Guy Bernardin : un marin zen

Revue N°247

Guy Bernardin à bord de Spray of Saint-Briac
Le Spray of Saint-Briac en août 2005 à Noirmoutier. Peu avant son départ des Sables-d'Olonne pour un tour du monde avec la réplique du voilier de Slocum est fin prête ; il ne lui manque qu'une queue-de-malet pour établir le tapecul. © Bernard Rubinstein

Par Xavier Mével – À trente ans, l’enfant de Saint-Briac relie la Californie et la Bretagne à bord d’un voilier de week-end. Pendant une décennie, il participe à toutes les grandes courses océaniques – ostar, boc challenge, Vendée globe, New York/San Francisco–, avant de trouver la sagesse à bord d’une réplique du Spray de Slocum.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Sur le rouf écarlate de son premier voilier, Guy Bernardin avait écrit, en grosses lettres blanches, « Qui ose gagne ». Une devise à prendre au pied de la lettre. Car ce gracile yacht aux allures de Dragon que l’on voit, en 1975, échoué sur le flanc à Saint-Briac, il l’a convoyé par la mer depuis les États-Unis. La photo est là, sur la table du restaurant de Lancieux (Côtes-d’Armor) où nous nous sommes réfugiés. Le navigateur aurait préféré que la rencontre ait lieu sur un banc public, face à la mer, mais il fait un temps à ne pas mettre le nez dehors. « C’était un Pic 26, commente-t-il, un sloup de 8 mètres conçu pour la balade en baie de San Francisco. Comme il datait de 1939, il n’était pas trop cher. Mon intention, c’était de le ramener en Bretagne et de prendre le départ de la prochaine Transat anglaise. »

L’idée lui en était venue en 1972, lors de l’arrivée de la quatrième édition de l’ostar (Observer Single-Handed Trans-Atlantic Race). Rappelez-vous, le duel historique entre vendredi 13, le grand monocoque (39,10 mètres) de Jean-Yves Terlain et le trimaran Pen Duick IV, skippé par Alain Colas, vainqueur de l’épreuve. L’enfant de Saint-Briac est là, sur les quais. Il a vingt-huit ans à l’époque et gère un restaurant à New York. Comme il n’a rien à faire ce week-end et qu’il a entendu parler de l’arrivée de cette course, il prend le bus de Newport (Rhodes Island). « Je suis allé sur les pontons faire des photos. Et je ne sais pas pourquoi, je me suis dit : dans quatre ans, tu dois être là ! »

Le goût de la mer, il l’a dans le sang, par sa mère, fille de Jean David, capitaine de caboteurs à voiles, petite-fille d’Émile David, capitaine cap-hornier. Elle avait connu son mari, un cuisinier tourangeau, chez la Mère poularde, le célèbre restaurant du Mont-Saint-Michel. Mobilisé au début de la guerre, il avait été fait prisonnier, s’était évadé. Ensemble ils avaient rejoint la France libre et étaient passés en Tunisie. C’est là que Guy est né, le 26 mai 1944. Revenus au pays, les parents travaillent dans la restauration. Quand ils s’établissent à Dinard, les enfants – Guy a deux frères et une sœur– passent leurs vacances chez les grands-parents maternels. Une enfance magique dans une maison au bord de l’eau baptisée Fée des grèves. « On allait à la pêche avec mon grand-père sur son canot breton, le René-Pierre. Il nous a appris la voile, la godille… »

Du danger de la godille pour qui ne sait pas nager

Ce savoir, lui permet de se faire de l’argent de poche en transportant les équipages des yachts mouillés dans l’anse du Béchet. Il lui doit aussi sa première grande trouille, à sept ans. Il avait quitté la table familiale pour aller faire un tour en canot. Debout sur le banc, il avait perdu l’équilibre et le mouvement de la godille l’avait précipité à l’eau. « Je ne souffrais pas, écrit-il, je demeurais calme et pensais surtout à la peine que ressentirait ma mère lorsqu’on lui apprendrait la mauvaise nouvelle. » Par chance, des témoins sur la plage s’étaient portés au secours de l’imprudent. L’incident se solda pas une simple injonction du grand-père : « Pas question que tu remettes les pieds sur un bateau avant de savoir nager ! »

portrait Guy Bernardin

Guy Bernardin en 2006 au cap de Bonne-Espérance avant de s’élancer vers la Nouvelle-Zélande. © coll. Guy Bernardin

