Par Solange Graziani –Pêche ancestrale en Méditerranée la « mattanza » est toujours pratiquée sur l’île de San Pietro, au Sud-Ouest de la Sardaigne. Dotée d’un caractère unique et spectaculaire, cette pêche consiste à capturer les thons de l’Atlantique sur la trajectoire menant à leur lieu de reproduction. Pour les intercepter, les hommes installent en mer une « tonnara », véritable labyrinthe de filets. Pris au piège, les thons sont remontés à bord des bateaux, où les pêcheurs procèdent à leur mise à mort.

La mattanza a quasiment disparu du bassin méditerranéen. Seuls les habitants de l’île de San Pietro la pratiquent encore chaque année, de mai à la fin juin. Cette pêche subsiste également sur l’île de Favignana, située à la pointe Ouest de la Sicile, mais de manière épisodique en raison de sérieuses difficultés économiques. Comparée par ses détracteurs à la tauromachie, la mattanza n’a pourtant rien d’un acte gratuit. Contrairement à la corrida, cette pêche, qui semble au premier abord cruelle, se déroule sans public et sans héros; elle répond simplement à un besoin naturel de subsistance.

La mattanza a toujours été une entreprise collective, solidaire, régentée par une forte hiérarchie, à l’image de la communauté insulaire. Au fil des siècles, les hommes ont dû mettre en commun leurs forces et leurs moyens pour intercepter et capturer les thons rouges Thunnus thymus venus de l’Atlantique pour se reproduire en Méditerranée. A partir du printemps, ces grands poissons argentés franchissent le détroit de Gibraltar d’Ouest en Est. Gonflés de sperme et d’ovules, ils nagent au sein d’un grand courant circulant à une soixantaine de mètres de profondeur, où la température est de 15 degrés. Portés par ce « fleuve », les thons longent les côtes algérienne et tunisienne, puis se dirigent vers l’Italie pour se reproduire. A la pointe occidentale de la Sicile, les îles Egades apparaissent comme l’un des lieux privilégiés pour leur procréation. A la fin mai, l’eau baignant cet archipel atteint 18 degrés et le taux de salinité approche les 37 pour mille. Toutefois, une partie de ces poissons migrateurs remonte les côtes Sud-Ouest de la Sardaigne, longeant sur leur parcours l’île de San Pietro. C’est là que les pêcheurs les attendent.

Le processus de la mattanza commence par la mise en place de la tonnara. A San Pietro, cet immense piège marin se compose, d’une part, d’un ensemble de filets formant cinq enclos, les camere (chambres), se succédant dans un ordre précis : la levante, la grande, la burduno, la bastardo, et la camera della morte certaines installations, en Sicile comme naguère en Sardaigne ou ailleurs en Méditerranée, pouvaient compter jusqu’à sept chambres. D’autre part, pour dévier les thons de leur trajectoire naturelle, les pêcheurs installent sur leur passage la coda, l’autre élément majeur de la tonnara. Ce filet vertical est calé perpendiculairement au rivage, à partir de celui-ci jusqu’à l’ensemble des chambres. Poussés par leur instinct, les thons se heurtent à ce barrage et le suivent jusqu’au labyrinthe de filets, dans lequel ils pénètrent par un passage appelé la vucca nassa. Prisonniers dans la grande chambre et dans celle de la levante, ils tournent en rond inlassablement, jusqu’au terme de leur destin.

Aux ordres du raïs

La mise en place de la tonnara, qui s’effectue à la fin de l’hiver, exige beaucoup d’attention. L’installation étant destinée à rester plusieurs mois en activité, à la merci des caprices du temps, il importe de l’installer solidement et soigneusement. Après avoir remis en état les embarcations dont ils auront besoin au cours des semaines à venir, les pêcheurs se mettent à assembler les différentes parties du piège, en cousant les nappes de filet les unes aux autres. Ils disposent ensuite sur les ralingues supérieures plusieurs dizaines de bouées et de flotteurs destinés à supporter l’ensemble ainsi que les nombreux câbles de mouillage amarrés sur les ralingues et munis de grappins ou d’ancres.

