Les moulins-bateaux du Pô tiennent une place importante dans la littérature italienne d’aujourd’hui. Par les mentions qu’en fait Guareschi dans son « Don Camillo », mais plus concrètement dans le roman-fleuve (2 100 pages, trois tomes) que leur a consacré Riccardo Bacchelli. Cette œuvre, publiée de 1938 à 1940, relate l’histoire d’une famille de meuniers (sur bateau) ferrerais, les Scacerni, entre l’Empire et 1914. Bacchelli s’est informé auprès du dernier meunier du Pô, Ernani Pavani, avant que ne cesse toute activité meunière sur le fleuve en 1942. Un grand film d’Alberto Lattuada a d’ailleurs illustré, sous le même titre, « Il Molino del Pô », l’œuvre magistrale de Bacchelli, en 1948. Voici quelques extraits d’un passage consacré au lancement du moulin-bateau que Scacerni a construit avec l’aide du maître charpentier Subbia…

Le meunier Scacerni n’avait pas de pays en terre ferme, et chaque jour son désir se faisait plus impatient d’installer son moulin sur le Pô. Le moulin serait sa maison. Il aurait bien la vie qui lui convenait : solitaire, à l’abri de tous les bavardages, exempte de servitudes. Lui seul serait son maître, après Dieu. Comme un capitaine sur son navire. Tous les jours cette existence-là lui semblait plus belle et le tentait davantage.

Les deux bateaux avaient été mis à l’eau. Ils s’élevaient sur le fleuve comme deux tours vides avec leurs flancs tout droits, leur proue élevée, leur poupe carrée. Maître Lazare Scacerni avait orné les proues d’un bec de fer arrogant et pointu qu’il avait lui-même battu sur l’enclume.

— A quoi ça sent-il ? lui demanda quelqu’un.

— C’est pour « faire joli » répondit-il.

Mais il n’ignorait pas que la violence du courant, la négligence ou l’incurie envoyaient parfois à la dérive le long -du Pô de grosses barques ou des moulins qui venaient cogner de façon désastreuse ceux qui restaient bien tranquilles à leur place, ayant pensé à temps à renforcer leurs câbles et doubler leurs ancres.

On appelait grande barque (ou sandons) celui des deux bateaux qui portait les deux couples de meules avec leurs trémies pour la farine blanche et pour la farine jaune. L’autre était le petit barcot. Ils étaient unis par trois maîtresses poutres, en premier la poutre de proue, les deux autres encadrant la roue à aubes (la houe) dont le mouvement constant les arrosait. Le ponton unissant les deux bateaux, appelé passage, portait des treuils où l’on enroulait les câbles, et des anneaux pour fixer la chaîne des ancres.

L’arbre massif fut fixé sur les pivots et l’on y monta les rayons de la grande roue à palettes. Dans le barcot, il y avait le magasin à grains, une petite forge, et un établi de meunier pour les réparations, car celui qui se fait meunier de fleuve doit connaître plusieurs métiers. Il y avait également un petit recoin couvert pour les filets de chasse et de pêche, les glus, la poudre, le fusil, les appeaux. On n’oublia pas non plus la foyère, gros brasero pour cuisiner. La couchette était si large qu’elle égaya Subbia, le maître charpentier :

— On voit que vous avez la bonne intention de ne pas toujours coucher tout seul ! déclara-t-il quand sa femme, qui s’était chargée de fournir la cabine en linge, demanda de quelle largeur il fallait faire les draps.

Dans la grande barque, à l’extrémité de l’arbre moteur, deux grosses roues verticales engrenaient leur solide denture de bois de cornouiller dans les encoches correspondantes de deux cylindres horizontaux ; et le mouvement s’accélérant, se transmettait au pied de fer et à la meule tournante, le tout grâce à la grande force éternelle du fleuve. Dans la cale, une armature de poutres soutenait le bâti dans lequel toutes les meules étaient encastrées.

Scacerni adaptait maintenant leur toit aux cabines de la grande barque et du barcot. Quand il eut fini, maître Subbia lui demanda :

— A propos, comment le baptiserons-nous, ce moulin ? Le vingt-neuf du mois prochain, c’est la Saint-Michel et le moulin sera fini. Vous connaissez le dicton, que celui qui mange le jour de la Saint-Michel ne manque pas d’argent de toute l’année ?

— J’accepte le présage et vous remercie.

— Alors ne le faites pas mentir, maître Lazare. Écoutez-moi, tous les moulins se mettent sous le patronage de la Sainte Vierge ou d’un Saint du Paradis. Prenez Saint-Michel ! Pouvez-vous trouver meilleur patron ?

— Alors va pour Saint-Michel, accepta Scacerni.

