Par Isabelle Guillaume – Paul et Virginie, une pastorale exotique parue à la veille de la Révolution française, a offert la postérité à Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814). Ce mince roman  a transformé le naufrage du Saint-Géran en un mythe qui nourrit encore l’imaginaire contemporain.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Jacques-Henry Bernardin de Saint-Pierre est né le 19 janvier 1737. Fils du directeur des Messageries du Havre, c’est un enfant rêveur qui lit avec enthousiasme les aventures de Robinson Crusoé (1747) de Daniel Defoe. Un premier voyage en Martinique, sur un navire commandé par l’un de ses oncles lui laisse un mauvais souvenir et il en revient dégoûté de la mer. Son imagination s’embrase, à nouveau, à la lecture des récits héroïques et édifiants des missionnaires jésuites dont il est l’élève à Caen et Rouen. Il obtient un prix de mathématiques en 1757 et commence des études à l’université de Caen, avant d’entrer à l’École des ponts et chaussées. La guerre de Sept Ans entraîne le licenciement de sa promotion et prive l’élève ingénieur de son diplôme.

Une vie d’errance et d’aventures à travers l’Europe commence pour le jeune ambitieux, qui s’est octroyé indûment un titre de chevalier. Recruté comme ingénieur surnuméraire dans l’armée du comte de Saint-Germain en 1760, il ne tarde pas à être révoqué. Affecté à l’île de Malte l’année suivante, il se querelle avec ses collègues et rentre en France, avant de repartir pour la Hollande. En Russie, il est présenté à Catherine II, pour qui il rédige un programme utopique intitulé Projet d’une compagnie pour la découverte d’un passage aux Indes par la Russie. Mais il perd bientôt la faveur de l’impératrice et doit quitter la Russie. En 1764, on le retrouve en Pologne, où il œuvre au profit du service de diplomatie parallèle de Louis XV. Son retour à Paris, en novembre 1765, marque le début d’une vie difficile. Sans emploi et sans argent, il envoie aux ministères français des projets et des mémoires qui sont autant d’échecs.

En novembre 1767, il obtient une mission grâce au baron de Breteuil : officiellement, Bernardin de Saint-Pierre est affecté comme capitaine ingénieur à l’île de France, l’actuelle île Maurice. En fait, il doit se rendre à Madagascar pour prendre part à une expédition destinée à rétablir le comptoir de Fort-Dauphin. Le 18 janvier 1768, il embarque à Lorient sur Le Marquis de Castries, un navire de 800 tonneaux, armé par cent quarante-six hommes d’équipage et « chargé de mâtures pour le Bengale ».

« On entend siffler les cordes et gémir les manœuvres »

« Le bruit des charpentiers, le tintamarre des calfats, l’affluence des étrangers, le mouvement perpétuel des chaloupes en rade, inspirent je ne sais quelle ivresse maritime. L’idée de fortune qui semble accompagner l’idée des Indes ajoute encore à cette illusion. Vous croiriez être à mille lieues de Paris », écrit-il dans son Voyage à l’île de France.

maquette de bateau
Modèle du Comte d’Artois, vaisseau de la Compagnie des Indes. Le Saint-Géran, dont le naufrage a inspiré son roman à Bernardin de Saint-Pierre, ressemblait probablement à ce bâtiment. 

À la veille d’appareiller, le plus grand désordre règne à bord : « On ne sait où passer. Ce sont des caisses de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots qui jurent, des bestiaux qui mugissent, des oies, des volailles qui piaulent sur les dunettes ; et comme il fait gros temps, on entend siffler les cordes et gémir les manœuvres, tandis que notre lourd vaisseau se balance sur ses câbles. » Le 3 mars, à 11 heures du matin, c’est l’appareillage. « J’entends le bruit des sifflets, les crissements du cabestan, et les matelots qui virent l’ancre… Voici le dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles ; je vois fuir le rivage, les remparts et les toits de Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les trésors de l’Inde ! »

