Par Gilles Millot , Rares sont les bateaux propulsés par la vapeur qui naviguent aujourd’hui dans les eaux françaises. Seuls quelques canots de plaisance fréquentent lacs, fleuves et rivières. Encore battent-ils pour la plupart pavillon étranger et empruntent-ils nos cours d’eau de manière occasionnelle, par exemple lors des rassemblements du patrimoine motonautique. « Brunette » est un canot à vapeur d’origine britannique, désormais basé à Villeneuve-sur-Lot. Il navigue régulièrement sur l’ une des plus belles rivières de France, grâce à l’attachement d’un groupe local de vaporistes passionnés.

Le strident coup de sifflet court dans la vallée et résonne sur l’abrupt de la falaise calcaire. Les hérons cendrés lèvent la tête, interloqués, tandis qu’un martin-pêcheur traverse la rivière dans un éclair bleuté. Sur le chemin de halage, quelques promeneurs s’interrogent sur l’origine de ce bruit inhabituel. Sans doute un train ; la ligne du chemin de fer n’est pas loin, mais il y a belle lurette que les locomotives à vapeur ont cessé de circuler. Soudain, le sifflet se fait plus proche ; trois coups consécutifs, et au détour d’un méandre apparaît un bateau surmonté d’une haute cheminée empanachée de fumée blanche. Si nous étions au XIX e siècle, la scène n’aurait rien d’étonnant plusieurs bateaux à passagers et remorqueurs à vapeur ont travaillé sur le Lot, mais elle se déroule aujourd’hui, en ce printemps 2000 ! Hormis, paraît-il, un plaisancier évidemment sujet de Sa Majesté britannique, cela fait plus de soixante ans qu’un bateau propulsé par la vapeur n’a fréquenté le Lot navigable !

De merveilleux fous navigants et leurs drôles de machines

C’est à Villeneuve-sur-Lot que la famille Gauban a établi ses quartiers depuis plusieurs générations. Au tournant du siècle, le grand-père exerçait le métier de sablier et chargeait à la pelle les sédiments dont il remplissait son bateau. Son fils a poursuivi l’activité en draguant aussi le sable et les graviers dans les eaux parfois tumultueuses du Lot. Il est donc tout naturel que le petit-fils, Jean-Paul, s’adonne lui aussi au même métier. Cependant, les contraintes ont changé depuis qu’une fameuse loi, interdisant de prélever des granulats dans les cours d’eau, a définitivement sonné le glas des dernières activités fluviales. Aussi Jean-Paul Gauban a-t-il acquis des terres agricoles en bordure de la rivière, dont le lit a fluctué au cours des siècles. Ces terres nommées « terrasses » regorgent de graviers de différents calibres, qu’il extrait avec une pelle mécanique et transporte sur ses chalands. De réglementations en interdictions, il est sans doute le dernier à travailler sur le Lot.

Son métier d’entrepreneur ne lui laisse que peu de loisirs, mais parfois, à la fin de sa journée, il enfile une vieille combinaison, retrousse ses manches et prend un réel plaisir à mettre les mains dans la mécanique pour redonner vie à de vieux engins atteints de vétusté. Voitures de course anciennes, bateaux rapides et autres moteurs bruyants voire pétaradants sont ressortis flambant neufs de son atelier. Est-ce l’opportunité ou l’âge de la sagesse qui a conduit notre maître bricoleur vers des systèmes de propulsion moins agressifs ? Toujours est il que depuis sa découverte de la vapeur, Jean-Paul Gauban s’est pris d’une véritable passion. Un sentiment qu’il aime d’ailleurs à partager, puisqu’il réunit autour de lui une équipe d’amis bricoleurs de génie. Issus d’horizons parfois bien différents, ils sont tous animés par la même foi et font preuve d’une complémentarité indispensable pour mener à bien des projets aussi ambitieux. Qu’on en juge !

