Par Gilles Millot – Il est encore des sites marins préservés qui permettent aujourd’hui de partager le goût des choses simples et belles, et quelques principes élémentaires qui sont peut-être les véritables clés du bonheur. Les plaisanciers de Saint-Pabu, dans l’Aber Benoît, naviguent depuis plusieurs générations sur de petits sloups à corne remarquablement bien adaptés à leur milieu. Grâce à la présence d’un talentueux constructeur local, ces jolis voiliers issus de la meilleure tradition du bas Léon se comptent aujourd’hui au nombre d’ une quinzaine. C’est au travers de l’amour du bateau, en « transmettant l’héritage » familial, que ces inconditionnels de leur petit pays cultivent un art de vivre dicté par un souci permanent d’authenticité. Un exemple à méditer ailleurs pour demain.

Sur le littoral du Nord-Ouest du Finistère, en bas Léon, là où se mêlent les eaux de l’Atlantique et de la Manche, s’étendent la côte des Légendes et le pays des Abers. Profondes rias où la mer pénètre loin à l’intérieur des terres, ces abers offrent un remarquable abri naturel en cette région particulièrement exposée aux coups de vent de secteur Ouest à Nord, et dépourvue d’autres véritables ports depuis Le Conquet jusqu’à Roscoff. Ainsi l’Aber Ildut, l’Aber Benoît et l’Aber Wrac’h s’avèrent-ils particulièrement propices à l’installation de communautés à la fois terriennes et maritimes; jusqu’au milieu du siècle la région est peuplée de pêcheurs ligneurs de Portsall, caseyeurs de l’Aberwrach, senneurs de Tréglonou , de goémoniers, et de cultivateurs, ces deux dernières professions étant d’ailleurs étroitement liées.

Saint-Pabu

A l’entrée de l’Aber Benoît an Aber beniguet, « l’aber béni » en breton , on aperçoit, sur la rive gauche, le petit village de Saint-Pabu; au tournant du siècle il s’agit encore d’un simple hameau à vocation principalement rurale. Si des isolés, mi- paysans, mi- pêcheurs, mi-goémoniers, trouvent quelques ressources aux abords de l’estuaire, on peut constater que Saint-Pabu tourne en partie le dos à la mer. L’essentiel de l’activité maritime se déroule plus en amont, à Tréglonou, où une véritable communauté de pêcheurs et de goémoniers s’est installée dans le quartier de Pors Egras. Ceux-là descendent journellement la rivière à bord de leurs petits sloups pour caler leurs filets entre les nombreuses roches qui parsèment la côte, tourner leur senne le long des plages fréquentées par les bancs de mulets, ou bien donner un coup de chalut à perche sur les bancs de sable de la baie ou de la rivière. Ces pêcheurs de Tréglonou, un peu à la manière des Kerhors de la rade de Brest, sont d’ailleurs des itinérants, et leur réputation s’étend de Camaret à la baie de Lannion. D’autres font la cueillette du goémon dont ils chargent leur bateau à couler bas avant de regagner Tréglonou aidés par le courant de flot. Ainsi s’écoule la rude vie des habitants qui comptent encore parmi eux une quinzaine de patrons-pêcheurs en 1945. L’Anselme, dernier sloup de travail de Tréglonou, patron Louis Troadec, a heureusement été préservé et trône désormais à l’entrée du village. D’aucuns se souviennent encore des régates annuelles qui opposaient les pêcheurs sur un parcours effectué à l’aviron, puis à la voile. La dernière édition de ces sympathiques « régates de pardon » aura lieu en 1948.

L’anse de Beniguet, que borde la plage du même nom à l’entrée de l’aber, est abritée des vents d’Ouest par la pointe de Kervigorn. Ce cadre naturel exceptionnel où voisinent verdure, sables blancs et eaux transparentes, est un des lieux privilégiés pour le mouillage des sloups à la belle saison. © Gilles Millot

