par Sandrine Pierrefeu et Erwan Crouan – Et si le plus petit bateau du monde n’était ni un modèle ni une coque de noix, mais une planche de surf ? Pureté des lignes, finesse des entrées d’eau, subtilité des courbes, tout y est. Sauf qu’ici on ne parle ni d’architecte, ni de constructeur mais de shaper. Bienvenue dans l’univers de la glisse et rencontre avec Juanito, un de ces artisans, installé en Bretagne Sud.

L’article publié dans la revue Le chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Matin chiffon sur la baie d’Audierne. Les 30 nœuds de Sud échevellent la houle de mars. La pluie crépite et couvre la plage de la Torche de cratères froids. Pas un temps à mettre un terrien dehors. Un terrien, non. Un surfeur, oui ! Trois têtes encagoulées montent et descendent au rythme de la mer. Quand une vague se dresse et casse au bon endroit, une silhouette noire s’élance sur la façade mouvante. Dos à l’écume, elle danse, suivant la ligne verte de la déferlante.

Deux nouvelles voitures se garent entre les flaques et trois silhouettes courent tête baissée jusqu’à la dune. Un coup d’œil au spot – le « lieu » en anglais, qui désigne l’endroit surfé – pour évaluer les conditions. Puis un coup de téléphone à un complice invisible : « Un mètre cinquante solide. Pas loin de deux dans les séries. Oui, c’est propre et ça déroule. Je me mets à l’eau avec l’egg 6’3.» Comprenez : les vagues, mesurées de l’arrière – à l’hawaïenne – lèvent en moyenne à 1,50 mètre de haut, 2 mètres au maximum. Elles sont de qualité. Et la surfeuse indique le type de planche qu’elle choisit – l’egg (l’œuf), flotteur oblong, tire son nom de sa forme ovoïde – et sa longueur en pieds et pouces, comme il est d’usage dans le milieu. Quelques instants plus tard, les nouveaux arrivés, qui se sont changés aussi vite que possible dans les bourrasques, sont à l’eau avec chacun un surf adapté aux conditions du spot, à leur niveau et leur envie du jour.

surfer dans une vague Saint-Tugen, à Esquibien (Finistère)
C’est sur la plage de Saint-Tugen, à Esquibien (Finistère), que l’on trouve l’un des plus beaux beach breaks (vagues de plage) bretons. On voit ici Gaël Blouet glisser sur un tube d’émeraude en formation. © Erwan Crouan

 

Shapers, architectes, charpentiers : les luthiers des mers

Pour qui ne connaît du surf que les plages bondées du Pays basque l’été, difficile d’imaginer que les Océaniens et certains Africains de l’Ouest considéraient cette pratique comme un sport des dieux… Mais en ce matin frisquet, face à une poignée de mordus à demi-nus sur un parking balayé par les rafales, on touche du doigt ce que les surfeurs les plus assidus répètent à qui les taquine sur leur « addiction » : leur passion pour les vagues relève plus du mode de vie que de la mode. Organique, quasi charnel, le surf exprime une connivence avec « plus grand que soi », une commu­nion avec la vague – comme tous les grands amours, elle est unique et sa quête relève du mythe.

En ce sens le surfeur est un marin. Et comme tous les coureurs de houle, il développe un savoir fin du vent, des vagues, et de la météo. Comme les navigateurs aussi, il se dote d’outils pour pratiquer l’élément mer et entretient avec son véhicule d’évasion une relation à la fois technique et passionnelle, intuitive et précise. Et cet outil, aussi minimal soit-il, demeure un bateau. Mû à la force des bras et poussé par les vagues, il glisse, plane, déjauge et décroche si on le pousse à l’excès. Ses formes répondent aux mêmes enjeux que celles d’un bateau. Dans les deux cas, il s’agit de réaliser un flotteur solide, rapide et évolutif, adapté à des éléments et à des conditions d’usage changeants.

