HMS Confiance, l’après-Surcouf

Revue N°302

Carte de Guyane de la fin du XVIIIe siècle. L’« Ouyapoque » (Oyapock) forme depuis 1713, aux yeux des Portugais, la frontière de la Guyane française avec leurs colonies, portugais. Cette interprétation du traité d’Utrecht n’est pas du tout partagée par la France… © National Maritime Museum, Greenwich, London

Par Guy le Moing – L’ancienne corvette du corsaire Robert Surcouf (CM 301) passa aux mains de l’ennemi anglais en 1805. Rebaptisée HMS Confiance, elle poursuivit ses aventures outre-Atlantique sous le pavillon britannique. Elle prit ainsi part en 1809 à l’invasion anglo-portugaise de la Guyane, avec un fameux capitaine, James Lucas Yeo.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

La frégate britannique Loire, commandée par le capitaine Maitland, croisait dans les parages du cap Finisterre. Comme son nom l’indique, ce bâtiment, construit à Nantes en 1795, avait été français avant sa prise par les Anglais le 18 octobre 1798, début d’une brillante carrière dans la Royal Navy. Il aperçut, le 1er juin 1805, deux petits corsaires espagnols qu’il prit en chasse et arraisonna le lendemain.

Les prisonniers capturés sur ces navires révélèrent aux Anglais qu’une corvette française se trouvait dans la baie de Muros. Le capitaine Maitland s’y rendit aussitôt. Profitant de la brise de mer, la Loire entra dans la baie le 4 au matin, en remorquant ses canots, où un commando de cinquante hommes, sous les ordres du lieutenant James Lucas Yeo, était prêt à attaquer le navire français.

Deux navires ennemis se trouvaient en réalité sur rade : une corvette de vingt-quatre sabords et un brick de vingt. Maitland s’approcha prudemment, mais son arrivée ne déclencha aucune réaction de leur part. Le capitaine anglais en conclut qu’ils étaient dépourvus de leur artillerie, ce qui était le cas.

La frégate fut, en revanche, accueillie par le tir d’une petite batterie côtière, dont les deux canons ouvrirent le feu. Bien que peu dangereuse, cette attaque dérangeait les projets du capitaine Maitland. Il chargea donc le lieutenant Yeo de débarquer à proximité et de réduire les canons au silence. Yeo s’empressa d’exécuter cet ordre ; les dix-huit hommes qui armaient la batterie prirent la fuite à l’approche des Anglais.

Au moment de cette action, les canons d’un fort voisin ouvrirent le feu sur la frégate. Le lieutenant Yeo, en pleine forme, décida de le réduire à son tour, sans attendre les ordres de Maitland. Le commando franchit sans encombre l’entrée extérieure, qui n’était pas fermée, et se heurta au gouverneur du fort et à quelques soldats espagnols et marins français, qui interdisaient l’accès intérieur.

portrait de James Lucas Léo, lieutenant britannique au 19ème siècle

L’impétueux lieutenant britannique James Lucas Yeo s’est illustré au moment de la prise de la Confiance, la corvette que le célèbre Surcouf avait commandée jusqu’en 1801. © Lionel Flageul

Le lieutenant Yeo avançait en tête de ses troupes, son sabre brisé à la main. Il pourfendit l’officier espagnol, qui tomba raide mort à ses pieds. Suivant l’exemple de leur chef, les soldats britanniques repoussèrent les défenseurs jusqu’aux murailles du fort. Certains survivants sautèrent des remparts sur les rochers pour fuir, et d’autres se rendirent. En quelques minutes, le fort de Muros changea de mains, et le pavillon britannique monta aux drisses. Les hommes de Yeo sabotèrent les canons et les jetèrent par-dessus le parapet. Après quoi, le détachement regagna son bord avec tous ses hommes et des armes prises aux Espagnols. S’emparer des deux navires français fut alors un jeu d’enfant. Le brick s’appelait le Bélier et la corvette, la Confiance.

