Le père Jaouen et ses “enfants”

Revue N°

Authentique jésuite bien qu’un peu pirate  sur les bords, le père Jaouen le clame haut et fort : « Le patrimoine, c’est bon pour les musées ! »  Lui, ses bateaux, il préfère les faire naviguer.  Le « Bel Espoir » et le « Rara Avis » sont ainsi entrés dans la légende pour avoir vaillamment servi  le combat qu’il mène depuis les années cinquante avec son association des Amis de jeudi-dimanche.

En ce gris dimanche de décembre, le Bel Espoir et le Rara Avis (l’Oiseau Rare), amarrés à couple dans le port de Brest, tirent sur leurs aussières pour tâter du grand large et accomplir leur transatlantique annuelle. Les miches de pain voltigent depuis le quai sur les ponts, les caisses de victuailles traînent autour des cambuses, les sacs s’empilent dans les carrés et certains, assis sur un rouf, épluchent déjà les légumes pour la soupe du soir, au milieu des embrassades générales. Michel Jaouen, pour la première fois depuis 1971, restera sur le quai ; la nouvelle une fois confirmée, la déception se lit sur de nombreux visages. Né breton et marin, Michel balaie l’affaire d’un revers de ciré : “J’ai une petite à Paris qui ne va pas bien, j’aime autant retourner auprès d’elle.” Sa pudeur est aussi impénétrable que les voies du Seigneur.

L’histoire commence en 1920 à Ouessant, pas très loin à vol de goéland de Landéda. Son père est médecin de marine et Michel, l’enfant d’une famille qui compte quinze frères et sœurs ; pour apprendre à partager, ça doit aider. Son père s’installe quatre ans plus tard à Kerlouan, au cœur du sauvage pays Pagan, où le vent, mêlé d’embruns, balaie les landes humbles et magnifiques. Une rencontre avec le révérend père Jacquinot, “une sorte d’abbé Pierre de la Chine”, selon Michel, lui dessine un destin : lui aussi sera missionnaire à Shanghai. L’adolescent va d’abord passer sept ans au collège de Bon-Secours à Brest, avant d’intégrer le noviciat des jésuites en 1939. Alors que la guerre éclate, il se porte volontaire, mais, comme il est inscrit sur les listes, on lui dit d’attendre son tour. À force de patienter, c’est la débâcle, il ne sera pas appelé, l’armistice est signé. Il doit bientôt se cacher avec de faux papiers pour échapper au Service du travail obligatoire (STO), jusqu’à ce petit matin de juillet 1943, où, avec quatre amis, il prend la mer pour l’Angleterre à bord d’un doris équipé d’un moteur.

Le père Jaouen compte quelques quatre-vingts transatlantiques à son actif… © Pierrot Beltante

“On avait choisi une belle météo et on a mis le bateau à l’eau à Kerlouan. Le moteur n’a jamais voulu démarrer ! On est revenu à l’aviron sur Plouescat en plein jour, à midi, entre deux patrouilles allemandes. Mon père étant médecin, il avait un permis de circuler, il est venu nous chercher et on a laissé le bateau dans les cailloux. Ça a fait des salades, cette histoire !” Michel se fait oublier dans plusieurs établissements scolaires gérés par les jésuites. On le croise aussi à la Croix-Rouge de Caen, où il aide des sinistrés à descendre au Sud de la Loire, sous la menace des forteresses américaines qui bombardent le réseau ferré. Au collège Saint-Grégoire de Tours, où il enseigne jusqu’aux premiers jours de la Libération, il retrouve sa véritable identité “avec une déclaration sur l’honneur”.

Il fait ensuite ses études de théologie à l’université jésuite de Lyon, en attendant le bateau qui, au départ de Marseille, l’emportera en Chine : “C’était en 1949. Le paquebot que je devais prendre n’est jamais parti, parce que Mao a pris le pouvoir et que toutes les liaisons ont été suspendues !” Après l’heure, ce n’est plus l’heure, et Michel n’est pas du genre à repasser les plats, même au destin. Ordonné prêtre en 1951, il s’intéresse déjà avec d’autres étudiants aux jeunes en délicatesse avec la justice, recueillis dans un établissement voisin. Lors des grandes vacances, ils les amènent à la montagne ou en Bretagne à bord de vieux bus et ils créent l’Aumônerie de la jeunesse délinquante (AJD), qu’un jeune, interrogé par un passant sur ce sigle, rebaptisera spontanément les Amis de jeudi-dimanche.

