La belle route de La Grande Hermine

Revue N°258

La Grande Hermine en rade de Brest lors des fêtes maritimes © M.-A. Mazéas

Par Jean-Yves Béquignon – Saviez-vous que le plus petit des voiliers-écoles de la Marine nationale avait été commandé à un chantier marseillais par un chanteur d’opéra ? C’était au début des années trente et le yawl s’appelait alors La Route est belle. Tout un programme à découvrir à l’occasion d’un embarquement lors de la dernière Route de l’amitié.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

C’est la plus petite bannette que j’aie jamais vue dans la Marine ! En ce 1er août 2013, à Brest, je suis à bord de La Grande Hermine, tentant de faire franchir à mon sac toujours trop gros, l’étroit passage qui sépare le poste avant du carré. Il est 7 h 30 ; on se prépare à quitter la Penfeld pour Audierne afin de prendre le départ de la Route de l’amitié. Pour cette « marée » d’une quinzaine de jours, l’équipage est composé du patron Thierry Libouban, du bosco Mickaël Vigouroux et du mécanicien Erwan Delaporte. À ces trois permanents du bord sont venus se greffer Luc Mouster, qui assurera le quart par bordée en alternance avec le patron, et deux équipiers, Sébastien Le Sommer, élève ingénieur qui effectue une année de césure dans la Marine, et Olivier Toquin, un étudiant. Avec moi, les sept couchettes dédiées sont ainsi prises, seule la banquette du carré restant vacante.

On peut ainsi embarquer à huit pour des navigations dépassant la journée. Pour les sorties quotidiennes d’instruction, le yawl peut accueillir dix élèves. Le voilier-école n’est qu’un passage dans la carrière des marins, qu’ils soient expérimentés ou débutants ; aussi déroule-t-on les mêmes procédures que dans le reste de la flotte. Cela explique l’importance de l’équipage permanent, qui peut sembler démesurée pour un voilier de 18 mètres. Mais les trois spécia­lités de navigateur, manœuvrier et mécanicien ont chacune leur raison d’être pour la mise en œuvre et la maintenance du bâtiment. Toutefois, la polyvalence reste de mise. Tout le monde participe aux tâches ancillaires et le mécanicien est souvent à la barre. Quant au commandant, en bon « marchand de soupe », il tient les finances du bord et veille aux approvisionnements.

Les caractéristiques du voilier sont faciles à retenir. « C’est 18 pour tout, s’amuse Thierry Libouban : 18 mètres de longueur hors tout pour 18 tonnes de déplacement et 18 mètres de tirant d’air. » Nous appareillons au moteur, par vent nul et brume épaisse – on distingue à peine le sommet des piles du pont de Recouvrance. Grand-voile et tapecul sont établis en sortie de Penfeld. Première séance d’instruction pour Olivier et Sébastien. Guidés par le bosco et le mécanicien, ils cherchent leurs marques sur les drisses, balancines et écoutes.

Tandis qu’on emprunte la passe Sud du goulet pour rejoindre le chenal du Toulinguet, à 6 nœuds au moteur, le patron est à la barre. Dans la chambre arrière, qui fait office de timonerie, le second indique l’écart à la route et renseigne sur les mouvements des bâtiments alentour. La visibi­lité est réduite à une centaine de mètres. Cartographie électronique, ais, radar, La Grande Hermine est bien équipée. Sur la plage avant, Olivier et Sébastien jouent de la corne de brume. Celle-ci ne se lèvera qu’au moment de franchir le raz de Sein, à 14 heures. Une heure vingt plus tard, notre yawl, toutes voiles amenées, embouque l’étroit et sinueux chenal d’Audierne. Au jusant et avec 2 mètres de tirant d’eau, mieux vaut respecter scrupuleusement les alignements.

On accoste bâbord au quai des Pêcheurs, une place de choix pour ces trois jours d’escale. Mais les coefficients de marée allant décroissant et le patron ayant un doute sur la profondeur à basse mer, il décide de mettre la béquille tribord, « au cas où ». La manœuvre est classique, la taille de la béquille moins. Heureusement que le bosco est une force de la nature !

