par Michel Colleu – Que jouait-on, que chantait-on à bord de L’Hermione et des vaisseaux de la Royale de la fin du XVIIIe siècle ? Un équipage composé de musiciens traditionnels et d’interprètes de la musique baroque s’est mis en quête des airs du temps pour les faire revivre sur scène.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Lors des fêtes de Brest 92, alors responsable de la programmation musicale, j’accueillais l’ensemble Mare Balticum, qui jouait, en habits de marins du XVIIe siècle, les musiques contemporaines du Kronan, vaisseau de guerre suédois qui sombra en 1676 et dont les fouilles ont permis de retrouver, entre autres, une trompette, trois violons et une viole de gambe. À leur écoute, je rêvais d’un concert équivalent sur la musique à bord des vaisseaux de la Royale. La mise en chantier de L’Hermione, en 1997, relança ma curiosité.

En 2013, dans le cadre de l’Office du patrimoine culturel immatériel (association OPCI), j’ai organisé un stage de chants maritimes à Rochefort que j’ai animé avec mes compères du groupe l’Armée du Chalut. Nous étions accueillis par l’association Hermione/La Fayette, et nous chantions autour et à bord de la frégate, qui n’avait alors pas encore reçu tout son gréement. Nous apprenions aux stagiaires à mener des chants à hisser, des chants à virer au cabestan, comme nous l’avaient appris les anciens de la voile rencontrés dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Devant L’Hermione, nous chantions des complaintes de combats navals contemporaines du bâtiment originel, et Michel Pénisson, collecteur et chanteur noirmoutrin, nous fit part d’une chanson sur La Fayette, dont l’air avait été retrouvé en archive.

Dès lors, l’idée de créer un concert autour des chants que l’équipage qui transporta La Fayette aurait pu interpréter ne m’a plus quitté, et avec Bernard Subert – un des cofondateurs du groupe Cabestan –, nous avons imaginé une création musicale sur le sujet. En 2016, nous nous ouvrions de notre idée à Wolfgang Idiri, le directeur d’Escale à Sète, dans le cadre du travail de l’OPCI, qui accompagne la préparation de chaque édition de cette belle fête. Celui-ci s’enthousiasma pour le projet et en parla à la Scène Nationale de Sète, qui décida de programmer la création en lien avec la manifestation. Le chantier musical pouvait enfin s’ouvrir !

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Scène de vie à bord d’un vaisseau de la Royal Navy, au mouillage en rade. Durant les guerres napoléoniennes, les marins étaient confinés à bord aux escales… ce qui n’interdisait pas quelques réjouissances en musique. Gravure de Thomas Sutherland. © National Maritime Museum, Greenwich, London

Biniou pour les Bretons, tambourin pour ceux du midi

Si L’Hermione fut armée de 1779 à 1793, les marins qui y ont embarqué ont pu naviguer précédemment sur d’autres vaisseaux, et par la suite participer aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Nous avons donc choisi de travailler sur la période 1750-1815, qui couvre plus d’un demi-siècle d’affrontements maritimes entre la France et l’Angleterre.

Quand la frégate L’Hermione appareille en 1780, trois cent deux hommes se trouvent à bord. Presque tous sont originaires du quartier de Rochefort, qui va d’Oléron à Fouras. À une toute autre échelle, sur un trois-ponts de la fin du XVIIIe siècle vivent au moins mille hommes ! Chacun y amène sa culture, celle de sa région et celle de son milieu social. Les inscrits maritimes y côtoient des soldats de marine, recrutés dans toute la France, et l’état-major, composé essentiellement de nobles.