Il voulut aussi deux devises : l’une extérieure sur le bord du petit barcot qui disait aux barques du fleuve : « Pour les oies, l’aube ne vient jamais », l’autre sur la grande barque, du côté rivage, qui disait aux passants : « le premier au moulin est le premier moulu ». Les devises, parfois burlesques, étaient d’usage, mais celles-ci, quoique de bon conseil, avaient un léger accent dérisoire. Celui qui les peignit en belles lettres capitales, ce fut le peintre de barques qu’on fit venir de Comacchio pour vernir le moulin Saint-Michel.

Les deux coques furent d’un noir de poix, les maisonnettes vertes, rouges, jaunes, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel avec tous les ornements que l’homme était capable de faire. A la proue du barcot, sur la cloison, le peintre représenta le Saint patron du moulin foulant aux pieds les anneaux du dragon infernal, en recommandant aux enfants curieux de ne pas en regarder les yeux trop fixement ! C’était un peintre qui connaissait son affaire, et grande fut l’admiration une fois l’œuvre achevée. Réellement, la prestance de l’Archange et le flamboiement des couleurs faisaient peur.

Le lancement et la bénédiction du moulin

Vint enfin le jour solennel du vingt-neuf septembre. Le moulin scintillait de couleurs éclatantes sous le soleil clair et chaud qui brillait sur le fleuve. Il sentait bon le bois mûr et le vernis frais, à son mouillage provisoire. Le fleuve était en forme et faisait marcher à vide la roue à aubes et les meules.

— Qu’il vive cent années de bonheur ! lui souhaita maître Subbia, les yeux luisants de larmes, le pauvre homme, à l’inauguration fêtée par un repas aussi copieux que gai.

— Et vive le patron Lazare Scacerni, répondirent en chœur et d’une voix forte tous les invités. Ce n’était plus maître Lazare, mais « le patron Lazare » ! Meunier ! Scacerni, se rendant compte à l’entendre que son rêve était réalisé, venait tout juste de conduire à bord, avec son canot, le curé en aube blanche et son enfant de chœur, afin que ceux-ci bénissent la barque, le barcot, les cabines, les trémies et les peintures tutélaires.

— Vive le patron Lazare ! Hourrah ! Hourrah ! criaient les gens impatients de se mettre à table.

Pour la « ripaille », de longues tables avaient été dressées dans le pré à côté de la maison de Subbia, sur une sorte de rond-point que dessinait le rivage. Il y avait déjà deux jours que cinq femmes s’occupaient de la cuisine, sous la direction de l’épouse de maître Subbia laquelle oubliait son âge à rouler de la pâte pour les nouilles, à enrouler les « tortellini », à plumer des poulets qu’on offrirait aux plus considérables des invités, à hacher de la viande pour les terrines entières de boulettes à l’ail et au persil pour le plus grand nombre auquel on destinait une quantité égale de gnocchis de pommes de terre.

La table d’honneur était présidée par monsieur le curé, ayant à sa droite Lazare, à sa gauche maître Subbia, puis le peintre et les notables du pays. La marmaille s’était hissée sur les arbres, pour jouir du spectacle. On mit en perce trois tonneaux : du « Sangiovese » ayant du corps et du fumet, du « Bosco » un peu âpre et sentant son cru, et de l’« Albana » doux, pour arroser des couronnes de crème renversée enrobées de caramel qu’on appelle « briques » et qui tiennent leur nom de la brique chauffée sur laquelle les cuisinières campagnardes ont le raffinement de les cuire. De grands gâteaux de riz s’empilaient les uns sur les autres. Au fond des moules et d’énormes terrines, les gnocchis nageaient dans le beurre et le fromage fondu.

On se mit à table vers onze heures du matin, mais à trois heures de l’après-midi on mangeait encore. Les uns avaient repris haleine après une petite sieste digestive, les autres plus résistants, objet de la curiosité, de l’envie et de l’admiration générale, n’avaient pas arrêté de mastiquer sans trêve ni répit, depuis le commencement. Les tonneaux baissèrent, séchèrent, sonnèrent creux sous les doigts qui les tambourinaient.

Quand vint la fraîcheur, on vit arriver un petit orchestre : deux violons, une trompette et un alto. Aux premières notes, les femmes et les jeunes filles sortirent des maisons, et, poussant les tables à l’écart, les jeunes gens se mirent à danser. Le trompette, qui ne possédait de son métier qu’une grande aptitude à s’humecter la luette, détonait effroyablement, faisait ses entrées à contretemps ou traînait, autant de couacs couverts au besoin par l’intervention d’une grosse caisse. Lorsqu’une grosse lune rouge se leva à l’horizon — le curé avait pris congé depuis déjà un certain temps — maître Subbia, secouant la main de Scacerni, ne cessait de lui répéter :

— « Je suis content, maître Lazare, bien content d’avoir pu construire un moulin de la sorte avant d’aller faire de la terre à marmites. D’avoir pu construire un moulin de la sorte et retrouvé en vous le type des meuniers d’autrefois ». Mais le moment d’aller se coucher était venu, car tout Occhiobello dormait.

