construit de grandes pirogues, d’une longueur supérieure ,à quatre brasses. Résistant bien au séjour prolongé à l’air et au soleil, il est très apprécié au bord de la mer, où les embarcations sont tirées au sec après le travail.

Enfin, Moses utilise Pilé (Uapaca heudeloth), une des essences les plus prolifiques de la forêt. Jeune, cet arbre a une sève caoutchouteuse et corrosive; on le reconnaît alors facilement à son tronc grêle, surmonté d’un plumeau semblable à des feuilles de choux, qui rougit à la saison sèche. Adulte, il résoud ses problèmes d’équilibre en se perchant sur une multitude de racines aériennes. Son bois d’un rouge vif, presque sanguin, est facile à tailler à froid et ne flotte pas.

Quand il passe sa commande, le client précise la longueur souhaitée de sa future pirogue et l’essence d’arbre voulue.

 

Le travail en forêt

Le jour où je dois me rendre avec Moses et ses frères sur leur chantier d’abattage, je manque le rendez-vous à Kavun Camp. Mais, ayant au passage repéré leur pirogue amarrée à une berge abrupte, je m’y fais déposer. Un sentier facile à suivre s’enfonce dans la forêt. J’y remarque les traces laissées dans la boue par les garçons de la famille Dibite, surtout celles de Moses qui porte des chaussures de football; les crampons facilitent évidemment la marche sur ces terrains de glaise molle.

De plus, tous les deux mètres, un rondin est posé en travers du sentier, formant ainsi le chemin de glissement des pirogues. Par endroit, une bifurcation témoigne qu’il y a quelques mois, le chantier était plus près de la rivière. On aperçoit à quelque distance des branchages en vrac, un petit toit de palmes, un tas de cendres. Déjà, la végétation commence à cicatriser cette égratignure faite à la forêt.

Moses m’avait dit un jour que les arbres devaient être abattus à proximité immédiate de l’eau, car tirer les troncs dégrossis est une corvée pénible. Aussi, je compte mes pas : à mille cinq cents, j’entends une cognée. A mille sept cents, j’aperçois sur la gauche Maxwell qui fend des bûches. Il m’indique une nouvelle direction à suivre et à mille neuf cents pas, je découvre Moses au travail. La proximité est évidemment une notion très relative…

Malgré le bruit des insectes et des oiseaux, et le rideau épais de la végétation, Moses a suivi mon approche, depuis que j’ai posé le pied sur la berge. Si je m’étais perdu, il serait venu me chercher. L’ouïe des habitants du delta est extraordinaire ! On entend le bruit d’autres cognées alentour. Les frères sont au travail, quatre cents mètres plus loin.

Je pensais assister à l’abattage des arbres, mais encore une fois, j’avais mal compris. Les troncs étaient couchés depuis plusieurs jours. Moses a possédé autrefois une tronçonneuse à chaîne, mais le moteur est tombé en panne et il n’a jamais eu de quoi le réparer. Il est donc revenu à la cognée. En ce moment il travaille sur un kuru qui a été coupé à cinquante centimètres du sol; plus loin, Enemi et Lawyer s’activent sur des troncs d’ako. Ceux-là ont été coupés à trois mètres de hauteur, au-dessus des arcs-boutants qui formaient leur base; un échafaudage de branchages a été édifié autour du tronc pour permettre ce travail. Dans un cas comme dans l’autre, la coupe est tellement belle qu’on la croirait faite à la scie ; pourtant les cognées, bien qu’affûtées fréquemment au tiers-point, n’ont pas un fil très convaincant.

Enfin, Kiobolighe, le plus jeune, n’a pas eu de mal à abattre son ilê : une machette et un peu de patience seraient suffisantes pour couper une à une les maigres racines aériennes qui soutiennent cet arbre.

Cette forêt, qui semble n’avoir pour limites que les cours d’eau, est en fait morcelée en parcelles appartenant aux familles riches des villages voisins. La coupe des arbres n’y est pas libre et Moses doit acheter chaque tronc qu’il abat. A quel prix ? Je l’ignore, mais tout laisse à penser qu’il représente l’essentiel de celui des pirogues achevées.

Le dégrossissage

Voici donc l’arbre à terre. A l’œil le constructeur évalue les dimensions et la rectitude du tronc. Celle-ci n’a pas besoin d’être parfaite : les petites irrégularités seront éliminées lors de la première préparation et les dissymétries plus générales pendant le travail à chaud. Il faut bien dire que les clients ne sont pas très regardants sur la perfection des formes. Il n’est pas rare de voir naviguer des pirogues vrillées ou nettement plus ouvertes d’un bord que de l’autre. Lorsque je demande si cela n’est pas un inconvénient, on me répond en riant qu’il suffit de pagayer davantage d’un bord que de l’autre. Après tout, cela n’est-il pas le principe même de la construction des gondoles ?

La longueur de la pirogue est mesurée en brasses et demi-brasses. Chaque tronc permet normalement de construire de deux à quatre pirogues, leurs dimensions diminuantes en général (mais pas toujours) de la base vers le sommet.

Le tronc est débité à la longueur voulue à la cognée ou au feu; dans ce dernier cas, la découpe et la mise en forme des extrémités sont entreprises simultanément. Un petit abri est ensuite construit au-dessus du tronc, à l’aide d’une dizaine de perches et de quatre feuilles de palmier. La pluie peut désormais tomber — et Dieu sait comme elle peut le faire ici ! —, elle n’arrêtera pas le travail du feu.

Une fois l’arbre abattu, le tronc est débité à la cognée en plusieurs tronçons qui donneront chacun naissance à une pirogue. © Jean-Louis Tallec

Sur la partie supérieure du tronc, et sur toute sa longueur, un méplat d’une vingtaine de centimètres de large est taillé, sur lequel on dispose un lit de copeaux (ara-ra) que l’on enflamme. Lorsque le feu a bien pris, on le couvre avec des demi-bûches; celles-ci, coupées dans un bois qui brûle plus facilement que le kuru, vont concentrer les braises. Ainsi le travail du feu ne se fera que là où elles se trouvent. Si on veut arrêter de creuser un endroit, on enlève la bûche; si on désire creuser plus à droite ou plus à gauche, on la déplace à l’endroit en question. A l’arrière et à l’avant, directement sur le sol, des feux sont également allumés, pour ronger le bois à l’extérieur.

Lorsque j’arrive, la pirogue dont s’occupe Maxwell en est à son deuxième jour de brûlage. Des demi-bûches d’une vingtaine de centimètres de diamètre y sont déposées vers 9 heures. A 14 heures 30, elles sont à moitié consumées, mais ont grignoté une dizaine de centimètres de la masse du tronc. Quand la journée s’achève, Maxwell balance des giclées de glaise liquide sur le tout. Sans être totalement tué, le feu est ainsi étouffé, jusqu’au lendemain matin.