Le voyage est assez mouvementé et Bernardin de Saint-Pierre se brouille avec le chef de l’expédition, le marquis de Maudave. Débarqué le 14 juillet 1768 à Port-Louis, capitale de l’île de France, il refuse de continuer jusqu’à Madagascar. Il s’installe dans cette colonie française – comme les deux autres îles des Mascareignes, Bourbon et Rodrigue –, historiquement liée à la Nouvelle compagnie des Indes orientales, à laquelle elle a été cédée en 1719. Offrant une escale aux navires marchands qui suivent la route des épices, l’île de France sert de base arrière aux possessions françaises en Inde. Ce n’est qu’un an jour pour jour avant l’arrivée du jeune ingénieur à Port-Louis que la Compagnie des Indes a rétrocédé l’île au gouvernement royal. La colonie est désormais dirigée par un gouverneur général, investi du pouvoir politique et militaire, et par un intendant chargé des finances.

À Port-Louis, Bernardin de Saint-Pierre n’est qu’un ingénieur surnuméraire en demi-solde, ce qui lui laisse du temps libre. Il se lie avec l’intendant, Pierre Poivre, un naturaliste qui à l’ambition de transformer l’île de France en pays à épices. Il initie le jeune homme à ses recherches, lui fait visiter son jardin botanique des Pamplemousses et lui transmet de précieuses connaissances sur la flore locale.

« Il est triste d’attendre de l’Europe quelque portion de son bonheur »

Malgré ces découvertes, Bernardin, en proie au mal du pays, s’ennuie. « Point de vaisseau de France, point de lettres. Il est triste d’attendre de l’Europe quelque portion de son bonheur », déplore-t-il en novembre 1768. En mai 1769, il regrette, avec des accents élégiaques, les charmes de la campagne française : « Oh ! Quand pourrai-je respirer le parfum des chèvrefeuilles, me reposer sur ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux et entendre les chansons du laboureur qui salue l’aurore avec un cœur content et des mains libres ? »

Son Voyage à l’île de France, qui est la relation sous forme épistolaire de sa traversée et de son séjour sur place, reflète cet état d’esprit. S’il dresse des inventaires très détaillés de la faune et de la flore de l’île qu’il a parcourue entre août et septembre 1769, il peint surtout des paysages dénués d’attraits.

Après avoir vainement tenté de séduire Mme Poivre, ce qui a entraîné une brouille avec son époux, Bernardin de Saint-Pierre embarque pour la France à bord de l’Indien, un vaisseau de soixante-quatre canons, le 20 novembre 1770. Le lendemain, il est à Bourbon où un ouragan oblige tous les navires à appareiller pour ne pas affronter la tempête en rade de Saint-Denis. Bernardin, dont les bagages sont partis avec l’Indien, poursuit son retour sur la Normande, flûte du roi.

À son retour à Paris, en juin 1771, il est reçu dans les salons de Mlle de Lespinasse et de Mme Necker et se lie avec Jean-Jacques Rousseau, dont il sera un proche. Ce sont pourtant des années de misère, marquées par de vaines recherches d’emploi, qui s’ouvrent à lui. Le caractère ombrageux de Bernardin et sa susceptibilité, qui confine à la manie de la persécution, déclenchent de nombreuses querelles avec ses amis et protecteurs. La publication du Voyage à l’île de France, en 1773, est un échec. Alors que son pays ne lui réserve que des désillusions, il pare l’île de France des plus grandes séductions dans Paul et Virginie, le nouveau texte qu’il publie en 1788 sous la forme d’une annexe au dernier volume de ses Études de la nature. Dès l’année suivante, Paul et Virginie est publié en édition séparée et va assurer à son auteur de cinquante-deux ans la gloire et la fortune.

Deux récits se mêlent dans ce mince roman. Le premier est mené par un voyageur européen anonyme qui explore seul les montagnes surplombant Port-Louis. Intrigué par la découverte de « deux petites cabanes en ruines » sur un terrain jadis cultivé, il rencontre un vieillard qui va lui raconter l’histoire « touchante » dont ces lieux ont été le théâtre. Ce second récit ramène le lecteur en 1726, au début de la colonisation de l’île. À cette époque, deux mères, Mme de La Tour, de naissance noble, et Marguerite, une jeune paysanne, victimes des préjugés métropolitains, ont trouvé refuge à l’île de France. À l’écart de Port-Louis et de la société coloniale, aidées par leurs esclaves Domingue et Marie, elles élèvent leurs deux enfants promis l’un à l’autre. Virginie quitte un jour son île pour rejoindre en France une parente fortunée ; mais, incapable de s’adapter à l’hypocrisie européenne, elle prend le chemin du retour et périt dans le naufrage du Saint-Géran qui la ramène vers les siens. Refusant de quitter ses vêtements pour se jeter à l’eau, elle meurt sous les yeux des habitants de l’île venus en foule assister au drame. Paul, Marguerite et Mme de La Tour ne tardent pas à mourir de chagrin…