Le temps des vacances

Aux beaux jours, les collines surplombant les plages de sable blanc à l’entrée de l’estuaire enveloppent dans un écrin d’émeraude les eaux turquoises venues du large. Avec le développement des transports terrestres, par route et chemin de fer, la mode des bains de mer et des activités de plein air bat son plein. Le site privilégié de Saint-Pabu ne pouvait laisser indifférent les adeptes de villégiature marine. Certes, la fréquentation du site reste sans commune mesure avec celle des lieux à la mode du style Perros-Guirec ou Bénodet. Mais, en ce début de siècle, on voit éclore sur les collines couvertes de landiers aux alentours de Saint-Pabu quelques jolies maisons appartenant pour la plupart à des familles brestoises. Le grand port du Ponant n’est en effet qu’à quelques dizaines de kilomètres de l’aber. Qui veut s’évader du tumulte portuaire et des inconvénients de la cité, sans rompre avec l’attrait du bord de mer, trouve à Saint-Pabu de quoi satisfaire ses aspirations estivales. On s’égaye en famille et l’on invite amis et voisins; piqueniques, jeux de plage et pêches à pied rythment les fins de semaine et les vacances d’été. D’ailleurs, les nombreux îlots, basses et rochers qui parsèment l’entrée de l’aber et abritent son mouillage laissent présager pêches miraculeuses et vrais séjours de Robinsons. D’autant que les pêcheurs de Tréglonou, qui chaque jour descendent la rivière à bord de leurs sloups, ne laissent pas indifférents ces amoureux du bord de mer. Ainsi, la nécessité d’avoir un bateau se fait jour, et l’on voit bientôt apparaître à Saint-Pabu les premiers canots de plaisance comme le Cygne, gréé à misaine, à la famille Clavier, ou encore La Marie de la famille Gautier.

Au début du siècle, à bord du sloup La Marie. Au premier plan, Louis Gautier, accompagné de son épouse, de sa fille Madeleine Belon – à la barre , et de quelques amis. © coll. Bellion

Durant l’été, si le temps le permet, les sorties sont quotidiennes, pour la plus grande joie des enfants qui ont tôt fait d’apprendre à barrer un canot à voile. Outre les simples promenades familiales dans le dédale des roches et des lagons translucides qui bordent la côte, on se découvre une véritable passion pour la pêche. Quelques casiers, des lignes ou un filet permettent de déguster, souvent autour de grandes tablées, crustacés et poissons frais. Mais c’est surtout la pêche à la crevette qui rassemble le plus de volontaires pour ces expéditions conviviales. Petits et grands ont chacun leur haveneau, acheté à Brest, ou de fabrication personnelle, parfois commandé à un pêcheur de Tréglonou. Quelques habitants de Pors Egras sont reconnus comme de véritables spécialistes de la traque des crevettes et semblent être les seuls à pratiquer sérieusement cette activité dans l’aber. Ils n’échappent pas aux moquerie des non-initiés, et se voient affublés du sobriquet de lar laou signifiant tue-poux. Le filet de coton est monté sur une tige de noisetier ployée en demi-cercle, dont les extrémités sont maintenues écartées par une latte de bois que les pêcheurs nomment ar sparl par analogie avec le nom donné aux bâtons d’ouverture du sac du chalut qu’ils utilisent régulièrement à bord de leurs sloups , le tout fixé sur un long manche. Chez le plaisancier-résident de Saint-Pabu, la dimension de l’haveneau est fonction de ses prétentions, mais elle s’adapte généralement à l’âge de l’utilisateur. Les jours de grande marée, haveneaux, paniers d’osier et provisions de bouche s’entassent dans les bateaux, et c’est une joyeuse bande qui s’embarque à bord des petits sloups pour aller traquer le bouquet sur « les îles », au-delà de la silhouette familière de la tourelle du Chien.

La tradition familiale

Dans ce contexte, les enfants passent le plus clair de leur temps à bord des canots, qu’ils prennent pour bases de jeux lorsqu’ils sont au mouillage devant la plage de Beniguet. Prames et annexes sont l’occasion d’interminables séances de godille, de courses au trésor et de joyeux chahuts. Bref, on a tôt fait de s’amariner, voire de se passionner, et en grandissant de vouloir à tout prix son propre bateau.

