Par Gilles Millot – Le Belem a un siècle. En cette année anniversaire, Le Chasse-Marée se devait de rendre hommage au dernier grand voilier français en activité. Parfaitement mené par un équipage aguerri, le Belem est, en raison de son origine, l’un des plus intéressants parmi les navire-école de ce type qui permettent chaque année, de par le monde, à des milliers de stagiaires de s’initier à la manœuvre d’un grand-voilier à phares carrés.

Les grandes réussites sont le plus souvent synonymes de passions. Ainsi l’acquisition et la transformation du Belem en voilier-école n’auraient-elles pu se concrétiser sans une succession de puissantes émotions. Depuis la rencontre à Venise, en 1970, de Luc-Oli-vier Gosse avec le Giorgi° Cini — ex-Belem —, puis la création de l’Ascanf et les efforts déployés pour ramener le navire en France, jusqu’à la restauration et la navigation avec Jean Randier et son équipage d’inconditionnels des gréements carrés, que de passions ne se sont-elles manifestées ! A tant de sentiments forts, il fallait bien sûr des moyens financiers suffisants pour aboutir. L’exemplaire action de mécénat des Caisses d’Epargne, qui achèteront le voilier pour en faire don à la future Fondation Belem, ne pouvait qu’engendrer une prise de conscience générale propre à mener à son terme l’œuvre entreprise. A l’instar des quelques navires comparables qui ont fait ailleurs l’objet d’un sauvetage (Le Chasse-Marée n°99), le Belem permet chaque année à environ deux mille stagiaires d’embarquer à son bord et de prendre la mesure de la manœuvre d’un grand voilier.

Histoire d’une vocation

Daniel a toujours été un passionné des voiles carrées. Les premières maquettes de sa jeunesse, passée dans la campagne morbihannaise, seront toutes gréées en trois-mâts carrés. Il se destine à une carrière d’officier de la marine marchande mais, au dernier moment, se rend compte que les navires d’aujourd’hui sont bien loin de ceux de ses rêves. Alors, il se retrouve électricien chez Citroën, à Paris ! En 1977, il concrétise toutefois sa passion et embarque en qualité de stagiaire sur le Phoenix, un joli brick-goélette battant pavillon irlandais. « Je voulais au moins une fois dans ma vie pouvoir m’appuyer sur un marchepied de vergue », avoue-t-il. L’année suivante, Daniel compte encore ses sous, puis met son sac à bord du Marqués, un petit trois-mâts barque qui participe à un rassemblement de grands voiliers à Oslo. Puis c’est le Sorlandet, l’un des fameux voiliers-écoles norvégiens à bord duquel il embarque à Halifax pour revenir en Europe. Trois semaines de mer. Ses économies vont en pâtir, mais sa vocation ne fait que s’affirmer. « Dès que je le pouvais, précise Daniel, je revenais en Bretagne pour naviguer sur des petits voiliers traditionnels. » Comme un pis-aller, il a troqué le bleu de l’usine pour le volant d’un taxi parisien, ce qui lui laisse un peu plus de temps pour rêver aux grands espaces marins durant les longues attentes dans les embouteillages de la capitale.