peinture du port de Lorient
Vue du port et de la rade de Lorient prise des anciennes cales de Caudan en 1792, l’an Ier de la République française, œuvre de Jean-François Hue (1751-1833). Saisie vingt-quatre ans après le passage à Lorient de Bernardin de Saint-Pierre, cette scène montre notamment une frégate, sous foc et perroquet de fougue, longeant un bâtiment hollandais qui débarque des billes de bois ;
elle est précédée d’un chasse-marée sous misaine seule et d’une petite goélette. © musée du Louvre

Ce roman marque l’entrée de l’exotisme dans la littérature française. L’auteur expose cette ambition dans son avant-propos : « Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J’ai tâché d’y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l’Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J’en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l’ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. » Bernardin fait de Paul, encore adolescent, un jardinier averti qui embellit un enclos planté d’espèces tropicales. La simple énumération de ces végétaux, inconnus en Europe, provoque un sentiment de dépaysement. Le personnage fait pousser de « jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tamarins dont la tête ronde est d’un si beau vert, et d’attiers dont le fruit est plein d’une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d’orange ». Il cultive « diverses espèces d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux [qui] semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là, le long des escarpements de la montagne ». Ce jardin mauricien fera rêver bien des lecteurs français.

S’il charme son lecteur, Paul et Virginie répond aussi à un projet philosophique. En héritier de Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre a construit une utopie destinée à prouver la bonté de la nature et la corruption des mœurs de l’Ancien Régime. Dans son « espèce de pastorale » exotique, il a voulu « réunir à la beauté de la nature entre les tropiques la beauté morale d’une petite société » régie par la frugalité et l’harmonie. Le cadre insulaire traduit les convictions déistes de l’auteur. Le domaine de Mme de La Tour et de Marguerite dessine l’espace sacré et providentiel d’un « temple divin » où les personnages admirent « sans cesse une Intelligence infinie »…

Une utopie née d’une fortune de mer attestée

Cette utopie, en marge de la réalité mauricienne, est née d’une fortune de mer attestée. Bernardin de Saint-Pierre a trouvé le point de départ de sa fiction dans le naufrage d’un bâtiment de la Compagnie des Indes et a construit toute sa chronologie romanesque d’après cet épisode historique.

Peinture de Port Louis
Vue de Port-Louis, lithographie de B. Beaufoy, fin XVIIIe siècle. Malgré la splendeur de ce paysage, Bernardin de Saint-Pierre, qui a séjourné dans la capitale de l’île de France (aujourd’hui île Maurice) deux ans et quatre mois, aura très vite le mal du pays. © The Art Archive/Eileen Tweedy

Le Saint-Géran est resté célèbre par son naufrage près de l’île d’Ambre, dans la nuit du 17 au 18 août 1744. Ce vaisseau à deux ponts de 600 tonneaux, construit dans les chantiers de Gilles Cambry, a été lancé à Lorient le 11 juillet 1736. Entre cette date et 1743, il a fait trois voyages avec différents capitaines. Lors de sa quatrième et ultime campagne, il est commandé par Gabriel-Richard de Lamarre, âgé de cinquante-deux ans, un vétéran de la Compagnie des Indes, mais qui a surtout navigué entre l’Europe et l’Afrique. Le 24 mars 1744, le vaisseau quitte Lorient pour l’île de France et Bourbon. Il transporte des passagers, 54 000 piastres d’Espagne et des marchandises, dont un moulin à cannes et des cuves commandés par Mahé de La Bourdonnais, le gouverneur de l’île de France, qui projette de créer une sucrerie sur sa propriété pour développer cette activité sur l’île.