Au cours de l’hiver 1995, Jean-Paul Gauban se rend à Bordeaux pour visiter Oxbird , un joli canot à vapeur anglais tout juste acquis par le Conservatoire de la plaisance. C’est là qu’il découvre la coque d’une pilotin à vapeur de la fin du XIX e siècle, croulant sous le poids des années et de la rouille, mais tout a fait séduisante pour l’amateur qu’il est. Notre homme prend des mesures, relève des gabarits, réalise des croquis et des photos, puis s’en retourne dans son atelier. Quelques tonnes d’acier et trente mille rivets plus tard, la pilotin est reconstruite à l’identique. Une machine à simple cylindre et une chaudière verticale vieille de plus d’un siècle ! glanées chez les brocanteurs équipent l’embarcation, qui prend contact avec les eaux du Lot au mois de juillet suivant.

A la même époque, Jean-Paul Gauban fait une nouvelle rencontre, qui va être déterminante pour la suite de ses activités de vaporiste. ‘j’accompagnais un ami qui voulait acheter un bateau en Angleterre, se souvient-il. Nous sommes allés dans le Devon, à l’embouchure de la Teign, près d’Exeter, pour y rencontrer un courtier. Dans la discussion, je lui ai dit que j’aimais bien les bateaux à vapeur. Il m’en a signalé un non loin de là, abandonné depuis plusieurs années sur le bord de la rivière. Évidemment, on est allé voir ! Il était couché sur le flanc, à moitié rempli de terre, de vase et de feuilles mortes, il était vraiment minable, hé ! Alors je l’ai acheté. »

L’affaire » est de taille, près de neuf mètres de coque et plus de deux tonnes ensouillées. Heureusement, par son métier, le nouveau propriétaire connaît bien les problèmes de manutention. Il lui faudra cependant louer une grosse pelle mécanique sur chenilles pour extraire le bateau de sa gangue et lui faire franchir les deux ou trois kilomètres de terrain boueux le séparant d’une petite route de campagne, où l’attend une grande remorque. Quelques jours plus tard, un transporteur français du Sud-Ouest se chargera de ramener l’engin sur les bords du Lot.

Une énigmatique Brunette

Curieusement baptisé du nom français de Brunette, long de 8,53 mètres pour 1,96mètre au bau et 0,84 mètre de tirant d’eau, ce canot a été construit en 1934 par le chantier Bergius & Co de Glasgow. Bordé en teck sur membrures en acacia ployé, il était doté à l’origine d’un moteur à explosion monocylindre de marque Kelvin. Jusqu’au début des années cinquante, il sera utilisé comme bateau de service par le capitaine du port de Tomes (Devon), avant d’être acheté par trois associés qui décident de le convertir à la vapeur. Ils y installent une machine compound de huit chevaux construite par les établissements H. Guy de Cowes. Une chaudière verticale alimentée au fuel fournit la vapeur nécessaire à la propulsion. A l’instar des nombreuses unités qui naviguent sur les lacs et rivières de Grande-Bretagne, l’embarcation est équipée d’un tendelet rigide qui maintient l’équipage à l’abri des pluies … et parfois du soleil ! En 1984, Brunette change encore de mains ; elle est achetée par un aristocrate britannique qui la fait équiper d’une nouvelle chaudière.

A l’examen de la carène, Jean-Paul Gauban et son équipe constatent que le canot n’a pas été conçu à l’origine pour être doté d’un appareil propulsif aussi lourd qu’une machine à vapeur et sa chaudière. La structure des fonds n’est pas prévue pour recevoir des efforts importants : absence de carlingue et de varangues, membrures de faible échantillonnage (28 x 18 avec maille de 150). Ainsi s’explique la présence des carlingots rapportés au niveau des bâtis, à l’intérieur comme à l’extérieur. On note cependant la présence de serres de forte section (100 x 50), l’une à mi- franc-bord qui s’interrompt vers les extrémités du canot, et une seconde servant, en outre, d’appui à la lisse de plat-bord. A l’extérieur, une lisse haute de 75 millimètres renforce le carreau ; elle est recouverte d’un feuillard de protection en laiton. Au-dessous, une aussière maintenue par un liston court tout le long du bateau et protège la coque des accostages de navires ou de quais.