Au troisième jour, le tronc est largement dégrossi par le feu, au dehors comme au dedans. On passe alors un coup de gratte emmanchée, avant de le retourner. A la hache, tenue à deux mains, on procède au dégrossissage des extrémités et de l’extérieur de la coque. C’est à ce stade qu’on en fait un cylindre, en rectifiant les torsions du tronc originel.

Puis, on retourne de nouveau ce qui commence à ressembler à une pirogue. Le travail du feu reprend ; maintenant, l’espace déjà creusé à l’intérieur est assez important pour qu’on remplace les bûches par des plateaux de bois, qu’on déplace du bout d’une machette pour contrôler la combustion. Deux à trois jours de brûlage seront nécessaires. La pirogue sur laquelle travaille Moses en est à cette étape. Au toucher de la main, il vérifie la température de l’extérieur de la coque : il faut arrêter le feu lorsque celle-ci devient insupportable. Pour cette pirogue, l’épaisseur du bordé devrait alors être d’environ cinq centimètres. Mais, là encore, certaines valeurs sont assez relatives, à moins que la main de Moses ne soit trop endurcie : parce qu’il tarde un peu, tout à l’heure, un trou va apparaître dans le flanc trop brûlé de la pirogue.

Ce défaut va s’ajouter à ‘d’autres qui n’émeuvent que le spectateur non averti : des trous de vers font des jours dans le bois et celui-ci se fend. Les premiers seront pinochés, ou colmatés par un placard d’aluminium. Quant aux fentes, elles n’empêchent pas les pirogues de naviguer, tant qu’elles ne sont pas trop grandes. Ah, bon ?

Les grandes pirogues (plus de quatre brasses) et les très petites (inférieures à deux brasses) sont à peu près symétriques et présentent la forme générale d’une navette de tisserand ou d’un cigare. L’arrière, cependant, se distingue par le petit prolongement qui servira de siège au pagayeur de queue. Sur les pirogues de dimensions intermédiaires, l’avant est effilé et l’arrière ventru. Ainsi la pirogue garde-rat une position équilibrée lorsqu’elle sera conduite par une seule personne assise à l’arrière. Pendant toutes ces opérations, pas un calcul n’a été fait, pas un trait de crayon n’a été tracé. Toute la construction se fait au coup d’œil, à main levée.

A midi, Moses lance un court appel à ses frères. Chaque mot est modulé en une sorte de “jodle”. Cela porte plus loin en forêt, me dit-il. Une tyrolienne semblable lui répond et, deux minutes plus tard, les garçons se partagent le déjeuner : dans la cendre, on a fait cuire un tubercule de manioc et un petit ikolokolo, genre de mulet d’eau douce.

Dans l’après-midi, c’est en tambourinant du dos de sa hache sur la coque de la pirogue, que Moses annonce la fin de la journée de travail. Là encore, un autre tam-tam accuse réception et la famille prend le chemin du retour. Aujourd’hui, on s’arrête très tôt, car Moses veut aller à la chasse à l’antilope. Il a d’ailleurs son fusil avec lui, une pétoire branlante et surannée qu’aucun chasseur européen n’ose- rait seulement approcher. Nous laissons donc le chantier, où j’aurai vu pour la première fois des pirogues prendre forme. Les outils restent sur place, simplement cachés sous des branchages.

Entre l’abattage et la fin du dégrossissage de la première pirogue, une semaine environ s’est écoulée. Mais, dans le même temps, plusieurs troncs ont été traités. Kiobolighe a ainsi terminé la préparation de sa petite pirogue en ilê. Il a même commencé sa finition. Les deux embarcations en ako auront rattrapé leur retard dans deux jours, celle de Maxwell dans trois ou quatre.

Entre-temps, ce qui reste des quatre arbres, et qui n’a pas encore été utilisé, va l’être bientôt. Le kuru donnera quatre pirogues de taille moyenne. L’ilê en donnera deux petites, chaque ako au moins deux grandes et peut-être une petite.

C’est donc dans environ trois semaines seulement que le chantier en cours sera arrêté et qu’on procédera à l’acheminement des pirogues dégrossies vers le lieu de finition. Dans le cas de ce chantier, il faudra haler les embarcations en les faisant glisser sur les rondins, tout au long des mille cinq cents mètres du sentier. Combien de temps faut-il pour envoyer une grosse pirogue à la rivière ? “Un jour”, me dit Enemi. “Une heure”, affirme Moses. On transige à deux heures. Merveilleuse imprécision. L’un de ces artisans porte pourtant au poignet une montre électronique… mais il n’a pas de quoi y mettre une pile !

Le dégrossissage par le feu. Sur la partie supérieure du tronc, un méplat a été taillé pour y aligner des bûches destinées à être brûlées. Leur combustion soigneusement contrôlée assure le creusement du tronc, en préfigurant l’intérieur de la future pirogue. A chaque extrémité, un foyer est également allumé et entretenu pour ronger et effiler par brûlage l’extérieur du tronc. La coupe préalablement effectuée à la cognée est d’une remarquable netteté. © Jean-Louis Tallec

Après avoir été dégrossie, une grande pirogue non ouverte qui a encore la forme cylindrique et le diamètre du tronc dont elle est issue, est traînée sur un chemin de rondins entre la forêt où l’arbre a été abattu et le fleuve. Elle va être mise à l’eau et emmenée sur le chantier familial plus facile d’accès, pour y être achevée avec d’autres embarcations. L’épaisseur de la coque (ici, une dizaine de centimètres) est définie proportionnellement à la longueur. © Jean-Louis Tallec

Arrivée au bord de la rivière, la pirogue dégrossie y sera lancée si ses dimensions et le niveau de l’eau permettent de la ressortir au “camp”. A la saison des pluies, c’est normalement faisable, l’eau affleurant le haut de la berge. A la saison sèche, par contre, le dénivelé atteint deux mètres cinquante, ce qui interdit le halage à terre des grandes pirogues. On laisse donc celles-ci au sec, au bout du sentier. Elles seront terminées et livrées sur place, obligeant les constructeurs à quelques allers-retours entre ce chantier de fortune et le “camp”.

La finition

La pirogue dégrossie est désormais sur le lieu de finition, en général le chantier familial. Le premier travail consiste à achever la mise en forme. On utilise pour cela la beleg, une herminette d’un genre particulier dont le fer, d’une vingtaine de centimètres de longueur et d’une largeur de cinq, est obtenu à partir d’un cône d’acier très effilé. La base de ce cône est aplatie et affûtée en forme de lame arrondie et son sommet s’insère dans un trou percé dans un manche de bois. Ce manche est tiré d’une branche haute de tala, dont le grain, assez serré, résiste à l’éclatement. La lame fait avec le manche un angle presque droit.