Un plan Léon Sébille inspiré des dundées grésillons

En 1931, le chantier Fédelé de Marseille met sur cale le yawl pour André Baugé, premier baryton de l’Opéra-Comique, mais aussi marin accompli et grand blessé (gazé) de la Grande Guerre. Construit sur des plans de l’architecte naval Léon Sébille, le yacht, baptisé La Route est belle – titre d’une chanson célèbre du répertoire de l’artiste et d’un film produit en 1930 dans lequel il tient le premier rôle –, est mis à flot le 4 juillet 1932. Coïncidence, la goélette Étoile (CM 92) touchera l’eau pour la première fois trois jours plus tard à Fécamp.

La Grande Hermine arbore désormais un foc-ballon, plus facile à manœuvrer que l’ancien spinnaker. © Jean-Yves Béquignon

La Route est belle détonne dans le paysage provençal, ses formes s’inspirant largement de celles des dundées thoniers grésillons. André Baugé voulait un navire simple et robuste. La revue Le Yacht décrit cette unité dans son numéro du 16 avril 1932 : « Les emménagements comportent, en partant de l’avant : un poste pour deux hommes, puis un cabinet de toilette et W.-C. d’un bord et une cuisine de l’autre bord. Vient ensuite la grande chambre dotée de quatre couchettes. Enfin le local du moteur Gnome. L’arrière servira de soute avec capot sur le pont. »

André Baugé conserve son yawl pendant trois ans, le temps de faire construire l’Alain, une goélette en acier d’une trentaine de mètres qui doit emmener sa troupe d’artistes marinisés jusqu’au Japon pour y porter l’art lyrique français. Le 13 mai 1935, La Route est belle est vendue à Saint-Tropez à Xavier Baudouin. Le 1er juin suivant, l’Alain est lancé à Maisons-Laffite. Mais la Seconde Guerre mondiale va ruiner les projets d’André Baugé et lui ravir son bateau.

Le 15 novembre 1937, Xavier Baudouin revend le yawl pour 65 000 francs à François Salles, qui le rebaptise Ménestrel. En mai 1938, MM. Renard père et fils, deux marins cancalais, convoient le voilier de Cannes à Saint-Malo en faisant escale à Toulon, Alger, Oran, Lisbonne et Brest. Le voyage se déroule essentiellement à la voile, le moteur étant tombé en panne peu après Toulon. Ménestrel passera la guerre sans dommage au chantier Lemarchand du Minihic-sur-Rance.

Réarmé en 1946, il navigue jusqu’en 1959 avec François Salles, couvrant en moyenne 1 500 milles par an du Sud de l’Angleterre à l’Espagne. En 1958, Ménestrel participe au rassemblement de grands voiliers qui se tient à Brest en préambule à la Tall Ships Race, avant de prendre le départ de la course vers La Corogne. Christian Lesguillier fait partie de l’équipage. « À vingt-trois ans, jeune diplômé des Glénans, j’ai répondu à une annonce parue dans Bateaux pour embarquer sur Ménestrel. Nous étions six à bord : François Salles et sa femme, Yves, son fils et bosco, sa fille, un équipier et moi. Ma bannette se trouvait dans la chambre du moteur. La croisière fut parfaite et le golfe de Gascogne clément. Le retour se fit par Bilbao, La Rochelle, Port-Tudy, Brest, Morlaix et Saint-Malo. Un grand souvenir nautique : je me suis usé les mains sur les bouts en sisal orangé, mais c’était génial. »

Les reliques de saint Malo embarquées sur Ménestrel

Autre moment fort de la période Salles, le 4 août 1950, Ménestrel embarque les reliques de saint Malo, avec le chanoine qui en a la garde, pour les emmener à Saint-Pol-de-Léon dans le cadre du Bleun-Brug, pardon géant réunissant les reliques des saints qui évangélisèrent la Bretagne. L’occasion pour Marin-Marie de croquer Ménestrel au mouillage devant Roscoff, un dessin ainsi légendé : « Que le grand saint Malo et le petit chanoine Descottes protègent le pauvre Ménestrel itinérant pour la gloire du Très Haut. Amen ! ».