© museo della tonnara, Stintino

Tout est transporté près du rivage, en un ordre précis. Quand tout est prêt, le raïs , maître d’œuvre de la mattanza, décide du moment opportun pour mettre à l’eau le dispositif. Lui seul dirige toutes les opérations. Cet homme, respecté de tous, a été choisi par les autres pêcheurs pour son expérience et son intelligence. Il exerce une fonction honorifique dont la contrepartie est une énorme responsabilité. Autrefois, on choisissait le plus vieux des tonnaroti pour assumer cette tâche difficile. Aujourd’hui, le raïs de San Pietro n’est âgé que d’une quarantaine d’années.

Tôt le matin, les pêcheurs partent rejoindre le site d’implantation de la tonnara à bord des grandes embarcations prises en remorque. © Jean-Charles Chatard/Corse TV

En Sicile, la fonction de raïs se transmettait par filiation, coutume transgressée lorsqu’un simple pêcheur démontrait une intelligence et un don exceptionnels pour la mattanza. Le raïs doit avoir une connaissance parfaite du comportement biologique des thons, des humeurs de la Méditerranée, des courants marins, de la morphologie des fonds, des vents, ainsi que d’autres variables. Tout ce savoir accumulé depuis l’Antiquité provient d’un long apprentissage.

Pour installer la tonnara au large, la mer doit être calme et les courants faibles. Lorsque les conditions idéales sont réunies, le raïs donne aux pêcheurs le signal d’embarquer les kilomètres de filets sur les bateaux. Cette opération longue et délicate nécessite un travail organisé et des gestes précis. Avec un luxe de précautions, les pêcheurs se disposent en file indienne sur la plage pour se passer les longs et lourds filets jusqu’à l’embarcation. Ces derniers sont rangés à bord de telle façon qu’ils ne s’emmêlent pas lors de la mise à l’eau. Naguère, la préparation de la tonnara ainsi que son immersion pouvaient s’étaler sur un mois. Aujourd’hui, les filets étant plus légers, l’opération ne dure plus qu’une dizaine de jours.

Les dimensions de la tonnara diffèrent selon le lieu où elle se pratique. Celle de San Pietro est longue de 900 mètres et large de 333 mètres. La hauteur des nappes varie entre 40 et 60 mètres. Autrefois, tous ces travaux étaient accompagnés de chansons et de prières, chacune d’elles correspondant à une action précise. Cela permettait aux pêcheurs de travailler en rythme et de se concentrer afin d’éviter les erreurs. C’était aussi l’occasion pour le raïs, surtout lorsqu’il s’éloignait, de suivre l’évolution du travail. En Sicile et à San Pietro, lorsque la mise en place de la tonnara était achevée, le raïs adressait des prières aux saints pour attirer les thons. Il priait également pour échapper aux trombes marines, phénomène météorologique pouvant tout détruire en quelques minutes, une véritable catastrophe pour les communautés insulaires. Cet aspect religieux a pratiquement disparu aujourd’hui.

Un grand bouillonnement

Généralement, la mattanza de San Pietro débute le premier jour du printemps. Peu de temps avant, le raïs, accompagné de quelques hommes et de plongeurs professionnels, se rend au-dessus de la tonnara pour examiner le comportement des thons déjà pris au piège. Tino Rivano, plongeur de cinquante-huit ans, participe à ces préliminaires. Sous l’eau, il vérifie l’installation et l’état des filets, tout en estimant le nombre de poissons prisonniers. Ces informations sont communiquées au raïs, qui évalue la possibilité d’effectuer une mattanza les jours suivants. A partir de cette première reconnaissance, chaque matin, une quarantaine de pêcheurs se réunissent dans la cour de l’établissement thonier. Ces hommes d’âges divers attendent patiemment la décision du raïs, qui
scrute une nouvelle fois le ciel.