Sous l’Ancien Régime, les équipages chantent au travail. Dans le premier volume consacré à la marine de l’Encyclopédie méthodique, publié en 1783 – contemporain de L’Hermione –, on lit : « Chanteur, celui qui chante : c’est ordinairement un matelot, ouvrier ou forçat, qui a la voix forte, qui pousse, à tue-tête, de certains sons d’usage, pendant l’exécution d’une manœuvre, au moyen desquels les efforts des gens qui y travaillent se font ensemble. » Au mot « chant », il est indiqué que l’« on chante de différentes manières selon les circonstances, l’espèce du travail. »

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Halage d’un brick hors du port. Gravure de Jean-Jérôme Baugean. © Jean-Jérôme Beaugean, Petites Marines, Éditions Chasse-Marée

Mais les marins se divertissent aussi en musique : « Jamais nos matelots n’ont cessé de danser le soir, dans la disette comme dans la plus grande abondance  », écrit Bougainville dans sa relation du voyage autour du monde de la Boudeuse et de l’Étoile (1766-1769). Ces usages perdurent après la Révolution. Un règlement du 19 pluviôse an VI (1798) stipule ainsi : « Les officiers exciteront la gaieté, les jeux, les danses, etc. Il sera embarqué une musette. »

Pour « entretenir les équipages en mouvement de gaieté (…) dans les longues traversées et les calmes », l’amiral Thévenard préconise dans ses Mémoires relatifs à la Marine (1776) « la danse, les jeux populaires, le son d’instruments bruyants […]Cors et trompettes, pour les marins français, cornemuses nommées « loure » ou « biniou » pour les ci-devant Bretons, vielles et musettes pour les autres matelots du Ponant, tambourins pour ceux du Midi ; mélodie paraissant triviale, mais qui, rappelant les idées de l’enfance et les usages de sa Patrie, est néanmoins utile. »

« Chantons pour passer le temps »

Avant l’essor de la musique enregistrée, à partir des années 1890, chanter fait partie de la vie quotidienne, dans tous les milieux. Les populations littorales ont un répertoire francophone mais aussi, selon les ports, en flamand, en breton, en basque, en occitan… Un même thème, ou « scénario type », peut être entendu en de multiples versions, souvent sans que l’on puisse savoir laquelle est la plus proche d’une hypothétique chanson originelle.

En France, les collectes de chansons n’ont commencé que dans les années 1820. Nous disposons toutefois de quelques chants notés sur des cahiers de la fin du XVIIIe siècle, et dans les recueils publiés aux XVIIe et XVIIIe figurent certains chants que la tradition orale nous a également transmis.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Une frégate et un brick français, dessins de 1832, extraits du cahier de chansons de François Ganachaud, de l’Épine, en Noirmoutier. Le pavillon tricolore flotte à nouveau sur les navires français depuis 1830. © Pénisson

Les gens de mer « amarinent » certaines chansons. Ainsi parmi les nombreuses versions du thème de « la prise de la ville » – Mons, Toulon, Mantoue, ou une autre –, on en trouve une, recueillie à Auray par Hervé Denis vers 1930, qui évoque la prise de Rio en 1711 par Duguay-Trouin, et qui nomme un des vaisseaux y ayant participé :

Duguay-z-a-t-envoyé un tambour de l’Achille
   Pour demander à ces braves guerriers
Si ils ne veulent pas capituler.

La vie quotidienne sur les navires ou les amours des marins sont souvent évoqués de façon plus poétique que descriptive, comme en témoigne le thème de « la belle qui s’embarque en prenant l’habit de matelot », dont la première attestation remonte à la décennie 1780. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, les compositions populaires offriront une vision plus réaliste.

Le vocabulaire maritime est également utilisé à double sens, pour des chansons équivoques. En 1739, on chante ainsi l’histoire d’une jeune fille souhaitant « avoir un mât dans son navire ». Pour cela un marin « lève ses voiles » et « prend son aviron ». Deux cent cinquante  ans plus tard, dans les années 1980 et 1990, on a pu enregistrer en Normandie et en Vendée des variations sur ce même thème, précisant qu’en « un endroit fort étroit », « la mer est si profonde » que le galant doit « retirer sa sonde »…

D’autres chants utilisent un vocabulaire spécifique aux marins, aussi leur popularité se limite généralement aux lieux de vie de la communauté maritime. Les faits décrits sont rarement identifiables. Sur un cahier de chants manuscrit anonyme de 1788 provenant de Saint-Omer est ainsi noté un combat entre « un galion d’Espagne parti d’Aligan » (Alicante) et un « corsaire de France » qui finira par le capturer et le mener à Toulon.