Né en 1782, neveu de l’amiral Sidney Smith, James Lucas Yeo était entré dans la Marine à onze ans et avait été nommé lieutenant à quinze. Il reçut la récompense qu’il méritait : il fut nommé commandant du HMS Confiance, désormais intégré dans la Royal Navy. Qualifiée de ship sloop, la corvette embarquait cent quarante hommes ; elle fut armée de vingt-deux caronades de 18 livres et de deux pièces de 6 livres. On suit ses traces pendant plusieurs années. Elle se trouvait ainsi sur les côtes du Portugal en novembre 1806, puis en août 1807, toujours sous les ordres du capitaine Yeo. Fin novembre, elle devait participer à l’escorte de la famille royale portugaise lors de son départ pour le Brésil.

L’exil brésilien du roi João

Lorsque Napoléon instaura le blocus continental en 1807, le Portugal était gouverné par João, un prince timide et indécis, peu apte à supporter le fardeau du gouvernement. Sous la pression impériale, il ferma ses ports, mais continua à entretenir des relations diplomatiques avec Londres, ennemi de la France. Face à cette attitude, Napoléon déclara la guerre au Portugal le 20 octobre, et le général Jean-Andoche Junot passa la frontière un mois plus tard avec 40 000 hommes.

Devant cette situation, le prince régent finit par écouter l’ambassadeur d’Angleterre et des proches qui lui conseillaient de partir au Brésil pour continuer la lutte depuis Rio. L’embarquement de la famille royale s’effectua dans la précipitation et le désordre fin novembre. On entassa sur tous les navires disponibles des œuvres d’art, des réserves d’or, des collections, des livres de la bibliothèque royale… Quinze mille personnes suivirent l’exemple de leurs dirigeants et les accompagnèrent.

Plans de la corvette Confiance

Le pont et l’entrepont de la corvette HMS Confiance. Ce document, comme le plan de formes (CM 301), a été tracé après la prise du navire aux Français et conservé depuis par l’Amirauté britannique. © BNF

La traversée fut longue et difficile. La famille royale, après avoir échappé à une forte tempête, finit par atteindre San Salvador le 20 janvier 1808. Les navires reprirent la mer pour atteindre Rio de Janeiro le 7 mars, où ils furent accueillis dans la liesse.

Loin de la pression napoléonienne, le prince régent retrouvait sa liberté de manœuvre. Il remania son gouvernement, écarta les ministres pro français, confia les Affaires étrangères et la Guerre au ministre anglophile Couthino et resserra ses liens avec Londres. Enfin, le 1er mai 1808, il déclara la guerre à la France.

Depuis le Brésil, cela consistait à attaquer la seule terre que possédait la France en Amérique du Sud, la Guyane française. Il confia cette mission à Narciso Magalhaes, le gouverneur du Pará, qui se trouvait à proximité et qui était, de surcroît, lieutenant général. Il comptait, en outre, sur l’appui de l’Angleterre, dont l’ambassadeur, le vicomte de Strangford, avait suivi la famille royale à Rio, comme l’amiral Sidney Smith l’avait fait avec ses navires. Londres n’avait aucune raison de refuser une aide, au contraire.

Le capitaine Yeo, chef de l’expédition

Le HMS Confiance prit donc part en 1809 à l’invasion de la Guyane française. Les Anglais désiraient anéantir les dernières possessions françaises d’Amérique latine, sans engager des forces importantes dans l’opération. Leur participation se limita à la seule Confiance, commandée par le capitaine Yeo depuis près de quatre ans, et nommé chef de l’expédition.

Depuis le début du XVIe siècle, le Portugal et l’Espagne se partageaient l’Amérique du Sud. Les Portugais y possédaient deux grandes colonies distinctes : le Brésil et le Grão-Pará e Maranhão – ces deux colonies se réuniront pour former le Brésil actuel. Les Espagnols occupaient pratiquement le reste du territoire. Trois petites enclaves faisaient exception à ce monopole ibérique sur le continent sud-américain : la Guyane anglaise, la Guyane hollandaise (Surinam) et la Guyane française.