L’une des parois de la « chambre de la mort » est solidement saisie sur le pavois du vascello. Le comportement et le déplacement des poissons à l’intérieur du piège s’observent à partir d’une plate. © Jean-Charles Chatard/Corse TV

Trop de vent peut compromettre la pêche, la manipulation des filets pouvant se révéler trop délicate, d’autant que les embarcations ne sont pas conçues pour naviguer par mer formée. Malgré une petite houle, le raïs donne l’ordre du départ. Les trois plongeurs professionnels et quelques pêcheurs sont déjà sur place pour effectuer leur mission de surveillance quasi quotidienne. Les pêcheurs encore à terre partent les rejoindre sur un bateau à moteur, remorquant une file d’embarcations qui vont se placer autour de la tonnara, dont la forme en surface, dessinée par les bouées et les flotteurs, se distingue facilement.

Des pêcheurs font passer les thons d’une chambre à l’autre en ouvrant et fermant successivement les « portes » des filets. Les poissons prisonniers dans la levante et la grande chambre rejoignent la burduno, puis la bastardo, pour finir dans la chambre de la mort. Sous l’eau, Tino Rivano veille au bon déroulement des opérations, intervenant directement, jouant le rôle d’un berger aquatique. « Je dois dégager les thons emprisonnés dans les filets, explique-t-il. Je les aide également à passer d’une chambre à l’autre. Avant, je travaillais seul. Mais maintenant deux autres personnes m’épaulent. Je crains surtout les imprévus, par exemple une bouteille accrochée aux mailles d’un filet, la mauvaise réaction d’un thon, ou bien l’apparition d’un requin. » Heureusement, la visite des squales est assez rare. On trouve plus souvent des poissons lunes ou des espadons entrés par erreur. Ceux-ci doivent être supprimés pour ne pas déranger le banc de thons, et compromettre la prochaine mattanza.

L’énergie du désespoir… chez les thons aussi. © Jean-Charles Chatard/Corse TV
© Jean-Charles Chatard/Corse TV

Lorsque les thons sont enfin rassemblés dans la chambre de la mort, les bateaux forment un quadrilatère autour de ce dernier enclos. Les deux plus grandes embarcations, le vascello et la mosciara se font face sur les largeurs de la chambre funeste, tandis que deux autres, de taille plus modeste, les paliscarmoni, se disposent sur chacune des longueurs. Lorsque tout est prêt, d’un coup de sifflet, le raïs donne le signal du début de la mattanza. A bord de la mosciara, les hommes halent les filets qui tapissent le fond de la chambre de la mort. Dans un effort soutenu et au même rythme, en criant et en chantant, une vingtaine de pêcheurs tirent à force de bras sur les lourdes nappes. Au fur et à mesure de la remontée des filets, ils se rapprochent du vascello.

Le quadrilatère formé par les bateaux se rétrécit très vite. Dans l’impossibilité de s’échapper, les thons commencent à sérieusement s’agiter, laissant apparaître leurs nageoires dorsales. Bientôt, lorsque le vascello n’est plus qu’à quelques mètres de la mosciara, l’ensemble des embarcations forme un carré parfait à la surface duquel les thons se débattent furieusement. A demi asphyxiés et épouvantés dans le bouillonnement qu’ils provoquent, les thons s’entrechoquent, se chevauchent, se blessent mutuellement à grands coups de queue.

Dans un corps à corps, les hommes des paliscarmoni saisissent les thons à l’aide de crocs pour les remettre aux pêcheurs embarqués sur le vascello, qui les remontent à l’aide de palans frappés sur les mâts. Cette opération nécessite beaucoup de prudence, car un seul coup de queue peut suffire à tuer un homme. Les pêcheurs de la mosciara viennent leur prêter main-forte. Malgré les secousses provoquées par l’agonie des thons, tous se déplacent d’une embarcation à l’autre avec une incroyable aisance. La mattanza s’effectue dans un paroxysme d’excitation, au milieu de jets d’écume et de sang. En un quart d’heure, tous les thons ont été remontés, achevés et entreposés sur le vascello. Recouverts d’une toile blanche, ils sont ramenés immédiatement à l’embarcadère de l’établissement thonier.