Le navire est jeté sur les brisants, près de la passe des Citronniers

Le Saint-Géran embarque des esclaves lors d’une escale à Gorée. Il arrive en vue de l’île de France le 17 août 1744, à 4 heures de l’après-midi. Le temps est calme et beau. Le navire approche par l’Est la barrière de corail qui entoure l’île. Richard de Lamarre, dont le seul voyage dans ce secteur dangereux remonte à 1723, et dont l’équipage a été décimé par le scorbut, se laisse alors influencer par deux officiers : Jean-François Mallès, le premier lieutenant, et Laurent L’Air, le deuxième enseigne. Fort des nombreux voyages qu’il a faits aux Indes depuis 1728 et d’un séjour d’un an à l’île de France, le premier lieutenant déconseille de contourner l’île pendant la nuit pour aller mouiller dans la baie du Tombeau. Il défend vigoureusement l’option qui consiste à laisser courir le trois-mâts sous voilure réduite en attendant le jour suivant pour franchir la barrière de corail par le Nord-Est. Son assurance sera fatale au Saint-Géran.

Le mauvais temps se lève. Vers 3 heures du matin, au moment où de Lamarre vient de commander une manœuvre d’urgence pour virer vent arrière, le navire est jeté sur les brisants, près de la passe des Citronniers, et couché sur tribord.

Les dépositions des rares survivants permettent de retracer les dernières heures du navire. Le commandant ordonne de mettre à l’eau les trois canots, qui se brisent en tombant à la mer. Il commande alors successivement d’abattre le mât d’artimon puis de couper les haubans au vent du mât de misaine pour soulager le bateau et lui permettre de se redresser. Les deux mâts cassent et, entraînés par la mer, qui est extrêmement forte, ils viennent frapper contre le flanc du navire qu’ils fracassent. La situation est désormais sans espoir. La quille du Saint-Géran finit par se briser par le milieu. Face à cette situation tragique, l’aumônier du bord donne à tous l’absolution générale de leurs fautes.

À part un passager qui a survécu grâce à un radeau de fortune, les seuls rescapés sont huit membres d’équipage qui se sont jetés à l’eau et ont réussi à franchir à la nage les brisants, en luttant contre les courants, et à rallier l’île d’Ambre à 3 kilomètres du lieu du naufrage. Il s’agit de trois officiers mariniers – le bosseman Alain Ambroise, le deuxième bosseman Pierre Tasset, et le deuxième quartier-maître Aimé CaretÊ– et de cinq matelots. Arrivés sur l’île d’Ambre vers 11 heures du matin, ils y ont vainement attendu du secours pendant deux jours. Trois des rescapés ont alors gagné la côte de Poudre d’Or, sur l’île de France où le naufrage était resté jusque-là ignoré.

Si les témoignages de ces survivants ont fait l’objet de procès-verbaux, Bernardin de Saint-Pierre n’en a pas eu connaissance. Dans l’avis qui précède la première édition séparée de son roman, l’écrivain invite son lecteur à ne pas trop s’interroger sur ses sources. Plusieurs personnes, rapporte-t-il, l’ont questionné à ce sujet : « “Ce vieillard, m’ont-elles dit, vous a-t-il en effet raconté cette histoire ? Avez-vous vu les lieux que vous avez décrits ? Virginie a-t-elle péri d’une façon aussi déplorable ? Comment une fille peut-elle se résoudre à quitter la vie plutôt que ses habits ?” ». À tous ces lecteurs curieux, l’écrivain adresse une mise en garde : « Je leur ai répondu : “L’homme ressemble à un enfant. Donnez une rose à un enfant, d’abord il en jouit, bientôt il veut la connaître. Il en examine les feuilles, puis il les détache l’une après l’autre ; et quand il connaît l’ensemble, il n’a plus de rose.” »