Aumônier du quartier des mineurs à la prison de Fresnes

La mission éducative de Michel s’oriente vers le social. En 1954, il devient aumônier du quartier des mineurs à la prison de Fresnes et remarque très vite que la plupart d’entre eux “n’avaient rien à y faire”. La Ville de Paris lui donne d’abord un vieux magasin rue Monterat, porte de Vincennes. “Après, j’ai eu un baraquement sur le trottoir, porte de Clichy, où je recevais les gars qui sortaient de taule. La mairie m’a informé un jour que le local allait être détruit pour construire le périphérique ; elle me proposait à la place un terrain de foot, avec un hectare, près du cimetière des Batignolles. J’y ai fait construire en 1964 le foyer des Épinettes, cent dix chambres, une cantine, pour trois cents briques. On y est resté dix ans.”

Chaque été, il continue à amener ses jeunes au bord de la mer, à Kerlouan puis à Landéda, où l’un de ses frères exploite une ferme. En 1959, il achète deux hectares à Pen-Enez pour une bouchée de pain. Puis il remplace les tentes de camping par trois baraques qui avaient servi à accueillir les réfugiés de Brest après la guerre. L’une d’elles est emportée par le vent. “On a reconstruit plus solide. C’est Bernard Stasi, qui avait navigué avec nous et était devenu ministre de l’Intérieur entre-temps, qui nous a donné le permis de construire.” Cette installation n’a pas été du goût d’un voisin : “Le jaloux est méchant, commente Michel. Une maison a brûlé. J’ai assuré la deuxième un maximum. Elle a brûlé quinze jours après. On a reconstruit avec les sous de l’assurance.”

Pour occuper ses troupes, Michel rachète aussi aux Domaines des embarcations et débute son grand œuvre de récupération : “J’ai trouvé un ancien langoustier, le Faucon, sur la plage à l’Aber-Wrac’h, que les pêcheurs m’ont donné. On a refait le tableau arrière dans un chantier et là, quelqu’un m’a dit qu’il y avait un ancien pilote de Granville abandonné pas très loin. Le bateau avait été acheté à Saint-Malo par un couple d’originaux qui partait avec en Afrique. Ils se sont fait peur au large de l’île Vierge et ils ont laissé le bateau sur place avec toutes leurs affaires dedans. Il s’appelait le Bel Espoir.” C’était le premier du nom.

Michel voit déjà plus grand pour ses jeunes : il rêve d’un navire-école pour les emporter sur les océans. Il a des vues sur le trois-mâts carré Duchesse Anne, mais doit y renoncer car il coûterait trop cher à restaurer. Son regard se porte ensuite sur le trois-mâts goélette Oiseau des Îles, construit en 1935 au chantier Dubigeon de Nantes, devenu propriété d’une compagnie de cabotage mexicaine. Michel remue ciel et terre, mais, là encore, le coût du rapatriement et de la restauration est prohibitif. Ce navire, devenu depuis le Flying Cloud, le faisait encore rêver en septembre dernier ; il vient d’être déchiré…

En 1963, une association pour un grand voilier-école français est créée, sous la présidence de l’amiral Sacaze, avec de nombreux proches de Jaouen. Le chantier Dubigeon dessine à sa demande les plans d’un bâtiment de 52 mètres pouvant embarquer quinze adultes et soixante jeunes. Michel le fera agrandir à 66 mètres. Le général de Gaulle signe le registre de souscription au salon nautique de 1964 où le projet est présenté. Éric Tabarly est là aussi, c’est un protégé d’Hervé Jaouen, frère de Michel, alors professeur de manœuvre à l’École navale. Après sa victoire sur Pen Duick ii, Tabarly fera des galas au profit de l’association. Maurice Herzog, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, s’intéresse aussi au projet. En 1965, il accepte de financer pour moitié la construction du navire-école. Le projet semble près d’aboutir quand… patatras ! il dérape sur la future piste de bobsleigh des jeux Olympiques de 1968 à Grenoble : les crédits prévus pour le voilier sont transférés en 1966 sur ce gouffre financier. Malgré ses 3 000 kilomètres de côte, la France a toujours manqué de marins dans ses élites dirigeantes…

“Mes jeunes descendaient avec les CRS pour aller sur les barricades”

Michel reprend sa quête. Outre-Manche, le Prince Louis II, une goélette de 38 mètres construite en 1944 au Danemark, est à vendre. Son nom rend hommage à lord Mountbatten, le grand-père de l’actuel prince de Galles, qui aurait navigué dessus quand il était jeune. Les conclusions de Gérard Petitpas, alors expert maritime, qui se rend à Brixham pour vérifier l’état du bâtiment, sont encourageantes : “Bateau robuste, bien construit, ce voilier est encore une belle unité qui, une fois revue sérieusement, sera apte à être utilisée comme navire-école.” Le ministère et la Caisse d’allocations familiales de la région parisienne l’achètent pour 150 000 francs et l’offrent, en guise de dédommagement, à l’association. “Le 12 mai 1968, nous sommes allés chercher le Bel Espoir II à Dartmouth. On s’était débrouillé pour rentrer le lundi à Paris, parce qu’il y en avait qui travaillaient et, là, on apprend que c’était la grève générale. Les cons ! Les CRS campaient sur le terrain à côté : mes jeunes descendaient avec eux pour aller sur les barricades !”