Il faut faire vite. Les grands thons rouges sont crochetés et remontés à bord d’un des bateaux, bientôt rempli à ras bord. Ils seront dans les heures qui suivent conditionnés pour être expédiés à l’autre bout du monde, notamment au Japon. La mattanza achevée, le piège va être remis en état de fonctionner, pour un jour prochain. © Jean-Charles Chatard/Corse TV

Du thon pour le Japon

Impatient, un représentant japonais attend le retour des pêcheurs, en compagnie de Giuliano, propriétaire des bateaux et de l’établissement thonier. Au fur et à mesure du déchargement, chacun des soixante-treize poissons capturés est aussitôt numéroté, pesé et lavé au jet d’eau. Leur poids varie entre 200 et 350 kilos. Une dizaine de pêcheurs transportent les prises dans une chambre froide pour couper les têtes et les nageoires dorsales à la scie ou à la tronçonneuse. Ces opérations se déroulent très vite car la chair se décompose rapidement. Les thons sont ensuite plongés dans des cuves d’eau de mer à zéro degré. Les plus beaux partiront le lendemain par avion pour le Japon, sous l’œil vigilant de « Banzaï, le représentant nippon. La chair de ces poissons est très appréciée des habitants du Soleil Levant, qui préfèrent la manger crue.

Le reste de la pêche est destiné au petit marché de Carloforte, unique village de l’île de San Pietro. Les premiers thons seront vendus 20 000 lires le kilo (soit environ 65 francs). Plus tard, les prix baisseront si la pêche est abondante. Les insulaires organisent chaque année, à la fin mai, la fête du thon, belle occasion pour proposer gratuitement toutes sortes de plats traditionnels à base de ce poisson. Ces mets sont nombreux, car toutes les parties du thon se consomment, hormis la tête et le squelette, qui sont broyés et transformés en farine pour nourrir le bétail.

La laitance des mâles, les viscères, les poumons restent des produits recherchés, ainsi que les œufs des femelles et le cœur, ces derniers pouvant être vendus environ 200000 lires le kilo après une préparation effectuée par les pêcheurs dans la campaia, une vieille et grande maison en pierre, voisine de l’établissement thonier. Dans une ambiance détendue et sereine, ils salent abondamment les cœurs et les œufs, puis les recouvrent d’une planche en bois sur laquelle sont posées de grosses pierres. La pression exercée expulse le sang contenu dans les chairs. Quotidiennement, pendant une dizaine de jours, les pêcheurs poursuivent ces manipulations, en ôtant le surplus de sel à l’aide de la spina, un petit balai d’herbes. Les préparations sont ensuite suspendues au dernier étage de la maison pour être séchées. Avant de les consommer, les habitants de l’île les plongent enfin dans l’eau afin d’éliminer une grande partie du sel.

La mattanza, d’hier à aujourd’hui

Au début du siècle, l’organisation de la mattanza était plus complexe et structurée. Du fait de son importance économique, elle exigeait quatre-vingts hommes en mer et une centaine de personnes à terre pour la préparation et la commercialisation du thon. La profusion de ces poissons et les moyens techniques rudimentaires justifiaient une main-d’œuvre aussi importante. On ne gréait pas encore de poulies aux mâts des bateaux, et tout s’effectuait directement à la force des bras. De plus, certaines saisons, les pêcheurs réalisaient plusieurs mattanze par jour, à quoi s’ajoutaient des gardes de nuit au-dessus de la tonnara.

Ancien pêcheur âgé de soixante-treize ans, Salvatore Stefanelli se souvient bien de ces difficultés. « Lorsque le temps était mauvais, raconte-t-il, nous passions la nuit en mer à veiller sur la tonnara. Un jour, un homme est mort, victime d’un infarctus. Il avait tenu un filet toute une nuit pour éviter que les thons ne s’échappent. » En mer, le raïs supervisait plusieurs équipages. Chacun d’entre eux comportait six hommes, dirigés par un patron. Tous ces équipages se concurrençaient, car ils étaient rémunérés en fonction des prises effectuées. Responsable d’une barque de six hommes, Salvatore a bien gagné sa vie par rapport aux pêcheurs traditionnels. Mais aujourd’hui, la tendance s’est largement inversée. Les pêcheurs gagnent plus d’argent que les tonnaroti, rémunérés 55 000 lires la journée.