« Leurs formes me font penser aux lignes des Pogo 6,50 »

Shapers – de shape, « forme » en anglais –, architectes navals et charpentiers doivent résoudre des problèmes du même ordre, en jouant sur les mêmes variables: largeur, rayon de bouge, tonture – le rocker en langage surf –, finesse et répartition des bouchains – les « rails » sur un surf, qui peuvent être tombants, tendus, boxy (ronds), continus, avec des décrochements, etc. Comme celle d’un navire, la surface planante d’une planche – sa carène – peut présenter une forme convexe. Elle peut aussi se faire concave, voire double concave à l’emplacement des ailerons, là où se creusent parfois des rainures – les channels – destinées à améliorer la glisse…

« Comme les marins et les architectes font évoluer les formes des navires, les shapers et les surfeurs font évoluer les surfs, explique Manu Chartier, skipper, surfeur et ingénieur en sciences marines. Beaucoup de ces innovations sont nées de la demande de pratiquants désireux de fréquenter de nouveaux lieux, de surfer de plus grosses vagues ou de manœuvrer de manière plus contrôlée, plus fluide ou plus radicale. Les shapers, charpentiers et architectes navals ont développé un savoir-faire alliant connaissances et in­tuition pour trouver la forme la plus rapide ou la mieux adaptée au milieu convoité. Ces luthiers des mers nous permettent de naviguer au mieux sur la partition des houles. »

Pour Manu Chartier, il est possible de comparer Pen Duick VI à un gun, type de surf utilisé pour les grosses vagues. « Ils ont un rapport longueur/largeur élevé. La poupe étroite du voilier fait penser au pin tail (arrière pointu) du gun conçu pour limiter les turbulences. » Ces planches effilées de plus de 3 mètres de long permettent de ramer vite, donc de déjauger rapidement pour atteindre une vitesse élevée. Leur longueur et leur poids les rendent stables jusqu’à plus de 50 kilomètres/heure. En contrepartie, elles se montrent peu manœuvrantes. « Si on veut privilégier l’accélération, poursuit-il, il y a les semi-guns et les thrusters. Ces planches d’environ 2 mètres de long ont un arrière large et un rapport longueur/largeur plus faible que le gun ; elles glissent moins vite mais demeurent stable même si la planche n’est pas tout à fait au planning. Leurs formes me font penser aux lignes des Figaro ou des Pogo 6,50, qui grâce à leur arrière large et carré partent facilement au surf. Ces flotteurs, comme ces voiliers, ont une grande capacité d’accélération, ce qui permet de manœuvrer facilement et de récupérer le planning lorsqu’on le perd. »

Juanito en train de meuler une planche de surf
Le façonnage final s’effectue à l’aide de différents outils : meuleuse, rabot à bois pour la latte centrale, cale à poncer, screen (trame râpeuse). © Erwan Crouan

Il existe de nombreuses autres familles de planches et les déclinaisons sont infinies. « Pour la plupart des surfeurs, poursuit Manu, la planche adéquate doit être polyvalente, pardonner les erreurs et planer facilement quelles que soient les conditions. Une multitude de compromis ont été ima­ginés pour répondre à ces exigences : avancement du maître-bau pour augmenter la réserve de flottabilité sur l’avant, augmentation de la largeur globale, augmentation de la portance à l’arrière, aplatissement de la carène, rails moins tombants et moins tendus, bouchains progressifs, etc. » Tous les surfeurs ne théorisent pas à ce point ce qu’Yvon Le Corre aurait appelé les « outils de leur passion », mais la plupart se mon­trent pointus et prolixes quand il s’agit d’ar­gumenter leurs choix et de faire évoluer les planches qu’ils utilisent, si possible avec la complicité d’un artisan.

« Je fais passer mon client par un interrogatoire serré »

Trois des six courageux qui évoluent ce matin à la Torche ont sous leurs pieds des surfs sur mesure, des customs. Deux d’entre ces flotteurs sont signés de la lettre J – comme Juanito –, la marque du shaper le plus proche de la Torche. C’est à quelques kilomètres de Penmarc’h, au lieu-dit Mejou Roz, dans l’atelier-boutique qu’il occupe depuis 2000, que nous retrouvons Erwan Bourhis, alias Juanito, quarante ans, dont trente de sports nautiques et vingt-deux dans le métier. Ici, les pratiquants trouvent des accessoires, quelques combinaisons et des planches d’occasion dans un minimagasin accolé aux quatre pièces techniques nécessaires à la fabrication des surfs. Une première salle sert au shape, le façonnage du « pain » de mousse. Dans une seconde, les éléments de peinture et de décoration sont apposés sur la planche brute. Puis le pain taillé est recouvert de tissu de verre et enduit de résine époxy ou de polyester dans l’espace appelé glassing room (de glass, « verre » en anglais). La quatrième salle est réservée au ponçage et au polissage final.