Le tout ressemble de façon frappante à certains outils, haches ou casse-tête, de l’âge de la pierre. Il ne fait pas de doute que le fer pourrait être remplacé par un silex poli et que l’ouvrier l’utiliserait tout aussi bien. Le fer, coincé dans le manche par sa pointe, peut pivoter sur lui-même. L’outil qui accompagne obligatoirement la beleg est un gourdin : d’un premier coup, l’ouvrier peut faire varier l’angle de la lame, et d’un second, frappé sur le manche, il recoince le tout. Il peut ainsi tailler l’intérieur de la pirogue à travers l’ouverture, avec une lame travaillant toujours à plat.

On commence pourtant par l’extérieur. La pirogue étant placée à l’envers, Moses entame une bande d’une quinzaine de centimètres de large, de l’arrière à l’avant. Puis la pirogue est basculée de quelques degrés et calée. Ainsi Moses peut continuer dans les mêmes conditions, sans avoir à prendre une position inconfortable ni à changer l’angle de coupe de son outil. A coups de beleg secs et précis, Moses enlève de longs et minces copeaux. Les dernières grosses irrégularités sont effacées et l’ensemble prend un aspect bien lisse, les traces laissées par l’outil évoquant des écailles de poisson.

L’extérieur terminé, la pirogue est de nouveau retournée pour entreprendre la finition de l’intérieur. La lame de la beleg calée à l’équerre, Moses commence par le fond; puis, après avoir donné un coup de gourdin pour modifier l’angle du fer, il remonte le long des flancs. De temps en temps, il tapote le bois du plat de la main. Au son rendu, il sait s’il a atteint ou non la bonne épaisseur. Lorsque je lui demande ce que celle-ci doit être, il me montre sans hésiter la première phalange de son index. La pirogue en cours fait trois brasses. Pour cinq brasses, il faudrait ajouter la moitié de la deuxième phalange. On peut aller ainsi jusqu’aux trois phalanges du médius pour les pirogues dépassant dix brasses.

Sur le chantier de finition, plusieurs pirogues de tailles diverses sont en cours d’achèvement. L’extérieur de celle de droite, retournée, est lissé à l’aide de la beleg. Au second plan, deux autres unités encore fermées ont la couleur du bois brut. Au centre, deux pirogues presque terminées, noircies par le feu qui les a ouvertes, ont acquis leurs formes définitives; des entretoises ont été posées, qui limitent les risques de déformation. © Jean-Louis Tallec

La dernière touche consistera à peaufiner le creux intérieur, à chaque extrémité. Pour cela, le fer est tenu à deux mains et utilisé comme une gouge. Pendant cette opération, des fentes ont encore fait leur apparition. Autrefois, on les colmatait avec des éclisses de bois tendre et, lorsqu’elles menaçaient de s’étendre, on en cousait les bords à l’aide de fibres végétales. Mais Moses lui-même n’a jamais connu ce temps où les pointes n’existaient pas. Aujourd’hui, des bandes de feuillard sont clouées en travers et des plaques d’aluminium refont l’étanchéité.

La pirogue ressemble maintenant à une énorme cosse de petits pois vide, avec ses deux extrémités légèrement tombantes. Mais elle est toujours fermée, surtout au milieu, puisque c’est là que la circonférence de la coque sera la plus grande. Elle est inutilisable en cet état. Sa couleur blanche ou rouge est uniforme. Cette couleur, elle va la perdre au cours de la dernière phase de sa construction : l’ouverture à chaud.

Avant celle-ci, on fixe à l’intérieur, en les croisant, des entretoises faites de petits rondins pour éviter un éventuel pincement de la coque.

L’ouverture au feu

Tous les copeaux provenant du travail à la beleg ont été collectés. Afin de les faire sécher, on les a entassés sur une petite plate-forme rapidement construite avec quelques branchages, sous laquelle un feu a été allumé. S’ils ne servent pas pour la finition de cette pirogue, ils seront utilisés pour la suivante… ou sous la marmite familiale.

La partie du chantier la plus éloignée des cases est réservée à la chauffe. La pirogue est portée à côté de deux troncs, d’une dizaine de centimètres de diamètre, couchés parallèlement. Sur toute sa longueur, on a préparé sur le sol un lit de copeaux secs qui sera enflammé en cas de besoin, à l’aide d’un peu de pétrole. Par ailleurs, un seau de glaise est tiré de la berge et gardé à proximité.

La pirogue est alors placée à l’envers sur ces flammes, attisées de temps à autre avec une feuille de palmier utilisée comme éventail. La première chauffe dure une heure et demie. Le bois devient brûlant. Le bobo, très chargé en eau, crache de la vapeur par tous ses pores. Le kuru, par contre, demande à être arrosé de quelques écuelles d’eau. On applique à pleines mains des emplâtres de glaise sur les fentes, pour empêcher leur progression.

La coque est alors retournée, le fond vers le feu. L’intérieur apparaît, noirci par la fumée et même, parfois, légèrement carbonisé. On regarnit le lit de copeaux et la chauffe reprend. Elle se terminera, une vingtaine de minutes plus tard, par une violente flambée de palmes sèches.

Pour la phase suivante, une dizaine de fourches de bois, d’environ deux mètres de long, ont été préparées. Sur les indications de Moses, elles sont engagées sur les lèvres de l’ouverture, puis écartées légèrement et maintenues en position par des lianes amarrées à des piquets. Après quelques minutes d’attente, en arrosant le bois d’une giclée d’eau, on augmente la traction. C’est au cours de cette partie de l’opération que les derniers défauts du tronc originel peuvent être corrigés. Debout devant l’étrave, Moses indique les points qui réclament plus ou moins d’efforts.

L’ouverture de la coque a pour effet d’en relever les extrémités ; en particulier la sellette arrière qui auparavant s’inclinait vers le bas, se retrouve à l’horizontale ou légèrement surélevée. En un quart d’heure, la pirogue prend sa forme définitive. Les braises sont écartées et le bois laissé à refroidir. La fumée se dissipe. La séance de magie prend fin. On aimerait qu’il en sorte une belle embarcation nette et propre. En fait, elle est aussi noire que le cul d’un chaudron et le restera. Des entretoises sont douées en diagonale entre les bords et le fond, afin d’éviter une déformation avant la livraison au propriétaire.

Le travail de dégrossissage par le feu demande plusieurs jours pour chaque pirogue. Quand on emploie du bobo ou de l’ilê, ce temps peut être considérablement raccourci, le dégrossissage pouvant se faire entièrement à la hache et à la beleg. Mais, de façon générale, il s’écoule plusieurs semaines, voire plusieurs mois, entre l’abattage de l’arbre et la livraison de la pirogue terminée. Cela est dû à des questions d’organisation (on groupe la fabrication de plusieurs pirogues) ou de budget (le constructeur ne fait pas crédit).