Non loin de là, sur les bords de l’Aber Wrac’h, le chantier Perhirin construit de bons canots pour la pêche et commence à s’intéresser à la plaisance. Affiner les formes des sloups caseyeurs, ligneurs et fileyeurs pour réaliser des bateaux un peu plus rapides et satisfaire à la demande des plaisanciers n’est que simple formalité pour le père Perhirin. L’un des tout premiers construits pour la nouvelle génération sera sans doute l’Erik, aux frères Le Tac. Nous sommes en 1926, le compositeur Erik Satie vient de quitter ce bas monde et l’aîné des frères, doué pour le piano, a voulu en baptisant ainsi le bateau familial rendre hommage à son maître. Avec sa grand voile bien apiquée, son étroite trinquette et son grand foc amuré sur un long bout-dehors, la tonture à peine marquée et le franc-bord réduit du petit sloup de 5,50 mètres lui donnent fière allure, et laissent présager d’excellentes qualités de marche. Mais bientôt les frères Le Tac ne vont plus se contenter de sorties quotidiennes entre Portsall et l’île Vierge. fréquente alors toute la côte bretonne et au-delà, depuis le golfe du Morbihan jusqu’à Granville; plusieurs fois, il visite même les îles anglo-normandes. Joël Le Tac n’est ni régatier ni pêcheur, il préfère les longues croisières qui lui permettent de donner libre cours à sa passion de la voile et de la navigation. Cependant il se souvient des nombreuses courses gagnées par son frère aîné : « Aux régates de l’Aber Wrac’h, l’Erik s’est souvent couvert de gloire avec mon frère et François Perhirin, le frère du constructeur, qui tenait bistrot sur le port. C’est un bateau qui évolue extrêmement bien et remonte parfaitement au vent. On n’a jamais eu de moteur, tout se faisait à la voile. »

Les formes très fines de l’Erik, à la famille Le Tac, extrapolées des sloups de pêche construits par le chantier Perhirin, laissent augurer de ses bonnes qualités de marche. Les centaines de milles parcourus sur le littoral Manche-Atlantique confirment l’excellence de sa tenue à la mer. © Gilles Millot
Atteint par la limite d’âge, Barracuda, à la famille Le Guillou, a récemment été désarmé. C’est sans doute l’un des plus beaux sloups de la flottille qui disparaît. Une importante restauration, ou une reconstruction à l’identique, mériterait d’être entreprise, sans parler d’un relevé de plans. © Gilles Millot
Construit en 1951 chez Perhirin, Thu-Hai; mené par Henri Le Guillou, descend l’aber dans la lumière du soir. Le plan de voilure, dessiné par Y. Stéphan, de Carantec l’année de la construction du bateau, est toujours identique à celui du neuvage, bien que les voiles originelles en coton, qui ont duré une trentaine d’années (et même 43 ans pour le grand foc !), aient été remplacées une par une par du tergal. Henri Le Guillou en a alors profité pour ajouter un foc intermédiaire entre le foc de route et le grand foc. Cependant, selon lui, les dimensions réelles de cette nouvelle garde-robe sont certainement différentes de celles du plan d’origine, car les voiles en coton qui ont servi de modèles se sont allongées. La beauté sereine qui émane de cette belle image de mer ne laisse pas d’évoquer une forme de plaisance décidément irremplaçable. © Michel Thersiquel

Tandis qu’en 1932 la famille Belon fait construire par le chantier Keraudren de Camaret un canot à misaine de 6,20 mètres baptisé Kerbor lequel recevra par la suite un gréement de sloup , deux ans plus tard une autre unité sortie du chantier Perhirin vient rejoindre la flottille de Saint-Pabu. Barracuda, à la famille Le Guillou, possède des formes un peu plus pleines et une tonture plus marquée que l’Erik, caractéristiques déterminées par la vocation de pêcheurs-plaisanciers de ses propriétaires. Ces bateaux vont permettre à de nombreux enfants de découvrir les joies de la navigation, et la série aurait sans nul doute continué si les années sombres de la guerre n’avaient mis un terme provisoire à ces heures de bonheurs familiaux. Le 19 juin 1940, les quatre frères Le Guillou, âgés de 14 à 18 ans, tentent de gagner l’Angleterre à bord de Barracuda. Un mauvais coup de vent dans la Manche mettra un terme à cette audacieuse escapade. Canot et équipage sont drossés à la côte de Brignogan, heureusement sans dommages. Dès lors, les bateaux vont devoir être mis en sommeil et l’Erik sera camouflé dans une grange, sous un tas de goémon. Quant à Joël Le Tac, il va emprunter d’autres embarcations, plus discrètes, au cours d’une guerre de l’ombre qui le conduira au-delà des limites tolérables de la souffrance.