Une navigation délicate

Il y avait beau temps que Scacerni avait effectué les reconnaissances nécessaires sur les deux rives et sur le cours du fleuve pour choisir un mouillage à son moulin. Ce mouillage devait répondre à bien des conditions naturelles, tout en offrant des commodités et en répondant aux besoins du pays environnant si Scacerni voulait avoir des clients. Au début de ses reconnaissances, les meuniers à qui il s’était adressé lui avaient indiqué un très grand nombre d’endroits tous excellents de par la quantité d’eau et la paix, la sécurité qu’on y trouvait, tous destinés à lui rapporter des tas d’argent. Et là-dessus, ils lui citaient l’exemple de ceux qui s’y étaient installés avant. Mais quand Scacerni leur demandait pourquoi ils étaient partis, ils ne lui répondaient que par des haussements d’épaules.

Notre Scacerni se rappela qu’un chasseur avisé ne s’informe de l’endroit où on a vu un lièvre ou une bécasse que pour aller les chercher partout ailleurs, mais pas là. Il est vrai que, parfois, le gibier s’y trouve réellement, soit que l’informateur ait été honnête, soit qu’il ait voulu jouer au plus fin (l’astuce même a ses inconvénients). Quoi qu’il en soit, il voulut choisir son mouillage lui-même. Ce fut un ancrage à sa façon, un peu avant le coude qui précède les deux Gardes (la vénitienne et la ferraraise), sur la rive droite, en un point où le lit du Pô, au pied de la berge, était assez large et solide pour avoir permis, au milieu des broussailles, des arbustes et des joncs luxuriants nés de ce limon fécond, la croissance d’un grand, vaste et vétuste peuplier solitaire, joyeux refuge de nombreux oiseaux.

Le jour qui suivit la fête, avant le lever du soleil, il fit ses adieux à Subbia, à la lueur de la lampe. Mais après les effusions de la veille, le vieux calfat paraissait n’avoir plus rien à dire ou ne plus savoir quoi dire.

— Maître Subbia, pour le reliquat de ma dette, tous les ans à la Saint-Martin, vous me verrez m’acquitter de mon devoir.

— je me fie à vous sans que vous ayez besoin de le dire.

Le moulin Saint-Michel s’en va. Deux barques à quatre rameurs le dirigent et le maintiennent dans les courants par deux câbles de remorquage, qui modèrent son allure, le font rester dans le courant et l’éloignent des bancs de sable. Brandissant une longue gaffe, le patron Lazare va d’une proue à l’autre, explore le fleuve, sonde, indique la route aux rameurs, et se tient prêt à toutes les éventualités. Le courant a grossi au cours de la nuit : si le danger d’échouer est moindre, le péril d’un choc est plus grand : l’eau est rapide. On voit reculer les bas-fonds de Vallonga, on voit disparaître au dessous de la berge les toits et le bosquet du chantier, puis le clocher d’Occhiobello. Cette partie du fleuve, jusqu’à Paviole, est celle qui donne asile à la plupart des moulins, mais les meuniers dorment encore. Du côté de la mer, l’aube commence à peine d’empourprer l’horizon.

Voici les barques du pont du Lagoscuro. Il faut en prendre le passage tout à fait droit : aucune rectification dans la direction ne pourrait servir. Scacerni fait ramer vigoureusement à reculons et prend bien ses mesures. Sa voix est forte : elle résonne jusque sur la rive, et les rares passants l’y entendent. D’autres gens s’arrêtent sur le pont à regarder. Des meuniers se mettent aux fenêtres de leurs noirs moulins.

— Ramez fort, les gars ! Plus à droite ! Assez !

Ils sont dans la direction du passage. Ils rament et glissent.

— C’est ça, les enfants ! Doucement ! Droit comme ça ! Nous y sommes ! Allez. Filez vos rames ! Avec l’aide de Dieu !

