Par Jacques Maigret – Au Nord-Ouest de l’Afrique, la bordure occidentale du Sahara se caractérise par une côte particulièrement inhospitalière, quasi inhabitée. Au large de la Mauritanie s’étend le banc dArguin, immense étendue où la terre et la mer se mêlent étroitement. Ce littoral aux abords hostiles est cependant peuplé par des tribus de pêcheurs, les Imragen, dont l’organisation sociale a été pendant des siècles exclusivement basée sur la mer et la pêche. Jacques Maigret, chercheur au Museum national d’Histoire naturelle de Paris, a travaillé neuf années durant en Mauritanie comme biologiste des pêches, au titre de la coopération, étudiant notamment les pêcheries langoustières. Il a ainsi souvent parcouru les côtes de ce pays et en particulier le banc d’Arguin, en compagnie des Imragen, qu’il a appris à connaître. Il nous décrit ici leur mode traditionnel d’existence, menacé aujourd’hui de bouleversements irrémédiables.

Entre la Grande et la Petite Krone, deux des îles du banc d’Arguin, apparaissent des hauts-fonds qui découvrent à marée basse. Ces lieux très difficiles d’accès, d’une grande richesse biologique, abritent et nourrissent de nombreuses espèces d’oiseaux et de poissons © John G. Walmsley

Quand le désert sec et brûlant, aride et sans végétation, vient plonger dans l’océan Atlantique, la rencon­tre de ces deux immensités crée une zone où la vie sauvage explose à l’abri des dégra­dations de l’homme.

Le banc d’Arguin, tristement célèbre depuis le naufrage de la Méduse s’étend sur soixante milles de long, de la baie du Lévrier au Nord du cap Timiris au Sud, et sur quarante milles de large. La naviga­tion dans cette vaste zone à l’hydrographie incertaine est rendue très difficile, voire impossible, aux navires calant plus de deux mètres. A l’Ouest, le plateau continental est entaillé de profonds canyons où les lan­goustiers bretons capturaient la langouste rose (cf. Le Chasse-Marée n° 48). Les fonds de 300 à 600 mètres arrivent au contact des bancs de vase et de roche où brise la grande houle du large. Sur la partie Nord du banc, totalement immergée, la profon­deur n’excède pas quatre mètres. Dans le Sud, les vasières émergent, . entourant de nombreuses îles où vivent d’importantes colonies d’oiseaux de mer.

La plus grande, l’île de Tidra, longue de 30 km, est habitée temporairement par un campement de pêcheurs. Ce mélange intime entre la mer et la terre profite à une faune innombrable où dominent les oiseaux de mer qui trouvent sur les immenses vasières découvertes à marée basse, toute la nourriture qui leur est nécessaire tandis que les îles, inaccessibles et désertes, leur procurent les refuges indispensables à la nidification. Durant cette période, le sol est littéralement tapissé de nids de sternes et de hérons cen­drés, tandis que les aigrettes et les spatu­les occupent les quelques rares buissons disséminés à la périphérie et que les cor­morans colonisent les falaises et les palé­tuviers situés au Nord de l’île Nair. Cette mangrove résiduelle, la plus septentrionale de la côte Ouest africaine, n’a été décou­verte qu’en 1956; elle subsiste dans une région désertique et des eaux sursalées, comme le souvenir d’une époque reculée où l’eau douce abondait au Sahara et où ce vaste banc devait être l’immense delta d’un grand fleuve.

Cette région exceptionnelle est un véri­table paradis pour les poissons qui y pul­lulent. C’est une importante nurserie dans laquelle se développent, à l’abri des pré­ dateurs, les espèces qui alimenteront les grandes pêcheries du large, exploitées par les flottilles de chalutiers industriels, prin­cipalement soviétiques et japonais. C’est là que vivent les Imragen, les seules tri­ bus maures de pêcheurs qui aient conservé leurs traditions et leurs méthodes de pêche archaïques admirablement bien adaptées aux conditions particulières de ce milieu.

Les Imragen, un peuple maure

Contrairement aux Berbères et aux Yémé­nites qui sont de race blanche, les Imra­gen sont des Maures de race noire. Ils sont établis là depuis fort longtemps puisqu’on en fait les descendants des populations autochtones du Sahara, avant la désertifi­cation et les invasions berbères et arabes. Ils vivent exclusivement autour du banc d’Arguin.

On compte actuellement huit villages Imragen occupés toute l’année – Tes­ chetts, Reguibat Thila, M’emghar, Jreif, Memjhart, M’sit, Ablaouar’h (du Nord vers le Sud) – et deux autres qui ne le sont que temporairement – Agadir, sur l’île d’Arguin et Reguibat Tidra. Ces villages adossés à l’immense étendue déser­tique du Sahara sont tournés vers la mer dont ils dépendent complètement. Le sol sableux, saturé de sel, ne laisse pousser que quelques plantes halophiles incapables · de nourrir le bétail domestique. Quelques rares chèvres, moutons et chameaux arri­vent seulement à subsister dans cet envi­ronnement hostile.

L’eau douce est rare, les pluies dont il ne tombe pas 50 mm par an, parviennent seulement à former des mares d’eau boueuse et saumâtre : les ogol. Sinon, il faut aller chercher l’eau à des puits situés à plusieurs dizaines de kilomètres dans l’intérieur (massif de l’Agneitir) de sorte qu’actuellement les Imragen préfèrent aller jusqu’à Nouadhibou, à près de 80 milles, avec leurs lanches pour se procurer de l’eau qu’ils stockent dans de vieux fûts métalliques.