Après son brevet, le gamin entre à Kersa, l’école privée de Paimpol qui prépare aux diplômes de la marine marchande. Il y reste deux ans, et puis s’en va « sur un coup de tête ». Embarqué un mois et demi comme pilotin sur un cargo, il était revenu dépité ; la vie à bord de ces navires à moteur était décidément moins exaltante que ne le laissaient supposer les récits enchantés du grand-père. L’adolescent se dit aussi que les longues absences seraient dures à vivre s’il se mariait. « Comme personne ne s’est opposé à ma décision, je suis revenu à la maison. » À Dinard, Guy passe son bac et suit une formation en gestion des entreprises de tourisme. Attiré par le management et les langues, il fait le tour de l’Europe tout en travaillant dans l’hôtellerie.

Appelé sous les drapeaux, il endosse l’uniforme sans regimber, se dépense dans l’équipe de pentathlon et se rêve en correspondant de guerre comme Jean Lartéguy dont il dévore les papiers dans Paris Match. Toujours cette envie de dépaysement. Séjour en Grande-Bretagne où il se fait embaucher dans un pub, puis en Afrique, à Paris, avant d’oser les États-Unis dans l’intention de suivre une formation de management en hôtellerie à l’université de Cornell. « Vingt-quatre heures après avoir débarqué à New York, j’avais trouvé un boulot dans un restaurant. »

Le serment de Newport va perturber cette carrière naissante. Un mois après l’arrivée de l’ostar, alors qu’il remontait la 67e rue, le restaurateur new-yorkais s’est souvenu de son émotion à la vue de vendredi 13. « Je me suis mis à penser à la mer, à mon grand-père, à ce jour où j’avais failli me noyer, et j’ai chialé. Je me suis dit : t’as pas le choix, faut y aller ! »

Cap sur la Californie, à ses yeux la Mecque de la voile américaine ! Au volant de sa Jeep, avec sa compagne, Guy Bernardin, traverse le continent et rallie Santa Monica où son employeur lui a confié la gestion d’un nouveau restaurant. Il y fonde une société pour trouver des mécènes. Car pour prétendre à la victoire dans la prochaine Transat, le novice veut faire construire un monocoque encore plus grand que Vendredi 13. Rien de moins ! En attendant, il loue un modeste Columbia 32 pour s’entraîner.

Comme aucun sponsor ne mord à son pathétique hameçon, il cherche un voilier « pas trop cher » pour rentrer en Bretagne, histoire de se donner un peu de galon. Ce sera le Pic 26, rebaptisé Ratso (rebours d’ostar). En vue de ce long voyage, le rouf est supprimé au profit d’un flush-deck, et remplacé par une simple casquette venant coiffer le cockpit. La hauteur sous barrots est juste suffisante pour que le crâne du patron assis sur le banc affleure le toit. « Pour gouverner, précise Guy, je devais m’asseoir sur le pont avec la barre entre les jambes. » Le couple dort à même le plancher, le chat où il peut, et l’on chauffe la popote sur un réchaud à kérozène.

Photo du Spray début 1900

Le Spray était un dragueur d’huîtres du Massachusetts que Joshua Slocum récupéra à l’état d’épave alors qu’il était déjà centenaire. Ce voilier, dont le navigateur solitaire ne cessera de louer les qualités, servira de modèle à un grand nombre de répliques. © droits réservés

Descente le long de la côte Ouest, traversée du canal de Panamá, Miami, les Bermudes, les Açores, Saint-Briac (Ille-et-Vilaine) enfin, touché le 15 août 1975. Le périple aura duré dix-huit mois et totalisé 11 000 milles, le temps d’engranger une moisson de souvenirs : un Noël fabuleux dans une famille noire du Nicaragua ; un civet de lapin englouti par force 7 ; une fringale dévorante soulagée à coups de croquettes pour chat assaisonnées au ketchup ; une coque si peu étanche qu’il faut se résoudre à en plastifier entièrement le bordé ; un démâtage catastrophique en plein Atlantique, suivi d’une réparation de fortune à l’aide des charpentiers d’un cargo de passage ; et puis cette rencontre prémonitoire avec la réplique du Spray de Joshua Slocum… « C’était à Colón où l’on venait de passer le canal de Panamá. Il s’appelait Scud et appartenait à George Maynard. Il l’avait construit seul à Noank, dans le Connecticut, en 1972-1973, en vue de faire le tour du monde en famille. Comme le Scud n’avait pas de moteur, j’ai aidé les Maynard à passer le canal avec un hors-bord de location. » Comment Guy se serait-il douté alors qu’il allait retrouver ce même bateau vingt ans plus tard, et qu’il lui ferait faire deux autres tours du monde ?

