Par Criostôir MacCàrthaigh – Chaque printemps, ce mystérieux squale remontait des abysses pour venir près-des côtes déguster sa ration de plancton. Monstre pacifique, il aurait sans doute coulé des jours heureux, si son foie géant n’avait fabriqué une huile d’excellente qualité. Les îliens de la côte Ouest irlandaise, et singulièrement ceux d’Achill, l’ont dalle chasse au harpon pendant des siècles. Ce métier ,saisonnier, très rentable avant l’apparition de l’éclairage au gaz, s’est éteint à la fin des années vingt, pour renaître… sous une forme différente (en curragh) – après la Seconde Guerre mondiale Aujourd’hui, le requin pèlerin a quasiment disparu.

Avec ses cent kilomètres carrés, Achill (prononcer akil) est la plus grande île de la côte irlandaise. Situé dans le comté de Mayo, au Nord du Connemara, ce territoire n’est séparé de la grande terre que par un isthme étroit, d’ailleurs enjambé par un pont depuis 1888. L’histoire de sa population n’en est pas moins singulière, ne serait-ce qu’en raison de son chronique dénuement. En effet, son éloignement des grands centres de consommation de l’Est du pays et du Royaume-Uni a toujours constitué un handicap. Car Achill n’a guère de ressources naturelles: ses sols sont parmi les moins fertiles de toutes les îles irlandaises, et ses habitants ne disposent pas de capitaux pour y investir. En revanche, Achill a toujours connu une forte densité démographique, et celle-ci constitue sa principale richesse. De nombreux travailleurs saisonniers doivent ainsi aller gagner leur vie six mois par an en Angleterre ou en Ecosse. En 1892, un cinquième de la population — 6 500 habitants à l’époque — émigre vers le Royaume-Uni en quête d’emplois saisonniers. Les femmes vont récolter les pommes de terre en Ecosse, les hommes s’engagent dans le Nord de l’Angleterre comme ouvriers agricoles ou comme manœuvres dans le bâtiment. Et cet exode saisonnier se poursuit largement au XXe siècle. Il en résulte que de nombreux insulaires finissent par s’établir à l’étranger. En revanche, ils ne manquent pas de revenir en vacances sur leur terre natale, ce qui représente une importante source de revenus pour cette île qui dépend aujourd’hui largement du tourisme.

En 1892, l’île est officiellement déclarée « district surpeuplé ». Pendant les vingt années suivantes, on s’efforce d’en améliorer les infrastructures, de rénover les logements et de faciliter l’accès à la propriété. Les ports sont aménagés, des jetées sont construites, des prêts et des primes sont accordés aux armateurs et aux pêcheurs. L’Office des districts surpeuplés fait également construire un certain nombre de hookers et de nobbies, ainsi que des yoles à voiles, embarcations très répandues sur l’île. On érige aussi des hangars pour le séchage et la salaison du poisson, et l’on subventionne la commercialisation des produits de la pêche. Malheureusement, à Achill comme dans les autres districts de la côte Ouest où l’Office intervient, ces efforts pour développer les pêcheries ne connaissent qu’un succès limité.

La pêche se développe momentanément pendant la Première Guerre mondiale. Avant de chuter à nouveau au début de années 1920, suite à l’effondrement du marché américain du maquereau fumé ou salé. Nombre de pêcheurs sont alors contraints de vendre leurs bateaux. La chasse traditionnelle du requin pèlerin, qui est l’une des activités bien ancrées dans cette île, s’éteint à la même époque. En 1935, quand le cinéaste Robert O’Flaherty tourne la mémorable scène de chasse pour L’Homme d’Aran, il doit faire appel aux souvenirs des insulaires.

Un monstre débonnaire

Le requin pèlerin (Cetorbinus maximus) fréquente les eaux tempérées et boréales de l’Atlantique, le Pacifique, la mer Méditerranée et l’océan Indien. C’est un poisson cartilagineux de l’ordre des lamniformes. Bien que ce dernier regroupe la quasi-totalité des squales prédateurs, le requin pèlerin se nourrit exclusivement de plancton. Ce qui ne l’empêche pas d’être le plus grand poisson du monde après le requin baleine. Un adulte mesure en moyenne sept mètres de long, et certains spécimens de dix mètres, pesant jusqu’à sept tonnes, ont été signalés. Pour autant, ce monstre débonnaire n’a fait l’objet que de rares études, de sorte que nous le connaissons assez mal.

Chez ce poisson géant, la durée de la gestation est estimée à trente-six mois, ce qui est exceptionnellement long. D’après les rares preuves à notre disposition, les nouveau-nés mesurent entre un et deux mètres. Quand on sait que le mâle n’atteindra sa maturité sexuelle qu’entre douze et seize ans, que la femelle devra attendre plus longtemps encore avant de pouvoir enfanter, que sa portée ne pourra compter plus de six petits, et que l’espérance de vie de ce poisson est évaluée à seulement vingt-cinq ans, on imagine combien l’espèce est vulnérable.

Le requin pèlerin est particulièrement bien « équipé » pour piéger le plancton. Il dispose de cinq grandes fentes branchiales de part et d’autre du cou, chacune s’ouvrant entre deux arcs branchiaux. Ces arcs constituent autour de la gorge un cercle pratiquement complet, permettant à l’animal de provoquer la béance ou la fermeture de l’orifice. Les arcs branchiaux contiennent le tissu des branchies ainsi que des appendices cartilagineux nommés branchiospines qui retiennent l’oxygène et filtrent la nourriture présente dans l’eau de mer. On estime à 270 mètres carrés la surface respiratoire du requin pèlerin! Quand il se nourrit, il ouvre une gueule d’un mètre de large, et ses milliers de minuscules branchiospines recouverts de mucus piègent à l’intérieur de chaque fente branchiale les mollusques microscopiques composant le plancton. Croisant à deux nœuds environ, un adulte filtre ainsi en une heure 1 500 mètres cubes d’eau de mer. Une fois par minute, il referme la gueule, baisse la tête et avale plancton et mucus. De ce bol alimentaire contenu dans l’intestin, son organisme fabrique une huile rouge et limpide qu’il stocke dans le foie.