Peinture du port de Lisbonne début 19ème siècle

Les quais de Lisbonne, d’où la famille royale portugaise embarque vers le Brésil en novembre 1807, escortée notamment par la Confiance. © NMUIM/Alamy Stock Photo

Le Grão-Pará e Maranhão, fondé en 1621, était directement rattaché à Lisbonne. Sa capitale officielle était São Luis de Maranhão mais, depuis la fin du XVIIe siècle, les gouverneurs résidaient surtout à Belém do Pará, la ville principale de la colonie et son centre commercial le plus actif. Les Portugais avaient longtemps espéré trouver de l’or et de l’argent dans ce vaste territoire, mais ils avaient dû déchanter. Ils n’avaient pas eu plus de succès en y cultivant la canne à sucre. À l’aube du XIXe siècle, le Grão-Pará e Maranhão se contentait d’une économie assez pauvre, basée en grande partie sur la culture du cacao. Son gouverneur, depuis 1806, était le lieutenant-général José Narciso Magalhaes e Menezes.

Bien qu’elle fût quarante fois plus petite que le Grão-Pará e Maranhão, et exploitée seulement sur une étroite bande côtière, la Guyane française était plus prospère que la grande colonie portugaise. Outre le cacao, elle produisait du café, du sucre, du coton et des épices. Son économie, certes, avait un peu vacillé lors de l’abolition de l’esclavage sous la Convention, mais elle s’était ressaisie depuis 1802, grâce à son gouverneur, Victor Hugues.

Né à Marseille en 1768, cet administrateur efficace mais dur avait fait ses premières armes en Guadeloupe au lendemain de l’abolition de l’esclavage, où il avait assuré la continuité du travail et évité les troubles. Lorsqu’il arriva à Cayenne, en janvier 1800, il comptait bien appliquer des procédés également énergiques pour maintenir l’ordre, rétablir les finances, développer l’agriculture et relancer l’économie. En 1806, la production guyanaise avait plus que doublé par rapport à 1789. Hugues consolida aussi les moyens militaires de la colonie, conscient de la menace des Anglais et des Portugais.

L’escale de la Confiance était fortuite

Depuis le règne de Louis XIV, la frontière orientale de la Guyane française faisait l’objet d’un contentieux entre Versailles et Lisbonne. Il portait sur un vaste territoire, assez inhospitalier, situé sur la rive Nord de l’Amazone : le « contesté franco-portugais ». Le traité d’Utrecht, en 1713, avait établi que « la rivière Vincent-Pinçon » délimiterait la frontière entre les deux pays. Mais personne ne savait vraiment à quoi celle-ci correspondait : les Portugais prétendirent que c’était l’Oyapock, les Français, l’Araguary. Ces deux cours d’eau correspondant sensiblement au litige antérieur, le problème restait entier. Localement, il était peu important, car ce territoire n’intéressait pas grand monde.

Peinture du port de Santa Maria do Belém do Grao-Para

Vue de la cité de Santa Maria do Belém do Grão-Pará, dite aujourd’hui Belém. © British Library Board/Bridgeman Images, London

Le gouverneur du Grão-Pará e Maranhão, Narciso Magalhaes, n’avait pas les moyens de détruire Cayenne. Sans l’aide de Rio ou de Londres, il n’envisageait même pas un tel objectif. Mais il se sentait capable de régler militairement le litige frontalier : son idée était de former une petite flottille pour longer la côte de Belém à l’embouchure du fleuve Oyapock, d’y entrer et d’y montrer sa force. Il recruta sans peine quatre cent cinquante soldats bien aguerris, quelques officiers et un commandant, le lieutenant-colonel Marquès. Il disposait d’une goélette, le General Magalhaes, et de deux cotres, le Leao et le Vigança. Il y ajouta trois bateaux côtiers, pompeusement baptisés « canonnières », sur lesquels il fit monter quelques pièces d’artillerie. Magalhaes était prêt fin septembre 1808.

En octobre, il vit arriver à Belém la corvette hms Confiance. Mais, contrairement à ce qu’espérait Magalhaes, ce n’était pas l’aide anglaise qu’on lui avait promise pour attaquer la Guyane : l’escale de Yeo était purement fortuite. Néanmoins, les deux hommes sympathisèrent. La mission officielle de Yeo était de croiser le long des côtes de Guyane, de capturer des corsaires français, d’espionner, de tenter un échange de prisonniers. Avait-il reçu des instructions officieuses différentes ? Toujours est-il qu’il tomba rapidement d’accord avec Magalhaes pour l’aider.