Puis, en 1981, les circonstances vont faire basculer son destin : le Belem arrive à Paris. « Je suivais cette affaire depuis longtemps. J’habitais non loin de l’endroit où il était accosté et je venais souvent à bord pour donner un coup de main à la restauration. » Bénévole, comme la plupart des membres de l’équipe qui s’est formée autour de Jean Randier pour mener à bien la remise en état du navire, Daniel consacre tous ses loisirs au Belem, voire une partie de son temps de travail. Plus que de raison peut-être. Les années passent et, en 1985, un mois avant que le trois-mâts ne reprenne le chemin de l’estuaire de la Seine, une proposition du commandant Randier, tout à la constitution de son futur équipage, va décider de l’avenir de Daniel : « Vous êtes le seul de l’équipe à avoir navigué sur un gréement carré, ça vous intéresserait de passer l’été à bord ? Vous ferez bosco ! » Pensez donc, naviguer sur le dernier grand voilier français, Daniel pouvait-il espérer mieux ? D’autant que son copain Maurice, le boulanger-pâtissier qui ne rêve lui aussi que d’aventures océanes, fait également partie du voyage. « On a démâté pour passer sous les ponts, se rappelle le taxi-bosco. Et à Rouen il nous a fallu douze jours pour regréer. Ça n’a pas été une sinécure, je ne voudrais pas le refaire ! » Puis ce sont les premières escales dans les ports de la Manche : Le Havre, Caen, Cherbourg, Granville, Saint-Malo… « Petit à petit, on a reconstitué le gréement courant. Il n’y avait rien, pas de cargues ni de drisses, on a tout fait. Le 31 juillet 1985, entre Saint-Malo et Le Légué, on a établi les basses voiles plus les deux huniers fixes, les focs, quelques voiles d’étai et la brigantine. Nous avons mis le pneumatique à l’eau pour voir le bateau sous voiles, on en avait les larmes au yeux… Depuis le temps que l’on espérait ça ! »

Le Belem continue sa tournée dans les ports, complétant sa garde-robe au rythme des livraisons des ateliers de voilerie. Puis c’est la remontée de la Loire jusqu’à Nantes. « C’était du délire, il y avait une foule extraordinaire sur les deux berges, le pont de Saint-Nazaire était noir de monde ! » C’est justement à Saint-Nazaire que le Belem reçoit enfin ses dernières voiles, perroquets et cacatois, qui sont aussitôt envergués. « Nous sommes remontés sur Lorient avec des vents portants. On a mis toute la toile dessus et on était content. Au début de cette aventure, il est vrai qu’il y a eu des moments de doutes. Regréer un bateau comme celui-là nous semblait parfois impossible, et pourtant nous y sommes arrivés. Même s’il ne fallait pas trop regarder le passage des manœuvres : parfois ça coinçait ! » Le Belem va hiverner à Lorient pour caréner, compléter ses emménagements et recevoir des cloisons étanches. Daniel débarque, mais pour quelques mois seulement, car Jean Randier lui a proposé de revenir pour toute l’année 1986.

« On est parti le 7 février, se souvient Daniel, par un temps glacial, le pont était une véritable patinoire. Quand il fallait monter là-haut, où tout était gelé, les mains restaient collées sur les filières. Heureusement on n’avait pas mauvais temps. C’est dans ces moments-là que tu penses aux anciens et que tu sens que tu as encore pas mal de choses à apprendre. On a fait route sur Caen. C’est là qu’une grande partie des emménagements a été réalisée. »

Le 31 mai 1986, le Belem est à Nantes. Dans ses cales ont été embarquées deux cent cinquante caisses de biscuits nantais et plusieurs de muscadet, le tout destiné à des œuvres de charité aux Etats-Unis. Car le navire va traverser l’Atlantique pour rejoindre la flotte des grands voiliers réunis pour la célébration du centenaire de la statue de la Liberté. « Nous sommes partis de Nantes avec pas grand monde sur le quai, raconte Daniel. Après une traversée sans histoire, on a fait escale aux Bermudes, puis à Newport où nous avons visité Mystic seaport muséum. Ensuite nous avons fait route sur New York et mouillé dans la baie de Sandy Hook au milieu de vingt-quatre autres grands voiliers, auxquels s’étaient joints d’autres bateaux, dont des goélettes superbes. Le matin, quand le soleil se levait, le ciel était rouge, c’était merveilleux. Avec toutes ces mâtures qui se découpaient sur l’horizon, on se serait cru revenu un siècle en arrière. »

Après huit jours de festivités à New York, le Belem fera route directe sur Toulon, afin d’y embarquer ses premiers stagiaires au début du mois d’août. Quant à Daniel et Maurice, ils ont abandonné l’un son taxi, l’autre sa pâtisserie et, si ce n’est pour leurs congés habituels, ils n’ont plus jamais mis sac à terre !