Puis, au retour des jours meilleurs, les portes et fenêtres des maisons des plaisanciers de Saint-Pabu vont se rouvrir. L’Erik, le Kerhor, le Barracuda et les autres unités de la flottille retrouvent bientôt leur élément, les pêches semblent encore plus belles qu’avant, et les enfants rient à nouveau sur la plage.

Aujourd’hui âgé de soixante-dix-huit, ans, au terme d’une vie riche d’aventures, Joël Le Tac parle de l’Erik avec émotion : « Ça a été une profonde passion, le bonheur de ma vie. Il m’a procuré des joies extraordinaires et la capacité que j’ai eue à résister à plusieurs années de déportation vient du fait que, chaque jour, je pensais à mon bateau… »

Les enfants de la troisième génération ont grandi, les petits mousses des années trente sont devenus adultes et n’aspirent qu’à une chose : venir passer leurs vacances dans la maison familiale de Saint-Pabu et naviguer sur un joli « canot ». Ce dont ils ne se privent pas grâce aux anciens comme Robert Lafolie et son joli Fook Yuen, un sloup caseyeur de 1933 utilisé en plaisance, qui formera bon nombre de futurs navigateurs. En 1951, le chantier Perhirin lance Thu-Hai; pour Henri Le Guillou, vraisemblablement séduit par son séjour en Extrême-Orient. Trois années plus tard, c’est Musembo qui sort des chantiers de l’Aber Wrac’h, pour le compte de Jacques Caillart. Ce dernier s’en souvient comme si c’était hier : « Je me suis fait construire mon bateau avant d’acheter une voiture, c’était ma première dépense ! » Puis vient le tour de Wanka, en 1958, pour Victor Villiers. Ces trois unités aux noms exotiques, construites sensiblement sur le même gabarit, diffèrent peu des unités d’avant-guerre et présentent une quasi similitude de formes avec l’Erik ou le Barracuda. Pourtant, là va s’arrêter la série car Pierre Perhirin ferme son atelier au début des années 1960. Au cours de cette décennie, c’est le chantier Le Got, de Plouguerneau, qui va recevoir les commandes des plaisanciers de l’Aber Benoît. Spécialisé dans la construction de petits sloups pour les pêcheurs et les goémoniers pagans, Théo Le Got adapte ses gabarits afin de satisfaire à la demande. Ainsi verra-t-on sortir de son atelier Korrigan futur Bienvenu , Albatros ou encore Laïta, jolis canots de 4,50 à 5,40 mètres lancés pour les familles Jacob, Madec et Colin.

Installé à Saint-Pabu depuis quatre générations, le chantier Bégoc est une véritable institution dans le pays. Déjà, au milieu du XIXe siècle, un nommé Bégoc construisait des bateaux du côté de Lampaul-Ploudalmézeau. A l’exemple de son père, qui réalisa seul son premier canot à l’âge de seize ans, tandis que le grand-père était mobilisé pour la Grande guerre, Pierre Bégoc a commencé à travailler au chantier lorsqu’il avait treize ans. « Et même avant, précise-t-il, tout gosse, je tournais l’étoupe pour le calfatage. J’ai été élevé dans les copeaux. » A l’époque, le chantier ne construit pas uniquement des bateaux, mais aussi des charpentes de maisons et des roues de charrettes pour les paysans et les goémoniers.

Le chantier Bégoc

« Mon père travaillait avec les pêcheurs et les goémoniers du coin, se souvient Pierre Bégoc. Il a fait pas mal de cotres (ici comme à Roscoff, et contrairement à l’habitude de l’Iroise, on parle assez souvent de cotres plutôt que de sloups) pour Argenton et la région. On a surtout construit des petits bateaux, jusqu’à six mètres cinquante. Les pêcheurs sortaient à la journée, ils faisaient un peu les casiers, les lignes, et principalement les filets droits, le chalut et la senne, surtout les gars de Tréglonou. Quand j’ai commencé, les commandes se faisaient encore au nombre de pieds de quille. Ici on a toujours eu l’habitude de renverser le bateau pour border, comme ça on travaille plus vite. Les pêcheurs venaient au chantier et montaient sur la coque, avec les deux poings fermés et les pouces joints (ce qui correspond à environ un pied de longueur); ils mesuraient la quille du bateau en construction pour voir si le voisin ne faisait pas plus grand qu’eux ! Lorsqu’ils passaient commande, ils nous demandaient souvent d’augmenter la quête arrière, ça leur faisait un bateau plus long, et nous on continuait à vendre à la longueur de quille ! On a fait aussi des petits sloups pour ceux qui avaient fini leur carrière dans la Marine. Ils pratiquaient la petite pêche, pour passer la retraite. »