Le Ratso a fait ses preuves, mais il n’est pas de taille à se bien classer dans sa catégorie en participant à une course océanique. En 1976, Guy réserve un Gin Fizz pour courir l’ostar. Hélas ! le propriétaire indélicat modifie le contrat au dernier moment et exige que le père du navigateur se porte caution ; Guy préfère renoncer. Cette année-là, la course est remportée par Éric Tabarly, dont le Pen Duick vi s’est révélé plus performant que l’immense Club Méditerranée (72,28 mètres) de Colas. Moins mégalo, pour la prochaine ostar, Guy Bernardin commande à François Chevalier le plan d’un 38 pieds en alu. Façonnée aux Constructions nautiques du Roussillon, à Perpignan, la coque est convoyée par camion jusqu’à Saint-Malo. Guy assure l’armement du bateau avec son père. « Il n’y connaissait rien ; on est devenus copains à partir de ce moment-là. »

Le régulateur rend l’âme et Ratso II doit rebrousser chemin

Première épreuve en vue : l’azab (Azores and Back Yacht Race) 1979, un aller-retour entre Falmouth et les Açores. Plutôt bien placé, le navigateur, dont c’est la première traversée en solitaire, prend confiance en lui et en sa monture. Il enchaîne aussitôt avec une tentative de record du tour du monde en solitaire et sans escale. Las ! au large du cap de Bonne-Espérance, le régulateur d’allure rend l’âme et Ratso II doit rebrousser chemin.

En 1980, Guy peut enfin honorer l’engagement pris huit ans plus tôt à Newport : faire l’ostar. Plus question d’un monocoque géant ; le règlement a limité la taille des bateaux à 56 pieds. Le Ratso II fera l’affaire, même si désormais ce sont les multicoques qui mènent la danse. « Nous n’attendions que le départ, écrit Guy, avec émotion et pas mal d’angoisse, car devant nous c’était l’océan Atlantique Nord avec ses furies de coups de vent. On allait à coup sûr en prendre plein la gueule ! » N’importe ! Ratso II arrive cinquième de sa classe et s’engage l’année suivante dans la Two Star (Transat en double), avec un équipier anglais d’une maladresse chapelinesque : « Tout ce qu’il touchait passait par-dessus bord ! »

«  Il arrive un moment où l’on ne contrôle plus la situation »

Mais la grande affaire du jeune navigateur, c’est désormais le boc (British Oxygen Company) challenge, course en solitaire autour du monde par étapes, disputée en 1982-1983. Comme d’habitude, pas de demi-mesures : « J’ai largué l’affaire que j’avais à Saint-Malo pour m’établir à Newport. » Car la course part et arrive de ce port de la côte Est américaine. Ces deux cent quarante jours autour du globe marqueront à jamais l’homme sensible qu’est Guy Bernardin. « Ratso II était le plus petit bateau de la flotte. Parfois, il était intenable, il partait au lof. Dans l’océan Indien j’ai été au tapis deux ou trois fois. Un coup, le bateau s’est mis sur le toit. J’étais dans le cockpit et je me suis retrouvé à l’eau – je ne m’attache presque jamais. Curieusement, les premiers instants, je me suis senti high [planant]… c’était chouette. Et puis je me suis dit : il faut que j’attrape quelque chose. Dans l’obscurité, ma main a saisi un bout au hasard ; c’était une bastaque bien raide. D’un coup, le bateau s’est redressé et m’a catapulté en l’air. Je me suis retrouvé au-dessus du cockpit ; il m’a suffi alors de me laisser tomber dedans. »

Photo Biscuit Lu bateau

Biscuit Lu, un Sharp 45 signé Guy Ribadeau-Dumas, à bord duquel Guy Bernardin disputera l’OSTAR en 1984.