Les habitudes alimentaires du requin pèlerin sont imposées par les mouvements du zooplancton. Il prend ses repas de bon matin et en fin d’après-midi, lorsque les essaims de copépodes remontent à la surface. On le voit alors zigzaguer, quêtant sa pitance d’essaim en essaim. Les scientifiques estiment que la présence d’upwelling (phénomène de remontée des eaux profondes) à proximité des caps et des îles provoque les concentrations de plancton recherchées par ce poisson. Ces mêmes concentrations se retrouvent le long de certaines lignes cotidales particulièrement poissonneuses.

Pour trouver le chemin de sa nourriture, le requin pèlerin se fie principalement à son odorat; en effet, il est fort myope et son ouïe ne vaut guère mieux. En revanche, il est pourvu d’un réseau d’organes sensoriels qui réside dans la ligne latérale de chaque côté de son corps et entoure d’un maillage dense sa tête et ses mâchoires. Ces capteurs lui permettent de mesurer le mouvement, les vibrations sonores et les changements de direction. Etrangement, le requin pèlerin est également pourvu de tubules qui le rendent sensible aux champs électriques, notamment ceux créés par les essaims planctoniques de copépodes, ainsi que ceux de ses concurrents dans la chaîne alimentaire, c’est-à-dire les harengs, qui se nourrissent du même zooplancton. Il est possible que ces tubules rendent également le requin sensible aux variations du champ magnétique terrestre et lui servent de navigateur pour ses migrations au long cours.

Mystérieux migrateur

Quoi qu’il en soit, son apparition dans les eaux côtières, au printemps et en été, coïncide avec la prolifération du zooplancton, qui se produit dès que la température de l’eau atteint 10 degrés. C’est la raison pour laquelle les premiers repérages ont lieu dans les latitudes méridionales, avant que le requin ne fasse son apparition dans les zones plus fraîches du Nord-Est de l’Atlantique. Les requins adultes sont les premiers à arriver près des côtes irlandaises, au mois de mai. Ils sont suivis par des juvéniles à la mi-juin, tandis que la densité du zooplancton augmente. Toutefois la météorologie quotidienne influe également sur le nombre des repérages et des prises, le requin pèlerin ne venant pas en surface quand la mer est formée ou que sa température est insuffisante.

Il est à peu près sûr que les requins pèlerins hibernent en eau profonde, peut-être sur les pentes du plateau continental. Néanmoins quelques spécimens plus ou moins léthargiques ont été pris dans des chaluts et des filets maillants, et l’on en a déduit que certains pèlerins hibernaient dans les eaux côtières. Par ailleurs, plusieurs observations directes et quelques marquages électroniques, effectués dans le cadre d’études conduites en Ecosse et à l’île de Man, tendent à prouver que des squales isolés et même des groupes entiers reviennent régulièrement au même endroit pour se nourrir, et que leurs mouvements migratoires se produisent du large vers la côte — c’est-à-dire des eaux profondes aux eaux côtières plus chaudes, et du Sud au Nord. Ainsi, un groupe de requins croisant le long de la côte Sud-Ouest de l’Irlande au début du mois de mai pourra être observé à la fin de l’été ou en automne au large de la côte Ouest de l’Ecosse, ou sur la côte norvégienne.

© Erwan Quéméré

Les requins pèlerins qui fréquentent, au printemps et en été, les eaux côtières de l’Atlantique Nord, parfois en bancs importants, semblent prendre le soleil à la surface de la mer. On le sait, cette pratique est liée à leur mode d’alimentation — peut-être aussi à leur mode d’accouplement —, mais c’est de là que vient leur nom anglais de sunfish (poisson-soleil), dont l’équivalent gaélique est liabhan gréine (grosse bête du soleil). Cette habitude de nager nonchalamment en surface rend le requin pèlerin très vulnérable au harpon des pêcheurs. Non que la chair de ce poisson soit très convoitée — même sous forme de farine, elle n’est guère rentable —, mais son foie recèle une grande quantité d’huile particulièrement appréciée. Jusqu’à l’avènement des huiles minérales, puis du gaz de ville et des hydrocarbures, l’huile de requin pèlerin représente dans les principales villes d’Irlande le combustible le plus prisé pour l’éclairage urbain. Les populations côtières connaissent d’ailleurs de longue date les qualités de ce combustible et s’en servent pour l’éclairage de leurs demeures. Sans parler des gardiens de phares, qui savent bien qu’après l’huile de baleine, celle de requin est la meilleure pour qu’un feu soit vif et clair.

Le foie à la lanterne

Le foie d’un requin pèlerin adulte représente à peu près le quart du poids total de l’animal, et on en tire jusqu’à une demi-tonne d’huile. Dans son livre The Sunfish Hunt, Kenneth McNally estime que, dans les années 1950, à Achill, on extrait des foies soixante-quinze pour cent de leur poids en huile. Ce rendement élevé est dû à l’efficacité de la méthode industrielle d’extraction à la vapeur alors en vigueur. Auparavant, on faisait généralement bouillir le foie, avant d’en retirer l’huile à la louche, de la laisser décanter dans un récipient, et éventuellement, de la filtrer pour la purifier. Mais certains pêcheurs procédaient parfois de manière plus rustique: ils laissaient simplement le foie « fondre » au soleil dans le bateau, l’huile s’écoulant ainsi au fond, de sorte qu’il leur suffisait de l’écoper à leur retour. Mais dans ce pays qui ne déteste rien tant que le gaspillage, cette technique paresseuse soulevait une réprobation générale.