Avec deux autres artisans bretons, François-Xavier Vince (Quiberon) et Yann Leher (Saint-Lunaire), Juanito a formé il y a quelques années le collectif Shapers-Bzh. Ensemble, ils expliquent : « Donner la vie à une planche ce n’est pas seulement arranger un bout de mousse puis poser fibre et ailerons. C’est aussi et surtout connaître ce qui fait le surf breton. » La courbure de la vague, sa fréquence, sa puissance, sa vitesse, la rapidité avec laquelle elle brise, son éloignement du bord et le fond sur lequel elle se projette concourent à la rendre différente de celle de la plage d’à côté. « Le shaper doit intégrer tous ces paramètres pour proposer une planche adaptée au spot. »

« Il faut aussi tenir compte de la morphologie du surfeur, de son niveau et de sa position sur le flotteur, poursuit Juanito. Il n’y a pas de planche idéale, pas de forme parfaite, mais une planche par pratiquant, pour une taille et un type de vagues donnés. » Si les surfeurs débutants ou occasionnels choisissent désormais le plus souvent des flotteurs polyvalents, fabriqués en série de manière industrielle, une partie des surfeurs assidus ne jurent que par les flotteurs artisanaux. Le talent du shaper – outre son savoir-faire technique – consiste à être capable de réaliser la planche correspondant exactement aux mensurations, aux habitudes et au niveau de son client tout en étant adaptée aux lieux où celui-ci pratique.

planche de surf à l'atelier.
Non, Juanito ne réalise pas encore de surf luminescent ! Erwan Crouan, l’auteur des photos qui illustrent cet article, l’a fait poser lors du façonnage d’un « pré-shape », révélé ici à l’aide d’une torche. © Erwan Crouan

Tandis que Juanito explique les ressorts de son métier, une tête mouillée, les yeux rougis par le sel, passe la porte et demande : « Je dérange ? » Durant certaines phases de fabrication, on n’interrompt pas le maestro. Les résines sèchent vite. Les coups de rabot doivent être comptés pour la symétrie des formes. Juanito accueille son visiteur, qui enchaîne, après quelques considérations sur les conditions météo du jour : « Je me demande si je ne me suis pas trompé en te donnant mon poids l’autre jour, quand tu as pris la commande, s’inquiète le grand débonnaire. – Je vérifie sur ta fiche… 72 kilos. – Ouf ! Elle sera prête quand ? »

Ce garçon prépare un voyage de surf en Indonésie. Il a commandé une planche pour les vagues de récifs qu’il trouvera là-bas. Il disparaît bientôt dans un courant d’air. « Le contact direct avec les surfeurs est très important, reprend Juanito. Quand un nouveau client me demande une planche je le fais passer par un interrogatoire serré. Je veux tout savoir sur sa pratique. Quel type de sportif est-il ? Combien de fois surfe-t-il par mois ? Où ? Dans quelle taille de vagues ? Quel est son pied d’appui ? etc. S’il peut m’apporter des vidéos ou des photos de lui, cela m’aide à savoir comment il se place sur le surf. Je peux ensuite répartir les volumes en conséquence. J’aime bien aussi qu’il m’apporte la ou les planches qu’il surfe. Nous passons ses flotteurs en revue et je note ses remarques et ses attentes, pour chacun. »

« Il interprète mes sensations pour les transformer en formes »