Le capitaine de ce grand galion
Dit à son équipage
Apprêtons nos canons
Apprêtons nos cayornes et nos palans d’étais
Allons à l’abordage de ce navire français.
[…] La seconde bordée que le Français tira
Emporte son derrière
de tout le démâta.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
« Combat donné le 24 Vendémiaire an 1805, au Cap Trafalgar, par le Vaisseau français le Redoutable, de 80 canons, contre les Vaisseaux Anglais le peuple Souverain, de cent canons, et le Victorio aussi de 100 canons [HMS Sovereign et HMS Victory, ndlr]». Ex-voto déposé par Claude Bourelly, matelot rescapé de la bataille, natif de Figanières. © coll. Boullet

« Beau Foudroyant, tu n’es plus de la France »

La guerre de Sept ans (1756-1763), où la France dut renoncer au Canada, a laissé des traces dans la mémoire populaire, qui nous a légué des chants en breton, en flamand et en français sur ces événements. Au Canada, la tradition orale a maintenu jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle le souvenir des combats du Foudroyant (1758) et de la Danaé (1759) grâce à deux longues complaintes. Leurs textes, utilisant un abondant vocabulaire maritime, nous livrent d’émouvants et précieux instantanés des faits avec le regard d’un marin du bord ou d’un témoin de la bataille rencontré par le chansonnier. Tels ces couplets du carnet de chansons rédigé au début du XIXe siècle par Joseph Benoît, contremaître forgeron à Brest, qui évoquent les dommages que le Foudroyant a fait subir au Monmouth puis la reddition du vaisseau français (on a conservé l’orthographe du document) :

La premier vollé que nous tiron
cest dessus sont mat d’artimon
sont mat tombat dessus sont pont
sont mats et sont cordage
sa grand voille et sont pétie unié
griblée par la mitraille
puis la reddition du vaisseau françaix
puisque nous voila dématté
que long ma porte mon porte-voi
que je publie ma satence
a Dieu beaux foudroyant
tu nest plus a la France

Dans les versions enregistrées, le vaisseau  est appelé « Foudrion ». Sans doute était-ce ainsi que les matelots prononçaient le nom du bâtiment.

Ces complaintes maritimes étaient diffusées par des chanteurs de rue, comme ceux que Herman Melville décrit dans Redburn (1849) : « Parmi les personnages les plus étranges des rues du port, il y a aussi les nombreux matelots-chanteurs qui, après avoir chanté leurs vers, vous les présentent sur une feuille imprimée que l’on doit leur acheter. Tous les jours, à un endroit précis, je voyais l’un de ces chanteurs qui était habillé comme un marin de navire de guerre ; il avait une voix mélodieuse comme un orgue, et son chant s’élevait au milieu des bruits d’alentour […] Il était plein d’aventures prodigieuses et débordait d’histoires d’épouvante avec des pirates et des meurtres et toutes sortes d’atrocités en haute mer. »

Le combat de la Danaé

Le 27 mars 1759 la Danaé et l’Harmonie affrontent les vaisseaux anglais Melampe, Gosport et Southampton. Prise en chasse, la Danaé engage le combat mais l’Harmonie, trompée par la nuit, croit que le bâtiment s’est rendu et se retire, le condamnant à une lutte inégale. Cette bataille navale s’est déroulée au large des côtes de Flandre ; le fils et le petit-fils du légendaire corsaire Jean Bart y trouvèrent la mort. Il n’est pas étonnant qu’une complainte en flamand ait conservé le souvenir de l’événement. Un siècle plus tard, en 1856, le collecteur Charles-Edouard de Coussemaker en publie le texte avec deux mélodies différentes, en précisant dans son recueil que la chanson « doit avoir sa place ici à cause de la popularité dont elle jouit encore aujourd’hui parmi les marins dunkerquois. » À la même époque, une Complainte du corsaire Barbe, sur un air proche, était chantée à Fécamp où elle a été notée en 1853. Au Canada, trois versions ont été recueillies entre 1962 et 1972 en Nouvelle-Écosse et en Acadie. Voici des extraits de celle publiée par Anselme Chiasson et Daniel Boudreau en 1972.
L’Harmonie c’est certain
Ne marchait pas si bien
Qu’la Danaé
Nous mîm’s cap à r’culer
C’est pour les espérer
Que tout chacun fasse vitesse
Que chacun fass’ hardiesse
À monter dans les haubans
Pour mettre les voil’s au vent
La Danaé (…)
Grand Dieu, quelle pitié
De voir la Danaé
Tout’ démâtée
Ses voil’s et ses haubans
Ne battre plus au vent
Hélas grand Dieu quelle misère
De voir devant à l’arrière
Cent cinquante homm’s étendus
Et les autr’s n’en pouvant plus
La Danaé.