Une pirogue de trois brasses coûte 250 nairas, soit un mois et demi du salaire d’un manœuvre, le tiers de celui d’un ouvrier qualifié. Si elle mesure cinq brasses, elle coûte 450 nairas. Ces prix s’entendent, évidemment, entre gens du pays. Car si vous êtes un Oyibo (Blanc), il vous faudra marchander ferme pour les avoir au double.

La mise en service

Le propriétaire se charge d’aménager lui-même son acquisition. Ainsi, il cloue des planchettes de dix à quinze centimètres de large qui serviront à la fois de raidisseurs et de bancs. Les pagaies ne faisant pas non plus partie de la commande, chacun doit fabriquer les siennes.

La pirogue (aro, en langue Ijaw) ne fait désormais plus l’objet d’aucun soin particulier. Elle n’est ni peinte, ni enduite d’aucun produit de conservation. Le bois restera brut et sans apprêt pendant toute la vie de l’embarcation. Si elle doit demeurer plusieurs jours sans être utilisée, on la coule afin que le bois ne se fende pas au soleil. La ressortir et la vider sera l’affaire de quelques secondes. Au bord de la mer, au contraire, à cause de la houle, on sort les pirogues de l’eau après chaque utilisation. Elles doivent donc être d’un bois qui ne se fend pas au soleil, ce qui est le cas de l’isanga.

La durée de vie d’une pirogue varie selon l’essence utilisée : trois ans pour le bobo et l’ilê, cinq à six ans pour le kuru, l’ako et l’isanga. Mais certaines pirogues atteignent des âges bien plus avancés, même si leur état est alors peu reluisant. Le bois n’étant pas traité, la coque présente au bout de quelques années des traces de dégradation parfois spectaculaires. On voit ainsi flotter des pièces de bois aux formes tourmentées et inquiétantes, dans lesquelles il est difficile de reconnaître une embarcation. J’en ai photographié une à Yenagoa, à bord de laquelle son propriétaire démaillait les poissons d’un filet. Le franc-bord ne dépassait pas deux centimètres… Il rit de mon effarement et m’affirma que sa pirogue avait vingt-cinq ans. Moses, à qui je rapportai ces propos, n’en crut rien.

Si la pirogue peut être un jouet pour les enfants, elle est avant tout un outil pour les adultes. On la charge à outrance de tout ce que le delta peut fournir ou demander : produits agricoles, bois de chauffage ou de menuiserie, sable, animaux, hommes… Rien ne lui est épargné.

Après le travail de finition à froid, la pirogue est ouverte au feu, d’abord en présentant l’intérieur vers le sol au-dessus d’un lit de copeaux enflammés. L’embarcation est ensuite retournée pour que le feu oeuvre par l’extérieur, avec l’aide de puissants leviers d’écartement dont on contrôle les efforts. © Jean-Louis Tallec

Les pirogues sont parfois gréées de voiles primitives taillées dans de la toile récupérée, essentiellement utilisées au vent portant. A l’arrière plan, les perches émergeant de l’eau font partie d’installations fixes de pêche à 1 ‘ita, sorte de grand filet-poche, ressemblant à un chalut immobile. © Jean-Louis Tallec

Au petit matin, dans la pénombre de l’aube, elle commence d’ailleurs sa journée en servant de… lieu d’aisance. Le village se donne rendez-vous sur la berge; accroupis sur le bord des pirogues comme des poules sur leur perchoir, les mains agrippées aux bancs, les adultes se soulagent dans le tout-à-l’égout du fleuve. Les enfants, que la pleine lumière n’effraie pas, imitent leurs aînés, mais à toute heure du jour.

Un pagayeur solitaire fait avancer sa pirogue à environ deux nœuds. Les routes parcourues sont, en général, assez courtes : on pêche en face du village; on va cultiver le lopin de cassaves (manioc); on va chercher le bois de chauffage. Cela représente des distances modestes n’excédant pas un mille et demi. Mais des voyages beaucoup plus longs sont aussi entrepris, par des spécialistes, qui sont en quelque sorte les “caboteurs” du delta. Ainsi cette vieille femme qui mène une pirogue de sept brasses chargée à couler, et passe le courant rapide d’Apoï Creek. Elle s’étonne de la présence d’un Oyibo et une courte conversation s’engage, par l’intermédiaire de Moses :

“D’où viens-tu, lady ?

– De Port-Harcourt (à 60 milles à vol d’oiseau et 110 par les voies navigables).

– Depuis combien de temps as-tu partie ?

– Huit jours.

– Où vas-tu ?

– A Kulama, au bord de la mer. J’y serai dans quatre ou cinq jours. Il me faudra vingt jours pour retourner à Port-Harcourt.”

Et, alors que la pirogue disparaît déjà dans un méandre, elle me lance cette dernière recommandation : “Oyibo, quand tu passes à côté de moi avec ton bateau, ralentis ! Sinon, tu vois, je me noierai.”

Si, sur la côte, on est habitué au clapot, le plan d’eau de la rivière est, par contre, toujours calme; les seules vagues qu’un piroguier puisse y craindre sont celles des bateaux à moteur. Durant la saison des pluies, les pirogues se déplacent autant que possible à l’abri des herbes de la rive inondée; mais bien souvent, elles sont exposées et les bateaux à moteur doivent ralentir. L’oubli ou le refus de se plier à cette règle conduit à des différends que l’on règle parfois à coups de machette.

 

La propulsion

Il arrive de voir une pirogue propulsée à la perche. Celle-ci est en général faite avec la nervure centrale d’une feuille de palme. Ce mode de propulsion reste pourtant exceptionnel. On commence également à voir circuler des pirogues équipées d’un moteur hors-bord, surtout aux embouchures des rivières. Mais le prix de cet engin en fait un objet rare.

Dans ces mêmes embouchures, ainsi que sur les bras les plus larges du fleuve, certaines pirogues sont équipées d’une voile. Celle-ci est souvent composée d’un assemblage de vieilles toiles de récupération, parfois d’un morceau de plastique. Elle est triangulaire, tendue sur une perche passée dans un trou du banc avant, un second morceau de branche servant de bôme. La coque de la pirogue ne présentant pas de plan de dérive efficace, la voile ne fonctionne qu’au portant et son rendement est assez mauvais.

La pagaie

Le moyen de propulsion de très loin le plus utilisé reste donc la pagaie, ou sumwein, que chaque propriétaire fabrique à la machette, à partir d’une planche d’environ quatre centimètres d’épaisseur. Les essences les plus utilisées sont le baken et l’ogbo (Parkia clappertoniana). La surface originelle de la planche qui deviendra une des faces de la pelle est laissée plane. Seule l’autre face est taillée pour devenir convexe.

