Le Monotype national en Morbihan

Revue N°156

Monotype national en Morbihan
Le Monotype national Savonarole, que Pierre Lunven a lui-même construit en quatre mois. © Nicolas Millot

par Gilles Millot – Conçu voici plus de quatre-vingts ans dans le but de former des équipages olympiques, le Monotype national va rapidement séduire des régatiers réputés, mais bon nombre de plaisanciers adeptes d’une navigation plus tranquille et familiale. Ce petit bateau aux possibilités étendes, très présent naguère sur les eaux du golfe du Morbihan, suscite à nouveau beaucoup d’intérêt : deux unités neuves authentiques y ont en effet récemment été lancées. Un événement important pour le renouveau de la plaisance classique, jusque-là trop souvent limité aux restaurations, si remarquables soient-elles.

En 1921, l’Union des sociétés nautiques françaises (USNF) lance un concours auprès des architectes navals pour la réalisation d’un Monotype national de 5 mètres de longueur. Ce dernier est destiné à la formation des équipages qui devront participer aux épreuves de yachting lors des Olympiades de 1924. Après de nombreuses controverses, c’est le plan de l’architecte havrais Gaston Grenier qui remporte les suffrages. Plus de cinquante unités seront construites entre les deux guerres.

 

De bons petits bateaux

Le Monotype national n’est pas exclusivement réservé aux régatiers, et sa conception le destine également aux plaisanciers adeptes de la sotie à la journée. Si les toutes premières unités lancées naviguent le plus souvent sur les eaux abritées de la région parisienne, les comptes rendus de régates en mer, publiés dans Le Yacht, font état de plusieurs chavirages. Dans l’expectative, ce même journal demande au capitaine au long cours Beroul, un plaisancier breton résidant sur la Côte d’Azur, d’effectuer un essai par vent frais et mer formée. La sortie doit avoir lieu à bord de Bengali, du club nautique de Nice, qui a justement chaviré quelques jours plus tôt lors des régates organisées dans la baie de Cannes. Le 14 juillet, de nouvelles régates organisées dans la baie de Cannes sont annulées du fait d’un fort vent de Sud-Ouest et d’une mer particulièrement agitée. C’est l’occasion pour l’intrépide marin d’embarquer à bord du Monotype avec pour seul équipage un jeune débutant.

« J’avais roulé ma grand voile à tel point qu’il n’y avait pas 60 centimètres du point d’amure à la mâchoire de pic, raconte-t-il au correspondant du Yacht. J’avais de plus hissé un tourmentin, amuré sur l’étrave, que je jugeais indispensable pour la manœuvre et l’équilibre du bateau Nous larguons et en route ! Désillusion : le bateau n’avance pas, les risées nous plaquent, d’autant mieux qu’elles me tombent dessus sans vitesse. Je sentais bien à ce moment que je n’avais pas assez de toile et, dès la sortie du port, malgré les grosses lames qui déferlaient sur la jetée du phare, je larguais trois tours de rouleau.

« Immédiatement, Bengali, mieux équilibré, bondi et je gagne la haute mer qui grossit de plus en plus et atteint son maximum dans l’Ouest de l’île Sainte-Marguerite. Là, je vire de bord sans aucune gêne et aussi facilement que je l’aurais fait avec des forts bateaux  bretons de Roscoff ou de Cancale pontés et munis de quille en fonte. Je n’aurais jamais cru ce rafiot capable de se tenir aussi superbement sous les rafales et par une mer pareille. […] Je considère ces Monotypes comme de bons petits bateaux qui étonneront bien des marins. »