La première mention concernant ces populations date du XVI• siècle et se trouve dans la relation de Valentin Fernan­ des (1506-1507) : Description des côtes d’Afrique de Ceuta au Sénégal traduite par
P. de Cenival et Th. Monod . Cet agent commercial et navigateur portugais décrit les établissements européens qu’il rencon­tre au cours de son voyage, et leurs habi­tants . Les Portugais ont été les premiers à découvrir cette région, en 1443. Dès 1461, ils se sont établis à l’île d’Arguin où ils ont construit un fort pour y faire le commerce de la gomme, de l’or, des plu­ mes d’autruche et des esclaves. L’île d ‘Arguin, unique point d’eau douce de tout le littoral saharien, était le seul endroit sus­ceptible d’accueillir une colonie; les rui­nes du fort sont encore visibles aujour­d’hui sur la côte Est de l’île, face aux che­naux d’accès extrêmement difficiles à repérer même avec les moyens de naviga­tion modernes. On ne peut manquer d’évoquer les difficultés que devaient rencontrer les marins de l’époque pour atteindre ces rivages avec leurs voiliers peu manoeuvrants. L’île d’Arguin est encore couverte de centaines de tombes, souvenir de la traite des esclaves qu’y ont pratiquée ses occupants successifs : Portugais, Hollandais, Anglais et Français.

Les mulets démaillés des filets vont être emmenés au village pour y être préparés et conservés. © Christophe Goeury

Fernandes évoque longuement les popu­lations qui vivaient là et en particulier des Azenèques schirmeyros, « ainsi appelés à cause du poisson qu’ils prennent et dont ils vivent (.. .) par opposition avec les autres Azenèques qui habitent à l’intérieur des terres où ils sont chasseurs et marchands. Ces Azenèques schirmeyros, ajoute Fer­nandes, constituent une race distincte de très basse condition et méprisée de tous les Maures (… ) Ils sont si pauvres et si misérables qu’ils n’ont ni pain, ni huile, ni bois à brûler, ni sel, ni oignons, ni rien d’autre de ce que l’homme emploie pour son usage. Pour préparer leur nourriture, ils ramassent du varech, y mettent le feu, placent le poisson qu’ils prennent à la par­ tie inférieure de ce feu, le rôtissent de la sorte et le mangent sans y ajouter aucun autre ingrédient. C’est de la même manière qu’ils mangent les tortues; quant à la viande, ils n’en mangent pas sauf s’il arrive que sur la terre ferme les autres Maures aient perdu quelques chameaux ».

Un asservissement séculaire

Pour expliquer l’origine des Imragen, il nous faut esquisser rapidement l’histoire du peuplement de cette partie du conti­nent africain que nous résumerons d’après R. Anthonioz (1967). Les premiers habi­tants sont probablement des Noirs, les Bafours, qui ont été refoulés ou réduits en esclavage par les envahisseurs berbères. C’est au cours du VII• siècle que l’Islam est introduit dans cette région et que l’une des grandes familles berbères s’y conver­tit : les Sanhad ja. L’un d’eux fonda en 1054 un couvent dans l’île de Tidra sur le banc d’Arguin; c’est de là qu’est partie la conquête « Almoravide » menée par une poignée de guerriers qui allaient conduire les Sanhadja à dominer toute l’Afrique du Nord et une partie de l’Espagne (1054-1147).

Entre le XI• et le XV• siècle, le pays est investi par plusieurs vagues d’envahisseurs arabes en provenance du Maghreb et du Yémen : les Hassanes , qui exterminent et réduisent en esclavage les populations ber­bères. C’est l’origine du peuplement actuel de la Mauritanie et de la langue qui y est parlée, le hassanien. Le terme « Azenèque » employé par Fernandes est la déformation du mot « Sanhadja » qui devient « Zenaga » et qui a deux sens : « ceux qui parlent ber­bère »et « ceux qui paient tribut ». Le terme « Schirmeyros » vient de « shirme » qui signifie poisson en langue berbère.

Quant au nom « Imragen », il n’apparaît que beaucoup plus tard, en 1858 d’après Théodore Monod . Selon le rapport de Gruvel et Chudaud (1909) qui avaient effectué une mission scientifique sur la côte africaine au début du siècle, ce terme signifierait : « celui qui ramasse les coquil­lages », le singulier « amrig » venant de la racine berbère « mrg » qui veut dire « ceux qui récoltent ».

Après l’arrivée des Européens, les Imra­gen ont continué à pêcher. N’ayant jamais eu en mains leur destin, ni les pouvoirs que donnent l’argent ou les armes, ils n’avaient d’autre choix que de demeurer dans cette région particulièrement inhospitalière qu’ils ne pouvaient d’ailleurs quitter, faute de chameaux ou de bateaux. Leur soumis­sion est telle qu’ils appartiennent à différentes tribus maures et sont désignés par les noms de leurs anciens maîtres : les Ouled Bou Sba, Barrikallah, Abdel Graa, et les Ouled Delim. Au XXe siècle l’administration française s’efforce de libérer ce peuple tributaire de la tutelle des guerriers (Hassanes) et des marabouts (Zenaga); mais ces efforts se heurtent aux habitu­des des populations et les liens de féoda­ité persistent jusque dans les années soixante-dix. Malgré leur libération, les Imragen ont continué à payer une bonne partie de leurs redevances traditionnelles.