Bienvenue à bord !

22 heures, le soleil a déjà disparu derrière les plus hautes maisons de la ville. Depuis une heure ou deux, voitures particulières et taxis se succèdent sur le quai où le Belem est sagement amarré. L’appareillage est prévu dès 6 heures le lendemain matin et les stagiaires ont été autorisés à embarquer la veille. Après les rituelles embrassades et souhaits de bon voyage, les candidats à l’aventure empruntent l’échelle de coupée au haut de laquelle le commandant Cornil les accueille par un « Bienvenue à bord du Bekm! » dont le ton paternel est bien de nature à mettre en confiance les moins hardis. Lorsque les derniers sacs de voyage, sacs à dos et autres paquetages auront trouvé leur place dans les placards ou sur les couchettes du faux-pont, chacun pourra découvrir à son aise le voilier-école sur lequel il vient d’embarquer.

En haut à gauche — Outre leur fonction de gabier-instructeur, les membres d’équipage ont chacun leur spécialité : charpentier, gréeur ou encore voilier. © Benoît Stichebaut
En haut à droite, et au milieu — Les stagiaires participent à toutes les manœuvres, qu’il s’agisse de tenir la barre ou de brasser un phare © Benoît Stichebaut
Ci-dessus -Dans le style des portraits d’antan, le commandant et son équipage posent pour la postérité. © Benoît Stichebaut
© Gilles Millot

A peine arrivé, l’ « affairiste » s’enquiert d’un téléphone, et un matelot lui indique la plus proche cabine publique… à deux kilomètres ! Les nouveaux arrivants arpentent le pont supérieur, se croisent, puis se recroisent, s’observent. Le pont d’un navire, même si celui-ci mesure près de cinquante mètres, ce n’est pas comme un trottoir : on ne peut s’éviter bien longtemps, alors on fait connaissance et l’on entame une conversation. Certains se sont réunis au pied du grand mât, intrigués par la multitude de manœuvres tournées dans un méticuleux ordonnancement sur le râtelier des cabillots. L’un d’eux compulse déjà le Manuel du gabier manœuvrier, fourni par la Fondation lors de l’inscription au stage, et tente d’attribuer un nom à chaque manœuvre, sous le regard perplexe des moins avertis. Sur le gaillard, un jeune couple paraît désappointé. Comme les autres, ils viennent de prendre possession des couchettes qui leur ont été attribuées, mais, à leur grand étonnement, ils ne seront pas logés ensemble. C’est la règle à bord du Belem : le faux-pont est divisé en quatre modules de douze couchettes, et celui de l’avant tribord est réservé aux dames. Qu’à cela ne tienne, le rythme des quarts, la manœuvre et les tâches d’entretien laisseront peu de place aux rêveries sentimentales.

L’extinction de l’éclairage du pont a sonné l’heure de rejoindre sa couchette. Mieux vaut profiter une dernière fois d’une nuit complète, du moins si cela est possible. La promiscuité due à l’étroitesse des logements — tout à fait convenables cependant pour un navire-école destiné à recevoir quarante-huit stagiaires — ne manquera pas de retarder le sommeil des habitués du confort familial. D’autant qu’Henri est arrivé nuitamment, encombré de tous ses sacs en plastique, qu’il a pris soin de déballer avec méthode et sans réserve, afin d’agencer leur contenu dans le petit caisson qui lui est attribué. Dans la pénombre, le retardataire s’est présenté chaleureusement à son voisin de couchette — c’est-à-dire à l’ensemble des semi-endormis —, dès que celui-ci a cru bon de se manifester. Il est vrai qu’Henri venait de déposer sur le ventre de ce voisin une partie de ses bagages. Ouvrier d’usine proche de la retraite, Henri a fait des économies afin de pouvoir réaliser l’un de ses rêves : embarquer au moins une fois sur le Belem. L’histoire de sa vie, qu’il déclame sans modération malgré l’heure tardive, semble bien longue, voire éprouvante, pour tous ceux qui n’ont encore pu trouver le sommeil. Enfin, après un dernier rangement fort peu discret, Henri s’est couché, sans oublier de lancer à la cantonnade un tonitruant « bonne nuit ! » vraisemblablement destiné à l’ensemble du bateau.