Il est à peu près certain que les gens d’Achill ont commencé à exploiter l’huile des requins échoués sur leur côte longtemps avant que ne s’organise la chasse en mer. Il est probable également que le passage au ras de la côte de ces géants placides a dû tenter plus d’un chasseur. Mais l’essor de cette activité a sans conteste été provoqué par le besoin en combustible pour l’éclairage urbain des grandes agglomérations comme Dublin, Cork ou Belfast. Dès 1742, on voit apparaître dans les journaux de la capitale des réclames pour l’huile de requin. Les citadins aisés recherchent eux aussi ce combustible pour leur éclairage domestique. A l’époque, il existe toute une variété d’huiles animales extraites de différentes espèces de poissons ou mammifères, comme le colin, la roussette, la sardine, la morue, le hareng ou le phoque… Ces huiles représentent un volume significatif de la production, mais ce ne sont jamais que des ersatz de l’huile de requin, dont seule l’huile de baleine surpasse la pureté et l’absence d’odeur.

Malgré sa taille — c’est le plus gros poisson d’Europe — et sa gueule béante hérissée de petites dents, dont on ignore l’usage, le requin pèlerin est un monstre inoffensif qui ne mange que du plancton. © Yves Gladu

L’huile de requin est également très recherchée pour sa valeur médicinale. Elle permet de soigner les entorses; on en fait des embrocations pour soulager les articulations douloureuses et cicatriser les brûlures. L’industrie manufacturière l’utilise également, pour le tannage des peaux, comme durcisseur pour la fabrication du savon, et comme base lipidique dans la fabrication de la margarine. Les industries pharmaceutiques et cosmétiques en font aussi usage. Quant aux forgerons, ils connaissent bien ses propriétés pour le trempage de l’acier. Enfin, dans certains districts du littoral, les travailleurs du textile s’en servent de façon intensive pour le cardage de la laine.

Composé d’une partie médiane et de deux grands lobes aussi longs que son corps, le foie hypertrophié du pèlerin pèse à lui seul le quart de son poids et lui permet d’hiberner longtemps sans se nourrir. © Erwan Quéméré
Gravure extraite du livre de Wallop Brabazon, Deep-Sea Coast Fisheries of Ireland (1848). Selon cet auteur, « quand le poisson se sent touché, il se hâte de sonder pour aller se frotter contre le fond afin de tenter de se libérer du harpon; les pêcheurs le laissent alors se fatiguer une heure avant de haler l’orin ». © Wallop Brabazon/Dee-Sea Coast Fisheries of Ireland

A partir des années 1820, le gaz de houille remplace l’huile de poisson et de baleine pour l’éclairage urbain. Et une quarantaine d’années plus tard, l’huile minérale et l’huile de paraffine détrônent définitivement l’huile de requin dans ce domaine de l’éclairage. De la même façon, au XXe siècle, l’industrie manufacturière adopte des huiles synthétiques qui remplacent aujourd’hui l’huile de requin. Bien sûr, ces progrès auront une influence sur la chasse au requin pèlerin.

Un métier estival

A la fin du XVIIIe siècle, les huileries de requin irlandaises se situent essentiellement sur la côte Ouest, à Galway et Westport. « Du 10 avril au 10 mai, écrit, en 1776, l’écrivain voyageur anglais Arthur Young, a lieu sur la côte du Connemara la pêche au requin pèlerin, que l’on pratique à bord de harenguiers. Le partage des prises ne se fait pas à la part, car les armateurs des bateaux salarient des hommes pour cette pêche. On estime la valeur d’une prise à cinq livres sterling, et si un bateau fait trois prises dans le mois, on le tient pour très chanceux. Quarante ou cinquante bateaux s’adonnent à cette activité. »

Ce nombre est confirmé vingt-trois ans plus tard par Hely Dutton, qui observe que « les 4 et 5 mai 1815, il y eut une telle quantité de requins pèlerins que les bateaux de Galway et du Connemara en tuèrent cent ou deux cents. » Cet auteur estime alors la valeur d’un foie de requin à 45 livres sterling et précise que, chaque année, l’huile extraite de cent dix requins rapporte 5 000 livres sterling à ces pécheurs saisonniers. Selon Dutton, la pêche au requin commence vers la mi-avril pour s’achever autour du 1er juin. « Alors, ajoute-t-il, on s’en désintéressait pour s’appliquer aux travaux agricoles. Cependant, des navires longeant la côte Ouest en juillet et août repéraient souvent de véritables bancs de requins pèlerins. »

En 1820, l’historien de Galway Hardi-man confirme cette date de fermeture. « La pêche la plus importante, après celle du hareng, écrit-il, est la pêche au requin pèlerin, qui commence en mars et se termine en juin. Pour ceux qui la pratiquent avec suffisamment de diligence et de compétence, c’est une activité très rentable. » Il est vrai que l’année précédente, une prime à l’exportation avait été instituée afin d’encourager l’industrie huilière : les producteurs reçoivent désormais trois livres sterling par tonne d’huile de requin exportée. Mais en réalité, cette mesure n’aura pas grand effet: en cinq ans, 400 livres sterling seulement seront versées à ce titre aux producteurs. Cette prime sera d’ailleurs abolie en 1829. Il est vrai que l’essentiel de la production d’huile de requin est alors absorbé par le marché intérieur.

Les auteurs de l’époque soulignent aussi l’irrégularité des passages de requins pèlerins. Un témoin cité par une commission d’enquête déclare ainsi en 1836: « Une saison on n’aperçoit que quelques requins, et mille la saison suivante; mais une bonne année compense trois mauvaises. » De fait, on observe peu de requins dans les eaux côtières au cours des quatre années précédant cette enquête; au point qu’en 1834, un seul requin est capturé, par les pêcheurs de Claddagh (Galway). Quatorze ans plus tard, Wallop Brabazon écrit que les pêcheries de requins sont « très peu actives ».