 

 

« La Fayette avec Rochambeau Ont ma foi fait merveille »

« Chez nous le génie militaire et l’esprit chansonnier ont toujours été unis ensemble », peut-on lire en 1779 dans les Mémoires secrets de Bachaumont. Les succès français vengent les nombreuses défaites navales des périodes précédentes, et on aime à les chanter. Durant la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), où s’illustra L’Hermione, les compositions à la gloire des « insurgents » diffusées sur des feuilles imprimées par les chanteurs de rues sont en vogue. Toutefois, la tradition orale ne retiendra qu’un seul fait maritime de cette époque : l’expédition malheureuse du baron normand de Rullecourt pour prendre Jersey en 1781, dont deux versions ont été recueillies au XXe siècle.

Dans les textes qui nous sont parvenus, c’est la campagne de l’escadre du comte Charles-Henri d’Estaing en 1778 et 1779 qui est la plus popularisée : on en chante les hauts faits tant en breton qu’en français. Grâce au journal manuscrit d’un marin anonyme embarqué sur un bâtiment participant à la guerre d’Amérique en 1781 et 1782, on dispose d’une rare composition de bord sur cette campagne. L’auteur y décrit en vingt couplets le rôle de onze des « douze fort bons vesseaux » partis de Toulon « avec quatre belles frégades ». Il relate le combat victorieux de l’escadre du comte d’Estaing contre la flotte de l’amiral Howe devant Newport du 8 au 13 août 1778.

Nous sommes allés dans mille ports
Tambour battant mèches allumées
Malgré les jeux des vaisseaux
Nous faisons flamme et fumée
De tribord
En attendant une armée
De tribord
Qui put estre du renfort
[…] Parlons du beau Marseillais
Commandé par un redoutable
Quoy qu’il était démasté
Il se battit comme un diable
Au premier feu
L’Englois tourna le derrière
Au premier feu
S’en alla confeus

La coupe des vers de ce texte retrouvé ne correspondant à aucun schéma habituel, il n’a pas été possible de trouver un « timbre » – un air à la mode de l’époque – plausible pour la chanter, aussi ai-je composé une mélodie pour le concert, dans l’esprit des airs de l’époque.

Après un court répit, la guerre navale contre les Anglais reprend : elle va durer vingt ans, de 1793 à 1813, avec pour point d’orgue, le 21 octobre 1805, le désastre de Trafalgar, dernière grande bataille navale où s’affrontent de purs voiliers.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Divertissement en musique à bord d’un vaisseau anglais. Aquarelle de William Henry Pyne (1769-1843). © National Maritime Museum, Greenwich, London

« Que Le Furet soit terrible aux enfants de l’Albion »

De cette longue période, la tradition orale ne nous a transmis qu’un petit nombre de chansons. Certaines vantent les hauts faits des corsaires, telle  Je m’en vais sur le « Hasard », notée dans un cahier de chants noirmoutrin de 1832, et dont l’air a été enregistré… en 1996 auprès d’Henri Bénéteau, marin de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, qui s’en est souvenu à la lecture du texte que le collecteur Jean-Pierre Bertrand lui avait soumis ! Ou encore ce chant noté en 1798 dans le cahier de chants manuscrit du boulonnais Auguste Lafoirez :

Que Le Furet soit terrible
Aux enfants de l’Albion
Et partout rende invincible
Des Républicains le nom.