Plusieurs chantiers répondent à l’appel d’offres lancé par l’USNF pour une éventuelle construction en série, avec gréement de sloup de 20,17 mètres carrés ou cat-boat de 15,77 mètres carrés. Les sociétés nautiques et les particuliers n’ont bientôt plus que l’embarras du choix pour faire construire leurs bateaux. Le prix d’un Monotype varie entre 3500 et 4000 francs de l’époque, et plusieurs chantiers se partagent le marché. Bonnin à Lormont, Despujols à Arcachon – qui, en avril 1922, recevra une commande de vingt-cinq unités -, ou encore Chassaigne à La Rochelle, comptent parmi  les principaux fournisseurs du littoral atlantique. Les constructeurs de Méditerranée ne sont pas en reste, avec Amitrano à Marseille, les chantiers de Cannes et d’Antibes à Antibes ou encore Pascal audace au Cros-de-Cagnes. A l’intérieur des terres, Desveaux à Angers et les chantiers Nieuport à Neuilly-sur-Seiche se spécialisent également dans la construction de Manotypes nationaux.

Dès l’année 1921, pas moins de quinze unités sont commandées, dont les deux premières par Albert Glandaz, vice-président du Yacht-Club de France (YCF) et membre du Cercle de la voile de Paris (CVP). En 1922, des Angevins, M et Mme Paul Fortin, remportent à Marseille la première coupe Glandaz pour Monotypes à bord de Fauvette. L’année suivante, l’épreuve, qui se déroule à Angers, se voit dotée par le généreux donateur d’un  Monotype offert au vainqueur. Le petit sloup commence à prendre de l’importance dans les milieux du yachting. Il gagne définitivement ses lettres de noblesse lorsqu’il est adopté par le Comité olympique international comme bateau à deux équipiers pour disputer les Jeux de 1924 sur le bassin de Meulan.

 

Du côté du Morbihan

Le Monotype national est présent sur la plupart des plans d’eau, d’autant que sa conception permet de l’utiliser pour la promenade, la chasse ou la pêche. Son mât à bascule lui facilite le passage sous les ponts, tandis que sa dérive recevable et son safran articulé invitent à l’échouage sur les plages. Bien évidemment, plusieurs unités naviguent dans le golfe du Morbihan dont les eaux abritées favorisent le développement de la petite plaisance. La coupe Glandaz est organisée à Nantes en 1972 et la Société des régates de Vannes (SRV) se fait représenter par Omer Credey fils, propriétaire du Monotype numéro 28, baptisé Leda. Ce dernier remporte la coupe et cette victoire attire l’attention des plaisanciers sur le Monotype.

En 1928, à la demande de l’USNF, la coupe Glandaz des Monotypes pour la région Ouest est organisée dans le golfe par la SRV. Les régates sont courues les 16 et 17 juin en baie d’Arradon. Cinq Monotypes représentant les sociétés nautiques de Nantes, Angers, La Trinité-sur-Mer, Lorient et Vannes se disputent la coupe en cinq manches. A bord de son Leda, Omer Credey, s’assure à nouveau la victoire. Il sera moins heureux le mois suivant lors des régates de Port-Navalo, où il se classe dernier des cinq inscrits. M. Fossette, propriétaire d’Aël, remporte l’épreuve, dotée de 300 francs de prix offerts par le Yacht-Club de France, devant Eole à M. Fouquet, Mouette à M. Normand – président de la SRV – et Mascotte à M. Fortin.

Afin de mieux faire connaître le Monotype national, la SRV décide d’organiser une course pour cette série lors des régates de modèles, très fréquentées à l’époque. Celles qui ont lieu à Conleau, le 21 avril 1928, sont l’occasion de définir un parcours pour les Monotypes, conçu pour que les spectateurs puissent suivre la compétition de bout en bout depuis la côte. L’initiative porte ses fruits. Dans les jours qui précèdent les régates, la SRV fournit à la presse des explications concernant le Monotype national afin que le public puisse apprécier davantage encore ces joutes nautiques.

Les propriétaires, quant à eux, ne ménagent pas leurs efforts pour mettre en avant les qualités manœuvrières de leurs petits yachts. En avril 1929, les régates de modèles sont annulées du fait d’un fort vent de Nordet. Malgré les conditions de navigation difficiles, sur des eaux fortement agitées, les propriétaires de Leda et d’Eole veulent en découdre et rivalisent de prouesses pour la plus grande joie des spectateurs, qui en oublient la morsure d’un vent glacial.

