Par Jacques van Geen. À quinze ans, Jacques van Geen révérait Michel Tonnerre. Lors de ses concerts, il sautait sur les tables, chantait avec lui en buvant de la bière et du rhum. Quelque vingt ans plus tard, l’ex-fan des shanties évoque son idole et sa « bordée d’rimes ».

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Tonnerre est mort en juillet 2012. Je l’avais presque oublié. Forcément, depuis le temps. Le carton des vieilles cassettes a pris la poussière, avec le carnet de chant tout amoché par la jaille. Pas grave : ce qu’il faudrait, c’est en parler comme si on n’avait pas passé des nuits à chanter à pleins poumons avec lui, au Clipper, à Port-Joinville, à Groix, partout, à brailler ses rengaines sur la plage, à ressasser ses refrains au lycée, avec notre équipage de dortoir qui les savait aussi sur le bout des doigts. Vrai, il n’y a qu’à faire comme si… Sauf qu’en écoutant Tonnerre, tout est revenu. Paroles et musique, et un bon paquet de souvenirs avec. Alors non, finalement, on ne va pas faire semblant.

C’est comme ça, Tonnerre, on l’a connu par cœur avant de se douter de son existence. Nous, on était juste de grands blancs-becs aspirant à l’aventure, au large, à des choses grandes, belles, vraies, et rudes. Bref, embourbés dans l’adolescence jusqu’au cou, on se soignait comme on pouvait, avec un remède bien éprouvé, à base d’eau de mer, de vent, de goudron et de « chansons de marins ». Coup de bol, il y avait un groupe, du côté de Lorient, qui s’occupait de cette médecine-là.

Son histoire remonte au tournant des années soixante-dix : les Français commencent­ alors, doucement, à ouvrir les yeux sur le patrimoine maritime. Et leurs oreilles, aussi. Alors que de savantes campagnes de collectage musical commencent le long des côtes, une bande de potes monte un groupe de scène, de fête : Djiboudjep. Les travaux des uns alimenteront en partie les succès des au­tres. En ces temps où Stivell, Servat et Dan Ar Braz cartonnent dans le re­gistre breton, Djiboudjep impose sa marque sur le répertoire maritime. Les premiers albums sont signés par Mikaël Yaouank, la grosse voix de Djiboudjep, petit barbu et interprète passionné, boute-en-train fameux. Ensuite, c’est le nom du groupe qui s’impose…

Celui du complice de Yaouank, Michel Tonnerre, restera longtemps plus discret. Né à Quimperlé en 1949, il a souvent raconté comment il avait séché les cours du lycée, puis de l’école d’optique où il était censé apprendre un « vrai métier », pour chanter dans les bars. Ou comment, s’ins­tal­lant com­me opticien, il avait plaqué sa boutique au bout d’un mois. Le genre de type pas tranquille qui ne reste pas à sa place, même si le succès ou le confort l’y attendent. Non que sa vie soit celle d’un nomade, d’un marin sans feu ni lieu : attaché à ses racines, il voyage pour le plaisir, la découverte, les rencontres. Côté navigation, son passage dans la marine marchande sera bref, et, de son propre aveu, il ne s’adonnera guère aux joies de la plaisance.

Quand Yaouank et Djiboudjep enre­gis­trent leurs premiers disques, où figurent quel­ques-unes de ses chansons, Tonnerre est déjà ailleurs. Il s’établit comme mareyeur, à la suite de son père. Un « vrai métier » qui ne l’empêche pas de continuer d’alimenter le groupe de ses compositions.

Michel Tonnerre, portrait Michel Tonnerre, musique mer, chants marins
Cent pour cent folk dans les années 1970, Tonnerre changera plusieurs fois de registre, mais son goût des panoplies un peu kitsch ne faiblira pas. © famille Tonnerre

Jean-Jacques Goldman des mers

Au fil du temps, au moins deux douzaines de ses chansons finiront par devenir des « standards » des bistrots, des colonies de va­cances, des camps scouts, des écoles de voile et des groupes de chants de marins, qui se multiplient. Pour le meilleur et pour le pire… Le cas Tonnerre – celui d’un auteur dont au­tant de compositions deviennent d’authentiques chansons populaires – est unique dans sa catégorie, et rarissime dans la chanson en général. Ce que Jean-Jacques Goldman est à la pop, Michel Tonnerre l’est au chant de ma­rin. Mais contrairement à ses chansons, son nom reste presque inconnu.