Le nouveau Bel Espoir, à lété 1968, alors qu’il vient de rejoindre l’asociation des Amis de jeudi-dimanche. Cette goélette, construite en 1944 en Suède, mesure 38.50 mètres de long pour 7.20 mètres de large, et peut gréer 650 mètres carrés de voiles. Un moteur Badouin de 320 chevaux peut aider à propulser les 180 tonnes du navire. © André Linard

En mars 1969, grâce aux relations du père Jaouen, les portes de l’arsenal de Brest s’ouvrent pour trois mois de restauration. Dès juillet, la goélette à trois mâts navigue avec les jeunes des Épinettes, mais aussi des scouts, des stagiaires de Jeunesse et Marine. Michel organise cet hiver-là des week-ends de croisière à partir du Havre, avec des membres de comités d’entreprise. En 1971, il lâche le foyer des Épinettes et lance une nouvelle formule, une croisière de cent jours vers les Antilles, pour les scolaires, dans la lignée des nouvelles classes de mer. Il embarque quinze jeunes, dont les parents ont payé le séjour à bord, et rode son premier tour de l’Atlantique. À peine rentré, le ministre de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs, Joseph Comiti, qu’il avait croisé à Marseille, lui demande de prendre à bord des jeunes désintoxiqués pour une postcure au grand air. Jaouen accepte et le ministère financera les trois premières boucles de 1972 à 1974. Une épopée qu’un autre jésuite, le père Maucorps, a racontée dans le seul livre publié jusqu’à présent sur l’association, Le « Bel Espoir », trois voyages avec les drogués.

Une nouvelle ère commence. Mais la colère qui lui est montée au nez dans les années cinquante, quand il était aumônier à Fresnes, est toujours intacte. Il râle, Jaouen, il rouspète sec, mais pour les au­tres, jamais pour lui. “Qu’est-ce qu’il faut faire pour les jeunes ?” lui demandait récemment le ministre Jean-Louis Borloo. “Il faut vider les prisons !” lui rétorquait du tac au tac Jaouen. Ce n’est pas dans l’air du temps, mais le fort taux de suicides des jeunes en prison semble lui donner raison. Alors Jaouen assène sa vérité, avec son franc-parler habituel, au risque de choquer, ce dont il se moque éperdument : “En prison, ils les désintègrent à mort et après ils nous demandent de les réinsérer ; c’est absurde ! À l’École de la magistrature, ils bouffent du code civil pendant des années, on leur met une robe et un bavoir et ensuite ils envoient tout le monde en taule. Ils devraient tous faire un an de stage comme gardien de prison : on en manque et ça revaloriserait le métier ! Ils condamneraient sûrement moins facilement après.” Ça, c’est pour les juges… gare au gorille !

“Quand tu es en mer, tu n’as pas l’impression d’être enfermé”

Faire confiance aux jeunes, c’est le credo de Michel et la formule qu’il applique en mer. “Vous donnez la barre à un jeune et vous restez discrètement à côté ; il est obligé de se débrouiller et, quand il y arrive, il reprend confiance en lui. En mer, ils ont peur. Alors, l’autorité, non seulement ils l’acceptent, mais ils la réclament. Le problème avec les gosses, c’est qu’il faut que ce soit fermé sans l’être. Quand tu es en mer, tu n’as pas l’impression d’être enfermé et pourtant tu ne peux pas t’en aller. Et puis pour qu’ils retrouvent un équilibre, il faut les mélanger. Les grands-mères sont précieuses à bord ; souvent, ils se confient à elles, ça fait du bien des deux côtés, ça change le regard des jeunes sur les vieux et inversement. Tous les drogués ont un problème affectif à la base et c’est le plus difficile à régler. En mer, ils se font des copains, ils s’intègrent à un groupe, c’est essentiel. Il ne faut pas les traiter en malades ni en assistés.”