Désormais, les différents comités organisateurs de régates dans le golfe insèrent dans leurs programmes la série des Monotypes, au même titre que les autres dériveurs, quillards, 8,50 mètres, sans oublier les indispensables sinagos (CM 124). A la belle saison, chaque dimanche, voitures à chevaux et vapeurs de la Compagnie vannetaise de navigation font le plein d’excursionnistes qui se rendent aux régates à Conleau, Arradon, l’Ile-aux-Moines, Larmor-Baden ou Port-Navalo.

Monotype national en Morbihan

Avant la dernière guerre, plusieurs Monotype nationaux disputent une régate dans le golfe. © Pierre-Yves Dagault

La consécration de Leda

En cette année 1929, la coupe Glandaz est de nouveau disputée en baie d’Arradon, les 22 et 23 juin. Le parcours s’étend sur 2 milles et demi et englobe les îles Logoden. Aux participants de l’année précédente sont venus s’ajouter des représentants des cercles et sociétés nautiques de la Baule, de l’Odet-Quimper et Douarnenez. Huit épreuves, correspondant au nombre d’inscrit, sont courues. Après quatre victoires et une place de second, Omer Credey remporte à nouveau la coupe. Un déjeuner réunit tous les participants sur le  site  de la carrière d’Arradon, propriété de M. Mouton, lui aussi fervent régatier sur Monotype. On échange des compliments et l’éloge dithyrambique adressé au président de la SRV donne le ton : « Monsieur Normand, président de la Société, par une organisation poussée jusque dans ses moindres détails, a su recevoir ses hôtes d’une façon hautement courtoise et aimable, et leur faire saisir le charme unique de la navigation dans le golfe du Morbihan. »

Devant l’engouement pour les régates de Monotypes, M. Fouque, propriétaire d’Eole et qui possède une demeure à Arradon, met lui aussi en jeu, dès le 25 juillet, un prix constitué de deux vases de valeur. La coupe Fouque est disputée en trois manches. Si les départs et les arrivées de la première régate se déroulent devant la cale d’Arradon, ceux des deux autres épreuves ont lieu, à la demande du donateur, en face de sa propriété. Le mécénat autorise de telles exigences !

C’est à La Trinité-sur-Mer que la coupe Glandaz est organisée en 1930. Elle est remportée, pour la quatrième fois consécutive, par Omer Credey et son Leda, qui entrent définitivement dans l’histoire de la plaisance en Bretagne Sud. L’intérêt pour les régates de Monotypes dans le golfe ne faiblit pas, et les coupes se multiplient. Un donateur anonyme offre un vase de Sèvres pour celui qui aura réalisé le meilleur parcours lors des régates de Port-Navalo, courues le 11 août.

En 1931, la Société des régates de Chatou organise le championnat de France sur Monotype. Des épreuves préalables disputées sur l’Erdre, près de Nantes, serviront d’éliminatoires. Sur proposition d’Omer Credey, qui ne peut se libérer à la date prévue, c’est Henri Mouton, fin barreur et propriétaire du Monotype numéro 7, qui est choisi par la SRV pour défendre ses couleurs. Le Morbihannais se classe second du championnat, mais les épreuves ont lieu sur des Chat, autre monotype également dessiné par Gaston Grenier en 1921.

La SRV, seule société nautique de Bretagne Sud à disposer d’un nombre suffisant de Monotypes nationaux, se voit désormais confier chaque année l’organisation de la coupe Albert Glandaz. Les bateaux sont tirés au sort par les concurrents la veille des épreuves. Malgré le calme relatif des eaux du golfe, ces joutes sont parfois mouvementées et, lors de la coupe disputée en 1931 à Arradon, le mauvais temps compromet les régates prévues les 7 et 8 juin. Le compte rendu de la SRV donne une idée des problèmes rencontrés le premier jour : « Malgré la très forte brise de Sud-Ouest, les sept barreurs prennent le départ […]. Les monotypes malgré leurs quatre tours de rouleau, ont beaucoup de difficultés. Deux d’entre eux chavireront même et feront prendre à leurs pilotes un bain forcé. »

