par Emmanuel van Deth – Pourquoi s’enticher d’un grand cotre en bois calant 1,80 mètre alors qu’on recherche un petit voilier pour naviguer dans le bassin d’Arcachon, réputé pour ses bancs de sable et ses chenaux étroits ? Parce que Banfora II est unique, et qu’il est bien difficile de résister à son envoûtant parfum d’Afrique.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Arcachon belle plaisance. Un rassemblement estival de bateaux anciens devant la jetée Thiers, à quelques enca–blures du grand port de plaisance. Didier Douleau est au rendez-vous avec son cotre Banfora II. Sous le chaud soleil de midi, la flotte se repose pour un pique-nique géant. Deux camps se dessinent… Ceux qui posent l’étrave sur le sable, comme les pinasses, les bacs à voiles et autres dériveurs comme les Bélouga. Et les autres, les quillards, qui restent au large. Banfora II en fait partie. Avec son tirant d’eau de 1,80 mètre, ce n’est pas exactement le voilier idéal pour musarder au gré des bancs de sable et des parcs à huîtres. Mais voilà, Didier Douleau, soixante et un ans, est tombé amoureux de Banfora II il y a un peu plus de dix ans.

Né à Toulouse, il n’a rien d’un rêveur débordé par l’entretien d’un voilier en bois classique presque quinquagénaire. D’abord parce qu’il adore le bois : « Jeune, je faisais de la marqueterie », lance-t-il. Ensuite parce que les bateaux, il connaît. Régates en Soling et Sélection ont fait de lui un excellent marin. C’est enfin un propriétaire qui a les moyens de bichonner une unité exigeante. Ses diplômes de pharmacien et son doctorat en technologie pharmaceutique en poche, Didier a fait carrière chez upsa. Très attaché à la campagne garonnaise – son laboratoire est basé dans le Lot-et-Garonne –, il réside la semaine à Bordeaux et le week-end sur le bassin d’Arcachon. « Finalement, j’ai suivi la Garonne toute ma vie, plaisante-t-il. Je suis un terrien amoureux de la mer. »

La brise marine peine à s’établir et le courant est contraire à la route. Il en faudrait plus pour entamer la bonne humeur de Didier, qui distribue leurs rôles à ses équipiers, tous vêtus du polo blanc estampillé au nom du bateau. « En croisière, Banfora II est gérable à deux. Mais pour des virements de bord rapides, deux équipiers ne sont pas de trop sur la plage avant. On laisse le génois et la trinquette à contre ; le premier glisse sur la seconde, bien bordée dans l’axe. Un bonhomme aide la toile à passer, l’autre amène le point d’écoute au plus près des rails de foc. Et dans le cockpit, il faut gérer les bastaques. » Bastaques à levier, gros winches à une vitesse : tout l’accastillage est d’origine. Les quelques risées de la fin d’après-midi nous donnent un aperçu de la puissance du bateau au près. Par force 3 à 4, le liston taquine la surface de l’eau et la vitesse est de 7 nœuds. Vent de travers, nous atteignons les 9 nœuds. « Mais alors, affirme Didier, la barre franche, il faut la tenir ! »

Bois d’Afrique soigneusement sélectionnés

Ce cotre élégant a été construit en 1967 par le chantier de Jean Perronne, à Valras, et mis à l’eau l’année suivante. Son propriétaire, Pierre Grapin, est un pharmacien qui a partagé sa vie entre Béziers et le Congo. C’est lui qui, à Marseille, accompagné du constructeur, a soigneusement sélectionné les essences. Africaines évidemment. Parmi les constructeurs de la région, Jean Perronne était réputé s’octroyer les meilleurs stocks de bois. C’est pourquoi le bordé de Banfora II est irréprochable : parfaite uniformité de teinte, de grain et absence d’aubier. Sur sa planche à dessin, Louis Vernette, un Bitérrois lui aussi, doit composer avec un commanditaire fantasque. Amoureux des voiliers anciens, Pierre Grapin veut un grand voilier avec des élancements importants, quitte à « sacrifier le confort et l’habitabilité pour privilégier les qualités marines et les performances ». L’architecte est plutôt porté sur les coques solides, trapues, le plus souvent à arrière norvégien. On lui doit ainsi les Féroé, Drakkar, Camargue, Cap Horn et surtout Cap Nord, qui est sans doute son plan le plus connu.