L’escalade dans les enfléchures est sans nul doute le souvenir le plus fort que conserveront les stagiaires de leur séjour à bord du Belem. Quelques-uns, tétanisés par le vertige, y renonceront, mais la plupart surmonteront cette épreuve et grimperont dans la mâture comme de véritables gabiers. © Gilles Millot

Réveil matinal

5h30, « Messieurs-dames, c’est l’heure de se lever ! » lance un matelot — formule bien plus agréable sans doute qu’un « Debout là-dedans ! » de casernement. Chacun s’extrait de sa couchette dont l’étroitesse se payera par quelques courbatures pour les inconditionnels de la literie de 140. La trousse de toilette sous le bras, hommes et femmes se dirigent vers leurs sanitaires respectifs. Au passage, on pourra faire la connaissance physique et matinale d’Henri. Petit et fluet, revêtu d’un bleu de travail, d’une volumineuse paire de gants et de chaussures de sécurité, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, il consulte avec intérêt le panneau d’affichage du faux-pont et semble à la recherche… de la pointeuse !

Devant une rangée de lavabos, les brosses à dents entrent en action, tandis qu’à proximité les portes des sanitaires s’ouvrent et se ferment en cadence. Des cuisines parvient l’odeur familière du café, à laquelle se mélangent les effluves du savon… et du reste ! Ces émanations mêlées, caractéristiques de la vie en communauté, font remonter bien des souvenirs.

Après un petit-déjeuner en compagnie des membres d’équipage qui ne sont pas de quart, chacun est invité à consulter le panneau d’affichage — qu’Henri a déjà appris par cœur. Y est inscrite la composition des équipes avec les différents quarts et l’attribution des rôles de propreté. L’ensemble des stagiaires est divisé en tiers, chacun se voyant attribuer un numéro et une ceinture de sécurité dont la couleur correspond à son groupe.

Pendant ce temps, le Belem a quitté le port et fait route au moteur, bientôt appuyé de ses basses voiles. Tout le monde est convié à rejoindre le pont, dont certains chercheront désespérément l’escalier d’accès. Ainsi, la petite Karine s’entêtera-t-elle à vouloir passer par le placard à balais, sous l’œil amusé d’un grand colosse de matelot grâce auquel la jeune égarée saura retrouver son chemin.

« Beau temps, mer belle », suivant la formule préférée des marins. D’aucuns se prennent déjà à considérer qu’il est fort agréable de déambuler les mains dans les poches sur le pont d’un tel navire, d’autant que celui-ci semble marcher tout seul.

Rassemblement dans le grand rouf. On se presse dans le local aux parois lambrissées d’acajou. Les plus rapides s’assoient sur les banquettes, les autres sur le plancher, de part et d’autre du superbe charnier rutilant de vernis et de cuivre fourbi au clair. Le commandant Marc Cornil présente tout d’abord son équipage, seize hommes comprenant le pacha, le second, deux lieutenants, un chef mécanicien, deux cuisiniers, deux maîtres et sept gabiers-instructeurs. Outre les trois appelés du contingent, qui ont la chance d’effectuer leur service national à bord, les membres d’équipage permanents appartiennent à la Compagnie morbihannaise et nantaise de navigation.