Sa carrière de commerçant tourne en eau de boudin, raconte-t-il, au détour d’une taule espagnole où des histoires peu claires l’ont mené. Fini les « vrais métiers ». Il part jouer les Robinson sur un îlot du Pacifique, avant d’embarquer sur un cargo rouillé pour se refaire, entre Vanuatu et Nouvelle-Guinée… C’est à son retour en France qu’il sort ses propres disques et se produit sur scène avec ses musiciens, sous son nom.

Ainsi aura-t-il fallu attendre le tournant des années quatre-vingt-dix pour qu’il connais­se une relative renommée, revendiquant la pa­ternité de chansons déjà fameu­ses. Pour que, d’un coup, il y ait un nom à coller dessus. Ou pas… Gamin, on ne s’était jamais demandé si quelqu’un avait écrit « Matelots le vent est bon / La cambuse pleine de jambon », ou quel était l’auteur de Quinze marins… Et c’est peut-être la signature du succès. Après tout, qui a écrit Au clair de la lune ? Vous ne savez pas ? Moi non plus, personne, sans doute. Aucune importance !

Parce que, d’abord, à quoi ça sert, les chants « de marins » ? Il y a belle lurette qu’ils n’ont plus d’usage pour le travail, même à bord des grands voiliers où ils ne « servent » plus que rarement, et plutôt à titre expérimental. Quant aux professionnels de la mer, ils n’ont pas plus besoin que le reste de la population de se farcir le ciboulot de rengaines remplies de cabestans et de huniers à carguer : sur les cargos, pas de chants de marins au karaoké du soir… Ce n’est donc pas spécialement des­tiné aux marins, mais plutôt à ceux qui aimeraient bien l’être. Au moins en rêve.

Rien de déshonorant à ça : le heavy metal, le rap, aident bien leurs fans à se fantasmer en rebelles, histoire de supporter les profs ou les patrons. Les chansons de marins, c’est le large instantané, l’évasion loin des bureaux, des néons, des métros, dans la mâture d’un quatre-mâts barque. Elles feraient passer le carré d’un voilier de plaisance en polyester pour la cale d’un lougre pirate… Et ça marche ! On y est. Ensemble, fraternellement : on s’y retrouve.

Comme dit Tonnerre, dans son « tube », Mon p’tit garçon : « Et même si t’as pas na­vi­gué / T’as l’droit de boire avec les autres / T’es quand même un frère de la côte / Et t’as mê­me le droit d’la gueuler ». N’en déplaise aux grincheux, aux savants qui font la fine bou­che devant les libertés qu’a pri­ses la relève avec le bon goût et la pureté supposés des chansons anciennes.

C’est de tout ça que cause Mon p’tit garçon, une chanson qui parle des chansons, de ce bien qu’elles font à ceux qui les aiment. De ce lieu de retrouvailles, de chaleur humaine qu’elles offrent à ceux qui les chantent, dans les bons moments ou dans la galère. Sans distinction entre les gardiens du temple­ et les impétrants.

Michel Tonnerre, portrait Michel Tonnerre, musique mer, chants marins
Portrait de Michel Tonnerre par Xavier Dubois lors du festival Îlophone d’Ouessant, en 2010. © Xavier Dubois

Un autre Tonnerre

Nous voilà à Brest, en 1996. À Brest 96 quoi, une de ces fêtes maritimes qui sont devenues d’énormes événements du tourisme estival, avec leur incontournable ban­de son. Des centaines de groupes de chants de marins, professionnels ou amateurs, ont éclos tout au long des côtes. De la soirée bouillabaisse de Palavas-les-Flots à l’Armada de Rouen, du bal de la snsm de Trévignon aux fêtes de Paimpol, le chant de ma­rin est partout, à toutes les sauces.