L’arrivée de la Confiance fut suivie en octobre de celle de deux navires de guerre portugais, envoyés par le prince pour se mettre au service de Magalhaes. Il s’agissait de deux bricks de dix-huit canons, le Voador et l’Infante dom Pedro.

Tous mirent le cap sur l’embouchure de l’Oyapock

Avec ces deux navires, quelques soldats supplémentaires et l’aide promise par Yeo, le gouverneur du Grão-Pará avait désormais les moyens d’envahir la Guyane. Il alerta donc Marquès (qui était déjà en route) et lui annonça le changement de programme : plus question de se limiter au litige de frontière. Yeo allait prendre le commandement sur mer et lui, Marquès, à terre. L’objectif était désormais la guerre totale. Magalhaes recommandait en outre à Marquès de s’appuyer sur les esclaves pour triompher des maîtres.

À Belém, en novembre 1808, on prépara la seconde expédition, qui devait aller renforcer la flottille de Marquès. Elle se composait des deux bricks portugais et de plusieurs petits bateaux côtiers, transportant les renforts militaires. Elle appareilla le 22 novembre, derrière la Confiance qui lui ouvrait la route. Quelques jours plus tard, elle fit sa jonction avec les navires de Marquès. Après quoi, tous mirent le cap sur l’embouchure de l’Oyapock. Environ huit cents soldats et trois cents marins s’apprêtaient à conquérir la Guyane française.

Portrait de Victor Hugues, gouverneur de Guyane française en 1800

Victor Hugues, gouverneur de la Guyane française à partir de 1800, s’est distingué par sa dureté lors de son précédent mandat en Guadeloupe. Sous son autorité, la colonie connaît une certaine prospérité, tandis que ses capacités militaires et ses défenses sont renforcées. C’est que la menace anglo-portugaise se précise sur la Guyane… © Biblioteca Digital do Brasil

À Cayenne, le gouverneur Victor Hugues avait pressenti la menace. Dès l’été, il avait demandé des renforts militaires à Decrès, le ministre de la Marine et des Colonies. Il avait même envoyé un de ses officiers en métropole pour expliquer l’isolement dans lequel se trouvait la Guyane, et le risque nouveau lié au transfert à Rio du gouvernement portugais. En réponse, Decrès a envoyé une frégate à Cayenne, la Topaze, avec une centaine de fantassins à bord : elle a quitté Brest le 7 décembre.

La flottille anglo-portugaise avait déjà atteint l’embouchure de l’Oyapock, le 1er décembre. Le 4, Marquès commença à débarquer ses troupes sur la rive droite du fleuve, qu’il considérait comme territoire portugais. Il ne rencontra guère de résistance. Le 9 décembre, les Portugais prirent possession du territoire contesté, et Marquès fit parvenir à Victor Hugues un document signé de Magalhaes, qui officialisait la situation nouvelle. La population française blanche, très parsemée dans la région, se soumit sans discuter.

Pendant que les militaires s’emparaient de la rive droite du fleuve, les marins en occupaient l’embouchure. Ils capturèrent plusieurs navires français de passage, qu’ils incorporèrent dans leur flottille sous de nouveaux noms : le Sidney Smith, le Dom Carlos, le Lusitania, l’Invencel Menezes. Seul un brick bordelais du nom de Joséphine parvint à s’échapper et à atteindre Cayenne, où il donna l’alerte.

Quatre postes de défense sur le fleuve Mahury

Victor Hugues ne s’était pas préparé à une opération portugaise si rapide. Alerté par le capitaine de la Joséphine, il reçut peu après le manifeste de Magalhaes. Sa première réaction fut de minimiser les faits à un simple litige de frontière. Il commença à s’inquiéter le 10 décembre, lorsqu’on lui amena des prisonniers portugais, capturés sur les rives de l’Approuague, c’est-à-dire beaucoup plus près de Cayenne et dans une région plus riche et plus peuplée que les rives de l’Oyapock. Mais il ne crut toujours pas à une invasion. Il envoya un lieutenant, Sirdey, avec trente hommes, voir ce qui se passait.