La plus populaire des compositions de cette époque est sans conteste Le 31 du mois d’août, maintes fois recueillie, sur des mélodies différentes, dont plusieurs chanteurs enregistrés nous ont indiqué qu’elle servait encore à virer au cabestan sur les voiliers de commerce du tournant du XXe siècle. La plus ancienne version recensée a été publiée par Jules Lecomte dans La France Maritime en 1837. Le texte fait probablement allusion à la prise du Kent par Surcouf le 8 octobre 1800. M. Belfleur, Fécampois enregistré en 1986, tient de son père une version aidant à l’identification du combat, grâce à un premier couplet jusque-là inconnu :

De Saint-Malo j’avons parti
Sur une frégate bien jolie
Pour faire un tour dedans la Manche
Dedans la Manche vers Bristol
pour attaquer les Anglais.

Vers 1900, à Saint-Malo, selon le collecteur Eugène Herpin, cette chanson alors très connue était d’ailleurs appelée Chanson des marins de Surcouf.

D’autres complaintes émouvantes reflètent les drames de la mer, telle celle-ci, enregistrée à Noirmoutier en 1986, évoquant le naufrage de l’Indomptable. Ce vaisseau de ligne de 80 canons participa à la bataille de Trafalgar. Il quitta les lieux alors que la tempête menaçait, mais celle-ci le drossa à la côte deux jours plus tard. Des mille deux cents hommes qui se trouvaient à bord, seuls cent cinquante eurent la vie sauve.

Quel malheur qui s’empare de mon âme
Quand on m’a dit que l’Indomptable est péri
Quand on m’a dit que la tempête et l’orage
L’a renversé le vaisseau est péri
Hélas mon cœur poussait mille soupirs.

Air de la Belle Poule

Sur le socle d’une statue du prince de Joinville (François Ferdinand d’Orléans, 1818-1900, l’un des fils de Louis-Philippe), est gravée une mélodie avec son titre, Air de la « Belle Poule », en dessous d’un bas-relief de la Belle Poule , vaisseau commandé par le prince qui ramena les cendres de Napoléon Ier en 1840. Le style de cette composition anonyme évoque plutôt les contredanses du XVIIIe siècle que les airs romantiques. Or le nom Belle Poule  a été donné pour la première fois à une frégate de la Royale en service de 1765 à 1780. Le 18 juin 1778, celle-ci affronte au large de la côte léonarde la frégate anglaise Arethusa. Ce combat sera le casus belli avec le royaume de Grande-Bretagne, marquant le début de l’engagement officiel de la France dans la guerre d’Indépendance américaine. Il déclenche même une vague patriotique, et la Belle Poule devient à la mode, jusqu’à la cour où apparaissent des coiffures « à la Belle Poule ». Peut-être est-ce à cette époque que cet air a été composé ? Il aurait ensuite résonné sur les deux autres frégates du même nom : une seconde Belle Poule a navigué de 1801 à 1806 ; la troisième, commandée par Joinville, fut lancée en 1834. Une tradition qui va pouvoir reprendre… sur l’actuelle Belle Poule, quatrième du nom, goélette-école de la Marine nationale lancée à Fécamp en 1932.

 

La romance des prisonniers

Parmi les marins faits prisonniers qui tentent de survivre à bord des pontons anglais, certains, comme le marin étaplois Jean-Baptiste Bonvoisin (1790-1852), trouvent la force d’écrire sur des cahiers de poignantes chansons :

Chacun de nous va donc revoir
Le lieu qui l’a vu naître
L’ennui la faim le désespoir
vont enfin disparaître.

En 1810, Jean-Baptiste Bonvoisin s’est embarqué à bord du lougre corsaire Le Bon Génie. Il a participé à plusieurs fructueuses campagnes avant d’être pris par les Anglais le 11 septembre 1812. Prisonnier à bord du ponton Le Prince Couronné à Chatham, sur la rivière de Medway, il y rédige le manuscrit Les prisons d’Albion, où figure cette complainte, sur la mélodie Comment goûter quelque repos, composée en 1787 par Nicolas d’Alayrac pour son opéra Renaud d’Ast.