Tonnerre en tête : cet été-là, chaque recoin du port de commerce résonne de ses chansons, au bar, sur scène ou dans les haut-parleurs installés partout. Pour nous, la fête est ailleurs, en mer, sur les bateaux. Le port est tellement bondé que nous n’avons pour ainsi dire pas mis les pieds à terre depuis notre arrivée. Une exception : pour écouter Tonnerre, en personne, toute la bande se re­trouve, serrée contre la scène. Voilà six ans qu’il chasse pour son compte. Son premier disque « perso », Fumier d’baleine, est sorti en 1991, suivi de deux autres albums : Ti Beu­deff et L’Oiseau noir.

Tonnerre s’est mis à jouer au rockeur avec batterie, « grat­te » et basse. Il pose, façon Brando, en blouson noir et tee-shirt blanc sur la pochette de L’Oiseau noir. Il reprend des titres joués par Djiboudjep, les regrée en rock, blues, ou autre. Il y a­jou­te de nou­vel­les com­positions. Il défriche aussi de nou­velles thématiques : l’a­mour, l’enfance. Il explore de nouvelles formes, comme dans Cargo, poème qui avan­ce au rythme lent du navire sur l’immensité du Pacifique, chaque couplet ramassé comme un haïku : « Un ciel d’un gris plombé, calme plat étonné / De n’avoir plus d’allant, par ce manque de vent // Vu du gaillard arrière, le grand sillage vert / Fait de brassements d’eau, semble fuir le bateau // Aussières bien lovées, linge de l’é­qui­page / Sur un fil à sécher, et toujours le sillage… ».

Pas sûr que ses réarrangements tous azimuts apportent toujours grand-chose aux interprétations gravées jadis par Yaouank et sa bande, mais qu’importe : quitte à dérouter son public, il se garde de ce piège dans lequel les chants de marins tournent en rond depuis vingt-cinq ans déjà, au ris­que de se caricaturer eux-mêmes. Il bouge, il fonce, plutôt. Tant pis si c’est pas dans la nuance, tant pis si, dans le fond, il n’est pas toujours le meilleur interprète de ses propres mots. Il a toujours cette énergie généreuse, ces formules qui touchent au détour d’un refrain qui claque.

Ce soir il est en retard, très en retard, com­me d’habitude. Qu’importe, on est chauds, bras dessus bras dessous, collés à la scène. Derrière nous la place est noire de monde. Des pique-niqueurs, fatigués d’une journée entre baraques à frites et animations douteuses, se sont enfin posés, assis avec des appareils photo autour du cou, des sandwiches aux merguez pur porc, des sacs plastique pleins de souvenirs accrochés aux poignées des poussettes. Bientôt ça râle : « On va rien voir ! Assis, devant ! » Assis, nous ? Pour chanter Quinze Marins ou Reagan Dougan ? Ça va pas, non ? On se retourne : « Quoi, assis ? Tu parles à ton chien ou quoi ? On n’est pas à la messe, bordel ! » Enfin, si peut-être, mais à notre grand-messe pirate, on se tiendra debout ! C’est notre concert, leur grande sortie des vacances. On est trop excités pour com­pren­dre­, pour partager…

On se retrouve « frères de la côte »

Tonnerre se pointe. Il envoie, il éructe. C’est parti ! Il enchaîne ses chansons, ses histoires, ses rêves. Son énergie, sa prodigalité, sa sincérité éclatent, magnifiques, loin du studio où il semble parfois maladroit, à l’étroit peut-être. Il y a plein de décibels, de poudre et de sang, d’abor­dages et de ba­–tail­les et de pendus. J’ai oublié de me demander ce qu’on foutait là, dans cette foule, dans ces frites. Fallait-il qu’il fasse fort, Tonnerre, pour qu’on se retrouve un temps, tous, encore, « frères de la côte » !