Mais le caractère cyclique ou hasardeux du passage des pèlerins ne saurait expliquer à lui seul ce déclin de l’industrie huilière après 1830. L’effondrement manifeste du nombre de prises peut certes être lié à des facteurs naturels inconnus, mais il a aussi vraisemblablement été accéléré par un excès de prélèvements. L’usage des huiles minérales ne se généralisant qu’une vingtaine d’années plus tard, on ne peut lui imputer la responsabilité de cette chute. On produit moins d’huile parce que les requins se font plus rares. Entre 1850 et 1860, quelques prises sont signalées de temps en temps. A la fin de cette période, l’essor des huiles minérales amenuise la demande d’huile animale, tant de la part des industriels que de celle des particuliers. Une chance pour l’espèce qui pourra ainsi se reconstituer.

Une scène de L’Homme d’Aran (1935). Pour préparer cette séquence, Robert O’Flaherty a dû faire appel aux souvenirs des Biens, car au début des années trente, la chasse au requin pèlerin ne se pratique plus depuis une décennie. L’embarcation utilisée est un bàd iomartha, sorte de pucan dépourvu de gréement. © British Film Institute

Les risques du métier

Il est probable que le caractère hasardeux de cette chasse a dû décourager maint pêcheur. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, la pêche au requin pèlerin n’est plus pratiquée de façon significative que par les insulaires du comté de Galway; encore ceux-ci concentrent-ils probablement leurs efforts sur la seule frange côtière. Ce qui n’en reste pas moins dangereux. Ainsi, en 1873, cinq pêcheurs d’Inishark, une île au Nord-Ouest de Clifden se noient-ils lors d’une chasse en vue de leur port. Cette tragédie soulève une émotion d’ampleur nationale, attisée par l’émouvant article publié par l’inspecteur des pêches, Thomas Brady, qui s’est rendu sur cette petite île juste après l’événement. Ce drame est d’autant plus navrant que les insulaires, comme les habitants de nombreuses localités de la côte Ouest, viennent de subir une grave disette.

« Je n’ai pas de mots pour décrire les scènes de malheur et de désolation que j’ai sous les yeux, écrit Thomas Brady. J’ai vu quatre hardis pêcheurs, sauvés ce jour-là des mâchoires de la mort, blêmir à la vue d’un requin pèlerin. Je n’exagère pas. Le meilleur harponneur de l’île, qui était à bord du bateau naufragé le jour du triste événement, perdit courage et ne put se résoudre à harponner le poisson. Je l’ai vu un peu plus tard, à plusieurs milles au large dans le Nord-Ouest de Shark Head, perdre ses couleurs et se pencher par-dessus le plat-bord du bateau quand nous approchâmes de l’embarcation à laquelle un de ces monstres était amarré et solidement ligoté. Son désarroi n’était pas feint. Il était incapable de jouer la comédie. C’est le simple souvenir de ce qu’il avait vécu quelques jours plus tôt qui le frappait de terreur et le paralysait. » Suite à cet article, une somme de 1300 livres sterling sera réunie pour venir en aide aux insulaires.

Vingt ans plus tard, l’un des survivants de l’accident d’Inishark, Michael O’Halloran, participera à une chasse expérimentale au canon lance-harpon, organisée par Gore Booth, un ancien chasseur de baleine en Antarctique. En dépit de son succès, cette expérience sera rapidement abandonnée, et l’on ne signale plus de chasse au requin pèlerin jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, quand les pêcheries modernes seront créées à Achill.

Ces trois types de harpons datant du XIXe siècle ont en commun leur fer à bascule. © coll Criostoir MacCarthaigh

Les noyades d’Inishark constituent le plus grave accident connu de la chasse au requin pèlerin, mais les morts et les blessés ne sont pas rares dans ce métier, comme en témoignent plusieurs auteurs du XIXe siècle. En 1767, on peut ainsi lire cet entrefilet laconique dans le Faulkner’s Dublin Journal: « Galway, 14 mai. On nous signale du Connemara qu’un certain James Moran, pêcheur âgé de grande expérience, parti chasser le requin pèlerin sur cette côte voici une dizaine de jours, a reçu au creux des reins un coup de queue si violent qu’il a eu la colonne vertébrale brisée et a été tué sur le coup. »

Le danger de la pêche au requin est une constante de cette activité, la réalité nourrissant parfois la légende. En 1933, Seân MacGiollarnath a ainsi recueilli auprès d’un pêcheur de Galway âgé de quatre-vingt-dix ans cet étonnant récit: « Un jour, il y a bien longtemps à présent, douze hommes d’Errisbeg [Galway] sont sortis pêcher le requin; parmi eux, il y avait deux oncles à moi. D’abord, ils croisèrent à l’ouvert de la baie de Gorteen. Puis ils poussèrent au large jusqu’à perdre de vue la côte, et ce fut la catastrophe; on ne les a plus jamais revus, ni eux ni leur bateau. On a fouillé toutes les plages, toutes les criques le long de la côte et autour des îles; on n’a jamais trouvé la moindre trace. Quelque temps plus tard, deux hommes se sont présentés chez ma tante, à l’Est d’Errislannan [Mayo]. Ils se sont assis; ma tante n’avait pas l’impression de les connaître: pour elle, c’étaient des étrangers. Elle leur demanda s’ils avaient faim et ils répondirent que oui. Elle leur prépara un repas qu’ils mangèrent. Ils la remercièrent puis ils l’avertirent qu’ils devaient continuer leur chemin, car il leur fallait être le soir même chez une autre de mes tantes. Ils prirent congé et partirent. C’est alors qu’elle réalisa de qui il s’agissait: c’étaient mes deux oncles qui s’étaient noyés quelque temps plus tôt. On ne les a plus jamais revus. »

Cette histoire de revenants ne dissuade pas pour autant les gens de la côte Ouest d’aller affronter le danger. Selon un autre vieux pêcheur de Galway, « on n’avait guère de considération pour un marin tant que celui-ci n’avait pas passé quelques années sur le Sunfish Bank ».