Le village le plus important est celui de M’emghar, au Sud du cap Timiris, qui regroupe près de cinq cents personnes. Depuis une dizaine d’années celui-ci a beaucoup changé. Jusqu’en 1970, l’habi­tat dispersé, qui ne formait ni rues ni pla­ces, était essentiellement constitué de hut­tes traditionnelles (tikitt) en paille de gra­minée dominées au centre par quelques grandes tentes brunes en laine de chameau appartenant aux familles les plus riches, généralement d’origine arabe. On ne comptait alors que quelques cabanes de planches et de tôle ondulée. Depuis lors, ces dernières ont proliféré de même que les maisons de parpaings et de ciment, après chaque campagne de pêche favorable. Désormais, les tikitt ne sont plus guère utilisés que pour stocker le poisson sec.

Réunis par et pour la pêche

Les Imragen ont adopté les coutumes de leurs maîtres musulmans mais les observent sans rigidité. En fait ils ne vivent que pour la pêche dont dépend leur survie. Au fil des siècles, ils ont dû s’adapter à un milieu hostile totalement isolé du monde extérieur et où la notion de temps n’a plus aucune signification. Les aléas de leur « métier » leur ont forgé une patience à toute épreuve. En dépit de ces difficultés, les Imragen sont des gens gais, en bonne santé et d’apparence saine et robuste.

Dans la société Imragen de confession musulmane, les femmes, non voilées, tiennent une place importante. Prenant en charge le poisson dès qu’il est démaillé, elles en assurent la préparation (tranchage, salage, fabrication de la poutargue). Regroupées au sein de la communauté, elles assument aussi certaines activités commerciales. © Christophe Goeury

Leur nourriture est exclusivement com­posée de poisson et de viande de tortue; ils achètent peu à l’extérieur, hormis le riz, le thé vert, le sucre et la menthe. Les dat­tes en provenance d’Atar sont également très appréciées et font l’objet de prépara­tions étonnantes avec le poisson. La cui­sine est toujours faite à l’eau de mer. Le poisson est mangé soit sec, soit frais, cuit en « méchoui » sous le sable chauffé par un feu allumé avec des déchets de poisson et des algues ramassées sur la plage, comme le décrivait V. Fernandes au XV• siècle. La seule matière grasse utilisée est l’huile de poisson obtenue après cuisson prolongée des têtes. Le poisson semble suffire aux besoins de leur organisme et l’exercice qu’ils pratiquent constamment leur con­ serve un corps musclé et fort jusqu’à un âge avancé.

En 1967, R. Anthonioz résumait ainsi la vie des Imragen : « Dans un pays fertile, des hommes pêchaient parce qu’ils se trou­vaient au bord de l’eau : la pêche semble alors être un complément et non une nécessité. Puis le pays se dessèche, la côte devient désertique, les ressources s’éloi­gnent dans la montagne de Baffor (l’Adrar actuel) qui ne peut nourrir tout le monde. En revanche, ils trouvent dans l’océan une nourriture abondante car cette côte est un des lieux les plus poissonneux du monde . Pour des raisons économiques, cette petite population demeure sur le littoral car, non seulement la pêche, mais encore la vente du poisson séché — qui représente un complément alimentaire pour les populations de l’intérieur — lui procurent les moyens de vivre.

Un tikitt, au village de M’emghar en 1981. Ce type de hutte d’habitation traditionnelle, construite en paille, est de plus en plus souvent remplacé par des cabanes de planches, parpaings et tôles. Le tikitt n’est plus guère utilisé que pour stocker le poisson. © Jacques Maigret

Cependant, le fait d’être pêcheur n’implique pas la servitude. Ce sont des conditions géographiques et historiques qui sont cause de l’asservissement des Imragen. L’extrême rareté ou l’absence de puits, le manque de chameaux, l’impossi­bilité d’avoir des pirogues ou les armes les plus élémentaires ne leur permettent ni de s’enfuir, ni de se défendre contre un ennemi pour lequel ils représentent une proie particulièrement tentante. De plus leurs maîtres les maintiennent dans une misère extrême tout en leur imposant cer­tains secteurs de la côte : ils n’ont pas le droit d’aller pêcher sous des cieux plus clé­ments, les Canaries par exemple. »

Pour comprendre les Imragen, il faut insister sur le fait que l’unité de la com­munauté n’est fondée ni sur le sang, ni sur les origines, ni sur la religion, ni sur une alliance politique ou militaire mais sur un métier commun. Divisés en tribus, frac­tions et familles, souvent d’origine diffé­rente, ils sont réunis en un même lieu pour y exercer une activité commune : la pêche. Etre Imragen signifie : exercer le métier de pêcheur. C’est un cas tout à fait excep­tionnel dans les communautés humaines.

Les bateaux

Les radeaux primitifs

Selon Fernandes, les premières embar­cations dont se servaient les Schirmeyros étaient « faites de cinq pièces de figueyra de infernosec; la première mesure une brasse et demie de long et les deux autres de chaque côté sont de deux empagnes plus courtes . Ces trois pièces sont réunies avec des fibres dont on fait les filets. En arrière, elles sont toutes trois égales mais en avant la pièce médiane fait saillie parce qu’elle est plus longue (. .. )

Le pêcheur s’assied en arrière sur les trois pièces les plus saillantes avec les jam­bes à l’intérieur posées sur la plus large et dans chaque main il tient une planche avec laquelle il pagaie. Ceux qui sont dans la barque sont dans l’eau jusqu’au-dessus du genou, et ils vont ainsi sans se noyer. Et de cette manière ils traversent n’importe quel golfe de ces bas-fonds sur douze lieues (… ) Dès qu’ils ont abordé , ils font sécher leur barque au soleil pour la ren­dre plus légère. Si l’un d’entre eux possède une de ces barques et un filet, il se regarde comme riche. Ils n’ont jamais ni goudron ni étoupe ».