Pierre et Emmanuel Bégoc occupés à border l’un des sloups construits quille en l’air dans leur chantier. La qualité des assemblages réalisés est le fruit d’une expérience transmise par plusieurs générations de charpentiers. On est bien loin aujourd’hui de la rusticité des anciens goémoniers.. © Michel Thersiquel

Les Bégoc lancent également bon nombre de goémoniers, bien larges, au maître-couple moins frégaté et avec des fonds très plats. Cependant, vers la fin des années cinquante, les commandes diminuent. Certaines usines, comme à l’Aber Wrac’h, recrutent leurs propres charpentiers; les patrons se voient ainsi dotés de bateaux neufs qu’ils devront rembourser par échéances sur leurs cueillettes.

Une nouvelle génération de plaisanciers

Du côté des plaisanciers de Saint-Pabu, les enfants de l’après-guerre ont grandi. Lorsqu’en 1982 les deux frères Joël et Franck Bellion décident de faire restaurer le Kerhor, bateau de leur grand-père à bord duquel ils ont appris à naviguer, ils s’adressent tout naturellement au chantier Bégoc. Malheureusement, la coque, âgée de cinquante ans, laisse apparaître quantité de pièces défectueuses. Aussi décident-ils, sur les conseils du chantier, de faire reconstruire le Kerhor à l’identique. Pierre Bégoc et son fils Emmanuel ce dernier reprenant la suite du chantier pour la partie construction tandis que son frère François s’occupe plus particulièrement de l’hivernage et de l’entretien effectuent un relevé complet des formes de l’ancien canot afin d’en réaliser une demi-coque. Des gabarits peuvent ainsi être tracés et, quelques mois plus tard, le nouveau Kerhor prend contact avec les eaux de l’aber au cours d’une joyeuse fête familiale à laquelle bon nombre d’amis et de voisins ont été conviés.

Pierre Bégoc présentant l’un de ses gabarits. © Michel Thersiquel

Et la nouvelle unité va faire des émules. Christine Bodeau, la cousine de Joël et de Franck, commande un petit sloup chez Bégoc, de la même forme que le Kerhor mais avec un mètre de moins. Ainsi va naître en 1985 le Baladin, une coque semi-pontée de 5,15 mètres, dont les formes sont plus proches des habitudes du chantier. « J’ai pris le demi-gabarit de mon père, se souvient Pierre Bégoc, que j’ai adapté un peu à mon idée. Ça évolue toujours, on reprend, on améliore aussi, et puis c’est en fonction de la demande du client qui veut le bateau d’untel, mais avec telle modification. Même chez les pêcheurs, dans le temps, c’était comme ça. On ne travaille presque pas sur plans, mais sur lisses à partir des demi-gabarits du maître-couple, du tableau, et quelques gabarits pour la pente d’étrave et la quête arrière. Pour le bateau de Madame Christine, on a fait un peu plus fort au niveau des flancs et de l’arrière, avec des fonds plus plats et davantage de quille pour augmenter le tirant d’eau, comme les anciens cotres de pêche. C’est un peu différent des bateaux de Perhirin qui sont de bons marcheurs, des régatiers, mais qui gîtent assez vite. »

A la même époque, Jacques Belon, le père de Christine, et son frère André passent commande d’un bateau identique. La Luronne sera construite en même temps que le Baladin, encore une occasion de faire une fête pour la mise à l’eau, avec bien entendu la bénédiction du curé. Charpente en chêne, bordé en niangon et aménagements intérieurs en acajou, les deux sloups sont de construction particulièrement soignée et vont vite se révéler d’excellents marcheurs, raides à la toile et très évolutifs, conditions indispensables pour naviguer en sécurité et manœuvrer facilement afin de saisir les bouées de file ou de casiers. Car la passion de la pêche est restée bien vivante parmi ces amoureux de jolis bateaux, attachés à leurs souvenirs d’enfance et bien décidés à perpétuer la tradition familiale. Inutile d’ajouter que tous ces plaisanciers, parfaitement amarinés, sont aussi de fins barreurs et des manœuvriers hardis. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la rentrée de la flottille au louvoyage du haut de la terrasse du sympathique yacht-club local. Spectacle garanti, même si beaucoup naviguent en solitaire !