La Confiance et une partie de la flottille portugaise se trouvaient maintenant dans l’embouchure de l’Approuague. Yeo avait fait débarquer des troupes et investi les riches plantations qui bordaient le fleuve. Confronté à l’ennemi, Sirdey refusa de se rendre et engagea le combat avec sa poignée de soldats. Il fut bien entendu submergé par le nombre, mais il parvint à quitter les lieux et à regagner Cayenne.

Marquès était toujours sur l’Oyapock, où Magalhaes devait lui envoyer des renforts. Yeo l’attendait en fortifiant la région conquise et en formant militairement des esclaves qu’il avait libérés. Le 23 décembre, enfin, Marquès arriva dans l’embouchure de l’Approuague avec les derniers navires. Toutes les forces étaient désormais prêtes pour l’attaque.

Plans du projet de fortifications de Diamant en 1809

Plan des fortifications de Diamant, l’un des quatre postes de défense du fleuve Mahury, devant Cayenne. Défendu par trois canons et une cinquantaine d’hommes, il tombera aux mains de Yeo et du détachement anglais qui l’attaque le 6 janvier 1809. © Archives nationales d’Outre-mer

Victor Hugues, bien informé des préparatifs ennemis, renforça ses effectifs en recrutant des militaires en retraite, des Noirs libres et des esclaves fournis par les planteurs. Il fit placer des pièces d’artillerie sur la rive gauche du fleuve Mahury, et écrivit au ministre pour demander à nouveau des renforts et l’informer des mesures prises. La Joséphine, qui repartait vers la France, emporta la lettre début janvier.

L’escadre anglo-portugaise quitta l’Approuague le 6 janvier, cap sur Cayenne. La Confiance resta un peu l’écart à cause de son tirant d’eau, et les autres bateaux mouillèrent dans l’embouchure du Mahury. Yeo fit débarquer des troupes le soir même et commença l’attaque des batteries installées par Hugues sur la rive gauche.

Celui-ci y avait fait armer quatre postes de défense. Le premier, Diamant, à l’embouchure, était équipé de trois pièces d’artillerie et placé sous les ordres d’un jeune capitaine noir inexpérimenté, Chevreuil, avec une cinquantaine d’hommes. Un autre poste, à Dégrad des Cannes, un peu en amont, disposait de deux canons et d’une quinzaine d’hommes commandés par un sergent. Le troisième, le Trio, avait une grande importance stratégique puisqu’il menait à Cayenne. Il était muni de deux canons et commandé par un civil, Ménard, à la tête de vingt-sept hommes. En outre, le gouverneur avait fait installer, sur la rive droite, une batterie à l’entrée du canal de Torcy qui menait à sa résidence ; il l’avait confiée à l’un de ses meilleurs officiers, le capitaine Charlemont, à la tête de cent vingt soldats. La batterie la plus éloignée de Cayenne disposait donc du meilleur officier et de la plus grosse garnison.

L’attaque finale de la résidence du gouverneur

Dans la soirée du 6 janvier, Yeo débarqua avec dix pirogues et deux cent cinquante hommes. Il chargea le major Pinto d’aller s’emparer de Dégrad des Cannes, tandis qu’il marchait sur Diamant, avec des officiers et des hommes de la Confiance. L’attaque du fort Diamant bénéficia d’un certain effet de surprise : le jeune Chevreuil trouva la mort, dit-on, avant d’avoir eu le temps de quitter son hamac. Puis, il y eut un échange assez vif de coups de feu, qui coûta la vie à deux Anglais et quatre Français. Entre-temps, le major Pinto s’était emparé du fort de Dégrad des Cannes sans aucune perte, tandis que les défenseurs comptaient deux morts.

L’embouchure du Mahury était désormais libre. Yeo envoya un signal à Salgado, pour qu’il fasse débarquer le reste des troupes. Cette opération occupa la matinée du 7 janvier. À midi, tous les hommes étaient à terre, sous le commandement du lieutenant-colonel Marquès.

Victor Hugues n’avait pas lancé de contre-offensive. Il s’était contenté d’envoyer le capitaine Girard surveiller le fleuve, avant d’aller voir de loin les troupes d’invasion. Puis il avait attendu dans son quartier général. Il était visiblement désorienté. À ceux qui le pressaient d’agir, il répondait « qu’il avait son plan », mais il ne décidait rien.