Le public est emporté, gagné par la fièvre pirate de Tonnerre. Ce n’est pas tout à fait nouveau : sa chanson Quinze marins fait trembler les vitres des bistrots depuis 1975 déjà. Elle est revenue, dûment dopée et électrifiée, sur l’album Ti Beudeff (1993), au côté d’une reprise de Reagan Dougan, sur l’air du shanty britannique Sailing Over the Dogger Bank, nettement plus sanguinaire : « Tuez-les tous pour leurs écus / Ou vous serez pendus / À la plus haute vergue du mât / Comme un bourgeois cossu […] / Pour l’or, l’argent il faut tuer / Prendre et pas de pitié […] / Rou­lez dans l’ivresse et la fièvre / Sans peur d’être pendu / Votre cœur se nourrit de rêves / Vos mains ont du sang dessus… » S’il avait été rappeur en survêtement, Tonnerre aurait-il été interdit ? Sur scène il a les mêmes ba­gouzes, les chaînes en or, mê­me si pour le reste, il a troqué le blouson pour la pa­noplie de Barbe-Noire.

Bien avant que ce genre d’at­tirail ne submerge les étals, avec la vague Pirates des Caraïbes (2002), il se produit en grand costume brodé d’or. Il s’est lancé dans la composition de Libertalia, son grand œuvre, un « opéra pirate » inspiré de Daniel Defoe. Un grand spectacle qui ne connaîtra malheureusement que deux représentations, en 1996.

Quand il se déguise en forban, quand il joue à faire par­ler la poudre et les canons d’o­pé­rette, jusqu’où l’ex-opticien s’identifie-t-il à ses héros ? Car c’est risqué, tout de mê­me, tout ce folklore à drapeau noir. Le fatras des caronades, des dou­blons es­pa­gnols, des orgies et des belles faciles aux escales, tous ces poncifs qui guettent… Là où Stevenson, MacOrlan, rusés, louvoient, Tonnerre ne prend pas de gants. De tout cœur, il fonce dans le tas, s’abreuve de rhum épicé de pou­dre noire, se saou­le d’abordages. Pas de second degré. Ce sont des visions, pas des ima­ges. Il est à la Tortue, avec Œxmelin ou l’Olon­nois. Il y croit, ou comme disent les petits, « il s’y croit ».

Alors voilà. On n’est pas obligé d’aimer. On peut remiser ses chansons dans un carton ; oublier les pirates, le folklore des vieux loups de mer et de la Bretagne millénaire, les huniers à carguer et les vahinés bien roulées. Mais ça n’aurait aucun sens de reprocher à Tonnerre ses errements au pays des clichés, ses inexactitudes ou ses idioties. Ferait-on corriger le Douanier Rousseau par des savants naturalistes ?

Michel Tonnerre, portrait Michel Tonnerre, musique mer, chants marins
A Lorient, au zinc du Galway Inn, le pub tenu par son ami Padraig Larkin, interprète de Fifteen Men, la version de Quinze marins en anglais gravée dans l’album C’est la mer. © Xavier Dubois

Chanson de marin, chanson d’humain

Nous, on l’a un peu laissé de côté, Tonnerre. Les membres de notre bande se sont égaillés et on ne se retrouve plus trop aux fêtes maritimes. C’est sûrement la faute des fêtes, qui ne sont pas allées en s’améliorant, celle des chants de marins, qui ont fini par lasser sans se renouveler. Et puis, au vrai, on a grandi. Fini le rhum au fond de la crique, autour du feu. À d’autres le tour.

N’empêche, nos enfants reviennent de l’éco­le et nous demandent candidement si on connaît la chanson qu’ils ont apprise, avec Long John Silver et ses quinze marins. C’est comme ça, il nous revient parfois en pleine figure, Tonnerre, dans les moments les plus inattendus. Tenez… C’était une ma­tinée froide de janvier et les Islais étaient ve­nus en foule au cimetière de Port-Joinville. Un sale crachin et un vent qui nous glaçaient les os ; la saloperie des choses qui nous caillait le cœur. Sur le bahut du mort, la photo d’un p’tit gar­çon souriant, à peine au seuil du long combat de vie auquel il venait de met­tre fin, rendant les ar­mes. Notre ami d’en­fance, Damien, et pour le saluer, Mon p’tit garçon qui a jailli de tous les cœurs, d’une voix. Ce n’était plus une chanson de Tonner­re ni même une chanson de marin. C’était une vraie chan­son d’humain, une bonne chan­son. Ce jour-là, nous en avions bien besoin.