Le yawl au temps où il s’appelait Ménestrel (1937-1959). Il appartenait alors à François Salles que l’on voit ici, avant guerre, en compagnie d’A. Renard à qui il a confié la barre. © coll. François Salles

En 1959, François Salles met son yawl en vente pour faire construire chez Raymond Labbé un plan Cornu d’une douzaine de mètres. Le quatrième propriétaire sera l’école nationale de la marine marchande (ENMM) qui vient d’ouvrir ses portes sous les remparts de Saint-Malo. Son directeur, M. Nicol, croit aux vertus de la voile pour aiguiser le sens marin de ses « pilots » – surnom donné aux élèves de première année. M. Vogel, l’expert maritime consulté, juge le bateau en bon état et estime sa valeur entre 1 300 000 et 1 800 000 francs auxquels il faudra ajouter 200 000 francs de travaux.

L’affaire est conclue le 6 mai 1959 et le yawl aussitôt rebaptisé La Grande Hermine, François Salles souhaitant garder le nom de Ménestrel pour son prochain yacht. Il appareille sous ses nouvelles couleurs le 15 juillet « pour essais d’endurance et entraînement », mettant le cap sur Paimpol où les huit élèves de son équipage doivent passer dans l’école sœur l’examen oral de fin d’année.

Pendant cette période, La Grande Hermine navigue à la petite semaine, comme en témoigne Jean-Pierre Bounolleau, à l’époque élève officier. « Le but de la formation était de nous entraîner à la manœuvre d’un voilier et particulièrement en eaux resserrées. Cela se faisait à la journée avec une quinzaine d’élèves, sous la direction d’un professeur de l’enseignement maritime ou même du directeur, qui embarquait souvent. Les instruments se limitaient à un compas magnétique muni d’une alidade installé sur le rouf et à une sonde à main. »

De la marine marchande à la Royale

M. Nicol est muté à l’été 1961 et remplacé par M. Bretonnel. Peut-être moins convain­cu des bienfaits de la voile que son prédécesseur, le nouveau directeur met le voilier en vente dès le début de l’année suivante. Proposé pour 20 000 nouveaux francs, le yawl intéresse vivement M. Gautier, président du Club marine Dinan, une société d’éducation populaire nouvellement créée.

La procédure de cession est bien entamée lorsque l’intendant de l’école, saisi d’un doute, décide d’en informer la direction des Impôts et Domaines. La réponse de cette administration est sans appel : « L’ENMM, si elle veut se séparer de son voilier, doit d’abord le remettre aux Domaines ». Alors que M. Gautier vient de lui écrire pour lui annoncer qu’il a réuni les fonds nécessaires à la transaction, M. Bretonnel lui fait suivre le courrier du directeur des Domaines, lui précisant, gêné, qu’il espère que la vente à son association n’en sera pas contrariée.

Dans l’intervalle, la Marine nationale, qui cherche à remplacer le cotre Dolphin, annexe de l’école de manœuvre, a vent de l’affaire et envoie son directeur, le capitaine de frégate Jugan, inspecter La Grande Hermine. Ce dernier trouve le yawl adéquat et l’affaire est réglée en deux coups de cuillère à pot. Cet empressement n’est d’ailleurs pas du goût du directeur des constructions navales de Brest, qui dépêche une mission de contre-expertise. Celle-ci constate quelques points de pourriture sur les œuvres-vives. L’ingénieur général Bousquet en déduit que « l’on ne peut envisager l’utilisation en toute sécurité de ce bâtiment au-delà d’une durée approximative de quatre­ ans ». Il ajoute néanmoins que « sauf ordre contraire, [qui ne viendra pas], il engage la procédure d’acquisition de La Grande Hermine ».

C’est ainsi que, le 20 novembre 1963, avec onze hommes à bord, le yawl appareille de Saint-Malo pour Brest, en compa­gnie du remorqueur Acharné. Le lendemain, ayant constaté la présence d’une quantité anormale d’eau dans la cale et la météo étant mauvaise, décision est prise de relâcher au mouillage du Taureau, en baie de Morlaix. Le 23, le bateau est échoué pour le faire examiner par les charpentiers du chantier Sibiril de Carantec. L’expertise, effectuée par M. Sibiril en personne, permet de constater l’excellent état de la coque en chêne. En fait, le voilier n’ayant guère navigué depuis quatre ans, le bois a travaillé au niveau de la râblure, ce qui en a fait tomber le calfatage. Finalement, le 29 novembre, La Grande Hermine arrive enfin à Brest où elle s’amarre à couple de la Duchesse-Anne (CM 93).