Le canot à vapeur en cours de restauration après son rachat en Angleterre sur un coup de cœur. © Gilles Millot
Plan tracé par les établissements Sereys à Bègles, constructeurs de la nouvelle chaudière à tubes d’eau. © Ets Sereys, Bègles

Brunette est donc un canot de construction légère, mais renforcée dans les hauts, disposition commune à la plupart des embarcations de servitude. En outre, un examen de la charpente montre que son arrière a été modifié au cours de sa carrière. Le tableau actuel est placé à dix centimètres à l’extérieur du dernier couple et la pièce d’étambot est visiblement rapportée. Selon Daniel Charles, spécialiste de l’histoire de la plaisance et ami du propriétaire, il n’est pas exclu que ce bateau ait été conçu à l’origine comme un grand canot d’aviron, avec peut-être un arrière canoë.

Mais ce ne sont pas ces considérations qui vont freiner l’ardeur de Jean-Paul Gauban et de son équipe. Brunette a fière allure, sa coque en teck est en très bon état, et nos compères brûlent d’impatience de mettre la machine en route. Après un calfatage, une révision générale du système propulsif et le remplacement du tendelet de style victorien, le bateau prend contact pour la première fois avec le Lot. Ces premiers essais se révèlent particulièrement décevants : les cylindres n’offrent pas la puissance espérée et la pompe à vide, organe primordial d’une machine à vapeur, donne d’évidents signes d’abandon.

Qu’à cela ne tienne, la machine est débarquée, entièrement démontée, les pièces défectueuses sont refaçonnées ou rachetées auprès de collectionneurs, quand ce n’est pas chez les ferrailleurs. C’est le cas notamment du graisseur principal, récupéré sur une vieille chaudière ayant fait sa carrière dans les usines Seita. « Dommage qu’il ne soit pas en bronze, déplore Jean-Paul, mais il est pratique parce qu’il graisse toutes les articulations en même temps. » Certains systèmes sont améliorés, comme l’alimentation en eau de la chaudière durant la marche. Une pompe à main en bronze des anciens établissements Berthou de Belleville (Rhône) aspire l’eau de la bâche dissimulée sous le banc latéral tribord.

La chaudière à tubes d’eau montre aussi de sérieux signes de fatigue. Or la réglementation en France pour l’utilisation de ce type d’engin est particulièrement draconienne. Pour ce qui concerne la navigation sur les eaux intérieures, c’est l’organisme de contrôle Apave qui s’occupe de timbrer les chaudières et permet ainsi d’obtenir le permis de navigation. Toutefois, le contrôle ne peut avoir lieu que si le propriétaire est en possession d’un plan fourni par le constructeur de l’appareil, ce qui n’est malheureusement pas le cas. Aussi Jean-Paul Gauban décide-t-il de faire construire une chaudière neuve sur le modèle de l’ancienne. Pour ce faire, il s’adresse aux établissements Sereys à Bègles, qui s’efforcent, en fonction de la place disponible à bord et des échantillonnages imposés par la réglementation actuelle, de construire un appareil dans l’esprit du système existant. « L’instrumentation d’époque faisait défaut, alors on a repris les accessoires de la vieille chaudière, précise Jean-Paul. On a dû ajouter un second niveau d’eau pour être en conformité, puis on a refait une cheminée. »

Comme à l’ancienne !

Jean-Paul Gauban a décidé de profiter de ce long week-end de l’Ascension pour effectuer une remontée du Lot navigable avec quelques amis qu’il a conviés à bord de Brunette. Abandonné par la navigation commerciale, concurrencée par le chemin de fer puis la route, le Lot a été rayé de la liste des voies navigables en 1926. Il est ouvert à la navigation de plaisance depuis 1990 sur soixante-cinq kilomètres à partir de Luzech qui fut un port important du temps de la batellerie jusqu’à Saint-Cirq-Lapopie, magnifique village perché sur une falaise et dominant la rivière.