Pourtant, les jeunes insulaires sont toujours aussi fascinés par la mattanza, à l’image de Massimo Monticchio, âgé de vingt-sept ans. « J’ai un très bon souvenir des témoignages de mon grand-père, affirme-t-il. Une fois, il a passé trois jours et trois nuits à faire des mattanze successives. C’était l’époque où les tonnaroti prenaient plus de mille thons en une seule journée. » Chaque année, le jeune pêcheur est heureux de perpétuer la tradition, même si le chômage l’attend au bout de ce travail saisonnier.

Pêcheur retraité, Luiggi Caneppa garde lui aussi la nostalgie des mattanze d’autrefois. Il revient quelquefois sur les lieux de l’ancienne tonnara envahie par les ronces et les herbes. « Nous étions plus d’une centaine, hommes et femmes, à travailler à terre, précise-t-il. Nous découpions les thons en morceaux, puis on les salait avant de les cuire. Ensuite nous les mettions dans des boîtes de conserve avec de l’huile, qu’on expédiait dans le reste du monde. » Ces vieilles boîtes rouillées traînent encore au milieu d’un fatras de cailloux. « Cela me fait mal au coeur de voir tout cela abandonné », regrette Luiggi, qui a débuté à l’établissement thonier à l’âge de quinze ans.

Tous commençaient l’apprentissage de la mattanza très tôt, dès l’enfance ou l’adolescence. Ils débutaient par des travaux à terre avec la préparation du thon, et la fabrication de la tonnara. Ils apprenaient d’abord à coudre les filets, à les réparer, puis à les installer en mer. D’autres s’initiaient aux travaux de l’établissement thonier. Après ces différentes tâches et plusieurs années d’expérience se profilait la consécration pour les garçons : le départ en mer pour le carré magique de la mattanza. En y participant, ils quittaient définitivement le monde de l’enfance pour rentrer dans celui des adultes.

Photographie de Francesco Paolo Michetti représentant une scène de mattanza à Aci Reale (Est de la Sicile) en 1907. © La Pecsa del tonno in Sicilia/Francesco Paolo Michetti

La pêche au thon dans l’Antiquité

Aucun élément ne permet de dater précisément l’apparition de la mattanza, et l’invention de la tonnara. Selon, la légende de San Pietro, un berger en aurait eu l’idée après avoir attiré ses moutons avec des grains, pour les enfermer dans un enclos. Plus sérieusement, certains éléments prouvent que les hommes s’intéressaient énormément aux bancs de thons dès la préhistoire. Pour preuve, la grotte des Génois sur l’île sicilienne de Levanzo, où ont été découvertes des peintures datées de 2 000 ans avant J.-C., dont un dessin précis de l’anatomie d’un thon. Beaucoup plus tard, des écrits révèlent que les Phéniciens interceptaient les thons pour les commercialiser à Cadix, près de Gibraltar. L’intérêt pour ce poisson se confirme avec l’apparition de pièces de monnaie phéniciennes et carthaginoises frappées à son effigie, cinq siècles avant J.-C.. Les Grecs s’intéressaient également au thon de l’Atlantique. Toutes les localités littorales qu’ils occupaient étaient baptisées d’un nom contenant le mot cete (thon). Dans une tragédie, un poète grec décrit un combat où ses compatriotes abattent leurs ennemis à la manière de thons pris dans des filets. Sans doute, une forme de mattanza existait-elle déjà.

D’autres écrits révèlent que les pêcheurs antiques envoyaient des hommes faire le guet sur de petits écueils, au large des côtes. Lorsque ces sentinelles apercevaient des bancs, elles avertissaient aussitôt les pêcheurs par signaux optiques. Le plus vite possible, ces pêcheurs encerclaient les thons et descendaient des filets à la verticale. Certains spécialistes supposent que les poissons étaient ensuite tués à coups de massues et de bâtons. C’étaient en quelque sorte des tonnare volantes. Après la pêche, les Grecs commercialisaient le thon, sous forme de grosses tranches salées vendues à bas prix.