Malgré cette escale technique, le rapport de l’officier des équipages Gouret, qui commandait le yawl, est très positif : « La Grande Hermine a fait preuve de qualités très marines et d’une très grande robustesse malgré son âge. Excellent voilier tenant bien sa toile, levant bien à la mer, bien équilibré, La Grande Hermine sera un excellent moyen de formation maritime. » En janvier 1964, La Grande Hermine fait officiellement partie des bâtiments de la Flotte.

Les années qui suivent, elle sillonne l’Iroise et longe les côtes bretonnes pour amariner ou perfectionner les élèves de l’école de manœuvre. Il lui arrive de naviguer de conserve avec le Mutin, qui a rejoint le même établissement le 1er novembre 1964, à la fermeture de l’école de pilotage de Saint-Servan (CM 132). En 1967, La Grande Hermine est affectée au Centre d’instruction naval de Brest et stationnée dans le bassin de Pen-ar-Veur jouxtant la base sous-marine. Elle effectue essentiellement des sorties à la journée. Enfin, le 1er juin 2000, le voilier passe sous la tutelle de l’École navale et y rejoint l’Étoile, la Belle Poule et le Mutin. Cette nouvelle affectation lui sera bénéfique tant pour son entretien que pour la diversification de ses missions.

Le loch affiche 7 nœuds par 12 nœuds de vent

5 août, 5 heures du matin, jour d’appareillage pour Concarneau. Un doux zéphyr caresse les quais d’Audierne… mais ça ne durera pas. À 8 heures, nous progressons difficilement à 3 nœuds, sous voiles et moteur, dans un force 6 de Sud-Sud-Ouest. La mer est creuse. Par deux fois, le bout-dehors plonge et prend de l’arc sous la pression de l’eau qui pèse dans les plis du foc ferlé sur l’espar. L’équipage permanent frémit car dans des circonstances similaires, on a déjà cassé. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Le patron décide de retourner sur Audierne sous trinquette seule. Les rafales dépassent 30 nœuds, mais ainsi toilé le yawl passe bien. Dans cette mer de l’arrière, tenir la barre demande un peu d’effort car son bras de levier est assez court. À Sainte-Evette – la mer est trop basse pour rallier Audierne –, on prend le coffre de l’Enez Sun, le courrier de Sein. En raison de la météo, le départ de la Route de l’amitié a été reporté au lendemain.

À bord de La Grande Hermine lors de la dernière Route de l’amitié. © Jean-Yves Béquignon

6 août, nouvel appareillage à la fraîche. Cette fois, toute la flottille largue les amarres ; le temps s’est assagi. Un peu trop d’ailleurs… Ce n’est qu’en milieu de matinée que la brise se lève. Grand-voile, tapecul, trinquette, foc et flèche sont établis. Le yawl a belle allure. La brise d’Ouest monte jusqu’à force 3. À proximité de l’île aux Moutons, foc et trinquette sont amenés pour faire place au grand foc-ballon arborant son hermine noire. Cette voile est plus maniable que le spinnaker précédemment utilisé. Sous toute sa toile de portant – 200 mètres carrés –, La Grande Hermine file majestueusement travers au vent. La vitesse se cale à 7 nœuds, ce qui est honorable par 12 nœuds de vent pour un déplacement lourd. Vers 16 heures, nous accostons dans l’arrière-port de Concarneau. Pour célébrer cette belle journée, on s’offre un dîner au barbecue. Le bosco se révèle fin cuistot !

Le lendemain, cap sur l’île de Groix, où le maître de port déploie des trésors d’ingéniosité pour accueillir la flottille. Une fois tout le monde placé, on pourrait presque traverser les bassins de Port-Tudy en sautant d’un pont à l’autre !

Le 8 août, saut de puce jus-qu’à Lorient où s’achève le Festival interceltique. Le lendemain, cap sur Houat par bonne brise. Plein vent arrière, on se contente du foc et de la trinquette établis en ciseau. Cela suffit à propulser La Grande Hermine qui doit ajuster sa vitesse pour ne pas arriver trop tôt. À Houat, l’accostage au port Saint-Gildas étant risqué et le mouillage à l’extérieur inconfortable, le commandant choisit de rejoindre Port-Haliguen, où je débarquerai le lendemain. La mission de représentation est terminée.

Remerciements : à Jérôme Christ, ancien patron de La Grande Hermine, pour ses recherches historiques.

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