Au-delà, le barrage de Crégols interdit la remonte ; pourtant, au XIXe siècle, la rivière avait été canalisée pour permettre aux gabares d’atteindre les mines de houille et les usines métallurgiques de Decazeville. En amont de cette cité industrielle, les bateliers aveyronnais devaient lutter contre le Lot sauvage sur près de quarante kilomètres, depuis Entraygues au confluent avec la Truyère. Après y avoir chargé merrains, bois de chauffage et de charpente, céréales, vins, houilles et produits des forges lors des escales à Aubin et Firmy, ils pouvaient descendre la rivière jusqu’à Aiguillon, au confluent avec la Garonne, et poursuivre leur périple jusqu’au grand port de commerce de Bordeaux, soit cinq cents kilomètres au total ! Les mariniers vendaient marchandises et bateaux, qui finissaient le plus souvent en bois de chauffage. Ils embarquaient à bord d’une gabare faisant la remonte, ou empruntaient le vapeur jusqu’à Cahors. De là, ils regagnaient leurs villages d’Auvergne ou du Rouergue en charrette et char à bancs.

Dans le style de la belle plaisance, les bronzes sont de rigueur à bord de Brunette, comme le poste
de pilotage, qui comporte la barre à roue, un manomètre de pression ainsi qu’un compas. Une jolie petite pompe ouvragée permet de prélever dans la bâche l’eau destinée au thé ou au café . © Gilles Millot

Désormais, le Lot est interrompu par des barrages hydroélectriques qui interdisent toute forme de navigation dans la majeure partie de son cours. C’est donc en amont de celui de Luzech que Jean-Paul Gauban a décidé de mettre à l’eau son bateau, acheminé sur une remorque depuis Villeneuve-sur-Lot. Les mannes de bois et les sacs de charbon ont été embarqués en quantité suffisante pour alimenter la chaudière. Quelques morceaux de bois mort ramassés sur les berges au cours des escales suffiront à compléter le combustible jusqu’au terme du voyage. « Il nous est déjà arrivé de chauffer momentanément aux sarments de vigne, ironise Jean-Paul, mais ça, c’est réservé pour les grillades ! »

Alimentée au bois et au charbon, la chaudière, source d’énergie, fait l’objet de soins très attentifs. © Gilles Millot
L’écluse de Cessac est la première des quatorze qu’il faudra franchir avant la fin du voyage. Sur le
Lot navigable, ce sont les plaisanciers eux-mêmes qui manœuvrent vannes et portes pour l’éclusage. © Gilles Millot

La bâche est approvisionnée en prélevant l’eau directement dans la rivière à l’aide d’un arrosoir. On remplit la chaudière par l’intermédiaire de la pompe à main. Un allume-barbecue qui a remplacé les copeaux ou le chiffon gras des anciens chauffeurs suffit pour enflammer les quelques morceaux de pin disposés sur la grille du foyer. De légères fumerolles s’échappent bientôt par le long tube de cuivre de la cheminée. Quelques pelletées de charbon viennent compléter le combustible et la chaleur devient de plus en plus intense auprès de la chaudière. Il faut près de trois quarts d’heure pour monter l’engin en pression et obtenir les trois bars nécessaires à la mise en train de la machine. Pendant ce temps, Joël Perrodo, un Breton émigré dans le Bordelais et ami de Jean-Paul, a décrété que les cuivres ne brillaient pas assez. Après avoir revêtu sa combinaison de chauffe, il a empoigné chiffon et bidon de produit lustrant, puis s’est mis à l’ouvrage avec détermination. Quelques fuites de vapeur apparaissent au niveau de différents organes. A l’aide d’une clé anglaise, Gilles Gaston, l’expert mécanicien », resserre les presse-étoupes des tiges de piston et la vanne d’admission de vapeur.