Le 7 au petit matin, Yeo avait découvert l’existence des deux autres batteries. Il les fit canonner depuis le fleuve par les cotres Leao et Vigança, qui ne purent en venir à bout ; en revanche, de nombreux marins périrent dans l’opération. Yeo décida donc de les attaquer par la terre. Il chargea l’un de ses officiers, Savory, de s’occuper du fort du canal de Torcy, tandis qu’il dirigeait l’assaut de Trio, avec le lieutenant Blyth et un groupe de marins anglais et de soldats portugais. L’action fut chaude. Yeo enleva le fort de Trio, mais Savory repoussa les défenseurs du canal de Torcy sans les vaincre.

Il y eut encore des combats dans l’après-midi du 7 janvier, mais à l’aube du 8 janvier, tous les postes de défense du Mahury étaient détenus par les Anglo-Portugais. Tous… sauf celui qui protégeait la résidence de Victor Hugues. Attaqué la veille par Savory, le capitaine Charlemont s’était légèrement replié, mais il tenait toujours bon. Yeo débarqua dans les environs au petit matin. Il envoya Mulcaster, son second, sommer les Français de se rendre. Les récits divergent : selon les Français, Charlemont aurait refusé de le recevoir ; selon les Anglais, Mulcaster aurait essuyé des coups de feu, malgré son pavillon parlementaire. Quoi qu’il en soit, Yeo donna l’assaut ; la maison fut pillée, le butin transporté à bord de la Confiance, et les bâtiments furent incendiés, à l’exception de ceux qui abritaient les esclaves.

Ces combats furent les derniers de la campagne. Les forces anglo-portugaises se regroupèrent ensuite à Beauregard, au sud de Cayenne. Pour accentuer la pression contre les Français, Yeo et Marquès libérèrent de nombreux esclaves qui causèrent des désordres dans les plantations.

La frégate Topaze arriva ce jour-là à Cayenne

Le 10 janvier au matin, Victor Hugues réunit son état-major pour faire le bilan de la situation : tous les forts étaient tombés, l’ennemi se trouvait à proximité de la ville, les esclaves libérés ravageaient les biens des colons, les secours promis par la métropole n’arrivaient pas : il n’y avait plus qu’à se rendre. Les négociations officielles ne s’ouvrirent que le lendemain. Yeo s’y montra très agressif, mais pressé d’en finir. Marquès, plus timide, était impressionné par la personnalité hautaine de Victor Hugues.

Plans de la frégate française Topaze

Plans de l’ancienne frégate française Topaze, rebaptisée Alcmene après sa fuite devant Cayenne le 14 janvier et sa prise par les Anglais une semaine plus tard. © Droits réservés

Le 12 janvier, une pétition des habitants de Cayenne réclamant la reddition parvint officiellement au gouverneur… qui en était l’instigateur en sous-main, pour se protéger lors du procès qui ne manquerait pas de lui être fait. L’après-midi même, il rédigea le texte de la capitulation, avec un préambule hautain, où il affichait son ascendant moral sur les vainqueurs, suivi de clauses plutôt avantageuses pour les colons et pour lui-même. Les deux officiers alliés signèrent ce texte sans sourciller le 12 janvier.

Les deux vainqueurs souhaitaient entrer à Cayenne dès le lendemain, pour prendre possession de la capitale, mais le gouverneur obtint un délai d’une journée, sous prétexte que la garnison était ivre et qu’il craignait des troubles. Hugues avait-il des papiers à détruire, une comptabilité à arranger ? Toujours est-il que Yeo et Marquès acceptèrent, et que cela faillit leur coûter très cher : la frégate française Topaze arriva en effet devant Cayenne ce jour-là.

Commandée par le capitaine de frégate Lahalle, elle amenait un renfort d’une centaine de fantassins sous les ordres du commandant Bernard. Sa mission consistait à débarquer ses troupes en Guyane (ou, en cas d’empêchement, à rallier les Antilles), puis à revenir en métropole rapidement, après avoir chargé des produits exotiques. Le 13 janvier, quand la Topaze se présenta devant Cayenne, Lahalle fut surpris de l’accueil : plusieurs navires de guerre dépourvus de pavillon étaient mouillés en rade et aucun pilote ne répondit à sa demande. Il resta donc prudemment à tirer des bords au large, en attendant d’en savoir plus. À la nuit tombée, le commandant Bernard gagna la terre sur un canot pour tenter de prendre contact avec Hugues.