C’est M. Lory, de la Baule, qui se classe en tête à l’issue de cette première série. Le lendemain, alors que les Vannetais espèrent bien voir Henri Mouton s’adjuger une place d’honneur, le temps est si mauvais que les organisateurs se voient dans l’obligation d’annuler les régates. Ces dernières sont remises au 15 juin, mais c’est M. Pierre, de Lorient, qui remporte la coupe Glandaz pour l’année 1931. Libéré de ses obligations, Omer Credey remporte deux semaines plus tard la coupe Fouque avec, dès le départ, une sérieuse avance sur ses concurrents. M. Fouque se classe second après une lutte acharnée face au reste de la flottille.

Au fil des ans, la baie d’Arradon devient l’un des lieux privilégiés pour l’organisation des régates de Monotypes. Le parcours est matérialisé par les bouées rouges des îles Logoden et du Droneg, une troisième étant mouillée devant Penboch. Toutes ces marques et les îles Logoden doivent être laissées à bâbord, les départs et arrivées ayant lieu devant la cale d’Arcachon. En 1932, Omer Credey offre à son tour une coupe, baptisée coupe Dany, diminutif du prénom de son fils Daniel, dont la première édition est remportée par Charles Hery. Ainsi, outre les régates organisées tout l’été par les différents comités locaux, trois coupes spécifiques, Glandaz, Fouque et Dany désormais disputées dans le golfe au mois de juin.

En 1933, C’est Roger Lesquel, un ostréiculteur de Larmor-Baden, qui remporte la coupe Glandaz. Ce sera la dernière à concerner les équipages de Monotypes du golfe. Désormais disputée sur une autre série, la coupe quitte la région. Il n’en demeure pas moins que le Monotype national fait encore les beaux jours des régates morbihannaises, comme en témoigne le rapport d’assemblée générale de la SRV, alors présidée par M. Buguel, pour l’année 1935 : « Nous avons eu de belles régates dans le golfe, où les Monotypes nationaux, au nombre de dix, se disputent régates et coupes presque tous les dimanches ».

 

La fin d’une série

A la veille de la guerre, le Monotype national a vieilli et ne représente bientôt plus le bateau d’élection des nouveaux régatiers adeptes du dériveur. Durant les hostilités, la SRV fait l’acquisition des Dinghies Herbulot. Ce dériveur léger de 4,50 mètres à gréement bermudien, voit le jour en 1941. Bateau officiel de la Fédération française de yachting à voile de 1943 à 1945, on en compte soixante-quinze immatriculés en France à l’automne de l’année 1948. Cependant, quelques propriétaires inconditionnels du Monotype national continuent de sillonner les eaux du golfe et participent aux régates.

« Très jeune, j’ai navigué à bord de Leda avec mon père, se souvient Dany Credey. Pendant la guerre, comme on trouvait qu’Arradon c’était loin, parce que nous y allions à vélo depuis Vannes, on mouillait le bateau à Conleau. J’arrivais avant mon père et j’armais le bateau, je préparais tout. C’était un jeu et j’aimais beaucoup cela. On était les rois du golfe, il n’y avait presque personne à cette époque-là et nous avons passé des sacrées journées. Ensuite mon père a acheté un 6 mJI et m’a donné Leda. Nous étions plusieurs propriétaires de Monotypes à régater ensemble. Il y avait, par exemple, mon ami André Chaudois avec son Nitchevo, acheté d’occasion, et mon cousin Christian Buguel qui avait Courlis. M. Chauvelot, marchand de chaussures à Vannes, possédait le numéro 11, Corlazo.