Comment goûter quelque repos
Dans ces prisons où la misère
Nous accable nous désespère
Et sert d’aliment à nos maux
C’est en vain que notre courage
S’exerce contre le malheur
Rien ne peut guérir la douleur
De se trouver dans l’esclavage (bis)
[…] Si ce fut l’amour du pays
Qui nous fit tomber dans l’abîme
Nous avons droit à son estime
Loin de mériter son mépris
Le guerrier qui se sacrifie
Pour la gloire et pour la vertu
Est-il vainqueur est-il vaincu
Mérite bien de la patrie (bis)

Les marins anglais, de leur côté, se sont transmis des ballades sur les victoires de Nelson mais aussi sur les jeunes hommes embarqués de force, par la « presse », ou encore sur les mutineries de 1797. Un de leur chant à hisser, égrenant toutes les défaites de Napoléon, surnommé « Boney », reprend la mélodie et le refrain de notre Jean-François de Nantes :

Boney was a warior
way-ay-yah
A warior and a terrior
Johnny Franzwa !

La première version de ce chant n’a été recueillie en France que vers 1900, par le capitaine Armand Hayet, mais l’adoption de la mélodie par « Sailor John » pour se moquer des « Johnny Crapoo » et de leur Napoléon incite à penser que l’air était suffisamment souvent chanté par les Français durant les guerres de l’Empire pour que les Anglais le pastichent.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Au violon et « à la gueule », sur la poupée du cabestan de L’Hermione, Michel Colleu rythme les efforts de l’équipage. © André Cléro/TVB Production

Britten Strike Home résonne à Trafalgar

Dans la Royal Navy, la musique fait partie de la vie du bord. Durant la bataille de Trafalgar, les orchestres du HMS Neptune et de l’HMS Tonnant jouèrent Britten strike home composé par Henry Purcell un siècle plus tôt, en 1695 – au moment d’entrer en action, celui du Tonnant n’arrêtant de jouer que quand un boulet faucha deux musiciens ! La Navy embarquait des fiddlers, violoneux dont un des rôles est de jouer pour ponctuer la vie quotidienne, et sans doute de rythmer certaines manœuvres. L’un d’entre eux, William Litten, embarqué sur le HMS Gorgon de la British India fleet, a rédigé un cahier durant son voyage de l’Angleterre jusqu’à la Chine, en 1801-1802. C’est ainsi que cent trente airs qu’il jouait à bord nous sont parvenus.

Pas de témoignages équivalents pour la Royale hélas, bien que la présence de musiciens à bord de vaisseaux soit attestée par des textes des XVIIe et XVIIIe siècles. Ils mentionnent des joueurs de cornemuse, de hautbois et de violon ainsi que du fifre et du tambour. Ces derniers instruments sont utilisés dans l’armée depuis François Ier, pour des sonneries réglementées, et pour accompagner les marches. Sur le rôle d’équipage de L’Hermione, en 1779, un des soldats embarqués est noté comme joueur de tambour. On peut supposer que les musiciens embarqués à la fin de l’Ancien Régime puisent dans le vaste répertoire de contredanses, alors en plein essor, ou jouent les musiques récréatives de l’époque, tels les airs figurant dans les recueils de Corrette ou Chédeville, tandis que les joueurs de fifre interprètent, entre autres, le même répertoire que celui en usage dans l’armée.

Recrutement de « l’équipage musical »

Pour interpréter les différentes facettes du répertoire réuni, il nous faut créer un ensemble spécifique.

Celui-ci comprendra d’abord des chanteurs imprégnés de la tradition orale populaire des marins. Trois des membres de l’Armée du Chalut, qui compte sept chanteurs, se sont impliqués dès l’origine dans ce projet. Chanteur, joueur de cornemuse, de hautbois traditionnel et de clarinette, Bernard Subert, assure une partie des arrangements des pièces du concert, selon les règles musicales de la fin du XVIIIe siècle. Pascal Servain, érudit en matière de culture maritime, apporte son art de « dire » une complainte et de mener un chant de travail. Quant à moi, sonneur de vielle et de violon joués « à vue d’oreille », j’amène la majorité des chants sélectionnés.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Les musiciens et les chanteurs de C’était une frégate. © Jean Mignet/AREXCPO