Parfois, cependant, il avoue être terrorisé. « Il arrive un moment où l’on ne contrôle plus la situation. Le combat devient alors de la survie. Là, ils ne sont plus très fiers, les “combattants de l’extrême” et leur peau ne vaut pas bien cher sur le marché des albatros. » C’est le prix à payer pour les bonheurs que vous réserve aussi l’aventure d’un tour du monde en solitaire. Comme le premier passage du cap Horn, dont Guy se souvient comme de « l’un des plus beaux jours de [s]a vie ». Dix ans qu’il s’était juré de vaincre cet Éverest maritime et de l’offrir comme un trophée à son capitaine de grand-père. Le cap Dur dans le sillage, Guy Bernardin envisage son avenir avec sérénité. Le boc est remporté par Philippe Jeantot mais Ratso II est quatrième de sa classe et premier au handicap. Désormais, pense-t-il, il sera plus facile de trouver des soutiens.

Pour ce faire, le Breton choisit de se fixer à New York et de tenter d’y exporter le sponsoring de la course au large qui fait florès dans l’Hexagone. Pas facile ! Le chasseur de mécènes revient souvent bredouille au bercail… Jusqu’à ce qu’il rencontre Olivier Martin, responsable de General Biscuit, la filiale américaine de la biscuiterie nantaise Lefèvre-Utile : « Le début d’une grande et belle aventure de quatre années ».

Le premier Biscuits LU est un plan Ribadeau-Dumas de 45 pieds, qu’il engage dans l’ostar en 1984. Cette Transat consacre la suprématie des multicoques français. La course est remportée par Yvon Fauconnier, avec une bonification pour le sauvetage de Philippe Jeantot, et au préjudice de Philippe Poupon arrivé en tête – chacun se souvient des larmes de « Philou ». Biscuits LU arrive deuxième de sa classe, après une traversée plutôt… virile. « C’était un sloup en alu à fond plat et à bouchains vifs, précise le skipper. Au près, tout a pété et j’ai dû épontiller les tôles. » Le retour se fait également à bride abattue, dans le cadre de la première Québec/Saint-Malo, que Guy remporte dans la classe 4.

Après quoi le navigateur fait construire le premier 60 pieds de course au large français, sur un plan Joubert-Nivelt. En guise de galop d’essai, le nouveau Biscuits LU arrive deuxième de la Two Star, avant de prendre le départ, en 1986, du second boc challenge. À Newport, Guy retrouve ses frères d’armes de la première édition, Philippe Jeantot et Jacques de Roux. Le marin de Saint-Briac connaît la musique, mais elle lui réserve quelques sérieux bémols. Alors qu’il mène la première étape, son enrouleur le lâche ; il arrive troisième à Capetown. L’étape suivante conduit la flotte en Australie, l’occasion pour les plus hargneux de raccourcir la route en descendant sous la limite des icebergs. Formé par son grand-père, Guy Bernardin est d’une autre école. « Personne, au départ de Capetown, écrit-il, n’aurait pensé que quelqu’un oserait s’aventurer aussi profondément dans le Sud. Mais les pressions récentes de la course, du sponsoring et l’arrivée du routage aveuglaient certains, plus attirés par l’ambition personnelle, sans considération d’ordre maritime et humain. Pour moi ce fut un véritable cas de conscience. […] Avais-je le droit, vis-à-vis de mon sponsor et de l’équipe qui avait travaillé sur ce projet, de prendre tous et n’importe quels risques ? » La réponse est non. Même si, ce faisant, il perdait toute chance de gagner.

Son ami Jacques de Roux était sur la même longueur d’onde. Mais il n’arrivera jamais à Sydney. On a retrouvé Skoiern IV vide à quelques heures de la terre, une trace sur la quille laissant imaginer un choc qui pourrait avoir précipité le skipper à la mer. « J’ai été très affecté par cette disparition, avoue Guy. J’avais perdu confiance en moi, au point que mon sponsor m’a proposé d’abandonner. » Guy est tout de même reparti. Il a fini quatrième du boc, derrière Philippe Jeantot, Titouan Lamazou et Jean-Yves Terlain.