Beaucoup de surfeurs établissent avec leur shaper une relation de longue durée, faite d’échanges réguliers. Ainsi Michel Tréguier, amateur de longboard – des planches longues et volumineuses – utilise exclusivement depuis une quinzaine d’années des flotteurs réalisés par Juanito. « Il connaît parfaitement mon niveau, ma manière de surfer et les endroits où je pratique. À chaque nouvelle commande, nous essayons de faire évoluer ma planche. Je suis toujours étonné de la manière dont il réussit, à “sortir” des surfs qui collent à mes aspirations et… pardonnent mes imprécisions ! »

Thomas Joncour, ex-compétiteur et aujourd’hui instructeur en école de surf, ne jure lui aussi que par les planches made in la Torche. Il commande en moyenne huit à dix planches par an à Juanito et passe à l’atelier une à deux fois par semaine. Le shaper de Mejou Roz est devenu son ami, en plus d’un complice professionnel. « Mon quiver [collection de planches personnelles] est composé à 100 pour cent de customs, explique-t-il : une vingtaine de planches toutes différentes. J’adore l’atmosphère qui règne dans un atelier et le rapport shaper/surfeur est primordial pour moi. J’aime essayer de nouvelles choses, mais j’aime aussi proposer des idées. Juanito est toujours prêt à m’écouter pour tracer une planche qui sera un super compromis entre ce que j’avais en tête et ce qu’il sait être possible et efficace. »

 Thomas Joncour, ex-compétiteur et aujourd’hui instructeur de surf, est un fidèle client de Juanito, le shaper dont on reconnaît le logo sous la planche.
Thomas Joncour, ex-compétiteur et aujourd’hui instructeur de surf, est un fidèle client de Juanito, le shaper dont on reconnaît le logo sous la planche. © Erwan Crouan

Ce savoir-faire si particulier, les shapers n’ont aucune école où l’apprendre. Il s’acquiert exclusivement par la pratique, au fil des années, d’abord auprès de maîtres, puis seuls. Ainsi, partout où le surf existe, des aspirants shapers s’engagent dans des ateliers. Selon leur niveau de compétences, ils sont affectés à des tâches plus ou moins élaborées. Au fur et à mesure des mois et des travaux réalisés, ils se voient confier des gestes de plus en plus techniques.

Comme la plupart, Juanito a commencé par tomber amoureux du surf. Il a douze ans, en 1984, quand il est hébergé pour quelques jours, en Angleterre, dans une famille de mordus. Le surf n’a pas encore « pris » en Bretagne et le garçon n’a jamais vu personne le pratiquer. C’est le coup de foudre. Rentré au Pouldu, où il vit, il délaisse ses autres passions – le kayak, la voile et le BMX – pour les vagues. « Notre voisin fabriquait ses planches à voile. Avec un copain, nous l’avons tanné jusqu’à ce qu’il nous aide à faire nos premiers surfs. » Très vite, Erwan se rapproche des magasins de glisse des environs de Lorient et commence à proposer ses services de réparateur. « Quand il a fallu faire quelque chose de mes dix doigts, je me suis orienté vers un BEP mise en œuvre des matériaux composites. Pas grand-chose à voir avec le shape, à part des bases de chimie. Mais l’école m’a permis de décrocher des stages en atelier. Le véritable apprentissage. »

Son premier stage, Juanito l’effectue auprès de Laurent Bonno, l’un des rares shapers bretons de l’époque. Sitôt l’école finie, le patron d’Action Line l’embauche. « Je faisais les dérives, des réparations, je posais des inserts pour ailerons et finissais le polissage… La tâche des stagiaires quoi ! Mais je regardais comment travaillait Laurent. En observant à longueur de journée et en posant quelques questions, le métier rentre et tu apprends peu à peu. J’ai commencé à préparer les planches que shapait Laurent. Il me donnait les cotes et je dégrossissais le pain de mousse en utilisant ses gabarits et ses notes. Peu à peu, je me suis fait la main et j’ai appris à répondre à un cahier des charges. Au bout d’un moment, il m’a laissé faire quelques planches pour moi, puis pour le stock, et enfin, j’ai pu glasser les customs qu’il signait. Au bout de sept ans, j’avais des idées de formes différentes et l’envie de shaper davantage. Il aurait fallu agrandir. Laurent a préféré investir ailleurs. J’ai donc ouvert mon propre atelier à Plonéour-Lanvern. »