Puis vient le moment de décrire le trois-mâts barque. L’homme est à son affaire, à n’en pas douter il sait de quoi il parle. D’ailleurs, sa présence à bord du grand voilier français n’est pas un hasard. A sa compétence s’ajoute une logique continuité de l’Histoire : son père n’était-il pas embarqué comme novice à bord du Belem en 1906 ? Vient ensuite un cours magistral sur la conduite du voilier, qui en laissera plus d’un pantois, surtout après qu’aient été évoqués les quelque deux cents points de tournage sur lesquels aboutissent les manœuvres constituant l’ensemble du gréement courant. Mais le commandant Cornil se veut indulgent : « Il est très simple de se rappeler leur position, car il y a une logique : tribord, bâbord, mât de misaine, grand mât, de bas en haut et d’avant en arrière. Si vous avez compris cela, vous savez pratiquement tout ! » Ah bon ? Voilà de quoi nous rassurer !

Après un passage en revue du gréement dormant, avec diapositives à l’appui, vient une description fort pertinente du virement de bord vent devant, puis du virement lof pour lof. « Et ne me dites jamais « empanner », ajoute le commandant, car empanner est un accident grave dû à l’inattention du barreur ou à une saute de vent. Nous sommes sur un grand voilier traditionnel et c’est mon devoir de faire respecter les règles de langage des marins qui étaient là-dessus. » Et, tandis que quelques-uns s’agitent sur leur séant, le commandant Cornil de conclure : « A la barre, soyez vigilants : un œil pour le compas, un œil sur l’indicateur de barre, un œil au vent pour voir les grains venir, et l’œil sur la chute au vent des voiles hautes. Ça fait beaucoup d’yeux, mais c’est ainsi ! » Murmure d’un stagiaire ironique : « C’est ce qui s’appelle ne plus savoir où donner de la tête ! »

© Guillaume Plisson

Les apprentis-marins sont désormais pris en main par l’équipage. Divisés en petits groupes, ils écoutent avec attention les explications prodiguées devant les râteliers de pieds de mât ou le long des pavois. `Chaque manœuvre est nommée et sa fonction décrite tandis que les regards se perdent dans la complexité de la mâture afin d’en déterminer le cheminement. Aux qualités professionnelles de l’équipage s’ajoute une véritable aptitude pédagogique qui aura tôt fait de responsabiliser les stagiaires et de les inciter à une participation effective dans la manœuvre du navire. Daniel, le bosco, et Maurice, charpentier du bord et second bosco, sont sans nul doute les « figures » du bord. Ces deux-là semblent sortir tout droit d’une bande dessinée de François Bourgeon Embarqués de la première heure, ils allient à leur indéniable compétence l’allure particulière des marins de la voile.

Grimper dans la mâture

Le gabier-instructeur procède à la vérification de la ceinture de sécurité, dotée d’un fort mousqueton, que chaque stagiaire porte autour de la taille. Dans quelques instants, il faudra monter dans les enfléchures. Henri, le sexagénaire, se porte volontaire. D’un air décidé, il grimpe sur la lisse de pavois et commence son ascension. Un autre gabier l’attend sur la hune et l’aide à passer sur la vergue en crochant le mousqueton de sa ceinture dans la filière. Doucement, mais sûrement, Henri progresse sur le marchepied de la vergue de grand voile. « Au suivant I » A hauteur de la hune, un stagiaire reste bloqué : le rétablissement nécessaire au passage de cet obstacle lui semble insurmontable. Ne pouvant contrôler sa peur, il préfère renoncer. Dépité et encore tout tremblant, il regagne le pont, En bas, Maurice le réconforte : « Ne t’inquiète pas, si tu veux tu recommenceras tout à l’heure. » Christine, une fille enjouée, toujours entre sourire et hilarité, s’élance à son tour. Sa forte corpulence et son inexpérience de la mâture laissent présager quelques difficultés. Pourtant, avec une souplesse étonnante, elle rejoint Henri sur la vergue en quelques minutes. Bientôt, toutes les basses vergues sont garnies de stagiaires solidement encadrés par l’équipage. Les plus hardis ont été invités à grimper jusque sur les vergues de huniers volants encore pourvues de leurs voiles rabantées.