Tonnerre a toujours continué à composer, à écrire, à chercher et à se chercher, changeant de plume, de costume, de personnage. Plus de deux cent cinquante chansons, selon lui, en une quarantaine d’années. On en comp­te soixante-quinze sur les sept albums qu’il a enregistrés, jusqu’à Ar Mor (2012), sorti quelques mois avant sa disparition. Il y a eu le succès, Djiboudjep et ce coup de frais sur les chants de marins ; il y a eu la réussite des rudes albums Fumier d’baleine et Ti-Beudeff. Après, il n’y aura plus de ces chansons que tout le monde reprend dans les ca­fés des ports. Des temps plus som­bres, la ma­la­die, peut-être la mélancolie, prennent le dessus. Sûrement l’alcool aussi, qui pardonne de moins en moins. Douce barbarie marque le pas, en 1997. Trop dur, trop noir ? C’est peut-être dans ce virage que Tonnerre a perdu une partie de son public. En 2003 sort John Kanaka, un tour des rivages que ses chansons ont abordés, des femmes aimées et rêvées… Tonnerre s’y confond avec ce ma­rin errant dont il a chanté l’histoire, trente ans plus tôt.

Ultime escale au Leviathan’s inn

Au Leviathan’s inn, belle et ultime esca­le du voyage, on entend gratter une allumette… La dernière cigarette ? Tonnerre ne s’enivre plus, il sirote son whisky « douze ans d’âge » – comme un anniversaire de sa carrière en solo – et cette fois c’est en spectateur qu’il observe la beuverie : « Autour de moi les équipages / Se saoulent au vieux rhum et au gin […] / Moi, j’sais plus c’que j’avais rêvé […] / Dans mes rêves sombres à renflouer ». Il nous parle de « sables noirs d’où s’échappent des fumerolles ». La chanson, déjà, sonne comme un testament. Dans C’est la mer (2008), cinq ans plus tard, on retrouve ce regard fixé dans le sillage, entre souvenirs et regrets, mirages aimés et visions désabusées. Tonnerre y scande les noires visions du marin maudit : « L’océan sans chagrin / Sans remords, sans amours / Reprendra tous les siens / Au jour du grand retour / C’est la mer, mon épouse / La mi­sère, mon aimée […] / Aux ordres des officiers / Coups de fouet sur le pont / Hurlements des gabiers / Au grand mât d’artimon / Et suive le voyage / De terreurs et de mort / Jusqu’au lointain rivage / Jusqu’à l’extrê­me mort ».

C’est le Tonnerre crépusculaire. Fini les dé­guisements. Sa gueule nue, émaciée, parle d’elle-même. Sur scène, la main nouée sur son micro, on croit voir le « vieil ankou marin » qu’annonçait la chanson de Ti Beudeff­ : « Tu te confonds dans le ciel noir / Ta main crispe le gouvernail / Tu es l’ankou dans ma mémoire / Le prince noir de Cornouaille / Sur les hauts-fonds et les écueils / Tu mènes ta route d’enfer / Montrant aux cœurs qui ont souffert / La plus juste idée du bonheur ». Il paraît qu’à Larmor, en 2012, à l’enterrement de Tonnerre, ils l’ont chantée aussi, Mon p’tit garçon. Évidemment. Et ils ont bien fait. Ça tient chaud. n

Bibliographie : Michel Tonnerre, Une bordée d’rimes, éd. Les oiseaux de papier, 2010. Nathalie Couilloud, « Le chant d’un marin », ArMen n° 179, novembre 2010. Article non signé, « Michel Tonnerre, le dernier pirate », Le Télégramme de Brest, 5 mars 2012. Yvon Le Men, « Dans un cabaret de Paimpol », Ouest-France, 4 août 2009.