Bernard tomba vite aux mains des Portugais. Le 14 au matin, ne le voyant pas revenir, Lahalle s’approcha de l’estuaire du Mahury, où, selon ses dires, il fut pris en chasse par un vaisseau de ligne. Il fit alors force de voile vers la Guadeloupe. À vrai dire, il n’avait guère d’autre solution que de se dérober, à moins de prendre de gros risques. La Topaze n’eut d’ailleurs guère de chance en Guadeloupe : elle fut capturée le 22 janvier par les frégates anglaises Jason et Cleopatra, et intégrée dans la Royal Navy sous le nom d’Alcmene.

Elle ressemblait à « une douairière empesée et obèse »

La prise de possession officielle de Cayenne par les Portugais donna lieu à une courte cérémonie le 14 janvier. Les soldats français déposèrent les armes et furent consignés à bord des navires en attendant leur retour en France. Le colonel Marquès, maître de la Guyane, s’entoura d’un groupe de colons français hostiles à Hugues pour gouverner le pays. Les esclaves furent remis au travail et la vie reprit peu à peu dans la colonie. Mais Victor Hugues fanfaronnait toujours et Marquès se débarrassa de lui le 3 mars, en l’envoyant en France avec ses proches. Sur ordre de l’empereur, Hugues fut assigné à résidence et interrogé par une commission d’enquête. Il comparut devant un conseil de guerre en juillet 1810 : il fut acquitté. L’appel du procureur impérial ayant été rejeté, Victor Hugues sortit libre de cette longue procédure.

Le Portugal désigna un magistrat pour gouverner l’ex-Guyane française, mais après la chute de l’empereur, le roi ne fit aucune difficulté pour la rendre à la France, en 1817.

Portrait de Sir James Lucas Yeo

Le commodore Sir James Lucas Yeo vers 1815. Arborant la médaille d’or que lui
a valu la prise de Cayenne, l’ancien lieutenant a été anobli et il a pris du grade… © BNF, département Estampes et Photographies

Quant à l’Angleterre, à défaut de tirer un profit direct de la conquête de la Guyane, elle ne manqua pas de souligner le rôle essentiel de Yeo dans la conception et la réalisation du plan d’invasion, et de s’attribuer le mérite de la réussite. Cela valut à James Lucas Yeo d’être fait chevalier en 1810. Il s’était déjà vu décerner par les Portugais, en août 1809, la croix de chevalier commandeur de l’ordre de Saint-Benoît-d’Aviz, qu’il fut le premier protestant à recevoir. Yeo rentra ensuite en Angleterre avec la Confiance. En 1810, victime d’une violente attaque de malaria, il fut obligé de se reposer quelques mois. Il ne reprit du service qu’au début de l’année 1811, à bord de la frégate Southampton, en Jamaïque. Il mourut en mer en 1818, à trente-cinq ans, atteint de « faiblesse générale », alors qu’il était commandant en chef de la côte occidentale de l’Afrique.

À cette date, la Confiance avait été désarmée depuis longtemps. Selon certains documents, elle fut vendue par la Royal Navy le 22 décembre 1810. On ne sait pas à qui, et l’on ne possède – à ce jour – aucune information fiable sur la fin de vie de la corvette. Cette incertitude nous permet de rêver. Peut-être retrouva-t-elle l’océan Indien comme navire marchand ? C’est ce que suggère l’un des biographes de Surcouf, Charles Cunat, lorsqu’il écrit : « [En 1819], à Pondichéry, nous avons vu un Anglais attacher une importance extrême à ce navire, dont il était capitaine et propriétaire ; il lui donnait une valeur que le déclin des années lui ôtait naturellement. “C’est, disait-il, avec enthousiasme, la Confiance du famous Surcouf.” Du reste, refondue et rehaussée, sa coquetterie était méconnaissable ; elle ressemblait alors, pour nous servir du style des écrivains romanciers, à une douairière empesée et obèse. »

Défigurée, notre belle Confiance ? Ce ne sont là que des hypothèses. Avis aux chercheurs !

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