« Les frères Roger et Abel Lesquel, les ostréiculteurs de Larmor-Baden, régataient sur Araok et Arlette. Roger avait d’ailleurs modifié sa voilure et abandonné le houari pour une voile bermudienne. Nous étions une dizaine à participer aux régates, à Arradon, l’île d’Arz, l’Ile-aux-Moine, Larmor-Baden ou Locmariaquer. La plupart des communes organisaient des journées nautiques, et il y avait une bonne ambiance. Leda était reconnaissable parmi tous les autres, car il portait des voiles de couleur jaune. »

La plaisance se démocratise peu à peu et ce sont souvent de jeunes régatiers qui désormais naviguent à bord des Monotypes nationaux, bateau de famille ou achetés d’occasion avec les premières économies. C’est le cas notamment pour André Chaudois qui, jeune étudiant, vend son Plongeon pour acquérir un Monotype construit dans les années 1930 par le chantier Costantini de La Trinité-surMer. « C’était un bateau rapide qui m’a laissé d’excellents souvenirs, se souvient-il. Il y avait bien sûr les régates, mais on partait aussi à cinq ou six copains pour des petites croisières. On se baladait dans le golfe, et on allait parfois jusqu’à Houat ou Hoëdic. Un jour, on est parti à Belle-Ile, ce qui n’était tout de même pas très prudent ! La nuit, on mettait la voile sur la bôme et dormait dessous ; on couchait facilement à quatre à bord.

« On ne manquait pas une régate. Suivant la marée et l’éloignement des communes organisatrices, il nous arrivait de partir à 5 heures du matin pour être sur la ligne de départ. On allait partout, à Moustérian pour essayer de gagner la tête de veau ou à Locmariaquer pour la bouteille d’apéritif. Dans la série des Monoypes, nous étions une dizaine à régater, avec un minimum de cinq ou six inscrits à chaque fois. On désarmait l’hiver ; je mettais mon bateau à Conleau avec bâche dessus. Dès les beaux jours, on faisait le carénage. J’avais peu de moyens, alors j’utilisais de la peinture récupérée dans un dépôt après le départ des Allemands. Pour la sous-marine, c’était du coaltar, que j’allais chercher à l’usine à gaz de Vannes ».

Dans Monotypes et voiliers de course, publié en 1948 (réédité par Le Chasse-Marée), Pierre Belugou écrit à propos du Monotype national : « Quelques coques ont récemment été gréées en bermudien. Depuis l’origine de la série, cinquante et un bateaux ont été construits […]. On en compte dix-sept dans la région de Morbihan, où ils participent aux épreuves organisées par la Société des régates de Vannes. La plupart des autres sont rassemblés à Aix-les-Bains et à Annecy. »

Jusqu’aux années 1950, la concentration des Monotypes nationaux dans le golfe du Morbihan demeure relativement importante, mais tous ne s’inscrivent pas systématiquement aux régates. D’autres séries, plus légères et surtout meilleur marché sont désormais disponibles : Moth, Sharpie et Caneton intéressent davantage les jeunes régatiers. Avec la multiplication des écoles de voile, le début des années 1960 est marqué par l’apparition des dériveurs de construction simplifiée. Vaurien est contre-plaqué, puis 420 en polyester vont bientôt reléguer les anciens Monotypes sur les grèves ou dans les jardins des propriétaires. Ils y finiront leurs jours, atteints de vétusté, quoique souvent considérés comme faisant partie du patrimoine familial. Rares sont, en tout cas, les Monotypes nationaux qui naviguent encore dans les eaux morbihannaises à la fin des années 1960.

Monotype national en Morbihan

Jour de régates de Monotypes nationaux à Larmor-Baden, vers 1950. © Pierre-Yves Dagault

En quête d’un bateau de tradition

Depuis deux décennies, le renouveau des bateaux traditionnels et la redécouverte de la belle plaisance ont suscité la restauration d’unités anciennes et la construction de répliques dans leur contexte géographique d’origine. Amoureux du golfe du Morbihan et passionné par la plaisance des années 1920-1930, Didier Strohl rêve depuis longtemps de faire construire un joli bateau. « J’ai beaucoup navigué en croisière sur des voiliers modernes, raconte-t-il, depuis le Spitzberg jusqu’aux Açores, en passant par la Méditerranée. Avec les enfants qui grandissaient, il me fallait être plus présent et disposer d’un bateau pour des sorties à la journée. Je voulais pouvoir naviguer seul par temps maniable, mais aussi faire des promenades familiales avec trois ou quatre personnes à bord. En outre, après avoir fait à peu près le tour des unités en plastique et en métal, j’avais envie d’un bel objet. C’était pour moi l’occasion d’être propriétaire d’un bateau en bois. »