Les pelles sont de deux formes : en massue ou en sagaie. Les premières, les plus rares, affectent la silhouette d’une massue préhistorique ou d’une batte de base-ball dont on aurait aplati l’extrémité. Elles ne sont jamais décorées mais portent parfois le nom de leur propriétaire gravé sur la pelle.

Les secondes, de loin les plus répandues (à plus de 80 %), ressemblent à une lance à large lame. Leur longueur totale va de 1,50 m à 2,50 m. Ces dernières sont nécessaires pour pagayer à l’arrière des grandes pirogues, ou encore debout, position adoptée pour certains types de pêche.

Bien qu’il soit difficile d’obtenir des réponses claires, la raison de la préférence pour cette forme pointue semble être double. Les utilisateurs affirment qu’elle rend le maniement moins fatigant. Mais surtout, elle permet de planter la pagaie dans la vase de la berge et de s’en servir comme point d’amarrage.

Les pagaies de cette forme sont fréquemment peintes, et fort joliment. Dans la quasi-totalité des cas, la pelle est peinte d’une couleur, puis liserée et barrée en diagonale d’une autre couleur. Le plus souvent, les pagaies sont ainsi vertes et blanches, couleurs du pavillon nigérian. Vient ensuite le bleu et blanc. Enfin, certains propriétaires font preuve d’originalité en adoptant le blanc et rouge, ou le jaune et vert, etc… Mais surtout, des motifs très particuliers y sont représentés : rosaces, soleils, flèches stylisées, triangles, diamants, diabolos, lignes brisées, tout cela dans des dispositions d’apparence très intentionnée, pour ne pas dire cabalistique. Pourtant, lorsque j’ai demandé la signification de ces décors, je n’ai jamais obtenu d’autre réponse que : “C’est pour faire joli”.

Transport de sable. Les deux types de pagaie utilisés dans le delta sont ici visibles; l’une en forme de mas-sue est posée sur les bancs de la pirogue de droite, l’autre, en forme de sagaie et décorée est tenue par la jeune femme du centre. © Jean-Louis Tallec

La plus grande pirogue monoxyle creusée par le feu que l’auteur ait pu voir dans la région mesure neuf brasses (soit près de seize mètres), mais il en existerait d’une longueur de douze brasses ! Le bateau ci-dessus appartient à plusieurs familles qui s’en servent pour poser de très grands filets-poche (ou itas). © Jean-Louis Tallec

Il est très probable qu’au-delà du souci esthétique, on tient à personnaliser sa pagaie afin de pouvoir la reconnaître. Le vol de pirogue est rare, chacune étant suffisamment reconnaissable à cent détails qui la différencient de ses voisines. C’est pourquoi on les laisse passer la nuit sans surveillance particulière, amarrées à des piquets. Par contre, les pagaies peuvent facilement se confondre, et emprunter celle du voisin doit être très facile. Aussi ne la laisse-t-on jamais dans la pirogue lorsqu’on ne s’en sert pas. On la rentre et on la garde chez soi. La peindre de motifs très personnels renforce cette sécurité. D’ailleurs, le nom du propriétaire apparaît, en général, au milieu de la décoration. Lorsque la pagaie n’est pas peinte, ce nom est parfois gravé sur la pelle.

Le coup de pagaie

L’embarcation actuellement répandue en Europe, dont l’utilisation se rapproche le plus de celle de la pirogue est le canoë indien. Comme sur ce dernier, le pagayeur de queue a la charge de gouverner, qu’il soit ou non le seul occupant. Son coup de pagaie doit compenser, dans la mesure du possible, l’effet de rotation que sa dissymétrie impose.

Je n’ai pas vu pratiquer ici la méthode qui consiste, en fin de coup de pagaie, à caler le manche de celle-ci contre la hanche, pendant une seconde ou deux, la pelle pointée vers l’extérieur agissant comme le safran d’un gouvernail inerte. Pendant ce court moment d’utilisation statique, la pelle induit une traînée qui ralentit l’embarcation.

Ici, on préfère utiliser la pagaie comme un gouvernail actif. En fin de coup, sans que le mouvement soit arrêté, ni même ralenti, l’angle de la pelle est modifié d’une rotation des poignets et une brève poussée est donnée vers l’extérieur. La première partie du coup, tout en propulsant la pirogue en avant, lui imprime un mouvement de rotation. La deuxième partie corrige le cap sans induire de traînée. Enfin, dans un cas comme dans l’autre, le changement de cap peut être tel qu’il impose de faire passer prestement la pagaie de l’autre bord. Trois ou quatre coups suffisent à redresser la situation avant de revenir à son bord préféré.

Un prodigieux sens de l’équilibre… © Jean-Louis Tallec

La position du pagayeur est également différente. Dans le canoë indien, très creux, il appuie ses genoux repliés contre le bordé. La pirogue nigérianne, très plate, n’autorise pas cette position. On s’y assoit les jambes raides, presque jointes, les orteils pointés vers le ciel. Pour un Européen, c’est une position inconfortable au possible et la garantie de crampes rapides. Mais le plus surprenant, pour celui-ci, est la sensibilité de la pirogue au coup de pagaie. Quand on manœuvre pour la première fois cette embarcation démunie de plan de dérive efficace, on a l’impression de se trouver à bord d’une savonnette. A vouloir ainsi la maintenir en ligne, on offre aux Nigérians un spectacle fort réjouissant qui se termine souvent par un “sauvetage”, une deuxième pirogue allant chercher l’Oyibo en perdition.

Piroguiers et piroguières

Ici, comme dans le reste du monde, le partage des tâches entre les sexes est assez rigoureux. Et en pays Ijaw, comme dans l’ensemble de l’Afrique Noire, le rôle de la femme dans l’économie familiale est prépondérant. Elle a la charge totale de l’agriculture, de la préparation de la nourriture, de l’éducation des jeunes enfants, des échanges au marché. Elle participe à toutes les formes de pêche. Certaines, comme les nasses, lui sont même réservées.

Il faut ajouter à cela qu’en Afrique, le sexe féminin n’est jamais qualifié de faible. Personne ne trouve anormal qu’une femme laboure un champ à la houe pendant une journée entière ou pagaye à contre-courant des heures durant. Toutes les raisons s’accumulent donc pour que la femme soit la première utilisatrice de la pirogue et trois fois sur quatre, le piroguier est une piroguière.

La signification sociale de la pirogue

La pirogue est mise en service dès sa livraison. Si le lopin familial est sur le chemin du retour, elle transportera un chargement de tubercules avant même que des bancs y soient installés. Sortant du feu qui lui a donné sa forme, elle ne fait pas l’effet d’une embarcation neuve. Si par hasard, quelques nuances de couleur la distinguent de ses sœurs plus anciennes, il ne faudra que quelques jours pour effacer ces différences.