Les machines préparent, l’artisan sculpte

Le « pré-shape » auquel était affecté Juanito auprès de Laurent Bonno est désormais réalisé par des automates. La mise sur le marché de quantités massives de planches réalisées de manière industrielle, à faibles coûts, oblige les artisans à rechercher des gains de productivité pour faire face. Aujourd’hui, 80 pour cent des customs qui sortent de l’atelier de Juanito sont donc pré-façonnés par une machine à laquelle le shaper sous-traite le travail de préparation. Ces outils étant coûteux, la plupart des shapers ont recours à de petites structures spécialisées qui en possèdent. Il leur suffit de fournir des pains de mousse bruts et les fichiers 3D qui permettront à l’automate de découper la mousse aux cotes. Pour sa part, Juanito confie ses pains à KKL, un atelier basé à Bayonne. « N’étant pas très à l’aise avec les ordinateurs, j’ai trouvé une machine qui fonctionne avec des palpeurs. Ma planche modèle est scannée pour être reproduite à l’identique autant de fois que je le souhaite. » La découpe est très précise. « Pour Laurent, je pré-shapais en façonnant des facettes [des bouchains vifs] de 8 centimètres de large, précise Juanito. Aujourd’hui, la machine taille des faces de 2 centimètres en moyenne. Le façonnage est donc plus proche de la forme finale. »

Custums versus planches industrielles

La Fédération européenne de surf estime à un million le nombre d’Européens pratiquant le surf de manière plus ou moins occasionnelle, dont cent mille Français. Si la plupart des pratiquants les plus assidus (entre dix mille et quinze mille en France) préfèrent les planches artisanales sur mesure, les surfs industriels moulés, moins chers et plus solides que les customs, ont conquis écoles et débutants.
Nouveaux venus sur le marché des planches pour surfeurs confirmés, les flotteurs industriels en polyester ou en sandwich réalisés en Chine ou en Thaïlande ont gagné du terrain ces dernières années. Promus à grand renfort de campagnes publicitaires, ces surfs de série reproduisant des shapes signés de grands noms, soutenus par des coureurs réputés, séduisent beaucoup de jeunes surfeurs influencés par les marques. Ainsi, sur les quatre-vingt mille à cent mille planches vendues en Europe chaque année, seules vingt-cinq mille seraient artisanales (chiffres 2009-2010).
La fin d’un métier ? « Malgré l’explosion du marché du surf, la production de customs est restée stable car une partie du noyau dur des pratiquants continue à préférer ces planches individualisées », estime Gibus de Soultrait, rédacteur en chef et fondateur de Surf Session, premier magazine en langue française dédié à la discipline. « Les shapers tiennent parce qu’ils sont passionnés par leur métier, mais ils travaillent énormément, et pour des marges très faibles. » n

Comme il réalise la planche mère à la main, le façonnage final – qui détermine une grande partie des caractéristiques de la planche – se fait aussi de la sorte. Pour contrôler les formes, le shaper utilise des visées sur le mur de la salle de shape, des lumières rasantes, des gabarits de bois, quelques règles et pieds à coulisse, mais ces flotteurs tout en courbes se prêtent mal à la mesure. La symétrie se juge essentiellement au toucher, les proportions et les lignes au jugé. Le façonnage de la mousse, proche de la sculpture, tient du ressenti autant que de la science. C’est un savoir des mains et de l’œil, une manière d’intuition, de fulgurance, mâtinée d’expérience. « Je sais ce que c’est qu’une ligne d’eau. Je ne sais pas comment je le sais… mais je le sais ! », confie Juanito.

À la question « Comment jauges-tu une planche ? », le shaper reste silencieux. Il prend le surf, le lève devant ses yeux et le fait tourner, à hauteur de regard, lentement. Comme une valse. Puis le pose sur les supports et caresse la mousse à pleines paumes. Feulement de la matière, yeux clos : « Avec les mains, on sent le volume. La façon dont l’épaisseur du rail évolue de l’arrière vers l’avant, la courbe du pont, de la carène… C’est difficile à expliquer et à transmettre. Impossible à décrire. » C’est un métier.