Des lâchers de barrage ont eu lieu la veille et l’on promet des courants traversiers assez forts à l’approche des déversoirs qui jouxtent les écluses. Aussi le patron a-t-il décidé de faire monter la chaudière suffisamment en pression, afin d’être en mesure, le cas échéant, de donner le maximum de puissance à la machine. « Pour alimenter le foyer, il faut anticiper sur la navigation, précise Jean-Paul. Nous mettons du charbon et du bois, gros ou petit, en dosant suivant la force du courant et les obstacles à franchir. Arriver à une écluse avec la chaudière pleine de charbon, c’est absurde. S’il y a un autre bateau en train d’écluser et qu’il faut attendre, on doit lâcher de la vapeur, rajouter de l’eau, et l’on consomme du combustible pour rien. Alors, on affine. Par exemple, si on sait que l’on va arriver près d’une écluse dans dix minutes, on met quelques petits morceaux de bois, ça brûle vite et on n’a pas de perte. Il faut connaître la rivière, ou bien se munir d’une bonne carte, et avoir une certaine habitude pour réguler la chauffe. »

Jean-Paul Gauban à la barre de Brunette. © Gilles Millot

La remonte

Le manomètre indique sept bars. Les provisions de bouche sont embarquées, les passagers prennent place à bord et les amarres sont larguées. Conformément à la tradition, un coup de sifflet annonce le départ et Brunette gagne le milieu de la rivière. Jean-Paul a pris en main la barre à roue en bronze située en abord, près de l’avant bâbord ; sa position offre une vue dégagée pour le pilote. En outre, ce dernier a sous les yeux un manomètre indiquant la pression dans la chaudière, ainsi qu’un magnifique compas dans son habitacle de bronze, plus esthétique qu’utile pour une navigation en rivière. La poignée du sifflet de vapeur est fixée au-dessus du pilote, sous le tendelet, et l’on en fera largement usage pour approcher et quitter une écluse, saluer des pêcheurs ou un bateau de rencontre, échanger des politesses au passage d’un train, voire simplement pour se faire plaisir.

Après quelques kilomètres, la machine a atteint son rythme de croisière. A la sortie de l’échappement, la vapeur passe dans un premier échangeur, placé sous le plancher, puis rejoint le condenseur constitué de trois tubes de cuivre situés sous la coque, avant de revenir sous forme liquide dans la bâche, grâce à la pompe à vide. Cette eau est déjà à environ trente degrés lorsqu’elle est aspirée par la pompe alimentaire pour repasser dans les tubes de la chaudière, et le rendement s’en trouve amélioré d’autant.

La rive droite est bordée d’un coteau calcaire sur lequel ont été bâtis, au fil des siècles, quelques châteaux et belles demeures bourgeoises dont les ouvertures surplombent la rivière. Une plaine fertile, où alternent vignes, cultures fruitières et maraîchères, s’étend sur la rive gauche. Des peupliers, hêtres et saules bordent les deux berges et étalent leurs ombres sur les eaux brunes. Toute cette végétation héberge une faune emplumée qui ferait le bonheur d’un ornithologue averti. De temps à autre, on peut apercevoir à l’abri de ces frondaisons de jolies barques en bois, au tableau étroit et à l’étrave pointue. Elles sont les derniers témoins d’un savoir-faire local que des embarcations en plastique plus banales tendent à reléguer dans le passé. Un autre patrimoine à sauver !