Alors, les passagers ont beaucoup changé depuis les premiers bords. Certains embarquent pour vivre une transatlantique ou une longue croisière sur un grand voilier ; d’autres ont parfois des problèmes avec l’alcool et profitent des bateaux “secs” pour se sevrer. Marie-Anne et Cathy, les secrétaires de l’association, prennent en compte dans les inscriptions les motivations des passagers pour composer un subtil équilibre. Quant aux équipages, ils sont constitués d’élèves de l’École de la marine marchande, qui valident leur temps de navigation à bord, et des stagiaires du chantier de formation de l’ajd. Après les enfants de l’après-guerre, Jaouen s’occupe des jeunes que “la société de consommation pousse à vouloir tout, tout de suite”. Certains ont connu des parcours accidentés, liés aux maux de la société actuelle : échec scolaire, chômage, ruptures familiales… À bord ou à terre, ils trouvent une nouvelle forme de sociabilité, une discipline et un recadrage nécessaires. À eux de saisir cette nouvelle chance pour se définir de nouveaux horizons, un autre projet de vie. Le voyage en mer ne constitue qu’une étape du passage à l’AJD, mais il est souvent salutaire : les semaines passées à bord des navires permettent souvent de se recentrer sur l’essentiel et de reprendre barre sur sa vie.

© Nathalie Couilloud

Car l’AJD n’offre plus seulement des loisirs aux jeunes, mais une formation polyvalente aux métiers de la mer ; les moins de vingt-cinq ans, sans qualification professionnelle ou désirant se réorienter, sont privilégiés. “Ils restent entre six mois et un an chez nous, puis ils trouvent du boulot ou continuent sur des formations diplômantes. On en a trois ou quatre aux Ateliers de l’Enfer en ce moment à Douarnenez. On a plus de demandes que de places”, explique Yves Loiselet, dit “Zykton”, neveu de Michel Jaouen, responsable du chantier. Après avoir créé un atelier de mécanique marine à Saint-Martin aux Antilles, il a commandé le Bel Espoir de 1985 à 1987, puis supervisé sa restauration. Il est à l’origine de l’entreprise de formation qui permet de se réinsérer dans un cadre professionnel : les apprentis mécaniciens, soudeurs, peintres, voiliers ou menuisiers sont encadrés par cinq salariés de l’association. C’est après la restauration complète du Bel Espoir que l’idée du chantier est née. Le Rara Avis, un yacht en acier de 38 mètres, gréant trois mâts marconi, construit en 1957 et donné par Georges Lillaz, patron du BHV, à son ami Michel Jaouen en 1974, avait en effet besoin de gros travaux. En 1999, le Rara Avis, qui avait poursuivi seul les croisières pendant la restauration de son aîné, arrive à Paluden, sur un bras de mer de l’aber Wrac’h, à Lannilis, pour être à son tour mis en chantier pendant trois ans. L’AJD loue à cet endroit un grand bâtiment, construit en 1920 pour héberger les turbines d’une usine marémotrice qui n’a jamais fonctionné. Depuis la fin de 2009, elle en est l’heureuse propriétaire.

Le bâtiment accueille les ateliers des stagiaires qui viennent de toute la France et Zykton nourrit de grandes ambitions pour ce site : “On voudrait agencer toute la zone et on réfléchit à un projet global qui intégrerait le bâtiment et les bateaux sur lesquels on bosse. Il nous faudrait un quai et j’aimerais bien faire une aire de carénage aux normes. Pour l’instant, la loi Littoral bloque tout, alors qu’on n’entend parler que de durable et d’écologie. Je ne demande pas de pognon, juste une autorisation. Pour la réalisation, on se débrouillera. Mais on va se battre. Le sentier de grande randonnée qui passe à côté, c’est bien, je suis prêt à ouvrir le chantier pour que les gens voient les jeunes au travail, ça les valoriserait.” On aura reconnu l’esprit de famille dans le franc-parler et l’énergie de Zykton.

“Les jeunes bossent sur le chantier parce qu’ils savent qu’après ils vont naviguer”

