Eskil Engdal et Kjetil Sæter – Traduit du norvégien par Frédéric FourreauEn décembre 2014, le capitaine Peter Hammarstedt, membre de l’organisation environnementaliste Sea Shepherd, engage le Bob Barker dans la traque de six navires de pêche qui braconnent la légine autour de l’Antarctique. Quinze jours plus tard, le Thunder est repéré ; le Bob Barker ne le lâchera plus durant les quatre mois suivants, depuis les mers du Grand Sud jusqu’au golfe de Guinée. À la poursuite du « Thunder », alternant courses de vitesse, tours d’observation et manœuvres d’intimidation, évoque concrètement le pillage des mers à grande échelle. Criminalité, blanchiment d’argent et esclavage moderne sont au programme, de même que les atermoiements d’une communauté internationale qui détourne souvent le regard.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie

Le Pays des Ombres. L’endroit ne figure sur aucune carte, mais c’est sur lui que le capitaine Peter Hammarstedt met le cap l’après-midi du 3 décembre 2014. Le my Bob Barker descend la rivière Derwent, en direction de la capricieuse Storm Bay, puis s’engage dans un voyage de quinze jours jusqu’à un océan lointain et infernal où l’on rencontre les vents les plus violents et les vagues les plus hautes de la planète. […]

Sa cible est une flotte de bâtiments qui braconne la légine australe, un poisson des profondeurs particulièrement délicat, dont le trafic peut se révéler aussi profitable que celui de la drogue ou des êtres humains. Les chalutiers et les palangriers opèrent dans une région tellement inhospitalière et inaccessible que les chances de les localiser sont infimes. S’il débusque les navires, il les chassera de l’océan Austral, détruira leur matériel de pêche et remettra les équipages aux garde-côtes ou aux autorités portuaires.

Avant de quitter Hobart, la capitale de la Tasmanie, Hammarstedt a soigneusement étudié son objectif. Il a scruté les cartes des régions où la flotte de navires braconniers a été observée par des bateaux de recherche et des avions de surveillance. À présent, il essaie de raisonner comme un pêcheur, examinant la topographie sous-marine et les hauts-fonds favorables aux grandes concentrations de légines australes. Dans la mer de Ross, une des principales baies du continent antarctique, les bateaux qui pratiquent la pêche légale sont nombreux. En outre, la zone est régulièrement fréquentée par des navires de la Marine. C’est pourquoi il est peu probable que les braconniers s’y trouvent. Aussi décide-t-il de se diriger plutôt vers le banc de Banzare – un plateau sous-marin jaillissant des profondeurs abyssales de l’Antarctique. C’est cette région que Hammarstedt surnomme le « Pays des Ombres ». […] Il va lui falloir deux semaines pour l’atteindre. Une fois sur place, la chasse pourra débuter.

Tandis que le Bob Barker s’approche du 60e parallèle et de la limite septentrionale de l’océan Austral, il soumet son équipage de trente et un hommes et femmes à des exercices d’entraînement. Dans les « soixantièmes mugissants », la surface bleu clair de l’océan peut s’élever en un instant et laisser place à de féroces murailles d’eau d’un vert profond, et les ouragans sont tellement courants que l’on ne prend même pas la peine de leur donner de nom. L’équipage de bénévoles répète les manœuvres d’homme à la mer et d’évacuation, et il s’entraîne aux tactiques d’affrontement et à l’utilisation de boucliers dans les canots pneumatiques.

Quand Hammarstedt avait engagé le combat avec des baleiniers japonais, il s’était heurté à une résistance agressive, mais il savait que ses adversaires n’entreprendraient aucune action pouvant mener à la perte de vies humaines. Avec une flotte de pirates, en revanche, on peut s’attendre à tout. L’activité de pêche illégale qui a lieu dans l’Antarctique constitue l’une des opérations de braconnage les plus lucratives au monde et Hammarstedt sait que les pirates pourraient avoir recours aux armes, c’est pourquoi il a préparé son équipage à cette éventualité.

Du côté tribord du pont, il a affiché une pancarte en contreplaqué de format A4. Les mots « Avis de recherche – Malfaiteurs braconnant la légine australe – Les six bandits » sont imprimés dessus en caractères rouge sang sur fond marron-beige. Les individus recherchés sont le Thunder, le Viking, le Kunlun, le Yongding, le Songhua et le Perlon – une flotte de vieux chalutiers et palangriers qui pillent la précieuse population de légines australes de l’Antarctique depuis des années. Tous ces vaisseaux figurent sur la liste noire de la CCAMLR, l’organisation qui gère les ressources marines vivantes de la zone maritime internationale entourant l’Antarctique.

Le Perlon, vieux de soixante-quatre ans, est inscrit sur la liste noire des autorités depuis 2003. Le Yongding écume l’océan Austral depuis au moins dix ans. Le Kunlun est le plus petit, mais peut-être aussi le plus connu, et lié à un réseau mafieux espagnol. Et puis il y a l’imposant Songhua, reconnaissable à son pont avant particulièrement bas, qui pratique la pêche illégale dans les eaux de l’Antarctique depuis 2008.