Agitées près des déversoirs, mais souvent lisses comme un miroir, les eaux du Lot coulent au milieu d’une végétation d’un vert printanier. Insérer dans ce cadre enchanteur un joli canot en bois verni propulsé par une discrète machine à vapeur ne nuit pas, bien au contraire, à la tranquillité des lieux. © Gilles Millot

La première écluse rencontrée est celle de Douelle. Le barrage déversoir engendre un courant traversier qui nécessite de donner le maximum de puissance à la machine (250 à 300 tours/minute) et requiert toute l’habilité du pilote. Le mécanicien agit sur la commande de l’inverseur de marche un système à coulisse de type Stephenson pour embrayer en marche arrière. Point n’est besoin d’inverser la barre, la seule utilisation du couple de l’hélice permet de venir accoster une petite estacade en bois. Deux équipiers ont débarqué pour aller manœuvrer les vannes et les portes de l’écluse. Cette dernière et le pont de Douelle franchis, il faut de nouveau charger la chaudière pour remonter les eaux gonflées par les lâchers d’amont.

Le vapeur poursuit sa route au rythme des écluses en suivant les méandres de la rivière jusqu’à Cahors, important relais commercial entre le haut Lot et la moyenne vallée à la grande époque de la batellerie. La capitale du haut Quercy marque la fin de la première étape du périple. Le lendemain, il faudra franchir l’écluse située sous le magnifique pont de Valentré, construit au XVI e siècle. Les piles de l’édifice portent encore les traces des passerelles d’appontement qui permettaient aux maîtres de bateaux d’accoster. Ils y débarquaient une partie de leurs marchandises, qu’ils remplaçaient par des fûts de vin de Cahors, avant de poursuivre leur route vers l’aval, souvent jusqu’au port de la Lune.

Le sifflet du vapeur résonne sous l’arche du pont et, l’écluse franchie, Brunette vient saluer le bateau-moulin amarré sur la rive gauche, avant de passer devant la Fontaine-des-Chartreux qui alimente la ville en eau potable. Les écluses se succèdent ; depuis celle de Lacombe, on aperçoit le beau village de Laroque-des-Arcs où existait jusqu’au Moyen Age un aqueduc gallo-romain qui alimentait Divona, l’antique Cahors. La halte pique-nique a lieu près du village de Lamagdelaine. Jean-Paul Gauban fait cuire les saucisses dans le foyer de la chaudière, sous le regard ébahi d’un couple d’Américains embarqués sur un bateau de location. Le patron est un homme de cœur et les plaisanciers d’outre-Atlantique bénéficieront de saucisses et de vin de Cahors en échange d’une tournée générale de café, apprécié et partagé dans la bonne humeur. D’autant que de nouveaux voisins d’escale viendront se joindre au groupe, accompagnés d’une bouteille d’eau-de-vie de poire. Conséquence de ce bien-vivre, quelques-uns décrètent une sieste à l’ombre du tendelet. Ils seront bientôt réveillés par un strident coup de sifflet farceur : en route !

A Cahors, le pont de Valentré constitue un remarquable exemple d’architecture médiévale. © Gilles Millot
Rencontre d’un canot de plaisance et d’un bateau de travail. Jusqu’au XVIII e siècle, nombreux étaient les moulins-bateaux en activité dans le bassin de Garonne. Le Sainte-Catherine est une reconstitution de ce type d’embarcation. Amarré en amont du pont de Valentré, il fait désormais partie du paysage.

L’œil du spécialiste

Après l’écluse de Vers, à la sortie d’un méandre, le patron demande subitement à ce que l’on accoste la rive en contrebas d’un grand champ maraîcher. Besoin naturel ou envie subite de se dégourdir les jambes, quelle mouche le pique ? Au travers des feuillages, Jean-Paul a aperçu un appareil qui a retenu son attention. Après avoir pris pied sur la berge, il constate que son œil exercé ne l’a pas trahi. Une vieille chaudière verticale est plantée là, au bord du champ ! Un homme, en chapeau de paille et combinaison de travail, longe ses plants de courgettes et s’approche tranquillement. Après un échange de politesses, Jean-Paul interroge le propriétaire de l’engin. L’ancienne chaudière, récupérée aux Domaines, avait pour vocation initiale de chauffer l’eau des douches d’une garnison. Elle a été utilisée durant plusieurs décennies par le cultivateur en question, qui la branchait sur une cloche et vaporisait sa terre pour détruire mauvaises herbes et autres parasites. L’agriculture moderne et son cortège de pesticides lui ont fait abandonner l’archaïque appareil. « Combien en voulez-vous ? » interroge Jean-Paul. « Oh mais, c’est que ça pèse hein ! » répond le brave homme. L’affaire est conclue au prix de la ferraille et, après une franche poignée de main, l’homme regagne ses plates-bandes et Jean-Paul son bateau, non sans promettre de venir prendre livraison sous huit jours ; on peut lui faire confiance, il sera là !