Sur le terre-plein, un Damien en acier est en cours de restauration : “On travaille dessus avec le projet de le faire naviguer dans les glaces ; on essaie aussi d’améliorer ses performances. On espère nouer des contacts avec l’Institut polaire, pour mélanger nos publics avec des scientifiques.” On trouve aussi trois croiseurs de 10-11 mètres et des voiliers de 5-6 mètres. Ils ont pour noms Tanit, Loup de Mer, New Dawn, Agathe… Dans un autre hangar, un 5,50 JI, dont la coque est restaurée, attend son nouveau gréement. Tous ces bateaux sont donnés à l’association. Sur le site Internet du Bel Espoir, Zykton fait régulièrement le point sur les travaux dans sa rubrique, signée Brénique : “Grutage du Patron François Hervis [ancien canot de sauvetage de l’île de Sein, dernier don en date] pour carénage et réfection pont. […] Travaux sur passerelle du Damien et élaboration du plan de pont. Ponçage coque et reprises sur gelcoat de Tonton Job. Finitions peinture sur la Crevette. Mise en place des poutres et support plancher pour la future voilerie. Bref, ça bosse dur, avec toutefois une petite interruption lors de la grande marée, qui nous a permis un copieux repas d’ormeaux pour la trentaine de morfals.” Nous voilà rassurés ! “Le bateau est un super outil, c’est ce que Jaouen a compris il y a longtemps, ce qu’il nous a appris. Les jeunes bossent sur le chantier, même pour les tâches ingrates, parce qu’ils savent qu’après ils vont naviguer. Et parce que les bateaux sont beaux, ils vont être admirés et ça les remplit de fierté.”

Quant à celles que l’on appelle toujours les “baraques”, elles ont essaimé sur l’île de Stagadon qui appartient à l’association depuis que Pierre Berger lui en a fait don. Une ferme goémonière restaurée accueille aujourd’hui des visiteurs, qui y vivent comme à bord des navires de l’AJD, en pleine nature et dans un esprit communautaire.

Chaque année, en décembre, les deux voiliers partent donc pour une croisière d’environ 5 000 milles, qui les mène de Brest aux Antilles, puis aux États-Unis ou au Canada, parfois à Terre-Neuve ou à Saint-Pierre-et-Miquelon, avec retour en Bretagne par les Açores en juin. “On suit le vent, ce n’est pas compliqué”, résume Michel, qui fait une confiance absolue à Pierre Lasnier, le routeur également très prisé des plus grands skippers. Le Bel Espoir et le Rara Avis naviguent ensemble et se retrouvent aux escales. “On fait Cuba à tous les coups, parfois Miami, Halifax, New York, Québec, ça dépend. Les passagers qui ont fait la transatlantique débarquent à Fort-de-France. On en prend d’autres sur place. Nos jeunes, eux, restent jusqu’au retour.” En quarante ans, les deux voiliers ont vu passer près de treize mille personnes à bord…

Le privilège de côtoyer l’océan, dans un espace fermé, favorise autant l’introspection que les rencontres. Michel, qui vitupère contre les divorces et “l’amour frelaté des couvertures de magazines”, aime à dire que l’association est “la plus grande agence matrimoniale européenne. Sur le bateau, ajoute-t-il, les jeunes ont le temps d’apprendre à se connaître et ils forgent des couples qui tiennent.” Yann Danguy des Déserts, l’un des chefs de bord, ne dira pas le contraire, puisqu’il a rencontré sa compagne sur le Bel Espoir. Il commandait Antarctica, quand il a rencontré les gens de l’AJD à Camaret, où le Bel Espoir était en carénage. “J’avais laissé mes coordonnées au cas où ils auraient un jour besoin d’un capitaine. Ils m’ont rappelé assez vite à cause d’un désistement.” Yann a donc fait tout le tour de l’Atlantique en 1997 avec le Bel Espoir et, en 2007-2008, il a pris la barre du Rara Avis… avec femme et enfants ! “Si on me propose d’embarquer demain, j’y retournerai avec un grand enthousiasme !”

Les commandements des deux voiliers sont assurés bénévolement. Joël Guéna, ancien capitaine de la marine marchande, aujourd’hui retraité, rentre de Martinique après avoir assuré le parcours de Brest aux Antilles, via le Portugal, Madère et le Cap-Vert, escale où Michel Jaouen a rejoint le bord en janvier dernier. Il apprécie la personnalité du fondateur de l’ajd et “l’incomparable bienveillance qui le caractérise. Les gens viennent naturellement à sa rencontre, précise-t-il. Il est rompu à l’art de l’écoute et il fait du bien autour de lui, car la parole est thérapeutique.” Des propos confirmés par Yann Danguy des Déserts, qui note : “Michel a une présence énorme, c’est quand il n’est pas là qu’on s’en rend compte. Il est très disponible pour écouter et il a aussi toujours des histoires à raconter.”