Un aperçu de la flottille : Thu-Haï mouillé en compagnie de Marc’harid, Logoff et Lagaff; ces derniers appartiennent à la nouvelle génération de sloups sortis du chantier Bégoc. © Michel Thersiquel

Chez les Bégoc, les constructions se succèdent. En 1990, ils lancent le Logoff, un 5,50 mètres pour Philippe Le Gorgeu, lequel a fait ses armes lorsqu’il était enfant sur Bengali et Barracuda. Deux années plus tard, Monique Baer, la soeur de Jacques Caillart, patron du Musembo, prend livraison du Marc’harid, très inspiré du Logoff mais un peu plus court : 5,15 mètres. Enfin, en 1994, c’est au tour du Lagaff, commandé au chantier par le frère de Philippe Le Gorgeu, de venir renforcer la flottille.

La réputation de hardis  » rase-cailloux  » des sloups de l’aber n’est plus à faire, comme en témoigne cette impressionnante image représentant Logoff barré par son propriétaire Philippe Le Gorgeu. Il est vrai que les environs de l’Aber Benoît se prêtent à merveille à ce genre de navigation… © Michel Thersiquel

« Comme des berniques sur notre caillou »

Les nouvelles unités ont rejoint les anciennes, et c’est désormais une quinzaine de sloups qui sillonnent l’aber et les environs de Saint-Pabu. Une flottille qui n’a semble-t-il son pareil dans aucun port de Bretagne ! Si chaque équipage possède sa propre individualité, il n’en demeure pas moins, on l’aura compris, que d’étroites relations familiales ou amicales ont soudé, depuis fort longtemps, tous ces plaisanciers amoureux de beaux bateaux et attachés à leurs racines. « Ici, il y a peu de touristes, affirme Christine, c’est vrai que certaines années on passe des mois d’été en bottes et en cirés. Mais nous, on est là comme des berniques sur notre caillou, on n’irait jamais ailleurs. » Et Jacques Caillart d’ajouter : « A Saint-Pabu, il y a une fidélité au pays étonnante. Chaque été, nos enfants viennent ici, et je suis sûr qu’ils n’envisageraient même pas l’éventualité d’une autre destination, d’autant que les petits-enfants sont également très attachés au coin. »

Il faut dire que l’on ne s’ennuie jamais à Saint-Pabu. Les lancements ou les anniversaires de bateaux donnent l’occasion de réunir beaucoup de monde, famille et amis, pour le plus grand bonheur des petits et des grands. Ainsi, c’est une centaine de personnes qui ont fêté les quarante ans de Musembo chez les Caillart. Un petit groupe électrogène placé à bord a permis d’illuminer le cotre une partie de la nuit et un mini-feu d’artifice a été tiré, rien de moins !

La messe sur l’eau du 15 août rassemble la plupart des sloups de l’aber. © Michel Thersiquel

Bien sûr, l’envie de la croisière sur des bateaux plus grands et confortables en a tenté plus d’un, et certains s’y sont essayés, comme Jacques Caillart : « J’ai acheté un Arpège, que j’avais basé au Crouesty, j’ai tout écumé depuis Cherbourg jusqu’à La Rochelle. C’est un bon bateau, mais je ne supportais plus d’aller de marina en marina. L’été, il devient impossible de trouver un mouillage forain tranquille, quant aux ports actuels, autant faire du caravaning ! Au bout de trois ans, je me suis aperçu que j’étais plus heureux ici dans mes cailloux, avec Musembo, mes casiers et mon trémail. » Outre les sorties communes, souvent improvisées, chaque été plusieurs manifestations regroupent les plaisanciers de l’aber. C’est notamment le cas de la « grande » régate locale, disputée le premier dimanche d’août. Si la convivialité est de mise à Saint-Pabu, chaque propriétaire n’en demeure pas moins attaché aux performances de son bateau. C’est au cours de ces rassemblements que l’on pourra juger des qualités de chaque unité et du savoir-faire de son patron. L’on saura, en véritable enfant du pays, tenir compte des courants, contre-courants et sautes de vent pour passer un concurrent dont le bateau est réputé plus rapide. A ce jeu, il n’est pas rare que les anciens tiennent encore la dragée haute aux plus jeunes !