L’homme de l’art lance à son client : « Une longue voûte, c’est comme de rajouter des plumes à un oiseau ! » À quoi le pharmacien rétorque : « Oui, c’est ça, mettez-moi des plumes ! » Le cotre, baptisé Zaïre sur les plans, adopte donc des lignes très tendues qui ne sont pas sans rappeler celles d’un 8 m JI, mâtinées toutefois d’un zeste de Colin Archer, avec une puissante étrave et un franc-bord plus imposant que celui des voiliers de jauge. Bref, malgré sa longue voûte, voilà une coque prête à en découdre avec le large. Le lest en plomb – presque 50 pour cent du déplacement – est supporté par une quille longue en iroko. La même essence est adoptée pour les trois premières virures de fond, alors que le reste du bordé est en sipo. Le mât de 14 mètres est en spruce, tout comme la bôme et le tangon. Le pont, complètement dégagé à l’exception d’un petit rouf symbolique, limite la hauteur sous barrots à 1,50 mètre.

Le yacht est finalement baptisé Banfora II, nom d’une ville du Burkina Faso et du cargo qui a ramené le pharmacien en mé-tropole. Pendant dix ans, ce dernier navigue dans le golfe du Lion, « sans dépasser la frontière espagnole ». Le bateau est alors basé à la Tamarissière, un village sur l’embouchure de l’Hérault. À l’issue de cette période, Pierre Grapin troque son yacht contre un appartement de Font-Romeu, propriété de Pierre Barbel. Ce professionnel de la démoustication du littoral se contente lui aussi de brèves navigations côtières, généralement effectuées en solitaire. Pour s’épargner les corvées de vernis, il peint les espars en blanc.

À peine deux ans plus tard, le Banfora II est à nouveau mis en vente. Une opportunité pour Patrick Latouche et sa compagne Thérèse, un couple de beatniks en quête d’un bateau de voyage. « Un copain nous a prêté une 4 L, raconte Patrick. On a fait tous les pontons depuis la frontière espagnole jusqu’à Cavalaire. » Au départ, leur voilier idéal ressemblait à une Corvette, devenue Super Estuaire, avant de virer au Tahiti Ketch. Et quand Patrick et Thérèse découvrent Banfora II, c’est le coup de foudre. Ils ne connaissent rien à la voile ni à la navigation, mais se portent acquéreurs du cotre de 42 pieds. L’apprenti skipper est novice mais débrouillard : pendant quatre ans, il a multiplié les traversées du Sahara pour livrer des voitures en Afrique. Et bien gagné sa vie. Basés près de Marseillan, les jeunes bohèmes mettent à nu la carène du voilier – elle se révèle impeccable – et refont les peintures. Le bateau est armé en première catégorie. Le couple s’accommode, en compagnie de son chien Flop, d’emménagements au confort sommaire et s’initie aux manœuvres.

Un périple de 25 000 milles autour de l’Atlantique

En mai 1981, Banfora II quitte Sète pour un long voyage de cinq ans. « On s’est d’abord amarinés, se souvient Patrick, grâce à des navigations diurnes le long des côtes espagnoles. » À partir de Gibraltar, les jeunes aventuriers se lancent dans les navigations de nuit, cap sur Tanger, avant le premier grand saut vers les Canaries. « Il a fallu barrer huit jours ! » Alors, Patrick construit un régulateur d’allure à partir de pièces de voitures. Puis c’est la découverte de la navigation à la gonio et au sextant. L’équipage parvient à Dakar. L’escale dure un an. Patrick embarque des passagers pour des balades à la journée. Thérèse dispense des cours de français.