« A établir les huniers volants ! » L’ordre fuse depuis la dunette; le coup était sans doute prémédité. Les gabiers-instructeurs montrent comment dérabanter la toile. Ceux du mât de misaine sont les plus rapides, le petit volant se déploie le premier, bientôt suivi du grand volant. « En bas le monde ! » Il faudra un peu de temps pour gagner les enfléchures et redescendre sur le pont où, dans un brouhaha euphorique, chacun commente son exploit. « T’as vu comme le bateau semble plus petit depuis là-haut ? » Tiens ! on ne se vouvoie plus; l’ouvrier tape sans vergogne sur l’épaule du cadre supérieur. Mais les commentaires sont vite interrompus par un retentissant « A brasser le grand hunier volant ! » Les bonnes volontés ne manquent pas, mais l’on s’interroge du regard, certains partent vers l’avant, d’autres s’orientent vers l’arrière, bref on se disperse. Heureusement, Daniel est là pour remettre les choses en ordre et diriger son monde vers le point de tournage désigné. En cadence, les stagiaires s’activent dans la bonne humeur. D’un regard, on observe l’orientation de la vergue. Chacun commence à prendre la mesure du bord et de sa participation à la conduite du navire.

Virement de bord

Au largue sous toute sa toile, y compris perroquets, cacatois et voiles d’étais établis par l’équipage, le Belem taille sa route et file ses 7 ou 8 nœuds dans une brise modérée. Avant ce soir, il faudra virer de bord…

« Paré à virer lof pour lof ! » Sur sa dunette, le commandant Cornil a lancé l’ordre par l’intermédiaire de son porte-voix, qu’il ne va plus quitter durant près d’une demi-heure. Le bosco et les gabiers-instructeurs se sont partagé les stagiaires, lesquels vont devoir participer de manière intensive à la manœuvre. « Haler bas le flèche ! » Puis, dans les secondes qui suivent : « Carguer la brigantine ! » -ces voiles axiales doivent obligatoirement être carguées afin d’éviter un éventuel empannage. « Carguer la grand voile ! » -manœuvre nécessaire pour que celle-ci ne vienne masquer la misaine qui aide le navire à franchir le lit du vent.

Suivis d’un gabier, quelques stagiaires s’élancent des deux bords dans les enfléchures. D’autres s’assemblent au pied du grand mât, prêts à peser sur les cargues-points, cargues-boulines et autres cargues-fonds. Tout à leur tâche sur la vergue de grand voile, les gabiers crochent dans la toile qu’ils ramènent à eux en la serrant le plus haut possible à l’aide des rabans. La barre est mise au vent et le navire arrive. « Brasser en ralingue derrière ! » Un gabier et quelques stagiaires se portent aux bras du grand phare dont les voiles commencent à faseyer.

Le Belem amorce son abattée. Maintenant, les vergues du grand phare sont brassées carré, et les bras tournés sur leurs cabillots. « Du monde à l’avant 1 » Pas le temps de rêvasser. Les stagiaires sont rapidement conduits aux bras du petit phare qu’il faut également brasser carré. Le navire court désormais plein vent arrière. Sans perte de temps, on revient aux bras du grand phare, pour l’orienter sur l’autre bord, puis à ceux de misaine, contrebrassée à son tour. Une équipe rejoint le gaillard pour changer les focs, la « pouillasserie » comme disaient les anciens pour qui les voiles carrées restaient prépondérantes. Reste alors à rétablir la brigantine et son flèche, border les focs et orienter sous la nouvelle amure. Il faudra ensuite mettre de l’ordre dans le fatras de manoeuvres qui encombrent le pont. Le virement de bord vent arrière aura duré près d’une heure.