Deux fois sauvé par les Chiliens à l’Ouest du cap Horn

Son contrat avec General Biscuit échu, le navigateur rachète son voilier et le rebaptise BNP Bank of the West, son partenaire pour une nouvelle aventure : New York/San Francisco par le cap Horn. Il s’agit de battre le record de quatre-vingt-neuf jours et vingt et une heures détenu depuis 1851 par le clipper Flying Cloud. À part la contrariété des rendez-vous obligés – pas très marins – avec l’hélicoptère des photographes en baie de Rio et en Terre de Feu, tout va bien jusqu’au cap Horn, franchi avec huit jours d’avance sur le clipper. C’est ensuite que cela vire au cauchemar. Soulevé par une vague monstrueuse, le bateau retombe dans le creux et démâte. Guy cisaille les câbles
qui retiennent les espars. Trop tard. La coque est perforée. Le niveau de l’eau ne cesse de monter. Il faut déclencher la balise Argos, percuter le radeau de survie… Et voilà que dans la nuit glacée la rondelle pneumatique se retourne. S’arc-boutant sur le pont du voilier déjà au ras de l’eau, le naufragé transi, épuisé, tente de remettre le canot à l’endroit, mais toujours il retombe à l’envers. Il faut le vider de son contenu, rassembler ses dernières forces, mobiliser son instinct de survie pour parvenir enfin, dans un hurlement, à le faire basculer du bon côté.

Photographie de Guy Bernardin à la barre de son bateau

Biscuit Lu, second du nom, un 60 pieds conçu par Joubert-Nivelt, lors du second BOC challenge de 1986, course autour du monde en solitaire avec étapes. Guy Bernardin finira quatrième, derrière Philippe Jeantot, Titouan Lamazou et Jean-Yves Terlain, mais y perdra son amis Jacques de Roux. © coll. Guy Bernardin

Vite, couper le cordon entre la survie et le voilier avant qu’il ne coule ! Suivent dix-huit heures de dérive dans une eau à 2 degrés, sous l’œil terrifiant d’un albatros qui semble attendre sa pâtée. Et puis ce coup de sirène, ce surgissement d’une haute étrave grise dans la tempête. L’escorteur chilien Rancagua arrache le skipper au bec du volatile. Douche chaude, vêtements secs, collation… « C’était le paradis ! » Pourquoi, après le café, le gros fumeur qu’était Guy a-t-il refusé la cigarette qu’on lui offrait ? Et pourquoi depuis lors n’a-t-il plus jamais fumé ? Il ne se l’explique pas. Débarqué à Punta Arenas, il arrive à Santiago sans papiers, comme un va-nu-pieds : « C’est formidable, on se sent libre ! »

À Paris, la BNP soutient son aventurier et accompagne une seconde tentative, cette fois avec un plan Bruce Farr en Kevlar racheté d’occasion. Nouvel échec ! « On n’a eu que des emmerdes », résume Guy : le mât brisé lors de son transport en camion ; une bague de safran défaillante, qui impose une halte à Récife ; un génois qu’il faut refaire à Mar del Plata… Plus grave, après le cap Horn, pas très loin de l’endroit où le premier BNP a fait son trou, une importante voie d’eau se déclare : la quille est en train de se faire la malle ! Impossible de continuer. Une fois encore la Marine chilienne porte assistance au navigateur. En remorque du Galvarino, le 60 pieds rallie Punta Arenas, où il se fait réparer. Guy n’en démord pas : le record est évidemment abandonné, mais il veut poursuivre jusqu’à San Francisco par le détroit de Magellan. C’est la météo qui ne veut pas. Par deux fois les coups de vent le refoulent. Prisonnier des canaux de Patagonie, l’obstiné est prêt à dépenser une fortune pour se faire remorquer jusqu’à la sortie. Seules les tergiversations de la compagnie sollicitée l’incitent finalement à faire demi-tour et à rentrer à Newport par l’Atlantique.