Il s’agissait en fait d’une sorte de radeau-pirogue rudimentaire. Mais, au début du XIXe siècle, ces embarcations avaient probablement disparu puisque dans son ouvrage intitulé Les pêches de la côte occidentale d’Afrique (1906), Gruvel écrit : « les pêcheurs maures de la tribu Ouled Bou Sba, bien que dépourvus de toute embarcation, remplissent à en rom­pre les mailles, leurs filets qu’ils jettent après s’être avancés dans l’eau jusqu’à mi­ corps. »

Les lanches

Quant aux lanches, elles ont été intro­ duites en Mauritanie au siècle dernier, lorsque les Canariens sont venus y pêcher la courbine (Agyrosoma regius) (*). Elles étaient empilées sur le pont des goélettes qui venaient mouiller dans les baies, à l’abri des hauts-fonds. Une fois à pied d’œuvre, les !anches étaient mises à l’eau et partaient pêcher pendant plusieurs jours dans les chenaux inaccessibles aux navi­res de fort tonnage, avant de revenir livrer leur chargement au bateau-mère où le pois­ son était tranché et salé.

Comme les Imragen connaissaient par­faitement ces parages, il n’était pas rare qu’ils embarquent à bord des lanches pour guider les Canariens. C’est ainsi qu’ils se sont familiarisés avec le maniement de ce bateau. Plus tard, lorsque ce type de pêche a été abandonné – au milieu du siècle – plusieurs lanches ont été vendues à des chefs maures qui en ont confié l’exploita­tion aux Imragen. A la même époque, l’administration française et la Société industrielle de grande pêche – installée à Port-Etienne depuis 1913 – ont mis sur pied un programme de développement et d’émancipation des Imragen qui a lui aussi consisté à doter ce peuple démuni d’une flottille de lanches anciennes puis de répli­ques à l’identique.

Longue de huit à onze mètres, non pon­tée, avec un tirant d’eau inférieur à un mètre, gréée d’une voile latine, la !anche était particulièrement bien adaptée à ces régions de hauts-fonds. Les Imragen, qui ont immédiatement intégré cette embar­cation à leurs traditions, en ont fait un outil irremplaçable qui va leur permettre d’aller pêcher sur les bancs éloignés inac­cessibles à pied, et surtout de gagner Nouadhibou pour s’y ravitailler en eau et y vendre leurs produits.

Les Canariens utilisaient également des cotres de 12 à 15 mètres, plus lourds, avec un tirant d’eau plus important, qui venaient des Canaries par leurs propres moyens pour pêcher la daurade, conservée dans le sel à fond de cale. Quand ce type de pêche a été abandonné vers 1974-1975, les cotres ont également été vendus aux Imragen . Mieux gréés que les lanches et calant davantage, ils remontaient bien au vent et étaient particulièrement bien adap­tés pour le voyage à Nouadhibou. Mais très vite le remplacement des pièces du gréement a posé problème et ils ont été peu à peu désarmés, les Imragen n’ayant pas les moyens de les entretenir correctement. Quelques cotres ont aussi été transformés  en lanches par des charpentiers canariens qui sont venus travailler dans les villages.

Au début du siècle, de nombreux voiliers sont à l’abri dans le port d’Arrecife de Lanzarote, aux îles Cana- ries. Au premier plan est mouillée une goélette de cabotage; plus loin, on aperçoit plusieurs des goélettes de pêche qui se rendaient sur les côtes africaines, embarquant des lanches qui leur servaient d’annexes pour pêcher dans les hauts-fonds
Pour se rendre sur les lieux de pêche situés parmi les hauts-fonds du banc d’Arguin, les Imragen naviguent à bord de lanches à voile latine, dont les premières unités ont été achetées aux pêcheurs canariens au début du siècle. Pour aider ce type de bateau à virer dans les chenaux étroits et peu profonds, un des pêcheurs se met souvent à l’eau pour pousser l’étrave et lui faire passer le lit du vent (cf. Le Chasse – Marée n° 22). © John G. Walmsley

Les techniques de pêche

Les techniques mises en œuvre par les Imragen ont peu évolué au cours des siè­cles et sont demeurées semblables à celles décrites par Fernandes au XV• siècle. Il faut toutefois remarquer que s’il parle lon­guement des tortues de mer, cet observa­teur ne dit rien des dauphins qui abondent sur le banc d ‘Arguinni de leur utilisation par les Azenèques schirmeyros pour rabat­tre les poissons vers la côte. Cette techni­que n’était-elle pas en vigueur à l’époque, ou est-elle simplement passée inaperçue ? Il s’agit pourtant d’une méthode de pêche fort ancienne décrite dès le II• siècle par Pline l’Ancien dans le volume IX de son Histoire naturelle. Cet auteur observe en effet que sur les côtes du Languedoc, dans la région de Leucate, les pêcheurs utili­saient des dauphins pour empêcher les poissons de sortir des chenaux qui font communiquer les étangs avec la mer.