Après la découverte des fleuves Gambie et Casamance, le couple traverse l’Atlantique, cap sur le Brésil, atteint après seize jours de mer. Un an de vadrouille plus tard, Banfora II est au mouillage à Salvador de Bahia. Nous sommes le 1er janvier 1984, deux cents voiliers ont relâché dans la baie, l’ambiance est inoubliable. Les vents et les courants invitent à faire route vers les Antilles. Mais l’archipel est trop surfait et touristique au goût de l’équipage. Patrick rêve plutôt de l’océan Indien et se lance dans une éprouvante traversée de… quarante-deux jours ! Essentiellement au près, avec une bataille finale contre le redoutable courant des Aiguilles au début de l’hiver austral. L’équipage est épuisé, mais parvient tout de même à mener Banfora II au Cap.

En 1983, au mouillage à Itaparica, une île dans la baie de Tous les Saints, au Brésil. Photo aérienne prise par Patrick Latouche – alors propriétaire du cotre – sanglé sous le spinnaker établi pour la circonstance. © coll. Patrick Latouche

En Afrique du Sud, le cotre est mis au sec et entièrement révisé. Seuls quelques tarets sont décelés près du gouvernail. Malgré les coups de mer, les jours de près dans la brise et les échouements dans les fleuves, le cotre est resté en bon état. « On a connu bien des mésaventures, raconte Patrick, mais pas de fortunes de mer. Le bateau s’est révélé fiable : pas d’avaries, pas de casse ni de bois pourri. Je n’ai pas fait de lourds travaux. Juste un entretien régulier. » Le skipper s’est juste astreint à passer deux ou trois couches bien épaisses d’antifouling deux ou trois fois par an. Banfora II avait droit aussi régulièrement à une peinture soigneuse des œuvres mortes, des espars, du pont et du rouf, les hiloires étant passées au Bondex.

Sorties à la journée en Méditerranée

Le 21 mai 1984, le cotre reprend la mer, cap sur l’océan Indien. « Les conditions étaient bonnes, se souvient Patrick. Vent de Sud-Est faible à modéré et baromètre à 1 025 hectopascals. Pour cette traversée, nous avions le choix entre deux routes : descendre au Sud chercher les vents d’Ouest, ou longer la côte. Cette dernière option, dans la mince bande côtière du contre-courant des Aiguilles, est la plus délicate en raison des freak waves [vagues phénoménales] levées par le courant. Au Cap, nous avons vu un cargo au flanc défoncé par une de ces vagues. En ce début d’hiver austral, au près par le travers du cap de Bonne-Espérance, le vent était froid et nous nous faisions rincer par une eau tout aussi glacée. À l’évidence, nous touchions les limites de notre bateau et de notre équipement – nos vêtements de mer, notamment, n’étaient pas adaptés à ces conditions. Nous avons donc fait demi-tour, pour attendre un meilleur moment. »

Revenu au Cap, Patrick travaille chez les shipchandlers et les importateurs de bateaux français, entretient des voiliers, les convoie, prépare les bateaux neufs avant leur livraison. De son côté, Thérèse donne des cours de français dans le cadre de l’Alliance française.

Carénage de Banfora II à Dakar, en 1981. Au cours de son voyage, le cotre sera ainsi repeint deux ou trois fois par an. © coll. Patrick Latouche

Les affaires vont bien, mais Thérèse rêve d’un bébé et le couple décide de rentrer en France. Le 4 avril 1985, Banfora II largue les amarres, cap sur Sainte-Hélène, puis Ascension, Dakar, les Açores, La Corogne et enfin Bourg-sur-Gironde. Après la naissance de son fils, Simon, Thérèse se lance dans les traductions. Patrick enchaîne les convoyages puis intègre une association éducative belge. Le voilà chargé de coordonner la remise en état d’un « Baltic trader », un trois-mâts de 33 mètres de long. Après ses 25 000 milles, Banfora II se repose, d’abord à Bourg, puis deux ans à Mortagne-sur-Gironde, et enfin à Bordeaux. En 1990, quand Thérèse est affectée comme institutrice dans l’Aude, il rallie la Méditerranée sur le plateau d’un camion.