Scènes de chasse sur le Sunfish Bank

A l’origine, on chasse le requin pèlerin avec de petits bateaux à voiles, armés par cinq ou six hommes. Il s’agit très probablement de gleoiteoga, des embarcations gréées en sloups à corne comme les hookers de Galway, mais de moindre taille. Etant donné leurs dimensions, ces bateaux sont normalement obligés de rentrer au port tous les soirs. Quand l’équipage parvient à capturer un requin, il revient aussitôt à terre et y demeure une bonne semaine pour traiter l’huile, la mettre en fûts et la vendre, toutes tâches accomplies par les pêcheurs eux-mêmes. Le pèlerin se chasse alors sur le Sunfish Bank. D’après les documents du XVIIIe siècle, ce haut-fond s’étend depuis le cap Slyne, au Sud, jusqu’au cap Erris, au Nord. Pour les îliens d’Inishark et d’Inishbofin, comme pour ceux d’Achill, cette zone se trouve à une dizaine de milles du port. La distance à parcourir pour se rendre sur les lieux de pêche est donc loin d’être négligeable, surtout si l’on considère que l’aller et retour est le plus souvent fait pour rien. Pour motiver un tel effort, sans doute faut-il que la capture éventuelle d’un requin représente un profit important.

En 1941, Padraig MhacDhonnchadha, de Carna (comté de Galway), décrit ainsi les conditions de la pêche au requin pèlerin : « Cinq ou six hommes embarquaient à bord d’un bateau déplaçant six ou sept tonneaux. Le liabhan gréine ne pouvait être attaqué que quand il sommeillait et montait à la surface. Le premier à rejoindre l’animal était le meilleur voilier, les autres bateaux suivaient. Chaque bateau avait à bord son harponneur attitré; celui-ci était choisi pour son adresse, et sa part de profit était supérieure de cinquante pour cent à celle des autres. Son harpon lui appartenait en propre. » Comme on peut s’y attendre, le harponneur fait l’objet d’une haute estime. Il est d’usage qu’il grave son nom sur la lame de son harpon et sur le tonnelet parfois amarré à l’extrémité de la ligne qui lui est liée. De la sorte, si un requin s’échappe une fois blessé et qu’on le découvre ultérieurement échoué à la côte avec le harpon encore en place, le harponneur peut faire valoir ses droits.

Un témoin interrogé lors de l’enquête de 1836 décrit en détail la façon dont les requins sont capturés: « On attaque le requin au harpon, et cinq ou six hommes mettent trois heures ou davantage à le tuer. Quand il est touché, le poisson sonde à la verticale, entraînant derrière lui soixante-dix brasses de ligne environ et remorquant le bateau, toujours contre le vent. On attend alors que le poisson soit épuisé, puis on le remonte vers la surface et on le transperce avec une lance semblable à une hallebarde à plusieurs en-droits du corps, jusqu’à ce qu’il saigne à mort. Il faut prendre bien garde aux coups de queue, capables de défoncer ou de retourner le bateau. On amarre ensuite la bête le long du bord du bateau, ventre en l’air. Un homme grimpe alors sur le poisson et, avec un grand couteau ou une hachette, pratique une ouverture transversale sous la mâchoire puis une ouverture longitudinale d’un mètre vingt à partir du nombril. Ce qui permet au foie de sortir et de flotter sur le côté. On sépare alors ce viscère des téguments qui le retiennent et le poisson se remplit d’eau immédiatement, perdant sa flottabilité. Il faut alors filer les amarres avec dextérité, car la carcasse du requin mort pourrait entraîner le bateau dans les profondeurs. »

© British Film Institute

En marge de cette pêche traditionnelle, plusieurs tentatives seront entreprises pour s’efforcer d’exploiter le requin pèlerin à une échelle moins artisanale. Quelques grands navires pouvant traiter l’huile à bord sont ainsi armés. Mais ces expériences calquées sur les techniques de la pêche baleinière resteront sans lendemain, même si, à la fin du XVIIIe siècle, les baleiniers du Donegal capturent accessoirement un nombre important de requins pèlerins. Ces échecs répétés s’expliquent sans doute par l’irrégularité des passages de ces animaux d’une année sur l’autre. A l’évidence, l’investissement modeste — en main-d’œuvre, en temps et en capital — de l’armement artisanal convient davantage à cette activité très saisonnière. « Cette pêche, confirme un témoin de 1836, n’est guère pratiquée, sauf par de pauvres pêcheurs à bord de bateaux non pontés, qui n’ont ni les moyens, ni le temps de conduire des expériences. »

Sur la grève de Dooagh vers 1890. A cette époque-là, les curraghs — considérés à Achill comme des bateaux de pauvres — n’étaient pas utilisés pour la pêche au requin. Leur forme et leur mode de construction, caractéristiques du comté de Mayo, n’avaient pas encore subi l’influence des curraghs du Connemara. © National library of Ireland

Prédateurs dans la nasse

La reprise de la pêche au requin pèlerin — selon une méthode radicalement différente —, à la fin des années 1940, est presque due au hasard. Ayant racheté, en 1946, une pêcherie de saumon en baie de Keem, au Sud-Ouest d’Achill, Joey Sweeney ne tarde pas à constater que ses filets sont souvent déchirés par les squales. Ces prédateurs vont bientôt faire sa fortune!