La mort de Virginie est le morceau de bravoure du roman

Quelles que soient ses sources, Bernardin de Saint-Pierre a transformé les conditions et le déroulement du naufrage du Saint-Géran pour les rendre plus spectaculaires. Il a aussi modifié la date et le lieu du drame. Dans le roman, le naufrage se déroule le 25 décembre, une période propice aux tempêtes dans l’océan Indien. Le romancier fait écrire à Virginie que sa tante la renvoie « dans un temps qui ne lui permettait d’arriver à l’île de France que dans la saison des ouragans ». Cette précision météorologique annonce la cause du drame, puisque chez Bernardin de Saint-Pierre, le naufrage ne résulte plus d’une erreur de navigation du commandant, rebaptisé M. Aubin, mais d’un cyclone tropical. Ce phénomène naturel impressionnant est mis en scène par l’auteur.

peinture de la mort de Virgnie et de deux hommes
Gravure de Jean-Frédéric Schall d’après un dessin de Descourtis, fin XVIIIe siècle. Dans la main du cadavre de Virginie, on retrouva un médaillon renfermant le portrait de Paul… © Bibliothèque nationale de France

En rapprochant le lieu du naufrage en deçà de la barrière de corail, à une encablure de l’île de France, l’écrivain permet aux habitants de suivre depuis la rive le drame qui se déroule sous leurs yeux – alors qu’il n’a eu aucun témoin dans la réalité. Devant ces spectateurs impuissants « un tourbillon affreux de vent » enlève « la brume qui couvrait l’île d’Ambre et son canal » dévoilant le vaisseau livré à la tempête de manière aussi soudaine que théâtrale. « Le Saint-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. »

Les habitants horrifiés voient le navire jeté sur les récifs, puis l’équipage se précipiter à la mer en s’accrochant à des planches, des vergues, des tonneaux. Dans la galerie, à l’arrière du bâtiment pris dans les flots déchaînés, Virginie s’avance. Dans cette scène située symboliquement le jour de la Nativité, la jeune fille, impavide au milieu de la tempête, les yeux levés vers le ciel, apparaît comme une martyre. Sa mort est le morceau de bravoure du roman. Elle inspirera une abondante iconographie.

« Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : “Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas !” Mais dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue, le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son envol vers les cieux. »

Un long-seller pour la jeunesse aux innombrables rééditions

L’exotisme de l’île de France et le destin pathétique des deux amants malheureux ont charmé et ému aux larmes les lecteurs de la fin du xviiie siècle. Au moment où commence la Révolution française, Paul et Virginie est un véritable phénomène de société qui touche toute l’Europe. Ce succès a des répercussions sur la carrière de son auteur : nommé intendant du Jardin des Plantes et du Cabinet d’histoire naturelle sous la Convention, Bernardin de Saint-Pierre est, au début du Directoire, professeur de morale à l’École normale supérieure. Sa fortune continue de croître sous le Consulat et sous l’Empire : soutenu par Napoléon, qui, dit-on, avait emporté le roman dans ses bagages durant la campagne d’Italie, il est aussi l’ami du prince Joseph. Il est nommé membre de l’Institut en 1795 et académicien en 1803.

« Vous dîtes qu’il y a du vrai. Quel est le vrai ? »

L’exceptionnel destin de Paul et Virginie ne s’arrête pas à la mort de son auteur, survenue à Éragny-sur-Oise, le 21 janvier 1814. Les éditeurs pour la jeunesse ont joué un rôle dans la postérité de ce long-seller aux innombrables rééditions. Le petit roman de Bernardin est l’un des grands textes de la reconquête catholique après la Révolution : il s’installe durablement dans les catalogues de nombreux éditeurs, qui en offrent des versions « revues et purgées avec soin » par des sociétés d’ecclésiastiques. Bédelet (1847), Haguenthal (1848) et Lehuby (1849) le publient comme livre d’étrennes.

D’innombrables gravures, des dessins et des lithographies s’inspirent des dernières grandes scènes du roman : le naufrage du Saint-Géran, la découverte du corps de Virginie sur le rivage. Le peintre Joseph Vernet a consacré un tableau à ce sujet dès 1789 : on y voit devant une mer encore démontée et l’épave du Saint-Géran, le vieillard et l’esclave Domingue exprimant leur désespoir à la vue de Virginie, la main serrée sur un médaillon offert par Paul. La mise en images du roman a envahi la culture populaire et les décors de la vie quotidienne, sous des formes aussi diverses que bijoux, papiers peints, assiettes en faïence… Le succès de Paul et Virginie a aussi consacré le triomphe de l’imagination romanesque sur l’exactitude historique.