En Méditerranée, Patrick reprend souvent la mer, affrétant des bateaux anciens pour le compte d’associations. Il œuvre aussi à la création d’un statut de skipper professionnel. En 1996, Banfora II est préparé pour une activité de charter au départ de Canet-en-Roussillon. C’est alors que, sur injonction de la Commission régionale de sécurité, le Volvo essence-pétrole d’origine est remplacé par un diesel d’occasion. En septembre 1999, Banfora II participe aux Régates royales de Cannes. Un vieux rêve de Patrick, mais également une occasion de tenter d’éventuels acquéreurs.

Didier Douleau, vingt ans après Patrick et Thérèse, écume tous les ports de la côte méditerranéenne à la recherche du voilier de ses rêves. C’est ainsi qu’au début de l’année 2000, il tombe en arrêt devant Banfora II, amarré à Canet-en-Roussillon. Le cotre lui plaît, son histoire aussi. Et puis Didier est pharmacien, comme le premier propriétaire ! Dix ans après avoir quitté les eaux limoneuses de la Gironde, le voilier reprend la route, cap sur Arcachon. Il entame alors une carrière plus douce : son nouveau propriétaire ne rechigne pas à tirer quelques bords au large, vers l’Espagne toute proche ou l’île de Ré, mais guère plus loin. « Je suis un marin qui aime voir la terre, précise Didier. J’aime l’horizon à condition qu’un bout de côte s’y découpe. »

Le nouveau propriétaire offre à son cotre tous les soins nécessités par un yacht classique de plus de quarante ans. « Je sauve un patrimoine, dit-il. Un voilier ancien, il faut le garder, il fait partie de la famille. » Banfora II vient à peu près tous les trois ans au chantier Bonnin se refaire une beauté. « Il a même droit à un ber construit sur mesure », souligne Alexis Bonnin. En 2001, la stratification en polyester du pont de contre-plaqué est remplacée par un revêtement en fibre de verre et résine époxy. Les cale-pieds en acajou sont repris, avant la pose d’un lattage en teck et de l’accastillage, qui comprend désormais un guindeau plus fonctionnel. Un nouveau rouf inspiré de celui des 8 m JI vient améliorer le confort intérieur sans dénaturer la ligne du bateau. Deux ans plus tard, la cuisine, la table à cartes et la couchette du navigateur sont réaménagées. Pendant l’hiver 2008-2009, le vieux moteur est remplacé par un Nanni diesel de 50 chevaux.

Ce chantier important en entraîne un autre. Une légère voie d’eau s’étant manifestée à l’arrière, Didier décide de déquiller son bateau, l’absence du bloc-moteur facilitant l’accès aux goujons. Et là, stupeur, la plupart des boulons de quille en Inox sont attaqués. Rien d’étonnant pour Patrick Latouche : au Cap, il avait déjà dû changer le boulonnage de la pièce d’étambot. Explication de l’architecte : les tannins de l’iroko, privés d’oxygène, cristallisent l’Inox…

En revanche, le bordé est toujours en excellent état et l’on se contente, après mise à nu, de lui appliquer une nouvelle peinture de teinte ivoire, cuvée spéciale Banfora II.

2008, c’est également l’année où Didier part en mission humanitaire au Burkina Faso. Le temps de découvrir les forêts qui ont sans doute fourni, plus de quarante ans plus tôt, le bois de son Banfora II. Dans l’avion du retour, il ramènera un morceau d’acajou caïlcédrat, appelé aussi acajou du Sénégal. « Juste de quoi faire une hampe», plaisante le propriétaire en regardant son pavillon tricolore battre au vent. C’est son élégante contribution à l’histoire africaine du bateau.