Elle ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Aucune cérémonie ne marque sa mise en service. On ne lui donne pas de nom. Certaines personnes ont entendu parler de cette coutume, mais la suggestion qu’elle pourrait être appliquée ici fait plutôt rire. Son existence n’étant déclarée à aucune autorité, elle n’est pas immatriculée. A Ogbaimbiri, le chief est incapable de me donner le nombre exact des pirogues du village (dont il ne connaît pas non plus, d’ailleurs, le nombre exact d’habitants).

On n’aura d’attention pour elle que pour assurer sa longévité. La longueur, l’âge ou l’état de conservation d’une pirogue ne sont pas en relation directe avec le statut social du propriétaire. Dans ce pays où la quasi-totalité de la population connaît une pauvreté proche du dénuement, les personnes aisées se remarquent vite.

Ainsi, reconnaîtra-t-on un chief à son chapeau et à sa canne, insignes de son rang. Ses vêtements pourront être propres et soignés. Ou telle dame sera habillée à la hauteur de ses moyens, avec turban en lamé et boubou aux couleurs éclatantes.

Mais l’un et l’autre se déplaceront dans des pirogues absolument semblables à celles de leurs voisins les plus déshérités. Chacun y pagaiera et en écopera l’eau lui-même.

Le nombre de pirogues possédées n’est pas non plus affaire d’orgueil ni de rang social. Telle famille de douze personnes possède six unités, une autre de huit personnes en a cinq ! Dans les deux cas, lorsque je m’étonne de telles quantités, on me répond qu’on en a tout simplement besoin.

Ce n’est jamais pour le prestige que l’on est propriétaire d’une grande pirogue. La plus grande que j’aie pu voir, de neuf brasses, à Ogulagha, appartenait en commun à plusieurs personnes. Sa taille était simplement dictée par la dimension des filets qu’elle servait à caler et il semble qu’elle n’était utilisée que pour cela. Je n’ai pas non plus entendu parler de compétitions sportives à bord des pirogues.

Enfin, il arrive de voir, devant la porte d’une case, les restes gorgés d’eau d’une vieille pirogue, déjà entamés par la hache ou la machette : cette bonne servante, à bout de bords, incapable de se maintenir elle-même à flot, est achevée sans l’ombre d’un remords pour alimenter le feu sous la marmite familiale.

Scène du quotidien. Sur la plus grande des pirogues, la surface intérieure de la coque porte les marques du fer de la beleg. © Jean-Louis Tallec

Je n’ai pu m’empêcher de penser aux chevaux de mon village finistérien. Menés avec une vigueur frisant souvent la brutalité, debout et attelés aussi longtemps que le permettait la lumière du jour, nourris parce qu’il fallait bien donner un combustible à ce moteur, ils étaient envoyés à la boucherie dès l’instant où leur âge ne leur permettait plus d’étaler cette existence de galérien. C’est seulement vingt ans après leur remplacement par les tracteurs que j’ai entendu parler des “liens privilégiés qui unissaient cet outil vivant et son maître”.

Peut-être faudra-t-il attendre quelques décennies et la disparition de la pirogue pour qu’en pays Ijaw on veuille bien reconnaître qu’elle avait une âme.

L’avenir de la pirogue

La pirogue monoxyle du delta du Niger est une des embarcations dont il existe, dans le monde, le plus d’unités. De quel autre bateau, canot, canoë ou barque, peut-on dire qu’il en navigue un million et plus ?

Pourtant, la question n’est même plus de savoir si elle va disparaître, car cette disparition n’est qu’une affaire de temps. Véhicule adapté aux faibles revenus d’une population, élément essentiel d’une économie de subsistance, sa survie ou sa fin ne dépend que du maintien ou de l’amélioration du niveau de vie. L’apparition des premiers moteurs hors-bord a déjà entraîné la naissance d’un autre type de pirogues, construites en planches et sur lesquelles ils se fixent plus aisément.

Les habitants du delta tirent du fleuve une très grande partie de leur subsistance. Ici, après qu’ait été relevé un grand filet-poche (ita) et les prises triées, les petits poissons servent à boêtter les trois cents hameçons d’une palangre. La suite de cet article, qui sera consacré à la pêche dans le delta du Niger, sera publiée dans un prochain numéro du Chasse-Marée. © Jean-Louis Tallec

Dans d’autres zones géographiques (Amérique du Sud, Madagascar, Sud-Est asiatique), l’étape suivante a été le remplacement du bois par d’autres matériaux plus industriels (acier, matières plastiques), la forme d’origine étant à peu près conservée. Au Nigéria, cette forme sera peut-être abandonnée en même temps que le matériau.

Des flyboats en fibre de verre, propulsés par des moteurs de près de cent chevaux, assurent, à plus de 20 nœuds, certains transports de passagers (sur les installations de forage pétrolier, par exemple). Ils ont la forme des barques de pêche japonaises actuelles. On craint les vagues qu’ils provoquent, mais on les regarde aussi avec envie. Nul doute que, lorsque les moyens financiers le permettront, on en fera l’acquisition, laissant la vieille pirogue pourrir sans remplaçante.

Dans les transformations que va subir le Nigéria, il est également bien difficile de prédire ce que va devenir la population du delta. Le pays comptait cent dix millions d’habitants en 1987. Il devrait en compter cent cinquante millions en l’an 2000. Et on en prévoit cinq cent dix millions en 2040 ! Cette explosion démographique s’accompagne d’une migration massive vers les villes, Lagos, l’ancienne capitale, devenant une mégapole à l’urbanisation difficilement contrôlable.

Ces chiffres, qui donnent le vertige, sont au centre de scénarios à plusieurs issues possibles; les villes, saturées, asphyxiées refuseront peut-être leur accès aux immigrants des campagnes. Les habitants du delta, obligés d’y rester, auront alors besoin d’un véhicule pour assurer les échanges sur la rivière. Le niveau des revenus décidera alors de la survie ou de la disparition de la pirogue monoxyle. Ou bien, l’urbanisation se faisant de façon contrôlée et harmonieuse, le delta se videra de la plus grande partie de sa population et la pirogue disparaîtra, faute d’utilisateurs.

Les petits-fils de Moses, émigrés dans une banlieue de béton, ne sauront plus reconnaître un kuru dans une forêt qui leur sera étrangère. Ils auront oublié que leur grand-père pouvait, avec de petits arbres, fabriquer de grandes pirogues.

La forêt pluviale

La forêt pluviale est la plus luxuriante qui soit sur terre. Elle s’étend de façon discontinue, sur toute la ceinture intertropicale de la planète et jouxte presque partout la forêt tropicale, dont elle diffère en particulier par l’absence d’épineux et par une répartition différente de la végétation dans le sens vertical. Dans la forêt tropicale, les végétaux colonisent l’espace en hauteur, sur quatre ou même cinq étages distincts. La forêt pluviale vue d’en bas, se répartit sur deux étages seulement.