L’escale du soir à Saint-Géry est proche. Après le passage de l’écluse, Brunette vient s’amarrer sous les frondaisons ; le tronc d’un hêtre fera l’affaire. Les passagers débarqués, il faut mettre bas les feux et extraire la vapeur de la chaudière. Pilote et mécanicien ouvrent la vanne de mise à l’air libre et actionnent le sifflet. Dans un bruit infernal, de dantesques nuées enveloppent hommes et bateau. Non loin de là, dans le petit village traditionnel de Pasturat, un gîte convivial attend l’équipage.

Bonheurs et projets

L’étape du lendemain, la dernière, permettra de découvrir une rivière toujours plus belle, avec sur la rive gauche les hautes falaises calcaires et, en aval de l’écluse de Ganil, le chemin de halage taillé à même la roche par des mariniers et des ouvriers au courage sans bornes. Puis c’est l’arrivée à l’écluse de Saint-Cirq-Lapopie la quatorzième du périple ! d’où il suffit de se retourner pour découvrir, perché sur la falaise, l’un des plus beaux villages de France. On décide de pique-niquer en amont de l’écluse et, cette fois, le délicat fumet d’un magret de canard s’échappe par la cheminée. Le repas dégusté, une partie de l’équipage prend la route qui mène au village, une autre a décidé de remonter les deux derniers kilomètres de voie navigable, jusqu’au barrage de Crégols. Une fillette est venue plusieurs fois, accompagnée de sa maman, pour voir le curieux bateau qui « siffle de la fumée ». Alors Jean-Paul leur a proposé d’embarquer pour cette courte promenade. Fière et ravie, la petite Léa est restée longtemps devant la machine, ébahie par l’agitation de tout ce système compliqué. Mais son bonheur a sans doute été à son comble lorsque le patron l’a prise dans ses bras afin qu’elle puisse atteindre la commande du sifflet.

Le périple de Brunette est ponctué de haltes pique-niques au cours desquelles la chaudière est mise à contribution pour cuire saucisses et magret de canard… © Gilles Millot
Perché sur la falaise, le village de Saint-Cirq-Lapopie, l’un des plus beaux de France, marque le terme du Lot navigable et la fin du voyage de Brunette. © Gilles Millot
Les lâchers de vape ur, afin de mettre bas les feux, sont toujours spectaculaires et bruyants. © Gilles Millot

Parmi ses nombreux projets, Jean-Paul Gauban nourrit celui de construire un bateau de course propulsé par la vapeur, et filant quarante nœuds, rien de moins ! Puis il envisage un canot d’initiation pour lequel la chaudière et la machine sont trouvées et en cours de restauration. Toutefois, les travaux sont momentanément arrêtés parce qu’un moineau a eu l’idée saugrenue de faire son nid et ses petits dans l’utile chariot élévateur. Il y a aussi cette vieille coque de fer rivetée, que l’insatiable vaporiste a renflouée l’hiver dernier dans les eaux du Lot. Il paraît même que ce serait le remorqueur à vapeur du grand-père ! L’appareil propulsif découvert chez un collectionneur est sur le point d’être acquis, mais chut ! « Pour ça il faudra revenir nous voir ! » dit Jean-Paulen souriant.