Didier Strohl visite les chantiers et les ports ; il écarte l’idée d’une restauration, incompatible avec son emploi du temps, et rencontre Paul Bonnel du chantier du Guip à l’Ile-aux-Moines. « J’ai évidemment songé au Guépard, poursuit-il, le chantier les construit très bien, mais j’avais envire d’un bateau un peu moins rustique. Je voulais une construction classique, bordée sur membrures. Paul Bonnel m’a orienté vers le Monotype national ; je savais que le bateau avait existé dans le golfe dans les années 1920-1930, mais je ne connaissais rien de plus. Je crois que Paul avait encore plus envie de le construire que moi de l’avoir, mais j’ai été vite séduit par ses arguments ! ».

« Mon client avait des critères et un programme de navigation bien définis indique Paul. Il cherchait un bateau qui ait un véritable élégance et une histoire liée à celle de la belle plaisance dans le golfe. A partir de ces éléments, il m’a semblé que le Monotype national était mieux adapté à ses souhaits. C’est un bateau qui a laissé un souvenir fort dans les mémoires de bon nombre de familles d’ici. »

Dès lors, Didier Strohl n’a de cesse de se documenter sur le sujet. Il prend contact avec Pierre Lunven, un plaisancier averti qui réside à proximité du golfe. Ce dernier a navigué dans sa jeunesse récemment lancé dans une construction amateur. Le résultat des recherches entreprises par Didier Strohl achève de le convaincre. Un nouveau Monotype national va naviguer dans le golfe.

Monotype national en Morbihan

Construction du Monotype Clifford Brown au chantier du Guip © Nicolas Millot

Construire un Monotype

« On a voulu construire ce bateau en membrure première, indique Paul Bonnel. Il y a une fausse quille rapportée, mais à la limite, la quille proprement dite est un simple bordage axial. Nous avons fait un moule avec des gabarits qui correspondent aux sections du bateau diminuées de l’épaisseur des couples et du bordé. Ensuite, on a fixé des lisses dont le multiplicité permet d’avoir un développé des lignes qui soit parfaitement harmonieux. Nous avons mis en place les membrures, en acacia ployé d’une seule pièce d’un bord à l’autre, comme préconisé dans le cahier des charges de 1921. Ce principe de construction donne d’excellents résultats, et il y a très peu de varangues massives, cinq au total. Nous voulions aussi rester scrupuleusement dans la jauge. »

L’étrave est débité dans une pièce de chêne, une chute provenant de la construction de la Recouvrance, « petit clin d’œil qui fait bien plaisir », souligne Paul. Les bordages de 14 millimètres sont coupés dans des planches de sapelli et posés jointifs avec seulement un petit coton de finition dans les coutures. Après retournement de la coque, les membrures dévoyées de l’avant et celles correspondant aux gabarits peuvent être mises en place. Une hiloire en acacia ployé à la vapeur ceinture le large cockpit, dont la forme très arrondie à l’avant a réservé quelques surprises. « Nous avons dû la remplacer dès le début de la construction, souligne Paul ; le fait d’utiliser du massif n’allait pas sans inconvénient, le moindre nœud engendrant une cassure de forme. »

Seules entorses à la construction traditionnelle : pour des raisons de commodité et de longévité, le pont est réalisé en contre-plaqué marine – au lieu des traditionnels bordages entoilés -, de même que les puits de dérive, autrefois constitué d’éléments en pitchpin emboités avec rainures et languettes. Pour ce qui concerne le gouvernail, le système d’origine a été conservé, avec le safran mobile en tôle de forme elliptique. Le Yacht ayant eu la bonne idée de publier, en 1921, les plans extrêmement détaillés du Monotype national, le chantier a pu tenir compte des différents principes de construction et d’assemblage préconisés. Par exemple, le système de relevage de la dérive, à l’aide d’un palan frappé en pied de mât, ou encore le maintien de ce dernier entre deux jumelles qui facilitent le basculement de l’espar lors du mâtage et du démâtage, sont scrupuleusement respectés.