« Ma première réaction, raconte-t-il, fut de me débarrasser d’eux. Je suis sorti à bord d’un bateau avec un fusil à balles dum-dum. Chaque fois qu’un requin venait à la surface, je le criblais de balles. J’en ai tué des tas, jusqu’à vingt par jour! Cela ne les empêchait pas de venir, par centaines. J’ai alors essayé de protéger ma pêcherie avec des filets en câble métallique, mais les requins passaient quand même. Il aurait fallu des grilles de fer pour les arrêter. Ou bien des filets en manille, tels que ceux qu’on a fini par utiliser. Quand le squale se prend dans cet engin, il s’entortille dedans et l’élasticité de la fibre le ligote complètement. »

Sur la plage de Keem en 1950, quatre pêcheurs lavent les morceaux du squale qu’ils ont dépecé. Les ailerons seront sans doute exportés à Hongkong, tandis que le foie sera vendu à l’huilerie locale. © James Lockart, Belfast

Cette méthode a été mise au point quand on s’est rendu compte que les requins pénétraient toujours la baie dans le même sens. On s’est donc contenté de tendre un obstacle mortel en travers de leur route. Au début de cette activité, il s’agit d’un lourd filet, en cordages tressés de sisal ou de manille de 9,5 millimètres. Cet engin mesure 7 mètres de hauteur et 75 mètres de longueur, avec une maille de 71 centimètres permettant aux petits requins de passer sans dommage — plus tard, la maille sera réduite à 45 centimètres. Le filet est suspendu à des flotteurs en liège et lesté de plombs. Les lourdes ralingues renforçant le haut et le bas de l’engin sont réunies par une bride, laquelle est amarrée à une chaîne ou à un lourd cordage que l’on frappe au pied de la falaise. Le filet est ensuite embarqué à bord d’un curragh armé par trois hommes, et déployé vers le large sur les trois quarts de sa longueur. Il est alors maintenu en place par une bouée ancrée. Après quoi la longueur restante est ramenée en direction du rivage, en faisant un angle de 45 degrés; cette portion du filet est tenue en place par une petite bouée. De la sorte, quand un requin se présente devant le filet, il tente de le contourner en le longeant, et il vient s’engager dans l’angle aigu du V à l’extrémité de la nappe. Alors l’orin de la petite bouée casse, libérant cette portion de filet dans laquelle le squale ne tarde pas à s’empêtrer.

Instinctivement, l’animal se débat violemment pour tenter de se libérer. Mais plus il s’acharne, plus le filet l’enserre. Si on le laissait faire, il finirait par s’étouffer. Mais pour éviter qu’il ne cause au filet des avaries irréparables, dès qu’un pèlerin est pris au piège, on met un curragh à l’eau pour aller l’achever à la lance. C’est bien sûr la phase critique de l’opération, car il faut sectionner la moelle épinière de l’animal, derrière la nageoire dorsale. Pour ce faire, le frêle curragh de 5,50 mètres de long doit approcher le monstre entravé. L’homme aux avirons fait culer l’embarcation aussi près que possible du requin, pour être sûr que le harponneur ne manquera pas sa cible. Ce faisant, il doit surtout veiller à se tenir toujours à bonne distance de la puissante queue du squale. « Si tu le frappes à côté, m’a confié Brian McNeill, l’un des derniers pêcheurs de requin d’Achill, il va se mettre à faire des culbutes, à donner des coups de queue en l’air et à se débattre violemment. Tu as intérêt à réussir du premier coup à le paralyser! » Il arrive aussi que le filet, entraîné par le poisson, s’accroche aux tolets de l’embarcation et la fasse chavirer.

Quand le combat est fini, il faut dégager le filet entortillé autour de la dépouille du requin, ce qui est rarement facile. On amarre alors le monstre au curragh et on le remorque jusqu’au milieu de la baie, où attend un bateau à moteur. Là, le foie est prélevé et la carcasse abandonnée aux abysses. A moins que l’on ne préfère remorquer le requin entier jusqu’à l’usine de traitement établie par Joey Sweeney à Purteen, un port à environ trois milles à l’Est de la baie de Keem. Les foies déposés dans cet établissement sont chauffés à la vapeur, tandis que l’huile est stockée dans de grands réservoirs où on la laisse sédimenter avant de la mettre en tonneaux pour expédition. Outre cette huilerie industrielle, on trouve également quelques installations plus rudimentaires, construites autour de la baie de Keem par des équipages indépendants.

Pourquoi Joey Sweeney, qui, au départ, voulait seulement faire fuir les prédateurs de ses sennes à saumon, s’est-il mis finalement à tuer le requin pèlerin dans un but lucratif? Tout simplement en raison de la pénurie de combustible de l’immédiat après-guerre. En 1946, l’huile de foie de requin atteint le prix de 140 livres sterling la tonne. Ce cours record chute de moitié deux ans plus tard. Mais à partir de 1949, cette baisse est compensée par le nombre important des prises. Entre 1951 et 1955, on capture en moyenne 1 475 squales par an! C’est trop, bien sûr, et cette pression considérable ne tarde pas à se payer: entre 1956 et 1960, la moyenne annuelle n’est plus que de 489, et elle tombe à 107 pour les cinq années suivantes. Après quoi la chasse au requin finit par disparaître à Achill.

Au plus fort de cette activité, en 1951, la production d’huile atteint 375 tonnes. A quoi s’ajoutent les quelque 2000 tonnes de chair de requin vendues — 2 et 3 livres sterling la tonne — à une usine de farine de poisson de Ballinasloe (à l’extrême Est du comté de Galway). A son apogée, l’exploitation du requin pèlerin d’Achill emploie plus de quarante saisonniers, un coup de pouce non négligeable pour l’économie vacillante de l’île. Les équipages se composent de six hommes, répartis sur deux curraghs: pendant qu’une embarcation est à l’eau, l’autre est tirée à terre, ses hommes au repos ou occupés à réparer les filets. Au début, la plupart de ces pêcheurs sont salariés de Joey Sweeney — ou de Charles Osborne, un autre industriel qui s’est lancé dans l’aventure en 1951 —; ils perçoivent cinq livres sterling par semaine, à quoi s’ajoutent diverses primes, qui peuvent faire monter cette somme jusqu’à vingt livres en cas de captures nombreuses. Ultérieurement, les équipages reprendront leur indépendance et vendront leurs prises à l’industriel.