Mais ces derniers mots, c’est en lui-même qu’il les a dits. Le moulin est dans l’axe, il a pris la bonne direction, il s’enfile dans l’écluse, porté par le courant réduit et bouillonnant. Scacerni mesure la rapidité avec laquelle il passe et le désastre que ç’eût été s’il avait cogné. Maintenant le Saint-Michel navigue avec aisance sur un courant majestueux, entre deux rivages élargis, dans la direction de l’Ile Blanche, large et verte, très fertile, nourrie de limons gras par les crues qui la recouvrent sans la dévaster dans cette partie douce du Pô. Douce : aussi est-elle la plus peuplée de moulins ancrés en rangées ininterrompues, (on appelle ça les grands mouillages), tant sur la rive vénitienne que sur la rive ferraraise. Scacerni manœuvre pour se maintenir à gauche, près de la rive vénitienne où le fond est meilleur. Les meuniers regardent d’un air renfrogné le nouveau venu, contents sans doute qu’il s’en aille plus loin. Ils n’en échangent pas moins des salutations avec le patron Lazare. Personne ne manifeste de surprise, car tout le monde sait déjà depuis quelque temps que le Saint-Michel est prêt. La plupart d’entre eux sont solitaires, avec quelques garçons ; leur famille habite à terre. Mais tous, sur les passages, de crier, de héler, de souhaiter joyeusement le bonjour, et les rameurs de Scacerni de leur répondre gaiement.

Puis l’Ile Blanche est passée ; Scacerni reconnaît. Francolino Paviole, Pescara et Garofalo. Voici le grand tournant où le Pô s’achemine vers le nord, comme si la mer cessait de l’appeler, jusqu’à la Polesella, où il reprendra ses allures de fleuve royal se dirigeant vers le Levant. Le patron Lazare aperçoit déjà les toits de la Garde vénitienne, mais de « sa » Garde ferraraise, il ne découvre en tout et pour tout que le faîte de l’humble clocher qui dépasse du bord des digues. Son cœur lui adresse un salut amical, un respectueux message car c’est lui qui l’appellera le dimanche à la messe et puis, un jour, c’est la voix cassée de ses cloches frustes qui sonnera le glas de certain vieux meunier, à la longue barbe blanchie par tant d’années passées dans ce mouillage du Pô.

Peu après la Garde, le fleuve est coupé en deux par un vaste banc, presque un îlot. C’est dans le bras de droite où l’eau coule en abondance que Scacerni veut amarrer le Saint-Michel. L’endroit n’est pas à l’abri des crues, mais il se sait assez vigilant et vif pour aller au besoin se mettre à l’abri dans les eaux calmes, derrière la pointe de la Garde, si long que soit le parcours, en alternant ancres et filins, en cas de danger. La manœuvre inverse sera encore plus longue et plus pénible, car on ne pourra remonter le fleuve qu’au cabestan en faisant fond sur des ancrages successifs. Mais qui ne risque rien n’a rien, et à vouloir épargner sa peine, on diminue son bénéfice.

Voilà la berge au grand peuplier qui se dessine : tout de suite après la Polesella, pour ne pas venir s’ensabler sur le banc, le moulin a retraversé le fleuve. Jetons les ancres : elles mordent bien, le fond est donc bon. Comme aucun des hommes n’avait eu le temps de se restaurer au cours du voyage, ils mangèrent d’un seul coup le déjeuner et le dîner préparés plus qu’abondamment par la femme du calfat. L’après-midi était bien avancée, ils ne laissèrent rien à manger ni à boire. Comme Occhiobello semblait déjà loin à Scacerni !

— A votre santé et à la santé du Saint Michel ! dirent les rameurs en levant leur verre.

— Et à la vôtre, mes enfants !

— Et au premier qui viendra vous faire moudre son blé !

— A lui aussi !

Ils avaient bien l’intention de se trouver dans la nuit à Occhiobello. Après avoir empoché leur paye et leur pourboire ils partirent, une barque derrière l’autre, en rasant la rive pour moins peiner, car le courant y est plus mou. Quand ils envoyèrent à Scacerni un dernier salut, celui-ci ne les voyait plus. Bien vite une lune fainéante et curieuse se leva à la proue, se mira dans le fleuve solitaire; y dessina une raie d’or et considéra ce nouveau bateau au mouillage. Bateau sur le point de commencer un mode de navigation qui ne se compterait pas par milles mais par journées, par saisons, par années, avec cette eau en fuite sous les quilles plates des deux barques et les palettes de la roue.

Le patron Lazare avait fait son lit dans la couchette. Fatigué comme il était, il pensait dormir. Mais il n’y parvint pas de presque toute la nuit. Il écoutait cette eau bruire et clapoter sous la proue, sur les côtés, sous les barques, contre la poupe, sous les palettes immobiles. Pour briser la force de l’eau, il avait abaissé celles-ci dans l’attente du premier client pour lequel il mettrait en mouvement la roue avec le fleuve qui coule, et avec les années qui passent (…) ».