Du sol jusqu’à une quinzaine de mètres, on trouve les palmiers et les fougères, ainsi que les jeunes arbres en début de croissance. Au-dessus, ce sont les grands arbres. Une hauteur de trente-cinq mètres représente la norme, mais les plus hauts atteignent, et dépassent même parfois, cinquante mètres. Les troncs sont nus jusqu’au panache de la cime. La première urgence étant d’acquérir une part de lumière, les cimes des plus jeunes arbres sont perchées sur des troncs malingres. Les arbres les plus anciens, n’ayant plus à s’inquiéter de cette conquête du soleil, épaississent leurs troncs qui, malgré tout, restent minces par rapport aux hauteurs atteintes. Chacun assure son équilibre à sa façon, sur un sol souvent mou. Certains ont de classiques racines souterraines, mais les étendent largement, d’autres, comme le fromager (ou arbre à kapok), développent des contreforts. D’autres enfin se hissent sur une multitude de racines aériennes, qui font office de tuteurs.

Entre les deux étages, les grimpants assurent une liaison. Dans certaines régions du monde, ceux-ci sont, par leur abondance, un élément important de la forêt, et rien ne peut sortir de terre sans être aussitôt happé par un tentacule parasite. L’arbre doit alors assurer sa propre croissance et soutenir cet encombrant candidat au voyage en altitude. Celui-ci, ingrat, se laisse parfois traîner jusqu’à une hauteur assez conséquente; puis, prenant l’avantage, il grossit, étouffant son support qui meurt et disparaît. On peut voir alors, pendant quelque temps, les restes de ce combat silencieux, lent et pathétique : une liane, parfois grosse comme le bras, enroulée en hélice sur le vide, au-dessus d’une souche pourrie. Puis, privée du support qu’elle vient d’assassiner, elle s’effondre à son tour, victime de son propre élan vital.

Au Nigéria, cette forme de végétation existe, mais n’est pas très abondante. Le sous-bois est sombre mais pas vraiment inhospitalier. La végétation n’est pas agressive. Ici, pas d’épine, rien de coupant, de crochu, de venimeux; mais tout y est tellement touffu et serré que la progression y est très difficile. On ne s’y déplace que le long de sentiers permanents, entretenus par des passages fréquents. S’il faut s’en écarter, la machette devient nécessaire et tailler son chemin est lent et pénible.

Mais la forêt doit également être vue du dessus. Un survol en hélicoptère en donne une image très différente. Au lieu de l’obscurité permanente du sol, c’est une explosion de verdeur lumineuse. Ce ne sont que boules frisottées, gigantesques choux de crème qu’un pâtissier fou a agglutinés à perte de vue. Dans cet océan d’émeraude, quelques îlots rouges ou jaunes qui sont, selon les périodes de l’année, les feuillages, les fleurs ou même les fruits de certaines essences.

Trains de bois en route vers la mer. L’exploitation industrielle de la forêt ne fait que commencer, et à un rythme modéré. Mais pour combien de temps ? © Jean-Louis Tallec

Un œil expert parvient à reconnaître, d’en haut, un grand nombre d’espèces. Dans certaines régions du monde, des inventaires d’une grande précision sont dressés par les forestiers (pour l’attribution des zones de coupe), après seulement un survol en avion. Mais même un néophyte arrive à repérer certains arbres plus particuliers et observe rapidement des anomalies dans l’étendue de la forêt. Ainsi, dans certaines forêts africaines, il est facile de remarquer, à certains endroits, un peuplement beaucoup plus riche que la moyenne en palmiers à huile. Cet arbre, qui vit en très bonne symbiose avec les géants, est une richesse pour l’homme; et celui-ci a parfois favorisé son extension. Dans le delta du Niger, cela n’a pas encore pris la forme de véritables plantations, où les arbres, sur une surface entièrement déforestée, seraient plantés, alignés, espacés. On donne simplement, dans l’anarchie de la forêt, un petit coup de pouce à cette espèce qu’on veut favoriser.

La luxuriance de la forêt pluviale laisse penser, au premier abord, qu’elle pousse sur un sol d’une grande fertilité. Il n’en est rien. La terre y est très pauvre en sels minéraux. Alors que, dans une forêt septentrionale, les arbres puisent dans la terre jusqu’à 50 % de leurs besoins, ceux de la forêt pluviale n’en tirent que 17 %. Ils ont par contre un recours très important au bois qu’ils recyclent : 77 % des besoins contre seulement 35 % pour les conifères européens. La forêt pluviale est une machine qui tourne à vide, fabriquant elle-même le carburant qu’elle consomme.

Cette forêt est capable de se régénérer, mais dans certaines conditions très strictes. Qu’un ou plusieurs arbres soient coupés dans une zone restreinte, ne la gêne guère. Cet espace profitera encore de la pénombre environnante, de l’humidité du voisinage. Très rapidement, on verra jaillir de jeunes troncs élancés. La forêt aura tôt fait de cicatriser cette égratignure. De plus, fabriquant du bois neuf, elle jouera alors à fond son rôle de recycleur d’oxygène. Mais qu’on déboise une zone de grande importance et cette renaissance est beaucoup moins certaine. A distance des grands arbres, les conditions de l’écosystème disparaissent : ombre et humidité sont différentes. L’espace, en supposant qu’il soit laissé inemployé, risque d’être colonisé par d’autres espèces, qui ne se laisseront pas facilement déloger. Il faudra, au mieux, beaucoup de temps à la forêt pluviale pour reconquérir cet espace. Mais l’intention de l’homme, lorsqu’il la détruit, n’est jamais de la laisser reprendre sa place.

Au Nigéria, certains signes inquiétants apparaissent. Aujourd’hui, la forêt fluviale est exploitée pour son bois, mais de façon très raisonnable : les arbres sont coupés à l’unité, flottés à la main jusqu’à la rivière où des trains sont constitués et remorqués vers la mer. Bien que ce soit une part non négligeable de l’économie du pays, cela ne met pas en péril la survie même de la forêt pluviale. Pourtant cette activité est en passe de s’industrialiser, et pour mécaniser la coupe et le transport, on commence à tracer de larges pistes qui sont autant de balafres faites à la forêt.

Encore plus inquiétante est la situation démographique du pays. Dans quelques décennies, le Nigéria aura quadruplé sa population qui se comptera par centaines de millions. Où trouvera-t-on les terres cultivables nécessaires aux besoins de ces foules ? L’exemple d’autres pays montre que c’est en général vers la forêt que l’on se tourne d’abord. L’homme sera-t-il cette fois assez sage pour épargner cet élément à la fois beau, fragile et nécessaire de son patrimoine ?