Les Romains héritèrent de toutes ces connaissances. Au IIe siècle après J.-C., un poète naturaliste décrit ainsi la tonnara romaine: « Ils descendent dans l’eau des filets dont la disposition ressemble à celle d’une cité. Il y a des chambres, des portes, des galeries, des porches et des cours. Les thons arrivent rapides, serrés
comme les phalanges d’un homme, se déplaçant alignés. Certains sont jeunes, d’autres vieux ou adultes. Ils nagent innombrables à l’intérieur des filets et le mouvement s’arrête seulement quand on le décide ou lorsqu’il n’y a plus de place pour les nouveaux arrivants. Alors, on tire le filet et on obtient d’excellentes prises. » Des installations de ce type existaient au niveau du golfe de Castellammare près de Naples. Pourtant, les lois romaines interdisaient ces constructions, car la mer était considérée comme le bien de tous. Mais devant l’importance économique de cette pêche, un arrangement fut conclu: les tonnare ne devaient pas être fixées au fond de l’eau.

La chute de l’Empire romain et les invasions barbaresques jetteront un voile de silence sur le monde de la mattanza, jusqu’à l’ère byzantine. Alors, des témoignages écrits réapparaissent, qui font état d’une législation protectrice interdisant la pêche autour des installations privées des tonnare. On sait par ailleurs que durant la domination arabe, aux IXe et Xe siècles, la mattanza connaît un grand développement. Pendant cette période, les Arabes apporteront de nouvelles techniques de pêche et leur influence est encore présente aujourd’hui dans la consonance de certains mots propres à la mattanza, comme le raïs ou les cialome, chants siciliens où les pêcheurs invoquent Allah.

Au Moyen Age, sous le système féodal, les établissements thoniers et les tonnare italiennes sont donnés en concessions aux évêques et aux barons. De lourdes impositions freinent alors le développement de ces exploitations. Malgré tout, on enregistre un dynamisme exceptionnel des tonnare siciliennes, privilégiées par certaines lois. L’une d’elles interdit tout en pour suite civile ou pénale à l’encontre des hommes embauchés pendant la période de la mattanza. Aux XVe et XV1esiècles, la pêche du thon et du corail continue à se développer, malgré les incursions des pirates et des corsaires.

Le Vendeur de thon, détail d’un cratère du ive siècle av. J.-C., conservé à Cefalù, en Sicile. © La Pecsa del tonno in Sicilia/Francesco Paolo Michetti

Un siècle plus tard, la tonnara de Favignana est considérée comme la reine des installations maritimes. Des pêcheurs siciliens, reconnus comme les meilleurs de la Méditerranée, exportent leur savoir, en France, en Espagne et sur les côtes africaines. Durant cette période, des tonnare, situées en Sardaigne ainsi que sur l’île d’Elbe, prennent de l’ampleur, soulagées par la disparition définitive des pirates barbaresques. Parallèlement, les études sur le thon se multiplient. En 1700, Francesco Cetti propose dans son Histoire naturelle de la Sardaigne une théorie sur la migration du poisson de l’Atlantique vers la Méditerranée, et vice-versa. D’autres auteurs apporteront des éléments supplémentaires, étayant cette hypothèse.

Au XIXe siècle, la mattanza subit une importante mutation. Parmi les principales innovations, on trouve la fixation des filets sur le fond et l’introduction de nouvelles manoeuvres dans le déroulement de la pêche. Cette évolution concerne également le travail du thon à terre avec l’apparition de machines industrielles. Désormais, les poissons sont conservés dans l’huile et leurs déchets sont pressurés en farine, pour servir de complément alimentaire aux animaux d’élevage. Jusqu’aux années 1950, les tonnare poursuivent leur développement, momentanément interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais l’apparition de chalutiers, munis d’instruments électroniques servant à repérer les bancs de thons, et l’utilisation de bombes par les tonnare volantes italiennes et japonaises, mettent un terme définitif aux installations traditionnelles. Aujourd’hui, les îles de Favignana et de San Pietro demeurent les seuls lieux où la mattanza se pratique encore. Mais son existence est fragile et repose essentiellement sur le marché japonais, devenu l’unique bouée de sauvetage de cette tradition. Aussi, depuis quelques années, les agences de voyages des deux îles proposent-elles aux touristes d’assister aux dernières mattanze, comme si celles-ci étaient vouées à une mort certaine.