Musembo et Logoff en régate. Au cours de ces joutes acharnées, les anciens ne s’en laisse’, pas conter, et figurent même souvent en tête du classement. © Michel Thersiquel

La fête du 15 août avec sa bénédiction de la mer et la messe célébrée sur l’eau sera suivie par toute la flottille. Ce rassemblement se prolonge par un joyeux pique-nique, puis une navigation de conserve qui aura tôt fait, pour certains, de se transformer en régate.

Chacun s’accorde pour dire que sans la présence du chantier Bégoc, la flottille des sloups de l’aber ne serait certainement pas ce qu’elle est aujourd’hui. « Chez eux, tout ce qui n’est pas fait dans les règles de l’art n’est pas bon », précise Philippe Le Gorgeu. Outre les constructions particulièrement soignées, le suivi et l’assistance de Pierre et de ses deux fils auprès des propriétaires est effectivement de tous les instants. La plupart des bateaux hivernent au chantier et bénéficient d’un entretien régulier. Ainsi Musembo vient-il de faire l’objet d’importants travaux de restauration, avec le remplacement de sa carlingue et de ses varangues; le quadragénaire est reparti pour une nouvelle vie.

Dans les conversations, on se plaît à raconter l’anecdote suivante, afin de bien montrer la symbiose qui existe entre les plaisanciers et le chantier : au cours d’un virement de bord, lors d’une régate dans l’aber, la barre de Marc’harid tombe à l’eau et coule. Depuis le bord, les Bégoc ont vu la scène; Emmanuel s’éclipse. Marc’harid est conduite jusqu’à la berge; vingt minutes plus tard le charpentier revient avec une nouvelle barre qu’il vient de fabriquer, et Marc’harid peut reprendre la régate ! Voilà résumé par ce simple geste tout ce qui fait l’intérêt d’un petit chantier artisanal conduit par des hommes de l’art passionnés. Les Bégoc se sont mis au service de leurs clients avec lesquels ils partagent un intérêt commun : le bateau traditionnel.

Remontée du filet à bord de Baladin. Cette fois les laminaires sont plus prolifiques que le poisson; qu’importe, Christine est une spécialiste des thallophytes marines dont elle a fait son métier. Chaque sortie amène son lot de plaisirs et de découvertes, et quelle belle école pour les plus jeunes ! © Gilles Millot

Sortie à la pêche

Quelques cumulus traînent dans le ciel sans pour autant compromettre l’atmosphère estivale de cette belle matinée de juin. Baladin, le sloup de Christine Bodeau, est au mouillage devant la plage de Beniguet. Olivier, onze ans, qui à l’instar de sa mère manie les avirons comme un vieux loup de mer, se charge du transbordement avec l’annexe. Cap sur la sortie de l’aber, le vent et le courant sont contraires. Pour remonter le filet calé la veille au soir, il faut s’aider un peu du moteur afin de rejoindre les eaux libres car l’heure de la marée n’attend pas. C’est principalement dans ce but que les sloups récents de l’aber sont dotés d’un petit moteur in-board.

Mais Christine aura tôt fait de hisser la grand voile et de stopper la mécanique incompatible avec son amour de la « vraie » navigation. Foc et trinquette sitôt établis, Baladin gîte légèrement sur tribord et prend son allure de croisière. On est surpris par la douceur de la barre, bien que le bateau conserve son cap sans la moindre difficulté. Louvoyer au milieu des nombreuses roches qui parsèment les abords de l’estuaire devient alors un vrai plaisir, pour peu, bien entendu, que l’on soit au fait des passes et hauteurs d’eau disponibles suivant l’heure de la marée. Mais pour ce qui concerne ce genre de navigation, délicate pour un non-averti, on peut faire confiance à Christine. Au même titre que la plupart des plaisanciers de l’aber, il est vrai qu’elle pratique la région depuis sa plus tendre enfance !

Une marque rouge flotte à quelques encablures sur l’avant bâbord de Baladin; on a amené la trinquette pour simplifier la manœuvre. Un peu d’erre, un virement de bord en douceur et, la barre sous le vent, le petit sloup vient s’immobiliser voile battante à portée de gaffe de la bouée. Olivier commence à embraquer l’orin tandis que sa mère amène les voiles. Il faudra du temps pour remonter les cinquante mètres du filet à bord, car les vents ont changé dans la nuit et, en l’absence du poisson espéré, une quantité impressionnante d’algues garnit le trémail. Un comble pour Christine, dont la profession est justement la commercialisation de ces végétaux marins pour les centres de thalassothérapie. Aussi, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle citera, non sans humour, le nom scientifique de chaque spécimen remonté.