Un sacré marin qui connaît bien la mer pour y avoir passé beaucoup de temps

Même s’il intervient moins sur les manœuvres, son expérience est toujours utile à bord. Naguère très présent à la passerelle, il passe maintenant plus de temps dans le carré. “Quand je suis à bord, dit le père Jaouen, le commandant est un copain. J’ai une autorité morale, même sur le capitaine. Le jour où il y a une merde, c’est moi qu’on vient voir de toute façon. Mais, généralement, je laisse faire. Les jeunes de la marine marchande se débrouillent bien. Je suis hors quarts, je bavarde, je dors, je pêche à la traîne des coryphènes, je lis quand j’ai un bouquin valable, mais c’est rare ! Je ne lis jamais de romans, c’est trop facile.” La plupart du temps se passe à discuter : “On n’a que ça à faire”, poursuit-il, en haussant les épaules. Quant à la messe à bord, il n’est pas pour : “Ce n’est pas un lieu adapté, c’est trop difficile à mettre en place, et il y a d’autres formes de prières. En revanche, aux escales, je vais à la messe le dimanche et j’en vois souvent de très belles.”

“Michel est un sacré marin, souligne Yann Danguy des Déserts, c’est quelqu’un qui connaît extrêmement bien la mer pour y avoir passé beaucoup de temps, parfois dans des conditions difficiles, sur des bateaux qui n’ont pas toujours été dans l’état où ils sont actuellement. Ce n’est pas un hasard s’il a choisi cette voie ; il est issu d’un milieu maritime et il ne peut pas le renier.” “Sur ses bateaux, qu’il connaît par cœur, il est comme un poisson dans l’eau, confirme Joël Guéna. Il connaît aussi parfaitement les lignes qu’ils accomplissent et n’a pas besoin de cartes marines pour savoir où passer.”

“Pas plus que le grand beau temps en mer, écrivait Michel Jaouen en 2005 dans le bulletin de l’association, l’équilibre affectif de ceux que nous y emmenons n’est définitivement acquis. Aussi continuons-nous nos efforts pour donner à chacun, dans un environnement propice, la possibilité de reprendre confiance en lui-même et en la vie, avec ses joies et ses peines.” © Pierrot Beltante

Il faut voir les stagiaires à la manœuvre sur le Bel Espoir pour évaluer leur soif d’apprendre ; dans ce domaine, les filles ne sont pas en reste. Hervé, le jeune chef de bord, officier de marine marchande, a arrêté le commerce il y a trois ans pour devenir salarié de l’association. “C’est le romantisme des bateaux à voiles, sans doute ! Trimballer des gens ne m’intéresse pas trop, mais, ici, j’apprécie le côté formateur… Oh là ! les flèches, ils devraient déjà être en haut !” lance-t-il de la passerelle. Sur le pont, on se démène : après avoir halé les drisses de l’artimon, on a établi la grand-voile et envoyé le hunier à l’avant. Pour les flèches, “il faut réfléchir avant, sinon tu t’embrouilles”, explique un jeune à un autre. Maintenant, les tangons sont mis en place pour envoyer la grande fortune carrée, puisqu’on navigue au portant. “La mer, ça te lave bien la tête, explique Gwendal, qui a connu le Bel Espoir en Martinique. C’est tellement beau, des bateaux pareils, ça fait rêver, même si c’est un peu compliqué au début.” Julia, elle, regarde de tous ses yeux : arrivée de Dordogne la veille au soir à Landéda, elle est déjà en mer et n’en revient pas ! Éducatrice spécialisée, elle a décidé de faire une pause dans son métier “pour apprendre quelque chose de pratique au chantier”. “Les jeunes, explique Yann Danguy des Déserts, à bord ou au chantier, trouvent du concret, des choses simples à réaliser, qu’ils font en groupe, où le retour sur l’humain est immédiat. En outre, les bateaux sont bien adaptés à leur mission : on navigue de plus en plus à la voile pour cause de budget et c’est très pédagogique car on a besoin de beaucoup de bras pour la moindre manœuvre. C’est un des facteurs de cohésion de la vie à bord.”

La cohésion existe bel et bien. Les jeunes forment une communauté, presque un clan, une sorte de confrérie de la mer. Souvent dépenaillés, pieds nus, ils font entre eux l’apprentissage d’une certaine liberté, le temps de ce vagabondage océanique. Ils ne sont pas toujours appréciés sur les mouillages, mais ils s’en moquent, car ils sont fiers de leurs bateaux et d’être les “enfants de Jaouen”, la seule autorité qu’ils se reconnaissent et qu’ils acceptent volontiers. “On fait ce qu’on veut, où on veut, quand on veut pourrait être la devise du bord, note un passager critique. Ces jeunes ont encore un peu de chemin à parcourir avant de pouvoir travailler dans une entreprise traditionnelle.” Michel Jaouen en a sans doute conscience, mais ce qu’il cherche surtout, c’est l’épanouissement de ces jeunes au contact des autres, en se disant qu’il en restera toujours quelque chose. “Laissez passer les enfants de la nuit / Il faut chercher le grand vent de l’oubli”, clamait Hugues Aufray en 1973 dans Hasta Luego, une chanson composée pour les matelots de Jaouen…

