Par Mario Marzari – Le mouvement d’intérêt pour l’histoire et le patrimoine maritimes s’intensifie chaque jour. Déjà considérable dans le monde anglo-saxon, il gagne les pays latins, où des réalisations de qualité apparaissent : l’idée de musées vivants, qui ne figent pas le passé en collections d’objets, mais au contraire l’intègrent au présent, fait son chemin… Les bateaux du musée de Cesenatico, sur l’Adriatique, en sont un exemple : des amateurs italiens, aidés de quelques chercheurs et soutenus intelligemment par les organismes publics, ont créé un musée à flot qui mérite une escale, après Mystic Sea-Port, Exeter, Enkhuizen… En France, des réalisations comme le musée de la pêche de Concarneau ou celui de l’association Treizour à Douarnenez — près de 90 bateaux collectés — valent aussi qu’on s’y arrête. Mais n’est-il pas temps que les pouvoirs publics se décident enfin d aider vraiment un projet plus ambitieux : celui d’un musée à flot de bateaux traditionnels, véritable reflet d’un pays au littoral aussi extraordinairement diversifié ?

Dans le port de Cesenatico sept bateaux traditionnels, témoins de la fin de la pêche à la voile dans la région romagnole sont exposés depuis peu, parfaitement restaurés et regréés sous leurs belles voiles colorées. La partie flottante du nouveau musée de la marine, première réalisation du genre en Italie trouve un environnement merveilleux dans le « Porto Canale » dessiné en 1501 par Léonard de Vinci. Tout y est d’une beauté exceptionnelle : coques et voiles sur fond de palais. Depuis 1977, la réalisation du Musée s’insère dans un programme plus vaste, qui vise à englober le centre historique de la cité ; il a débuté avec l’aménagement de la petite « Place des Conserves » et de ses bâtiments autrefois affectés à la conservation des poissons. Les efforts sont maintenant concentrés sur la réalisation de la partie couverte du Musée de la Marine. C’est là à terre sur l’emplacement de l’ex-hôpital civil qui jouxte le Porto-Canale, que seront présentées les autres coques. Une importance particulière sera donnée aux techniques de construction, aux descriptions de manœuvres et de méthodes de pêche, présentés par dioramas. On tente aussi de rassembler tous les outils, de bord et de pêche, et de collecter les récits des vieux marins de Cesenatico et des alentours.

En Italie, d’importantes recherches ont été entreprises pour localiser et inventorier les coques à renflouer, tout le long de la côte adriatique, de Trieste à Bari, avec un effort financier particulièrement important pour les bateaux les plus significatifs et susceptibles d’être restaurés. Tout ce travail a pu être réalisé à Cesenatico, grâce à un groupe de volontaires résolus, et avec l’appui inconditionnel du Syndicat d’Initiative local.

Un comité technique a même été créé pour étudier en atelier la couleur des coques, les coupes de voiles, les différents gréements, les manœuvres et enfin résoudre toutes les petites difficultés rencontrées : très peu de choses ont été écrites en Italie sur ce sujet, riche de sa seule tradition orale.

Le travail de restauration sur les sept premiers bateaux exposés à flot a été effectué au chantier local du maître charpentier Alvaro Farabegoli, l’un des derniers artisans capables de réaliser un tel travail. Ils offrent un panorama assez représentatif des bateaux de travail :

– Le Bragozzo d’altura construit dans les chantiers de Chioggia, mesure 13,6 m de long et 4,20 m de large. Ce type de bateau était utilisé pour la pêche en haute mer, en remplacement des vieilles tartanes, plus coûteuses. Ils naviguaient habituellement le long des côtes d’Istrie et de Dalmatie, groupés en compagnies (voir Chasse-Marée n° 7).

– Le deuxième Bragozzo plus petit, fait un peu plus de 10 m de long et près de 3 m de large. C’est le modèle classique de bateau utilisé pour la pêche côtière. Construit à Chioggia par Giovanni Schiavon, son dernier nom, en activité de pêche, était Salmone (saumon). Ces bragozzi étaient utilisés pour la pêche à la traîne, en couple : un domaine où ils pouvaient exploiter au mieux les possibilités de leur fond plat.

Cristina (TRA 1439), un Topo de 9,36 m de long pour 2,57 m de large a été construit à Chioggia par Duilio Varangiolo en 1950, et racheté à son dernier propriétaire, Enrico Giovanni Ballerini.

Les possibilités du topo sont très variées. Élancé dans ses lignes et très solide, on l’utilise soit comme portolata (pour rapporter le poisson au port le plus proche), soit pour la pêche à la palangre et plus généralement — à cause de son fond plat — pour la pêche en lagune ou le long des côtes. Ce n’est pas pour rien, que le topo reste, aujourd’hui encore, l’unique type de bateau fortement répandu le long de la côte adriatique et dans la lagune de Venise, bien que modifié pour loger un moteur.