Discographie : Michel Tonnerre : Fumier d’baleine, Keltia musique, 1992 ; Ti-Beudeff, Keltia musique, 1993 ; L’Oiseau noir, Keltia musique, 1995 ; Douce barbarie, Keltia musique, 1997 ; Kanaka, Créon musique, 2003 ; C’est la mer…, Coop Breizh, 2008 ; Ar mor, Coop Breizh, 2012. Djiboudjep : Chants de marins, Arfolk, 1975.

La Méthode Djiboudjep

Michel Tonnerre, portrait Michel Tonnerre, musique mer, chants marins
Photo de Djiboudjep extraite d’un film de FR3 de 1970, année de la création du groupe par Mikaël Yaouank (à gauche) et Michel Tonnerre (à droite). Le premier album du groupe s’intitule simplement Chants de marins. © INA
Rodé d’abord dans les bars et les boîtes interlopes de Bretagne, le répertoire de Djiboudjep est un joyeux cocktail de folk marin, fêtard et salé où alternent des adaptations de chansons traditionnelles et des compositions récentes, la plupart de Mi­chel Tonnerre. Passé à la moulinette Djiboudjep, le chant à hisser Jean-François de Nantes ne vaut plus grand-chose pour envoyer un hunier, mais il n’a pas son pareil en concert.
Les instruments et le timbre évoquent ceux d’un band irlandais ou américain et le ré­per­toi­re pioche allègrement chez les Anglo-Saxons, à l’ins­tar des marins d’au­tre­fois, qui ne s’en privaient pas, et bien sûr de Jacques Plan­te – l’auteur d’É­­toi­le des neiges et de La Bo­hême – qui a adap­té le traditionnel américain Santianna, pour la plus grande gloire d’Hugues Auffray en 1961…
Quand Tonnerre et Djiboudjep pren­nent le relais, ils n’y vont pas de main morte… Leur Santiano à eux, c’est John Kanaka, inspiré d’un chant à hisser américain enregistré par le vieux shantyman Stan Hugill. De la chanson originale, les Bretons gardent l’air entraînant et ses « Too laa hey ho too la hey » à reprendre en chœur, sauvagement de préférence. Mais côté paroles… John Kanaka (in english, avec un a final), c’est tout bête : au­jourd’hui on est peinards, mais on s’y mettra demain ; on est des Yankees et notre bateau aussi, le bosco va nous met­tre au boulot… John Kanak (en français dans le texte) détaille les heurs et malheurs d’un marin enrôlé de force pour trois ca­lamiteux tours du monde à la chasse à la ba­lei­ne, avant de finir aux Marquises, dans les bras d’une vahiné.
Idem pour Le Gabier noir, inspiré de Maggie May, célèbre chanson de Liverpool. Au départ, c’est le récit cocasse d’un matelot qui se fait dépouiller de son pécule, de son pa­le­tot et de sa culotte par une belle prostituée. À l’arrivée, c’est la malédiction d’un paria exploité par des­ armateurs racistes, qui croit trouver la chan­­ce dans les bras d’une beauté du port. Et quand la Maggie May anglai­se subit les foudres de la justice, celle de Ton­ner­­re disparaît, con­dam­nant le gabier noir à re­prendre la mer.
On retrouve souvent les mêmes thémati­ques dans les chansons de Tonnerre, qu’elles soient ou non inspirées du folkore anglo-saxon : errance au long cours, misère crue, nue, irrémédiable du marin, souvent marqué du sceau du diable ou de la mort. Sans autre espoir qu’un exotisme fantasmé, que l’escale, le port, la fête. « Oiseau du diable, c’est l’nom de matelot / Car dans l’mauvais temps il voltige au plus haut / Huit jours de folie à l’escale de Rio / Trois mois à souffrir pour revoir Saint-Malo. » Comme ce bonheur interdit, les femmes res­tent lointaines, rêvées, floues, et quand elles s’incarnent, c’est en filles faciles et trompeuses, à l’image des mirages décevants de la terre.

Pour découvrir ou redécouvrir les chansons de Michel Tonnerre voici une compilation non officielle :