Le dernier combat

A la fin des années 1940, les requins se capturent à l’aide d’un filet tendu depuis la terre. En 1984, Padraig, Brian, Charles et Tony sont les derniers pêcheurs d’Achill à se livrer à cette activité. On les voit ici préparer le filet et porter leur curragh jusqu’à la mer. Une fois l’engin calé, ils attendront qu’un squale tombe dans le piège, le coup de harpon ne servant plus qu’à abréger l’agonie de l’animal… pour épargner le filet. Enfin, la prise sera arrosée dans l’un des nombreux pubs de Dooagh. © Erwan Quéméré
© Erwan Quéméré

Ils sont quatre, les quatre derniers pêcheurs de requin pèlerin d’Achill: Padraig McNamara, Brian McNeal, Charles et Tony McNamara. Un thé chauffe sur le feu préparé entre deux gros galets ronds de la plage. Soudain, un énorme aileron noir vient longer la plage en direction du filet. Le curragh est aussitôt mis à l’eau; le thé sera pour plus tard. Les pêcheurs souquent sur leurs avirons pour arriver avant que le filet ne soit détruit. A l’instant le requin se fait prendre au piège, et c’est la tempête dans la baie. Les rameurs s’approchent de la bête furieuse. Ils ont fort à faire pour éviter les coups de queue.

A l’arrière, Padraig lève son harpon, mais le pèlerin est trop musclé, il tourne, il vire, il sonde, il revient en surface. Son aileron de queue passe comme une faux à quelques centimètres du curragh. La baie se couvre d’écume: c’est le mucus visqueux qui protège la peau du requin et que raclent les mailles du filet. Dix fois Padraig lève son harpon, dix fois la bête sonde avant d’être atteinte. Il faut absolument porter le fer sur la nuque, car les coups de lame dans le reste du corps semblent sans effet. Un court instant la tête passe près de l’arrière de l’embarcation. Padraig plonge son harpon de toutes ses forces dans la nuque du squale. L’eau rougit, mais le pèlerin se débat encore pendant longtemps.

Il faudra une heure et demie pour dégager le poisson du filet et l’accrocher à un cordage, en attendant le petit bateau à moteur qui le traînera jusqu’au port de Purteen, où son foie sera extrait et traité. L’huile sera utilisée en cosmétiques ou en mécanique de précision, notamment par la NASA. Tandis que les ailerons, après avoir séché sur le môle, partiront sur Hongkong pour garnir la soupe des Chinois. Une fois le curragh remonté au haut de la plage, nos pêcheurs font un arrêt au pub. Dooagh en possède une quantité impressionnante pour un si petit village. Là, les pintes de Guinness aidant, les quatre hommes, si muets pendant la pêche, même aux moments scabreux de la lutte avec le géant, deviennent de sacrés bavards. Les clameurs du pub continueront bien au-delà de l’heure réglementaire, tandis que la brume accrochée aux hauteurs de la baie de Keem descend sur le village et se mélange aux fumées des feux de tourbe.

© Erwan Quéméré

Erwan ,Quéméré — 1984

Quand le curragh se frotte au squale

Contrairement à la pêche ancienne du requin pèlerin qui se pratiquait à bord de petits voiliers creux en bois, c’est le curragh qui est utilisé pour la pêche moderne. Depuis le milieu du XIXe siècle, ce bateau d’aviron bordé en toile goudronnée est l’une des embarcations typiques d’Achill, même s’il a toujours été considéré comme un bateau de pauvre par rapport aux coques en bois. Ces dernières voient surtout le jour sur la côte Est de l’île, à Salia où la famille Patton maintient cette tradition de construction navale, ou à Caraun où est établie la famille O’Malley. Ces chantiers fabriquent également des curraghs, mais il n’est pas rare que des pêcheurs occasionnels se les construisent eux-mêmes. En 1892, l’Office des districts surpeuplés dénombre à Achill trois grands hookers, onze petits hookers, deux cent vingt-six yoles à voiles et embarcations d’aviron, et à peine trente-cinq curraghs. La plupart de ces derniers sont recensés au Sud-Ouest de l’île, à Dooagh et Purteen.

Le curragh de cette fin du XIXe siècle se compose d’un treillis de membrures doubles en noisetier et de lattes longitudinales posées à l’extérieur des membrures, le tout fixé sur un double plat-bord rigide. Les plats-bords sont réalisés en trois parties: une partie avant, présentant une forte tonture, une partie centrale et une partie arrière courte présentant une tonture plus faible de 5 à 7 centimètres. On retrouve ce modèle de curragh au début du 30e siècle dans la baie de Blacksod et aux îles Inishkea (au Nord d’Achill), ainsi que sur la côte septentrionale du comté de Mayo.

Brian McNeil affûte son harpon. © Erwan Quéméré

C’est en ce tournant du siècle que le curragh prend une importance croissante à Achill, au point de supplanter les embarcations d’aviron en bois qui étaient jusqu’alors en position dominante. Cette évolution est due à la présence des curraghs du Nord du Connemara, qui viennent couramment en été jusqu’à Achill et en baie de Blacksod pour pêcher le homard. Ces pêcheurs vendent leurs prises aux caseyeurs bretons qui relâchent alors dans le détroit d’Achill. Ils commercent également avec les gens de la région, échangeant poisson et homard contre nourriture et boissons. La nuit, ils dorment sous leurs curraghs renversés.

Ces embarcations vont ainsi exercer une profonde influence sur la tradition de construction de curraghs d’Achill. En effet, le curragh du Connemara a ceci de particulier que sa carène est bordée en planchettes de 10 centimètres de large sur 6 millimètres d’épaisseur, sur des membrures en chêne ployé. L’ensemble est recouvert d’une double couche de calicot et de toile goudronnés. Plus lourds que ceux de la région, ces curraghs marchent mieux à l’aviron et sont rapidement adoptés, à quelques variantes mineures près, par les insulaires d’Achill ainsi que par les habitants de la côte voisine, depuis Claggan au Sud jusqu’à la baie de Blacksod au Nord.