Déclassé du Vendée globe pour une dent fêlée

Arrivé à bon port en juillet 1989, Guy s’inscrit au premier Vendée globe challenge. Un tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance dont l’idée avait été lancée deux ans plus tôt par Jacques de Roux dans un snack de Capetown, lors du boc challenge. « Philippe [Jeantot] passant par là, écrit Guy, entendit les propos de Jacques et vit l’intérêt suscité autour de la table. Il nous avisa, alors, que la Ville des Sables mettait un budget à sa disposition pour y lancer une course. »

Sauvetage de Guy Bernardin au large du cap Horn

Le 6 mars 1988, l’escorteur chilien Rancagua récupère Guy Bernardin au large du cap Horn. Son 60 pieds BNP Bank of the West ex-Biscuit Lu avait coulé, alors qu’il tentait de battre le record du Flying Cloud entre New York et San Francisco. © coll. Guy Bernardin

Pour l’occasion, le plan Farr, rebaptisé Okay – le nouveau sponsor – est doté d’un mât flambant neuf. Le 26 novembre 1989, une foule de spectateurs assiste au départ des treize bateaux inscrits. Ils ne seront que sept à l’arrivée. À peine a-t-il quitté le port que Guy se fêle une dent en croquant un sandwich. Les douleurs consécutives deviennent bientôt insupportables : « J’avais des envies de me foutre la tête contre le mât ! » Il doit relâcher trois jours à Hobart pour se faire soigner : Okay bouclera le tour mais sans être classé. Titouan Lamazou décroche le Globe.

Quelques mois plus tard, Guy s’engage dans la Route du rhum, édition remportée par Florence Arthaud. Il est deuxième en monocoque derrière Titouan Lamazou. Faute de partenaire, il a rebaptisé son bateau Rancagua, comme le navire chilien qui l’avait récupéré en 1988. Car il a décidé de rallier le Chili pour rendre hommage à ses sauveteurs. « À l’époque, se souvient-il, je pensais organiser une course océanique Valparaiso/Nantes par le cap Horn. J’ai fait le circuit, mais l’idée est tombée à l’eau. » Ici s’achève la carrière du compétiteur, devenu cette année-là le seul navigateur solitaire à avoir effectué six passages du cap Horn.

Pourquoi avoir arrêté la course ? « J’en avais marre de chercher des sponsors. C’était toujours aussi difficile, malgré l’expérience acquise. J’étais fatigué. Mon fils est né
à ce moment-là. Nous nous étions établis dans la région de Newport. De passage à Paris, je suis allé voir Patrick Le Roux, le journaliste de Libé, il avait reçu une nouvelle édition du bouquin de Slocum en service de presse et il me l’a offerte. J’ai relu le livre dans l’avion. Ayant eu l’expérience du détroit de Magellan, j’ai trouvé incroyable qu’il l’ait passé deux fois. J’étais aussi très impressionné par le fait que le Spray se gouvernait tout seul. Après cette lecture, le projet de faire un tour du monde en famille sur un voilier comme celui-là a commencé à me titiller. »

Le Spray? « une merveille d’architecture navale »

Guy s’est alors souvenu du Scud croisé vingt ans auparavant au Panamá. Il a contacté des courtiers maritimes, sans succès. Puis il a passé une annonce dans la revue Soundings. « Et un soir, raconte le navigateur, j’ai reçu un coup de fil d’un gars qui avait l’accent du Maine et m’a laissé les coordonnées du propriétaire d’une réplique du Spray. J’ai appelé aussitôt et j’ai appris qu’il s’agissait du Scud. On est allé le voir à Camden (Maine), on a vendu la maison et on l’a acheté. »

Pour tester le bateau, Guy rallie aussitôt la Bretagne avec femme et bébé – Briac n’a que onze mois. Trente-cinq jours de traversée, pour faire connaissance. « À force de tâtonnements, j’ai réussi à le régler pour qu’il gouverne barre amarrée à toutes les allures et quel que soit le temps. Cette coque, c’est une merveille d’architecture navale ; avec sa quille longue et sa carène bien balancée, elle est parfaitement équilibrée et progresse sans la moindre turbulence, comme sur un rail. Les mouvements sont très doux ; au près, le bateau se cale sur son bouchain à un angle de 7 ou 8 degrés et il n’en bouge plus. C’est le voilier idéal pour naviguer en toute tranquillité. Et quelle sécurité ! Dans le mauvais temps, je mets en fuite avec la trinquette bordée à plat dans l’axe et la barre amarrée. Et au-delà de 40 nœuds de vent, pour éviter de sancir, je mets des traînards de 200 mètres en boucle. »

En 1992, Guy, Annick et Briac embarquent pour un périple autour de l’Atlantique : Portugal, Canaries, Grenadines, Guatémala, Newport. L’année suivante paraît, Pot pourri au cap Horn (éd. Buchet/Chastel), où l’ancien coureur fait le bilan des plaisirs et frayeurs d’une décennie de compétition.