La madrague, une tonnara française

Des installations semblables à la tonnara existaient le long du littoral de la Provence et de la Côte d’Azur jusqu’à la frontière italienne. Elles sont apparues avec les Grecs, au Ille siècle après J.-C.. Durant cette période, des écrivains mentionnent l’existence de ces pièges rudimentaires à l’embouchure du Rhône et dans la région marseillaise. On ne retrouve d’informations plus précises qu’en 1452, avec la vente d’une madrague de Morgiou destinée à la communauté des pêcheurs de Marseille. En fait, la véritable renaissance de ces madragues se situe au XVIIe siècle, avec l’importation d’Espagne d’un nouveau type de filet.

Seule la noblesse provençale pouvait s’approprier ces installations maritimes et supporter les taxes et frais indispensables pour leur mise en oeuvre et leur entretien. Au XVIIIe siècle, on en dénombre plus d’une vingtaine entre Marseille et Villefranche-sur-Mer, et quelques-unes en Corse. Parallèlement, d’autres techniques de pêche au thon se pratiquent au moyen d’engins différents : filets fixes de petites dimensions (thonaires de poste), filets maillants et emmêlants (courantilles), ou filets encerclants plus complexes (cernes). Les petits pêcheurs qui pratiquent ces métiers sont bien sûr hostiles aux madragues. En fait, ces artisans s’opposent à la spéculation suscitée par les madragues, qui permettent de conserver le thon et de le commercialiser à la période la plus favorable du marché.

Ainsi, durant trois siècles, les madragues sont elles l’objet de nombreuses controverses. Colbert, ministre de la Marine sous Louis XIV, leur reproche de faire obstacle au déplacement des voiliers près des côtes. Il est vrai que ces vastes pêcheries ont provoqué plusieurs échouements. La polémique se poursuit sous le premier Empire et sous la première République, où les navires à vapeur s’accommodent mal de ces obstacles. Finalement, un décret de 1851 ordonne la fermeture d’un grand nombre de madragues considérées comme « nuisibles à la navigation ». Mais vingt-quatre ans plus tard, le débat reprend et les madragues, à nouveau reconnues d’utilité publique, refont leur apparition.

Après leur renaissance, en 1875, l’intérêt pour les problèmes halieutiques et écologiques s’intensifie. Les scientifiques remarquent que les bancs de thons passent moins régulièrement, de plus en plus rarement, et de plus en plus loin des rivages. En conséquence, les pêches au large se développent, au détriment des madragues, dont le nombre se réduit au fil des années. Vers 1890, la production des madragues de Gignac devient insignifiante. Désormais, la pêche se pratique surtout au large. Au début du XXe siècle, cette tendance se confirme avec le développement de la courantille et de la traîne.

Dans le reste du bassin méditerranéen, on observe également ces signes de défaillance, notamment en Italie, en Algérie, et en Tunisie. Les scientifiques expliquent l’éloignement des thons par les nuisances sonores des vapeurs, l’activité des chalutiers et lamparos, ainsi que la pollution due aux rejets industriels. Quoi qu’il en soit, ce changement de trajectoire entraîne la faillite des madragues. La dernière installation, exploitée à Niolon au Nord de Marseille, est supprimée en 1913.

A partir de la Première Guerre mondiale, la pêche au thon n’est plus pratiquée qu’au moyen des seinches (CM 29) et des courantilles. Parallèlement, les pêcheurs italiens et yougoslaves commencent alors à utiliser les premiers filets tournants et coulissants (sennes tournantes) pour piéger le thon en mer Tyrrhénienne et en Adriatique. En 1960, ces filets sont autorisés sur les côtes françaises, à Marseille, Sète et Port-Vendres. Les résultats encourageants ouvrent la voie aux senneurs, dont la suprématie va écraser toutes les anciennes techniques, aujourd’hui disparues.

S.G.