– Le Trabaccolo de pêche, plus connu sur la côte romagne sous le nom de Barchetto, n’est rien d’autre qu’un trabaccolo de dimensions réduites, en tous points semblable au bateau de transport utilisé sur toute l’Adriatique. C’est sans doute aussi le bateau dont la silhouette est la plus familière. Très solide, le trabaccolo de pêche possède un gréement proche de celui du bragozzo : deux mâts, presque identiques, gréés de voiles au tiers, celle d’avant étant plus importante. L’ensemble trouve son équilibre grâce au safran de gouvernail qui, en mer, s’enfonce profondément sous la quille.

Le bateau présenté mesure 13,06 m de long et 3,70 m au bau. Il a été construit à Cattolica par Pietro Terenzi, en 1925. Tout d’abord appelé Quattro Fratelli (Quatre frères), puis Bighellone (Flâneur), il a été utilisé à Rimini sous le matricule RM 430 D. Sa décoration comporte deux grands yeux colorés à la proue.

Aldina (4RM 212), la Lancia de Stefano Testa, fut construite à Cattolica et immatriculée à Rimini. Elle a été achetée en bon état, avec toutes ses voiles et mesure 7,65 m de long sur 2,23 m de large. La voile est gréée au tiers ; au-delà de 9 m, la lancia est dotée de deux mâts. La lancia était très répandue à Cesenatico, qui armait une importante flottille. Parmi les types de bateaux traditionnels, ce sont les plus récents et les plus sobres.

Mouillés côte à côte, le trabaccolo de pêche et le bragozzo portent un gréement identique. Juste derrière, la battana à fond plat se remarque par le foc qu’elle est la seule à porter.

– La Paranza PC 0129, construite en 1951 par Bruno Filippo à Saint-Vito vient de Pescara où elle était utilisée pour la pêche en Adriatique par Eriberto Mastromattei. La paranza est typique de la région des Marches et des Abruzzes. Gréée d’une voile au tiers, avec une antenne (sopravia) très longue, elle rappelle la voile latine qui équipait autrefois ces bateaux. Ses formes d’étrave en col de cygne font penser au trabaccolo en plus petit, avec des proportions plus larges. Le bateau présenté mesure 8,45 m de long et 2,92 m de large. Il pratiquait la pêche à la traîne, en tirant le filet droit al paro , d’où le nom de paranza.

– la Battana construite à Bellaria, en 1963, dans les chantiers d’Adolfo Campi est longue de 9,46 m et large de 2,80 m. Elle a toujours été armée à Cesenatico, sous le nom de Vienna (4RM 604) et appartenait à Ferri-Faedi-Bartolini.

La battana représente, à dimensions égales, le type de bateau le plus simple à construire, et donc le plus économique. C’est un bateau à fond plat peint de couleurs vives, très polyvalent, répandu dans toute l’Adriatique Nord. Sa longueur varie de 4 m à 9 m. Ils sont généralement dotés d’un seul mât, qui peut basculer, et gréés d’une voile au tiers et d’un foc. Le grand safran de gouvernail équilibre assez bien les deux voiles. Par gros temps, ils retombaient bruyamment aux creux des vagues, d’où leur nom de battana. Vienna, assez exceptionnelle par ses dimensions, représente bien la battana romagnole.

Pour compléter l’exposition des bateaux romagnols, il manquait un Trabaccolo de transport, l’embarcation la plus répandue en Adriatique. Tout récemment, le musée a pu acheter le Giovanni Pascoli. Ce magnifique trabaccolo, construit à Cattolica en 1936, mesure 20,50 m de long, 6,30 m de large et 2,10 m de tirant d’eau. Il jauge 61,21 tx avec une capacité de 140 t.

II a été acheté à Fano par Costanzo Stefanelli et sera prochainement transporté au chantier pour être restauré, avant de rejoindre les autres bateaux à flot. C’est ce bateau qui a été utilisé par la télévision italienne pour le tournage du feuilleton « Marco Polo », qui fut un succès dans le monde entier.

Avec cette huitième acquisition, et celles qui restent à venir, Cesenatico a atteint deux objectifs : celui de faire connaître son passé maritime, en y intéressant les habitants et les visiteurs et celui d’aider à mieux comprendre les bateaux et les voiles d’aujourd’hui.

Traduction : Marie-Thérèse Prévosto

Bibliographie

La marinera romagnola, l’uomo, l’ambiante de Marta Zani ; (Azienda di Soggiorno, comune di Cesenatico, 7-8-9 ottobre 1977).