« le client voulait que les finitions soient particulièrement soignées, ajoute Paul. L’accastillage est donc en laiton et bronze, une partie ayant été fondue en Angleterre. Nous avons aussi verni le maximum d’éléments, sans doute davantage que sur les Monotypes de l’époque où le recours à la peinture permettait de réduire l’entretien . » Pour ajouter à l’esthétique du bateau, volontairement classique, les voiles en Dacron sont choisies de couleur écrue afin de rappeler le coton d’antan.

Monotype national en Morbihan

Construction du Monotype Clifford Brown au chantier du Guip © Nicolas Millot

Sur les eaux de la petite mer

Lancé au printemps 2001, le Monotype baptisé Clifford Brown – son propriétaire est un amateur e jazz – donne dès les premiers essais la mesure de ses qualités nautiques. « On s’est rapidement rendu compte que c’est un bateau qui marche fort, souligne Paul. Il est très toilé et on doit vite prendre un ris. Ce qui est étonnant dans cette carène, c’est qu’elle est résolument moderne pour l’époque. » Et Didier Strohl d’ajouter : « Il est très manœuvrant dans les petits airs et démarre comme une flèche. En plus, il est docile à la barre. En revanche, en équipage réduit, il faut prendre le ris dès que le vent atteint la vitesse de 10 ou 12 nœuds. Actuellement, nous n’avons qu’une seule bande de ris dans la grand voile, ce qui constitue une handicap, mais c’est ce que nous avions décidé lors de la construction. »

En raison de la longueur de la bôme (4,15 mètres), le ris est en général pris avant de quitter le mouillage. Pour faciliter la réduction de voilure en route, le propriétaire a prévu d’installer un système de bôme à rouleau, d’ailleurs préconisé des 1921. Par ailleurs, le foc de 6 mètres carrés s’étant révélé un peu grand, il sera doté d’une bande de ris ou remplacé par un autre plus petit d’un tiers, ce qui correspond davantage au plan de voilure d’origine. « Même avec un ris dans la grande surface de voilure, le bateau est un peu dur à tenir, précise Didier Strohl, et l’équipier en a vite plein les mains ! Du fait de sa grande surface de voilure, au près le bateau est un peu ardent dans les risées. On tient un assez bon cap au plus près serré, mais tout de même au prix d’une bonne dérive. »

Le Monotype national est suffisamment spacieux pour être confortable avec un ou deux équipiers en plus du barreur. Au-delà, les performances peuvent en souffrir, mais la vitesse n’est évidemment plus de mise lors des navigations familiales. « C’est un bateau sûr, stable et peu gîtard, poursuit le propriétaire, sa stabilité de route est d’ailleurs exemplaire aux allures de largue, et même au vent arrière, avec la dérive relevée. Grâce à son poids, il a une erre non négligeable pour un canot de cette dimensions. Il faut garder cela à l’esprit à l’arrivée dans un port ou pour une prise de corps-mort, surtout si le mouillage est encombré. La bôme débordée, si on l’oublie un tant soit peu, est une arme redoutable pour les voisins ! »

Au bilan, Didier Stroh est très satisfait de con choix, et ne tarit pas d’éloges sur la qualité de réalisation et de finition de son bateau. « Les questions et les compliments réguliers de tous ceux qui croisent Clifford Brown en navigation ou au mouillage sont pour le chantier comme pour moi, la plus belle récompenses ! » Gageons que cette construction neuve d’un Monotype national fera de nouveaux émules, et que ce sympathique bateau ira reconquérir ses lettres de noblesse dans les eaux du golfe du Morbihan.

Monotype national en Morbihan

Clifford Brown dans les courants du golfe, ou l’image du bonheur sur l’eau. © Nicolas Millot

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