La solidarité apprise en mer fonctionne aussi à terre

Quand il est à Landéda, Michel s’intéresse à tout, au chantier, à la comptabilité, à Stagadon, et si quelque chose ne va pas, le volume de sa voix fait trembler les murs. Quand il pousse la porte d’un bureau, mieux vaut ne pas lui raconter d’histoires : ministre, accastilleur, personne en cours de sevrage… avec tous, il garde le même ton, direct. Il n’a pas vocation à héberger ses ouailles pendant des années ; il veut qu’elles progressent et il les estime guéries quand elles s’éloignent de l’association. Cela ne les empêche pas de revenir et c’est ce qui fait la richesse de la vie à Landéda, où les portes sont toujours ouvertes. La solidarité apprise en mer fonctionne aussi à terre ; des années après, ceux qui ont réussi dans la vie savent renvoyer l’ascenseur. Autour des grandes tables, il n’y a jamais moins d’une vingtaine de personnes. Des jeunes du chantier, mais aussi les amis de passage. Tout le monde mange ensemble un repas préparé, à tour de rôle, par les stagiaires, avec des produits aux dates de fraîcheur limites récupérés dans une grande surface voisine. “On n’achète jamais rien, ce ne sont que des dons”, s’amuse Jaouen, qui a érigé le système de récupération en art de vivre. “Dans ce petit monde où l’organisation est réduite au minimum et confine au désordre, écrit le père Maucorps, il y a place pour l’improvisation, la débrouillardise, l’imprévu. La vie y circule et balaie les écrans, les masques, les mauvais souvenirs. C’est un monde à la taille de l’homme et où l’homme reprend sa taille.”

Parmi les convives venus se ressourcer à Landéda, on trouve ainsi Monique et Jean-Marc, retraités de l’Yonne, qui ont connu l’AJD par l’émission Thalassa en 1990 et envoyé un don pour la restauration du Bel Espoir. Ils ont réalisé leur première traversée à soixante-quatre ans en 1999. “Une dame sur le quai nous disait qu’on avait de la chance de partir, se souvient Marc. Moi, je n’en étais pas si sûr, je ne savais vraiment pas où j’allais.” Un coup de tabac dans le golfe de Gascogne impose une escale à La Corogne. “On a compris pourquoi les marins allaient au bistrot en rentrant de mer, confie Monique : c’est tellement bon de boire un chocolat chaud après la tempête !” Depuis, le couple revient deux fois par an à Landéda pour entretenir le jardin et garder le contact.

“On fait des rencontres originales à terre comme en mer, poursuit le couple. Et puis il se passe plein de choses. À Cuba, par exemple, les jeunes ont lavé du linge dans la piscine de la marina… on ne s’est pas fait bien voir ! À Newport, aussi, une fois, ils ont « emprunté » un bateau pour revenir au mouillage ; les gardes-côtes ont lancé un hélicoptère à leur poursuite !” “Aux usa, la visite des services sanitaires est un grand moment, se souvient Jean-Michel, ancien cuisinier du bord. Quand on arrive avec nos fromages, ils ne sont pas heureux, à tel point qu’ils scellent nos congélateurs !” Sans doute pour éviter qu’un camembert au lait cru ne s’échappe dans les rues…

Dans son repaire parisien du 13e arrondissement de Paris, Michel tient aussi table ouverte pour les amis de passage et les naufragés de tout poil. Sa haute stature impressionne toujours au premier abord, mais dans ses yeux bleus, bordés de rides, on lit de l’intérêt, un soupçon de tendresse et d’ironie mêlées. “Jaouen, c’est un bourru sentimental, il s’attache aux gens, il les aime”, note Jean-Louis Étienne, qui fait partie du cercle rapproché depuis leur première rencontre en 1976, où il avait embarqué comme médecin du bord. Ils ne se sont jamais perdus de vue depuis. “Quand j’ai cherché un bateau pour faire la navette entre Clipperton et le continent, c’est Philippe Rossigneux [patron du chantier Mécamar de Camaret et actuel président de l’AJD], en charge de l’entretien d’Antarctica, qui m’a dit que le Rara serait bien adapté aux rotations des scientifiques sur l’île. Je l’ai loué à l’association avec son équipage. L’ajd a même pensé un temps établir une base à Acapulco pour organiser des croisières dans le secteur, Clipperton constituant une sorte de refuge.”

Jean-Louis Étienne et Michel Jaouen : qui aime bien châtie bien !