Les engins de pêche

Les Imragen utilisent un filet droit : le chebka, de 20 à 30 mètres de long et de 0,80 à 1 mètre de chute, avec des mailles de 110 à 120 mm. Actuellement il est fabri­qué en sisal, chanvre ou même nylon;-autrefois, ils le confectionnaient eux­ mêmes à partir de fibres de tikarek (Lep­ tademia pyrotechniqua), une espèce de genêt dont l’écorce fournit un fil souple et résistant. Les flotteurs, ou tifa, sont tail­lés dans des tiges d’euphorbe (Euphorbia basalmifera), abondante dans la région. Ils mesurent 3 à 4 cm et sont percés d’un trou en leur centre pour laisser passer la ralin­gue. Le filet est lesté avec des boules d’argile cuite, appelées idan. Ces boules sont pétries par les femmes puis séchées au soleil avant d’être cuites entre deux cou­ches de braises, suivant le même principe que le « méchoui de mulet ». Les filets sont liés deux par deux et placés sur un bâton qui sert à les porter lorsque le pêcheur se rend sur les lieux de pêche. Au repos, les bâtons sont piqués dans le sable, en haut de la plage, soutenant les filets et évitant qu’ils ne s’emmêlent.

L’organisation de la pêche

L’organisation de la pêche chez les Imra­gen est fondée sur des règles ancestrales qui impliquent une socialisation et une col­lectivisation du travail, tout en respectant le droit et le rang de chaque individu dans la société. Cette pêche est orientée vers la capture d’une seule espèce : le mulet jaune (Mugit cephalus ashentensi).

On distingue deux types de pêche sui­vant les endroits où sont situés les villa­ges. Sur le banc d’Arguin, les habitants d’Iwick, de Reguibat et de Teschetts cap­ turent le poisson sur les hauts-fonds et dans les chenaux où ils se rendent à bord des lanches qui leur permettent de sur­ prendre les bancs de passage. Les bateaux leur servent uniquement à gagner les lieux de pêche, la capture du poisson se faisant à pied.

Sur la côte Sud du cap Timiris, les Imra­gen de M’emghar pêchent le mulet le long du rivage lors de sa migration vers le Sud. Ces pêcheurs sans bateau sont donc tributaires de l’éloignement des bancs. C’est ce type de pêche que nous allons détailler.

Avant le début de la pêche, les pêcheurs se répartissent en deux groupes et l’on tire au sort afin de désigner lequel pêchera la première matte de poissons. Ce groupe dirigera la pêche tant qu’il n’aura pas cap­turé un banc de mulets. Ces dispositions ne jouent toutefois que durant la journée; la nuit, la priorité est donnée à celui qui détecte le poisson.

Le banc de mulets est encerclé par trois barrages de filets concentriques que les pêcheurs ont disposés en marchant et en nageant. Les poissons prisonniers cherchent à s’échapper en sautant, et se font prendre dans les mailles d’une des nappes. Souvent, les Imragen utilisent les services des dauphins. Ces derniers, attirés par le bruit que fondes poissons en sautant, les rabattent vers le rivage où il est plus aisé de les capturer. © Christophe Goeury
© Christophe Goeury

Le matin, un veilleur du groupe désigné par le sort se place au Nord du village, car les bancs viennent toujours de cette direc­tion tandis que les autres pêcheurs atten­dent sur la plage. Le groupe prioritaire se tient près du guetteur, tandis que l’autre reste plus au Sud et n’entrera en action que lorsque le premier groupe lui en donnera l’autorisation. Quand le poisson est en vue, le guetteur prévient son groupe, lequel palabre pour décider si le banc signalé est suffisamment intéressant pour être cap­turé; dans le cas contraire, il autorise le deuxième groupe à pêcher tout en conser­vant sa priorité pour le banc suivant. En revanche, s’il commence la pêche, il per­dra sa priorité qui passe au second groupe et ainsi de suite tout au long de la saison.

Dès que le poisson est à leur portée, les pêcheurs entrent dans l’eau en portant leurs filets. Ils se groupent deux par deux et les amarrent ensemble. Un premier groupe contourne le banc par l’arrière en marchant ou en nageant et barre le pas­ sage vers le large tandis que le deuxième groupe barre le chemin des mulets vers l’avant et la côte. Les pêcheurs se rejoi­gnent ensuite de façon à enfermer le pois­ son au milieu de leurs filets. Simultané­ ment, un autre groupe entre dans l’eau pour former un deuxième, puis un troisième barrage à 1,50 m autour du premier, afin de récupérer le poisson qui saute par­ dessus les filets précédents. Naturellement, ce sont les filets du premier cercle qui pêchent le plus de mulets; aussi, afin de répartir les chances équitablement au cours de la saison, les pêcheurs changent­ ils de place à chaque sortie : ceux du pre­mier rang passent au dernier, tandis que ceux du deuxième feront le premier à la prochaine opération etc.

Les mulets se maillent dans les filets qui sont ensuite tirés sur la plage. Les hom­mes cassent la tête des poissons pour les faire saigner et éviter que le sang ne se répande sur les ovaires, précieux pour la fabrication de la poutargue, familièrement appelée « caviar de Mauritanie ». Le pois­ son est ensuite démaillé par les femmes et transporté jusqu’au village dans des sacs de filet (aguesri) qu’elles portent sur leur dos. Le mulet est alors tranché et vidé par les femmes qui fabriquent également la poutargue.

L’aide des dauphins

Comme l’encerclement du poisson se fait à pied ou à la nage, la pêche ne peut se pratiquer qu’à proximité de la côte. Il faut donc parfois rabattre le mulet vers la plage et, pour ce faire, les Imragen ont eu l’idée d’utiliser les services des dauphins. Ils ont en effet observé que lorsque ces mammifères étaient présents, le mulet se rapprochait davantage du rivage. Aussi, pour attirer les dauphins les pêcheurs frap­pent la surface de l’eau à l’aide d’un bâton, imitant le bruit que fait le mulet en sau­tant hors de l’eau. Les cétacés viennent alors vers la côte et rabattent le banc que les pêcheurs n’ont plus qu’à capturer dans leurs filets.