Il n’en demeure pas moins qu’il faut maintenant nettoyer le filet avant de le remettre à l’eau. Le vent de Suroît a forci; après avoir pris un ris dans la grand voile, Christine hisse à nouveau la toile et gagne l’abri de la côte pour procéder à la mise en ordre du trémail. Reste désormais à relever les deux casiers savamment mouillés dans les « bons coins ». Une fois les marques repérées, les prises de bouée s’effectuent bien évidemment à la voile, sans la moindre fausse manœuvre. Une douzaine d’étrilles garnissent bientôt le fond du joli panier en osier, confectionné par Christine, qui fait partie de l’armement du bord.

A l’extérieur de l’aber le vent a forci. Un ris dans la grand voile et la trinquette amenée, Baladin regagne le mouillage, escorté par un goéland cabotin qui a su se bien placer pour ajouter une touche d’élégance à la scène. © Gilles Millot

Le soleil a baissé sur l’horizon, l’heure du retour sonne au clocher de Saint-Pabu. Le confort primant sur le souci de vitesse, Baladin rentre dans l’estuaire sous foc seul et grand voile arisée. Quelques morceaux de boëtte ont tôt fait d’attirer les goélands qui, pour le plus grand plaisir des enfants, font une bruyante escorte au petit sloup. Cela aussi fait partie du savoir-faire de Christine, qui n’a pas son pareil pour provoquer et faire partager ses moments de bonheur.

Afin de poursuivre dans le même esprit « marin », la prise du corps-mort à la voile est de rigueur. Gare à celui qui manquera sa manoeuvre, car dans les maisons bâties sur la colline bien des yeux intéressés observent le retour des bateaux.

Pierre, le mari de Christine, attend sur la plage afin d’emprunter le Baladin pour une partie de pêche à la traîne. Une fois n’est pas coutume, car chez les Bodeau chacun possède son propre bateau et si l’on navigue souvent de conserve, on n’en reste pas moins seul maître à son bord. Le Loctudy de Pierre est en peinture chez Bégoc, alors Christine va consentir à ce que son Baladin change provisoirement de patron. Précisons pour l’anecdote que le bar de trois kilos ramené ce soir-là par son mari, pas peu fier il est vrai, aura tôt fait d’effacer tout malentendu.

Au bonheur de vivre

Un cadre somptueux, la présence d’un chantier compétent, et l’héritage d’une tradition de plaisanciers cultivant l’esthétique et le sens des valeurs vraies, font de Saint-Pabu un havre de paix et de bonheur familial. Rares sont désormais les sites où l’on retrouve une flottille aussi homogène, inspirée des bateaux de travail locaux, et dont la tradition se transmet d’une génération à l’autre en suscitant un tel attachement de la part des propriétaires successifs. Quel meilleur apprentissage de la mer peut-on offrir aux jeunes enfants qui, à n’en pas douter, prendront bientôt la relève ? « Ici on fait construire un bateau pour cinquante ans, affirme Christine, et l’on a le sentiment d’investir pour la génération suivante. » Outre cet état d’esprit exemplaire, on ne saurait trop insister sur la qualité relationnelle et la cohésion qui existent entre les plaisanciers de Saint-Pabu. Ainsi perdure l’élan donné depuis près d’un siècle par des familles qui souhaitent vivre ensemble leurs loisirs, sans artifices, le plus simplement du monde, heureuses de partager la mer et le bateau dans un vrai souci d’authenticité. Voilà bien de quoi méditer…

Après l’âge des associations, qui ont permis de sauver l’essentiel, le temps n’est-il pas venu d’imiter Saint-Pabu et de recréer un peu partout de ces petits havres de grâce, où l’art de vivre et la tradition maritime se conjuguent discrètement au présent ?

Remerciements : Jean-Michel Troadec; M. Le Bihan; Pierre, François et Emmanuel Bégoc; Christine et Pierre Bodeau; Philippe Le Gorgeu; Joël Le Tac; Jacques Caillart; Michel Bellion; Michel Rivière; et tous les plaisanciers de Saint-Pabu.