Le Niger

Le Niger prend sa source à une altitude de 860 mètres dans les Monts Loma, à la frontière de la Guinée et de la Sierra Leone, près du massif du Foutu Djalon, le point le plus arrosé d’Afrique. Il n’est alors distant de l’océan que de 260 kilomètres, mais il lui tourne le dos et c’est vers le Nord-Est qu’il entame sa course, en direction du Sahara. Exceptés quelques rapides, le cours du Niger est paisible. C’est le troisième fleuve d’Afrique par la longueur (4200 km), après le Nil et le Congo, et son régime comme son aspect varient tout au long de son cours.

Le Niger longe ou traverse cinq pays, et porte de nombreux noms différents : Tembiko, Joliba, Debbo, Issa Beri, Kwarra, et le plus beau de tous : Ghiraigheren qui signifie le “Fleuve des fleuves”.

L’existence du cours supérieur de ce fleuve mythique était connue de Pline, qui ne savait pas, en revanche, où il aboutissait et cette ignorance va durer fort longtemps. Les premières cartes d’Afrique le font disparaître dans une zone de “terrae incognitae” et, pendant plusieurs siècles, alors que les Européens fréquentent assidûment son embouchure, ils ne font pas le lien entre ses deux portions connues. A une certaine époque, on pense qu’il doit aboutir au lac Tchad.

Le 20 Juillet 1796, l’Irlandais Mungo Park aborde le cours supérieur du fleuve à Segou. Il entreprend sa descente, mais meurt quelques mois plus tard, probablement noyé, dans les rapides de Boussa, à 750 Kilomètres de la mer. C’est seulement en 1830 que le doute est totalement levé. Deux Britanniques, les frères Lander, partent par la terre, de Badagry non loin de Lagos, et rejoignent Boussa. De là, ils descendent le cours d’eau et arrivent à l’Océan à un endroit qui s’appelle aujourd’hui Brass.

A Lokoja, à 400 kilomètres de la mer, le Niger reçoit la Benue, son principal affluent qui, venu du massif de l’Adamaoua au Cameroun, va régulariser la fin de son cours. Après Onitsha, à 220 kilomètres, le Niger rentre dans la zone de la forêt pluviale et génère déjà quelques bras mineurs. Enfin, à 80 kilomètres de la mer, il se sépare en deux bras principaux, qui vont à leur tour se diviser en bras de plus en plus nombreux.

Mais on aurait tort de croire que ces rivières, ces creeks, que l’on peut très bien délimiter, tracer sur une carte, sont les seuls trajets suivis par l’eau du fleuve originel. En réalité, le Niger se répand dans son delta (de 25 000 km2) plus qu’il ne le traverse. L’eau y est partout, simplement plus apparente à certains endroits qu’à d’autres.

Par des dépressions mal comblées, par de minuscules canaux naturels qu’entretiennent les courants, par les débordements de la saison des pluies, par une infiltration dans les terrains sableux, le fleuve principal continue à alimenter ses anciens lits. Il sature les sous-bois, transformant chaque tronc en un îlot, alimentant d’autres cours d’eau, bien réels ceux-là, qui semblent surgir de la forêt et trahissent leur géniteur en se faisant appeler d’un nom nouveau. Il imbibe le delta comme un robinet le fait d’une éponge.

Et les habitants du delta le savent très bien, pour qui traverser cette région peut se faire dans tous les sens. Là où un étranger muni d’une carte ferait d’immenses détours, eux empruntent les mille petits canaux de traverse par lesquels toutes les rivières principales sont liées et reliées.

Enfin, c’est dans la zone à marée que le mariage de la terre et de l’eau s’accomplit pleinement. Les palétuviers, seuls arbres avec les pandanus à supporter le sel, y règnent en maîtres. De grande taille, ils bordent des labyrinthes d’interminables méandres. Rabougris, ils colonisent les espaces submergés entre les cours d’eau. C’est la mangrove, le mue*. L’eau est partout et l’on s’étonne que les hommes qui y vivent n’aient pas les pieds palmés.

 

Les scrupules de l’ethnologue amateur

A l’instar de Pierre-Jakez Helias qui a peint, mieux qu’aucun ethnologue n’aurait pu le faire, l’âme bigoudène, seul un Ijaw, né dans un village, au bord du Niger, pourra un jour écrire le roman du delta. Lui seul pourra raconter son existence dans cet univers d’eau et de forêts, ce qu’y représentent le village, la forêt, la case, la quête quotidienne de la subsistance, les outils… Pour l’instant, rien, à ma connaissance, n’a été écrit de semblable, la culture de l’ethnie Ijaw étant uniquement orale.

En attendant qu’un tel écrivain apparaisse, il faudrait, pour étudier cette société, avoir au moins recours aux méthodes confirmées de l’ethnologie : vivre quelques mois, ou même quelques années dans un village, apprendre le dialecte Ijaw, posséder une pirogue, aller à la pêche et, tout doucement, forcer la carapace de méfiance des habitants.

Cela n’a pas été mon cas et, par manque de temps, j’ai fréquemment procédé de la plus mauvaise façon qui soit. J’ai posé des questions brutales et directes, sans les précautions nécessaires. Même lorsqu’il s’agissait de sujets très concrets, cette méthode m’ a souvent induit en erreur. Exemple, cette conversation avec Moses (dont l’anglais est pourtant correct) :

“On abat seulement les troncs qui sont près des rivières, sinon c’est trop dur de les tirer à l’eau à travers la forêt.

– A quelle distance, au plus ?

– Pas loin.

– Combien ? deux cents mètres ? (c’est évidemment une distance qui me semble limite).

– Oui.”

Et j’ai noté : deux cents mètres. Or, on a vu plus haut que son dernier chantier d’abattage se trouvait à quinze cents mètres de la rivière ! Moses mesure la longueur de ses pirogues en brasses et calcule leur prix en nairas. Au-delà, on aborde un monde de valeurs qui ne sont pas les siennes, qui ne l’intéressent pas. Tirer un tronc dégrossi sur 1500 mètres ne l’effraie pas du tout, mais comme je lui posais une question dont il ne voyait pas la portée, il y a répondu… n’importe comment. Cela ne remet pas en cause son intelligence, qui est certainement très vive. Mais son univers et le mien ne se recouvrent que partiellement.

On imagine ce que cette méthode pourrait donner, dès lors qu’on tenterait de passer aux abstractions, de connaître les pensées, les sentiments de ces mêmes personnes ! Quels liens existent entre les habitants du delta et leur environnement, leurs congénères, leurs outils de pêche, leur pirogue ? Seraient-ils capables d’expliquer ces liens qui doivent être réels, et dans une langue qui ne serait pas leur dialecte maternel ? La réponse est, bien sûr, négative. J’ai donc essayé d’être très prudent dans l’énoncé de tout ce qui ne relève pas de l’observation directe.

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