Cela ne s’est pas fait et Michel n’a pas été sur place, mais il a suivi l’expédition, dont il se moque gentiment aujourd’hui : “Là-bas, ils n’ont trouvé que des rats et de la drogue !” Jean-Louis Étienne sourit : “On a effectivement recueilli 25 kilos de cocaïne en trois mois. L’île étant située à mi-chemin entre la Colombie et la Californie, entre les producteurs et les consommateurs donc, les trafiquants se délestent en voyant les patrouilles. J’ai remis la drogue à l’équipage du Prairial, le bâtiment de la Marine nationale, quand il est passé nous voir.” Et Michel d’en rajouter : “Je vais vous dire, moi : si l’eau gagne deux ou trois degrés à Landéda, je ne vais pas m’en plaindre !” Ça, c’est pour le réchauffement climatique ! “Michel a la force de tourner les choses en dérision, rétorque Jean-Louis Étienne, c’est un démineur de problèmes. Il fait pareil avec les marées noires, en prétendant qu’il n’y a jamais eu autant d’huîtres et de moules à Portsall que depuis le naufrage de l’Amoco Cadiz!” Et si l’écologiste pardonne beaucoup au père jésuite, c’est parce qu’il est, selon lui, un très grand humaniste. “Il est remarquable de persévérance, car, pour avoir côtoyé autant de gens à problèmes dans sa vie, il faut être solide. Il a été parfois déçu par certains jeunes qu’il pensait avoir tirés d’affaire et qui replongeaient malgré tout. C’est le docteur des âmes, quelqu’un de vraiment hors du commun.”

© Philip Plisson

En 2005, trois cents personnes sont venues fêter les quatre-vingt-cinq ans de Michel à Landéda. Combien seront-ils cette année ? Personne ne le sait encore. À l’aube de ses quatre-vingt-dix ans, certains se posent, discrètement, la question de l’après-Jaouen. Lui n’en parle pas. On reconnaît à demi-mots que “les dons se font sur son nom et qu’il faudra sans doute se remuer un peu plus après”. “L’argent qui provient des croisières, confirme Zykton, ne paie que l’entretien courant des bateaux. Les dons permettent de faire le reste. Jaouen, c’est un gage de fiabilité, le fait qu’il soit curé aussi. Souvent, avec le chèque, il y a une prière. Ils envoient l’argent et en plus ils nous remercient.” Les dons arrivent toujours aujourd’hui, en nature, en bateaux, en espèces. Ils sont modestes ou très élevés, proviennent de particuliers, célèbres ou anonymes, et d’entreprises, dont la loi sur le mécénat a su forcer la générosité. Michel, toujours, remet les pendules à son heure : “Ils se donnent bonne conscience. Vous savez, la pire des drogues, c’est l’alcool. Mais encore au-dessus, il y a l’argent.” Ça, c’est pour les bons sentiments.

L’association fonctionne avec une dizaine de salariés compétents et une nuée de bénévoles entièrement dévoués à la cause. “Michel, explique Zykton, à partir du moment où ça avance, il nous laisse carte blanche, il laisse faire et il encourage. Quand on a fini un truc, il faut toujours se relancer sur autre chose. Avec lui, on ne s’arrêterait jamais.” Autant que le vent qui pousse ses navires, Michel est un moteur puissant, qui vitalise et dynamise ses équipages, en mer comme à terre. Un moteur à explosion, certes, dont on se méfie toujours un peu des réactions. D’où peut-être la bienveillance, assez surprenante vue de l’extérieur, voire irritante aux yeux de certains, qui entoure l’association. Les autorités maritimes le laissent royalement en paix. Michel Jaouen a des soutiens, et sans doute haut placés, un réseau bien ficelé d’amitiés, depuis le temps qu’il rend service. Ceux qui lui sont redevables ne l’oublient pas. Si on s’avisait de l’embêter, il saurait encore user de son charisme, de ses coups de gueule légendaires, de sa voix de stentor et l’affaire serait classée en quelques interviews musclées ! Car, depuis cinquante ans, il assume une mission que les pouvoirs publics ne se donnent pas les moyens d’accomplir. Les centres éducatifs fermés ou les prisons pour mineurs coûtent une fortune et sont loin de faire leurs preuves, ce qui lui permet de fustiger toutes les fausses bonnes idées et les béquilles de toute sorte, du Su­butex au Revenu de solidarité active, qui ne sont, selon lui, que des cataplasmes sur des jambes de bois. Alors que certains proches prétendent que “s’il n’était pas devenu jésuite, il aurait été pirate”, Jaouen continue à regarder vers le large, en véritable affranchi, en libertaire accompli. Un oiseau rare, vraiment, qui n’en finira jamais de chanter le bel espoir…

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