L’identité de l’héroïne de Bernardin de Saint-Pierre a piqué la curiosité de générations de lecteurs, qui, tour à tour, reprendront la question de Louis Bonaparte, le futur roi de Hollande, au moment du siège de Toulon : « Vous dîtes qu’il y a du vrai. Quel est le vrai ? » Mais loin d’éclairer les sources de l’œuvre, ces lecteurs, aussi imaginatifs que curieux, ont bâti des romans où s’entrelacent des souvenirs de l’ouvrage et des fragments de dépositions des rescapés du Saint-Géran.

Deux des trois passagères du vrai navire ont excité l’imagination. C’est le cas de la jeune Anne Mallet, embarquée sur le Saint-Géran pour retrouver sa famille à l’île de France. Dans le numéro du 1er octobre 1818, les Archives de l’île de France publient un récit où l’un de ses frères, âgé de cinq ans à l’époque du naufrage, transforme sa sœur en héroïne : « Il est très vrai qu’un des officiers du Saint-Géran était devenu éperdument amoureux de ma sœur pendant la traversée ; c’est ce qu’on a su de quelques hommes échappés du naufrage, et ce que rendent très probable les circonstances qui l’ont accompagné. Lorsque cet officier vit le navire échoué, et battu par une mer furieuse, il proposa à ma sœur de la sauver, à condition qu’elle consentît à se déshabiller. Elle refusa en assurant qu’il était impossible de gagner la terre, et espérant que l’arrière du navire sur lequel elle était placée résisterait à la tempête. »

state de Paul et Virgnie à l'île Maurice
Statue de Paul et Virginie dans le jardin public de Curepipe, à l’île Maurice. © Léa Arnaud

Ce récit, qui se proclame « très vrai », emprunte bien des éléments au roman, comme la date du naufrage ou la présence de Mahé de La Bourdonnais sur place. Rien n’atteste l’idylle et les conditions de la mort d’Anne Mallet. La jeune fille est seulement mentionnée dans la déposition de l’un des rescapés. Le pilotin Jean Janvrin a indiqué qu’au moment où il a quitté le vaisseau, « Mlle Mallet était sur le gaillard d’arrière avec M. de Péramont [le second lieutenant] qui ne l’abandonnait pas ».

Une autre fable est née autour de Louise-Augustine Caillou, qui voyageait aussi sur le Saint-Géran, à destination de Bourbon. Dans les Archives coloniales du 16 février 1888, Ferdinand Magon de Saint-Élier signe à son sujet un article aux accents pathétiques et sentimentaux : « Mlle Caillou se tenait sur le gaillard d’avant avec le lieutenant de Montendre, dont l’amour avait mérité sa main, et qui devait l’épouser à son arrivée à l’île de France. On le vit à genoux la supplier de descendre avec lui sur le radeau, d’ôter une partie de ses vêtements, de ne conserver que ses voiles les plus légers. Elle rejeta toutes ses prières, et son regard lui fit sentir que toutes les sollicitations seraient inutiles. Elle lui tendit la main en témoignage d’amour et de reconnaissance de ses efforts pour son salut. »

L’auteur transforme en récit émouvant, et impossible à vérifier, la sobre déposition du pilotin Janvrin : « Mlle Caillou était sur le gaillard d’a-vant avec MM. Villarmois, Grêle, Guinée et Longchamps de Montendre qui descendit le long du bord pour se jeter à la mer et remonta presque aussitôt pour déterminer Mlle Caillou à se sauver. »

L’imagination romanesque a aussi modelé l’espace mauricien. Au bout de l’avenue qui porte leurs noms, dans le jardin botanique des Pamplemousses créé par Pierre Poivre, s’élève ainsi la tombe de Paul et Virginie de La Tour, comme l’a écrit leur créateur : « On enterra Virginie près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bambous, où, en venant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer assise à côté de celui qu’elle appelait alors son frère. » Avec la fiction de Bernardin de Saint-Pierre, l’île Maurice a trouvé un lieu de mémoire et un mythe identitaire fondateur.