Bernard Subert, qui pratique la musique ancienne, a invité les quatre membres du Stingo Music Club à participer à l’aventure : Sarah Lefeuvre au chant et aux flûtes, Camille Aubret au violon baroque, Stanley Smith à la viole de gambe, et James Holland à la guitare baroque et au théorbe. Comme ceux de l’Armée du Chalut, les chanteurs et joueurs de Stingo, au-delà de leur érudition en matière de musique baroque et de leur virtuosité, ont un regard libre et distancié sur leur pratique musicale. Ils savent renouveler leur interprétation au fil des couplets dans l’esprit du temps. Les variantes mélodiques et les échanges sonores entre instruments qu’ils inventent soulignent la voix principale donnée par le chanteur ou l’instrumentiste, et leurs arrangements sont souvent conçus en commun.

Enfin, l’équipage est rejoint par Emmanuelle Huteau, chan teuse et joueuse de hautbois baroque qui connaît aussi bien la musique ancienne que la musique traditionnelle bretonne.

Comment faire sonner dans une même ambiance des pièces transmises de tradition orale et d’autres, imprimées voilà deux siècles et demi ? Voilà l’enjeu du travail des musiciens, qui se sont réunis à plusieurs reprises au château du Martroy, à Chauconin-Neufmontiers, près de Meaux.

Il s’agit de « dire » les paroles tout en les chantant, selon l’habitude des interprètes traditionnels, car chacune raconte une histoire. De jouer les airs avec la double culture issue de la pratique de la musique baroque et de celle transmise par les chanteurs et sonneurs populaires . D’interpréter les chants de travail en respectant les impulsions nécessaires aux manœuvres. De trouver, enfin, comment enchaîner ou mêler airs traditionnels et baroques.

La création d’un « paysage sonore »

Des échanges qui ont amené les musiciens du groupe Stingo à trouver comment souligner avec une viole de gambe la rythmique particulière d’une version de la Courte paille dansée en « tour » – ronde pratiquée dans le Golfe du Morbihan – et qui sonne comme un air baroque… tandis que les chanteurs de l’Armée du Chalut découvrent que la superbe mélodie de la complainte du Foudrion est basée sur une folia, danse permettant de libres et virtuoses variations, très appréciée au XVIIIe siècle et que l’on pourrait  comparer aux grilles de standards du jazz du XXe siècle.

La palette sonore est large, pour chaque chant, les instruments d’accompagnement soulignant le mieux la voix ou la mélodie diffèrent.

Chants de marins, Frégate Hermione, photo de L'Hermione, Hermione Rochefort, Hermione Sète
Au près bon plein, L’Hermione repart vers d’autres horizons… en musique, sans doute, puisque Michel Colleu et son « équipage musical » ont à cœur de former les marins musiciens aux airs du temps de la frégate. © Mélanie Joubert

Pour embarquer l’auditeur, nous avons choisi de créer des suites formant chacune un paysage sonore : Départ aux Amérique, La Fayette aux Amérique, Le combat de la Danaé, La prise du Kent, Prisonniers sur les pontons anglais, De quart en bas sur le gaillard d’avant… La première de cette création musicale intitulée C’était une frégate a été programmée par la Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau au théâtre de Sète le 26 mars 2018.

Le lendemain, la flotte participant à la traversée historique Barcelone-Sète reprenant la route des agrumes ouvrira la fête et L’Hermione accostera dans le grand port méditerranéen. Parmi l’équipage de 2018,  très cosmopolite, les musiciens pourront égayer l’équipage ou rythmer le virage des matelots, juchés sur le chapeau du cabestan, encouragés par le commandant Riou. Leur répertoire ? Des airs de chez eux bien sûr… et tous ceux que l’équipe de C’était une frégate leur aura transmis !

L’auteur remercie Michèle Cadoret pour sa contribution à la recherche iconographique.
Bibliographie : La chanson maritime, Le patrimoine oral chanté dans les milieux maritimes et fluviaux, sous la dir. de M. Colleu et J.-P. Bertrand, OPCI/FRCPM/L’Harmattan, 2010.

 

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