A Achill, où le curragh est de plus en plus utilisé, des modèles pour deux et trois hommes sont mis au point. Désormais, le double plat-bord ne se compose plus de trois éléments mais de deux: un avant et un arrière. La partie avant est moins tonturée que dans le Connemara, mais plus longue. Un fond plat et un arrière à tableau large ont remplacé le fond convexe et l’arrière élancé des curraghs du Sud. Ces modifications apportées au type du Connemara nuisent sans doute aux performances à l’aviron et aux qualités marines par mer formée; mais elles sont dictées par les conditions de navigation locales et les métiers pratiqués. Le fond plat et l’arrière porteur améliorent la stabilité et facilitent la manutention des filets, notamment des filets à saumon, calés par l’arrière. Cette disposition constitue également une plate-forme idéale pour la pêche aux crustacés.

Ce type de curragh convient également très bien à la pêche au requin. Le harponneur et le matelot chargé du filet peuvent aisément se tenir tous deux à l’arrière. La stabilité de l’embarcation est un autre facteur de sécurité, notamment pour le harponneur qui doit assurer son coup. Certains curraghs seront d’ailleurs encore modifiés pour mieux convenir à la chasse au requin. « Un jour, raconte Michael Gielty, Eddie Tom McNamara a pris sa scie et a coupé 35 ou 40 centimètres à l’extrémité de son curragh. Tous les vieux pêcheurs hochaient la tête : « Doux Jésus, voilà un bateau que l’on ne verra plus sur l’eau! » En deux temps trois mouvements, Eddie avait remis les membrures en place, et le lendemain il sortait pêcher avec son bateau. Et ça changeait tout, parce que le requin ne pouvait plus passer sous le curragh avec le filet; comme l’arrière était plus profond, l’animal ne pouvait plus passer. Quelquefois, il fallait qu’on se mette sur le requin pour le tuer; on retournait un pan du filet et on le tendait en travers de l’arrière du curragh; mais avec les vieux curraghs, le tableau était trop haut. Donc, une fois qu’Eddie a eu raccourci le curragh, l’arrière était plus bas sur l’eau, et c’était beaucoup plus facile de bloquer le filet dessus. »

La souplesse d’adaptation du curragh lui a garanti une place à part dans la culture maritime d’Achill. C’est ce qui lui a permis de survivre à la chasse au requin, où il jouait un rôle essentiel. Aujourd’hui, les curraghs sont propulsés par des moteurs hors-bord. La plupart sont recouverts de polyester et non plus de toile, ce qui contribue à les alourdir mais les rend plus robustes. Les habitants d’Inisbiggle, un îlot entre Achill et la terre, s’en servent toujours pour transporter gens et marchandises à travers le détroit, jusqu’à Bulls Mouth. Ailleurs, le curragh est encore utilisé, comme annexe, pour pêcher le homard et les moules, ou simplement pour se promener.

Sur le Sunfish Bank, le dernier requin pèlerin a été capturé en 1984. Les rescapés de l’hécatombe peuvent donc désormais déguster tranquillement leur plancton au large d’Achill. Heureusement, car l’espèce est menacée d’extinction. Selon une récente étude britannique, 80 000 à 100 000 requins pèlerins ont été tués dans le Nord-Est Atlantique durant les cinquante dernières années. La majorité de ces prises est à imputer aux pêcheries côtières telles celles d’Achill dans les années 1950, relayées ensuite par la flotte norvégienne, qui interceptera les squales en haute mer, avant qu’ils n’atteignent les zones côtières — en faisant grimper le cours de l’huile animale, la crise pétrolière des années 1970 va rendre cette pêche très lucrative ! Pour être complet, il faut aussi inclure dans ces prises un faible pourcentage de morts accidentelles, dues aux filets maillants ou aux chaluts.

Afin de ménager cette ressource, l’Union européenne a instauré en 1978 un quota annuel réservé aux Norvégiens, qui pêchent essentiellement au large de l’Ecosse et de l’Irlande. Porté à huit cents tonnes en 1982, ce quota a été réduit à cent tonnes en 1994. Et ces dernières années, cette pêche industrielle a pratiquement disparu, faute de combattants et de véritable enjeu économique. Reste que quelques requins pèlerins sont encore sporadiquement tués dans l’Atlantique et le Pacifique, essentiellement pour la valeur de leurs ailerons, très appréciés sur le marché asiatique.

Débité en quartiers sanguinolents, le foie est enfourné dans la chaudière de l’huilerie. Un requin adulte produisait ainsi environ 270 litres d’huile. © Erwan Quéméré

Laissons-le déguster son plancton!

Un recensement réalisé dans les eaux irlandaises au début des années 1990 montre que le requin pèlerin s’est particulièrement raréfié dans les zones où on le pêchait autrefois. Pour autant, il serait sans doute injuste d’imputer ce déclin à la seule pression des pêcheurs. Il est en effet avéré que les facteurs écologiques jouent un rôle important dans les fortes fluctuations de l’apparition des requins pèlerins. Avant que cette pêche ne s’industrialise, on déplorait déjà des périodes d’absence inexpliquées. Quoi qu’il en soit, suite au rapport de recherche publié au Royaume-Uni, le requin pèlerin est désormais classé espèce protégée dans les eaux britanniques. Et il est probable que l’Union européenne ne tardera plus à s’aligner sur cette position. C’est sans doute la condition sine qua non pour sauver l’espèce. On peut alors espérer que ce géant des mers se remettra à proliférer… à son rythme de sénateur. Reste une question cruciale: que se passera-t-il le jour où les requins pèlerins reviendront par milliers sur nos côtes et que nous connaîtrons une nouvelle crise pétrolière?