Les commentaires vont bon train. Essoufflés mais ravis, les stagiaires ont le sentiment de faire désormais partie intégrante de l’équipage. Responsabiliser chacun, voilà tout l’art des hommes du Be-km qui savent faire partager leur passion.

Les jours se succèdent au rythme des manœuvres, des rôles « de plats » — mettre le couvert, apporter les plats de la cuisine et débarrasser la table commune —, de vaisselle et de propreté du navire, mais aussi des quarts de repos. Grimper à tout moment dans la mâture, pour établir ou serrer une voile, permet à chaque fois d’acquérir un peu plus d’assurance. Les quarts de nuit invitent à la réflexion, engendrent les confidences. C’est au cours de ces longues heures que l’on apprend à mieux se connaître. Ce soir, Roger, solide gaillard du Nord de la France, est allé établir le grand cacatois en compagnie d’un gabier-instructeur.

Le travail accompli, il s’attarde un moment sur le marchepied, le ventre comprimé par la vergue de bois… et l’émotion. D’un regard il parcourt l’ensemble du pont, une trentaine de mètres plus bas, puis l’immensité de la mer. Il lui aura fallu attendre la quarantaine bien sonnée pour réaliser ce rêve, et exaucer en partie le vœu de son grand-père, depuis longtemps disparu. « Tu seras marin, maudit gamin ! » lui disait-il en riant lorsqu’il le prenait sur ses genoux pour lui raconter ses histoires de gabier. Le Bougainville, l’A.D Bordes, la Marthe et Marguerite, le Maréchal de Castries, le Pierre-Antonine, tous ces noms de grands voiliers qui avaient bercé son enfance, tant de fois évoqués par le grand-père, lui reviennent en mémoire. Aujourd’hui, là-haut, c’est au vieux qu’il pense. Et lorsqu’il redescend de son perchoir, il a les yeux un peu rougis… sans doute à cause du vent.

Chacun vit à sa manière le séjour à bord du navire. Pourtant, une sorte de cohésion se met en place après quelques jours de mer. Les manœuvres se font plus rapides, mieux structurées, souvent rythmées par des chants de marins, dans un véritable esprit d’équipe. Les cours de matelotage et de navigation suscitent l’intérêt quasi général. Par définition, le stagiaire est venu pour apprendre, et la vie sur le Belem lui donne l’occasion de satisfaire en permanence cet espoir. Les adeptes du grand confort ne vont bientôt plus rechigner devant l’étroitesse de leur couchette, qu’ils sauront désormais apprécier après quatre heures de quart nocturne à la barre ou à la veille sur le gaillard.

Retour au port

Une dernière fois, ils ont serré les voiles et lové les manœuvres. Le commandant a offert le pot de l’amitié, au cours duquel il a félicité et remercié les stagiaires Puis, une fois le Belem solidement amarré à quai, les sacs ont envahi le pont. Pas d’adieux mais des au revoir; les adresses sont échangées et beaucoup promettent de revenir. Certains n’ont-ils pas déjà effectué une bonne dizaine de stages à bord ? La petite Karine est partie avec quelques regrets dans la voix, et Henry a décrété qu’il reviendrait l’année prochaine… en espérant que cette fois il y aura du vin à table !

Une partie de l’équipage a gagné la ville, histoire de boire une bière à terre et de téléphoner à la famille. Le pont est désert, le navire inerte, mais pas pour longtemps ! Déjà d’autres voitures arrivent sur le quai. Des hommes et des femmes en descendent, avec un amas de sacs, qui s’empilent bientôt au pied de la coupée. Les regards scrutent la mâture. L’air avisé, un jeune homme lance : « V’là le centenaire 1 » Et en écho, une voix venue de la dunette lui répond : « Bienvenue à bord du Belem !« 

Remerciements : La Fondation Belem (23, rue de la Tombe-Issoire 75014 Paris); le commandant Marc Corral; Daniel Jehanno et tout l’équipage du Belem. Luc Massait, ancien officier du Belem.