Mais la présence des dauphins n’est pas assurée et souvent les Imragen voient passer les bancs très au large sans que les cétacés daignent jouer les rabatteurs, parce qu’ils sont trop éloignés ou tout simple­ment qu’ils n’ont plus faim ! Certes, c’est un fabuleux spectacle de voir ainsi des hommes, des dauphins et des poissons dans un même tourbillon, au milieu des gerbes d ‘eau.

Pourtant, au risque de décevoir ceux qui seraient tentés de bâtir un « roman anthropomorphique » sur l’aide apportée aux hommes par les dauphins, l’expérience prouve que ces derniers ne rabattent pas le poisson vers la terre pour voler au secours des pêcheurs mais pour le chasser plus facilement . Il ne s’agit pas d ‘une action délibérée et pensée mais bien d’une réaction instinctive de chasse. Il est indéniable qu’au cours de l’action elle-même s’instaure une certaine connivence entre les hommes et les dauphins pour assurer la capture maximale, mais chacun conti­nue à travailler pour son compte et j’ai vu des dauphins venir « voler », hors de l’eau, des mulets déjà déposés sur la plage.

A force d’observer le comportement des mulets jaunes, les Imragen ont affiné leurs méthodes de pêche et appris les précautions à prendre pour que le poisson ne s’éloigne de la côte. Ils savent très bien ce qui risque de faire fuir le banc : le mouil­lage d’une embarcation, la pose d’un filet, le bruit dans l’eau, la pollution par le sang… ou par « les femmes fumée d’un feu. Afin de préserver les zones de pêche, la côte a été divisée en secteurs attribués à chaque campement et entre ces zones , on prévoit une aire où toute activité est interdite afin de permettre aux mulets de se regrouper et de se rapprocher du rivage avant la zone de pêche du village suivant. Le mulet se déplaçant du Nord vers le Sud, les zones de pêche sont donc toujours situées au Nord du village tandis que les zones de « travail » sont en face et au Sud de celui-ci.

A partir de 1970, initiés par les pêcheurs canariens, les Imragen ont com­mencé à poser des filets pour capturer aussi la courbine. En diversifiant ainsi leur pêche, ils abandonnent aussi progressive­ ment leurs techniques traditionnelles.

Après la pêche, les hommes remontent les filets à terre. Les poissons seront démaillés puis saignés avant d’être transportés au village où les femmes les préparent pour les conserver. © Christophe Goeury

 

Le poisson rapidement salé et séché, appelé « poisson vert », est trié avant d’être envoyé à Nouadhibou où le séchage se poursuivra en usine. © Christophe Goeury

Mulets et courbines du banc d’Arguin

Les lmragen pêchent essentiellement le mulet, la principale espèce étant le mulet jaune (Mugit cephatus ashentensi) qui atteint une taille de 80 à 100 cm. Dispersés sur le banc d’Arguin, les poissons se nourrissent sur les vasières. Avant la migration de reproduction, ils se regroupent en bancs de plusieurs milliers et commencent à descendre vers le Sud en vagues successives, le long de la côte, jusqu’à l’estuaire du Sénégal où ils pondent – c’est une hypo­thèse car nous n’avons jamais trouvé les alevins de cette espèce. Ce sont donc des poissons gras, aux ovaires gonflés, qui sont capturés et vont permettre la fabrication d’une poutargue de bonne qualité.

La migration se déroule en deux périodes : la première de mi-octobre à mi-décembre con­ cerne essentiellement le mulet jaune; tandis qu’au cours de la deuxième, entre mi-janvier et mi-mai, on voit apparaître d’autres espèces : mulet doré (Mugit auratus) et mulet moir (Mugit monodi).

Une autre espèce abondante sur le banc d’Arguin est la courbine ou maigre (Argyrosoma regius) qui appartient à la famille des Sciaeni­dés (ombrine et corb). De très grosse taille et à chair fine, elle était consommée salée et séchée. Elle occupe en Afrique la même place que la morue en Europe. Exploitée dès le XVI• siècle par les Portugais puis par les Espagnols – c’est elle qui était pêchée par les lanches canariennes -, elle est à l’origine de la ville de Nouadhibou (ex Port-Etienne) et de la for­ tune des sociétés de pêche qui l’ont fondée. Entre 1918 et 1975 la courbine était capturée sur le banc d’Arguin par les tarafiers, petits bateaux, à voile d’abord puis à moteur, origi­naires des Canaries, mesurant entre 12 et 15 mètres, qui rapportaient leurs prises soit à terre, soit à bord des pontons pour y être tranchées puis salées avant d’être mises à sécher (cf. Ar Vag, tome II, pp. 178-186).

Les courbines, énormes poissons de plus de deux mètres, se rassemblent au printemps sur les hauts-fonds du Sud du banc d’Arguin, autour du cap Timiris; puis ces bancs, consti­tués de mâles et de femelles, remontent lente­ ment dans les chenaux jusqu’à la baie du Lévrier où a lieu la ponte, en juillet. Après avoir émis leurs œufs, les adultes se dispersent sur le plateau continental. Les alevins puis les jeu­nes se développent dans la baie du Lévrier jusqu’à la taille de 40-50 cm qu’ils atteignent à l’âge de trois ans.