En 1995, pour commémorer le centenaire du voyage de Slocum, Guy entame, toujours en famille, un tour du monde par le canal de Panamá et le cap de Bonne-Espérance. Trois ans de navigation, d’escales de rêveÊ– dont celle de Rodrigue, « l’île la plus sympa que j’aie jamais connue » – et de rencontres. Le compte rendu de cette pérégrination, Sur les traces de Joshua Slocum, est publié en 2000 chez Loisirs nautiques. « Pour la première fois, résume le navigateur, j’ai ressenti une certaine sérénité, le bonheur d’être en mer. » Avec un regret toutefois : ne pas être seul pour en jouir pleinement. « Je préfère la solitude en mer, avoue-t-il. Tout seul, on est à cent pour cent avec les éléments. Rien ni personne ne vient te perturber quand, par exemple, tu montes sur le pont voir le soleil se coucher. »

Une baleine aux yeux noirs « pleins d’amitié et de tendresse »

Raison pour laquelle Guy Bernardin décide de repartir autour du monde, mais cette fois sans Annick, sans Briac et sans les deux mascottes – Captain Morgan et Princess Alvilda, les deux chiens qui ont rejoint le bord à la fin du tour du monde. Pour autant, il ne sera pas seul puisque ce périple très médiatisé doit être suivi par des centaines d’enfants de plusieurs écoles. Pour ce nouveau voyage, Spray of Saint-Briac arbore sur sa grand-voile l’emblème de la Vendée, région partenaire, un grand cœur qui va bien à la générosité du skipper. « Initialement, je pensais ne faire aucune escale, mais je me suis vite rendu compte que c’était impossible. Parce que la route est longue, que ce bateau est plutôt lent et qu’il a besoin d’entretien. »

Photo de la proue du bateau Spray

Après son tour du monde en famille, Guy Bernardin tente de refaire la boucle par les trois caps, sans escale et en solitaire, pour être “à cent pour cent avec les éléments”. Mais le Spray of Saint-Briac ne l’entend pas ainsi, “parce que la route est longue et que le bateau est lent”. © Christophe Agnus/Nautilus Mag.

Parti des Sables-d’Olonne le 11 septembre 2005, le Spray doit relâcher aux Canaries pour un problème d’alternateur. Après le Pot au Noir – franchi laborieusement en douze jours –, c’est une cadène qui lâche, à quoi s’ajoute bientôt une insidieuse voie d’eau. Il faut arrêter à Walvis Bay, en Namibie, sans que le grand carénage vienne à bout de la fuite. Hivernage à Capetown et nouveau départ le 6 décembre 2006. L’océan Indien laisse le souvenir d’une rencontre « merveilleuse » avec une baleine : « Je crois que j’ai découvert les yeux noirs les plus beaux du monde, pleins de reconnaissance, d’amitié et de tendresse. »

Hivernage en Nouvelle-Zélande et, le 7 novembre 2007, « en route vers le Horn ». Le Spray grignote lentement l’immense Pacifique et son patron s’épuise à pomper l’eau pour le maintenir à flot. À quelques jours du cap fatidique, le navigateur craque et se déroute vers la côte chilienne : « Je suis désolé, écrit-il dans son livre de bord, mais je crois que c’est la sagesse. Fatigué, lessivé, je suis comme un zombi. » Le retour en Vendée se fera par le canal de Panamá. Le 30 juin 2008, Spray of Saint-Briac franchit la jetée de Port-Olona trois ans après son départ. Le récit de cette ultime aventure – L’Impossible Voyage, éd. La Découvrance, 2010Ê– s’achève par un vibrant hommage à ce voilier exceptionnel dont slocum disait qu’il était « marin en toutes conditions de vent et de mer. » Ce n’est pas Guy Bernardin qui le démentira. « Je ne retrouverai jamais un bateau comme celui-là », nous a confié ce bourlingueur qui a parcouru à la voile l’équivalent d’une vingtaine de tours du monde.

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