Les équipages des tarafiers suivaient les bancs de poissons au cours de leur migration, les détectant soit à vue, soit au son, l’oreille col­lée sur le pont du bateau, car la courbine gro­gne et son cri, transmis par l’eau à la coque du bateau, est aisément perceptible. Une fois détecté, le banc était capturé au filet tournant, mais les prises étaient quelquefois si importan­tes que les bateaux ne pouvaient pas charger la totalité du poisson. Le filet était alors remor­qué jusqu’au rivage où les pêcheurs l’amarraient solidement, le poisson restant vivant à l’inté­rieur comme dans un vivier. Le bateau pouvait alors effectuer, pendant plusieurs jours, le tra­jet entre son filet et le ponton pour y débar­quer son poisson.

Les dernières pêches de ce type se sont déroulées au cours des années 1970-1975 car les populations de courbines, surexploitées sur le plateau continental, se sont réduites et ces énormes concentrations de migrateurs, qui atteignaient 300 à 500 tonnes, ont disparu. Un petit stock de grosses courbines a toutefois sub­sisté quelque temps le long des plages de la baie du Lévrier, dans quelques mètres d’eau; mais il a été exploité par un centre de pêche spor­tive au « surf casting » puis a lui aussi décliné dans les années 1980.

Le traitement des captures

La poutargue

La poutargue est fabriquée avec les ovai­res entiers du mulet; ceux-ci sont extraits du poisson frais et lavés en prenant soin de ne pas abîmer les parois du sac ovarien puis sont placés dans des huttes aérées o ils macèrent dans le sel pendant environ deux heures et demie. Ils sont ensuite pla­cés entre deux planches sur lesquelles on pose des poids afin de les aplatir légère­ ment . L’ensemble est retourné toutes les douze heures jusqu’à ce qu’ils sèchent com­plètement. La fabrication de poutargue est récente; ce procédé originaire du bassin méditerranéen a été introduit en Mauri­tanie vers 1920 par la S.I.G.P. La produc­tion qui était exportée en presque totalité, a toutefois chuté : d’environ quinze tonnes en 1970/1971, elle n’est plus que de trois à quatre tonnes aujourd’hui.

Le poisson salé-séché

Ce procédé de traitement, qui est éga­lement en usage à Nouadhibou, a été introduit par les Européens au début du siècle (2) : le poisson est tranché, lavé et salé. En général les Imragen ne mettent pas le poisson en saumure. Il est mis à sécher directement après le passage_ dans le sel qui a plus ou moins bien pénétré dans les chairs. Ce poisson étant de très mauvaise qualité, il est souvent acheminé avec le sel vers Nouadhibou pour y ache­ ver son séchage; c’est ce qu’on appelle le « poisson vert ». La poursuite du traitement est assurée par des sociétés qui achètent cette production pour la commercialiser vers le Zaïre et le Congo.

La production des Imragen est difficile à connaître avec précision. On estime qu’en 1974 ils livraient environ 1 300 t de poisson vert (équivalent frais) aux indus­ tries de Nouadhibou. Quoi qu’il en soit, le marché du poisson salé-séché a beau­ coup diminué et cette production a ten­dance à céder le pas devant le poisson frais qui peut désormais être rapidement ache­ miné vers la capitale, Nouakchott, ou con­ gelé sur place pour l’exportation.

Le tichtar

C’est un produit traditionnel typique­ ment mauritanien qui est commercialisé à l’intérieur du pays. Le poisson est tranché des deux côtés de l’arête centrale qui est enlevée, puis il est mis à sécher sans être lavé. Le temps de séchage dépend des con­ditions météorologiques : deux à trois jours par temps sec, quatre à cinq jours par temps humide. Si le poisson n’est pas gras, il se conserve ainsi durant quatre à cinq mois à l’abri de l’humidité. La conserva­tion du poisson gras est réduite à un mois; au-delà de ce délai, il se produit souvent une oxydation donnant une coloration rouge à la chair. Le tichtar est fabriqué à partir du mulet jaune et quelquefois avec d’autres espèces : la palomète (Orcynopsis unicolor) ou la liche (Lichia vadigo). La plus grande partie du mulet est transformée en tichtar, le reste est consommé frais sur place.

Le tichtar sert de base à la préparation du tidguit ou lekhlif: broyé et mélangé à de la graisse de poisson, on y ajoute du sucre et de la poutargue; le tout est con­servé dans des outres en peau (guerba). Durant la période de pêche du mulet jaune, les campements Imragen font l’objet d’un rassemblement un peu identique à celui de la « Guetna des dattes » à Atar; de nombreux Mauritaniens – surtout des femmes – viennent de l’intérieur du pays y faire leur « cure de poisson ».

L’huile de poisson

Les tripes et les têtes des mulets sont cuites dans une marmite d’eau de mer puis écrasées à l’aide d’un bâton. Une fois cette préparation refroidie, la graisse est écrémée en surface à l’aide d’une coquille de cymbium, mollusque gastéropode abon­dant sur les vasières. Le produit de ce pre­mier écrémage est mis dans un second réci­pient pour être réchauffé et écrémé une seconde, puis une troisième fois afin d’éli­miner complètement l’eau de mer.

Quel avenir pour les Imragen ?

Ces observations ont été faites au cours de séjours en Mauritanie, lors de plusieurs missions effectuées sur le banc d’.Arguin en compagnie de Ahmed O’.Abdallahi, d’origine Imragen et second sur le navire océanographique Almoravide. Lorsque nous avons quitté la Mauritanie en 1982, la pêche était en pleine évolution.

Au cours des vingt dernières années, les Imragen avaient assimilé de nouvelles techniques simples au contact des pêcheurs canariens. Ils évoluaient doucement, en harmonie avec leur environnement. Mais déjà des signes de déclin apparaissaient : d’une part les mulets jaunes n’étaient plus aussi abondants et les bancs semblaient avoir déserté la région durant la première période de pêche, de novembre à décem­bre; d’autre part les dauphins avaient eux aussi modifié leur comportement et semblaient bouder cette partie du banc d’Arguin.

Une mère de famille Imragen présente de la poutargue, préparation délicate des ovaires du mulet. © Christophe Goeury
Une lanche Imragen, au large du village d’Iwick. Les Imragen ont aussi, quelques années durant, navigué sur des sloups canariens à voile aurique et d’un tonnage supérieur à celui des lanches. Dans le cadre de programmes d’aide et de développement, les lanches, simples, robustes et parfaitement maîtrisées par les pêcheurs, ont été remplacées par des embarcations en plastique, équipées de moteurs hors-bord… La société Imragen gagne-t-elle vraiment au change ? © Jacques Maigret

Les causes de ces changements sont multiples. Mais il est certain que la surex­ploitation des fonds de pêche du plateau continental par les flottilles soviétique, japonaise et roumaine a complètement modifié le système écologique de la région, provoquant la disparition des sparidés (daurades) au profit des céphalopodes (poulpes et seiches) à croissance rapide. Par ailleurs, la modification des lignes de rivage par la construction de ports et les aménagements de l’embouchure du fleuve Sénégal où les mulets jaunes allaient se reproduire est une circonstance aggravante.

La déstabilisation de la société Imragen a commencé lorsque des experts se sont emparés de leur développement dans le cadre de programmes d’aide élaborés à l’étranger . Les Japonais ont ainsi débarqué avec des « !anches-pirogues » en plastique, équipées de moteurs hors-bord; d’autres ont proposé de construire un port à M’emghar; enfin un cargo congélateur est venu mouiller devant les villages pour con­ geler le poisson et l’exporter vers l’Italie.Des circuits de ramassage se sont organi­sés pour ravitailler Nouakchott.

Sous la pression de leurs « bienfaiteurs », les Imragen ont rapidement abandonné leurs traditions. Grâce à leurs embarca­tions, ils peuvent désormais traquer les bancs de mulets là où ils se trouvent et pêcher à longueur d’année . Mais ce pro­ duit est immédiatement congelé et expé­dié de sorte qu’en cas de pénurie les villa­ges ne disposent plus de leur réserve de poisson sec et doivent aller en ville ache­ ter de quoi manger. La spirale du dévelop­pement et de la dépendance est amorcée. Elle risque d’être fatale à cette société, cer­tes primitive, mais qui était si bien adap­tée aux conditions exceptionnelles qui l’avaient modelée au cours des siècles.

Il faut avoir navigué au rythme des voi­les dans les chenaux du banc d’Arguin et passé les heures chaudes de la journée à l’ombre de la coque de la lanche sur une plage perdue en attendant que les alizés veuillent bien devenir favorables pour pro­gresser vers le Nord, pour approcher la vie – et la tradition – lmragen qui allie les difficultés et la contemplation . Quelle mystérieuse beauté faite de silence et d’infini se dégage lorsque les étoiles pâlis­ sent à l’aube et que le ciel rougit au cou­ cher du soleil ! Les Imragen ont vécu des milliers d’années… comme oubliés, dans ce silence troublé seulement par la mer qui brise sur les dunes. Puis brusquement leurs structures sociales ont été confrontées au développement technique qui est en train de les briser.

N’aurait-on pas pu imaginer un scéna­rio qui préserve l’harmonie de l’homme et de la nature ? Les Imragen et le banc d’Arguin auraient pu réaliser cette union . Je crains qu’il ne soit malheureusement
trop tard.

Bibliographie : R. Anthon ioz, Les Imragen, pêcheurs nomades de Mauritanie (El Memghar). (1967 Bull. IFAN.29. sér.B (3-4); R. Anthonioz, Les Imragen, pêcheurs nomades en Maurilanie, II (1967 Bull.IFAN.30. sér.B (2)); R.G. Busnel, Symbiotic relationship between man and dol­phins. (1973 Trans. N.Y. Acad. Sc, sér.2, 35 (2)); P. Cenival et Th. Monod : Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal par V. Fernandes (1506-1507) (Larose éd. Paris 1938); A . Gruvel et A. Bou­jat, Les pêcheries de la côte occidentale d’Afrique, (Challamel éd., Paris, 1906); J. Maigret, Les lmragen, pêcheurs des côtes de Mauritanie, une technique ancestrale (« L’e xploitationde la mer » v, Rencontres inter­ nationales d’Achéologie et d’histoire, Antibes, octobre 1984);J. Ma i­ grec et A.O’ Abdallahi, La pêche des Imragen sur le banc d’Arguin eT au cap Timiris (Mauritanie) (Notes africaines n° 149, janvie r 1976).

Les photos de M. Christophe Gœuryoone été prise s en 1984 dans le village de Mhaijrut (Memjhart) lors d’un reportage effectué en colla­boration avec M . Olivier Michel.

 

(*) Ar Vag tome II. En 1890, la flot te canarienne, forte de 50 à 60 voiliers de 35 et 40 tonnes, employant jusqu’à l 200 matelots, a seule le monopole des pêches sahariennes; elle expédie annuellement aux Canaries plus de 7 000 tonnes de poisson salé, dont une part alimente La Havane. une de ces barques et un filet, il se regarde comme riche. Ils n’ont jamais ni goudron ni étoupe ».

(2) Voir Ar Vag, tome II, pp. 172 et 178 à 191.