Au sommet de l’affiche apparaissent les photos des deux navires dont rêve Hammarstedt. Le Viking – un vieux rafiot rongé par la rouille qui entre et sort des ports asiatiques en glissant silencieusement avec ses cargaisons illégales –, le tout premier bateau de pêche à avoir été recherché par Interpol. Enfin, le Thunder, un chalutier de fabrication norvégienne lui aussi recherché par Interpol. On estime que le pillage de l’Antarctique a rapporté plus de 60 millions d’euros à son propriétaire. C’est la raison pour laquelle Hammarstedt a fait de ce navire sa priorité.

Le capitaine a déposé des copies des avis de recherche d’Interpol sur une étagère, dans la timonerie. S’il trouve l’un de ces navires, il ira poser près du bastingage avec le bateau mafieux en arrière-plan et la pancarte en contreplaqué portant l’avis de recherche d’Interpol dans la main. Ensuite, le photographe de bord prendra un cliché de lui.

Après neuf jours de mer, au niveau du soixante et unième parallèle, ils repèrent les premiers icebergs : deux cathédrales de glace aux façades ruisselantes et aux flèches éphémères. […]

Pour l’équipage du Bob Barker, l’Antarctique est un aperçu du monde tel qu’ils souhaiteraient qu’il soit : vierge, paisible et hors du temps. […]

C’est dans les profondeurs qui s’étendent entre le plateau continental et la plaine abyssale que vit la légine australe, un géant turbulent et repoussant dont le poids peut atteindre 120 kilogrammes et la durée de vie, dépasser cinquante ans. Il naît sur les hauts-fonds côtiers et ce n’est qu’à l’âge de six ou sept ans qu’il s’enfonce dans l’obscurité glaciale, entre 1 000 et 2 000 mètres de profondeur. Après qu’un spécimen a été capturé et décrit à la fin du XIXe siècle, il est tombé dans l’oubli jusqu’à ce qu’il soit redécouvert par hasard et servi dans les restaurants américains dans les années 1980. Sa chair grasse, blanc nacré et dénuée d’arêtes, a créé la sensation dans les milieux gastronomiques. La saveur de la légine était à mi-chemin entre celle du homard et celle de la coquille Saint-Jacques, et d’aucuns clamaient qu’il s’agissait du meilleur poisson au monde. Un guide gastronomique britannique a offert à ses lecteurs le conseil suivant : « Il est sévèrement menacé d’extinction, alors vous feriez mieux d’en manger pendant qu’il en reste encore. »

La pêche de ce que l’on a surnommé « l’or blanc » a généré des fortunes cachées, coûté des centaines de vies dans des naufrages et autres accidents maritimes et failli éradiquer cette douceur à la longue maturité.

Le soir du 16 décembre, le Bob Barker entre dans la partie Sud du banc de Banzare. L’océan qui l’entoure semble avoir été épargné par le temps, mais sur sa carte, Hammarstedt peut lire des fragments de l’histoire du continent. Il voit des vestiges d’ambitions cupides et d’héroïsme insensé : des étendues de mer, des collines et des montagnes qui ont été nommées d’après des épouses et des maîtresses, des souverains, des mécènes, des héros morts de froid ou d’après de pures hallucinations. […]

Le capitaine suédois mène son bateau à l’abri d’une langue de glace afin de le protéger de la houle en provenance de l’Ouest. C’est là que débuteront les recherches. D’abord, il se dirigera vers le centre du banc, puis il le traversera d’Ouest en Est. Il faudra deux semaines pour couvrir toute la zone. Le radar captera chaque mouvement dans un rayon de 12 milles nautiques, et la lumière de l’été polaire lui permettra de mener ses recherches vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Hammarstedt sait que les bateaux de pêche qu’il est en train de traquer ont probablement aussi une sentinelle avec les yeux rivés sur le moniteur du radar et que son navire pourrait être détecté bien avant qu’ils n’aient établi le contact visuel avec l’un d’eux. Cependant, il a soigneusement étudié les six navires et il est convaincu que le Bob Barker, avec ses 3 000 chevaux, se montrera plus rapide.

Alors qu’il rassemble son équipage dans le salon, plusieurs d’entre eux souffrent du mal de mer.

– Nous allons débuter nos recherches par l’Ouest, puis nous nous dirigerons vers le Sud en direction de la glace. Nous pouvons croiser un navire à tout moment. La surveillance dans le poste de vigie commencera ce soir. Les exercices d’alerte après le déjeuner et l’entraînement aux premiers soins ensuite, déclare Hammarstedt.

Les recherches prendront probablement plusieurs semaines.

Les voiles brumeux qui s’élèvent de l’océan s’épaississent. Toutes les demi-heures, Hammarstedt est dans la timonerie pour vérifier l’image radar. Elle est parsemée d’une multitude de points – des icebergs qui se sont détachés de la barrière d’Amery, une gigantesque masse de glace qui s’étend à travers la baie de Prydz. La seule chose qui distingue un iceberg d’un navire sur l’écran du radar, c’est la vitesse. Mais si un navire est en train de pêcher, il avance lentement, peut-être à la même vitesse que les icebergs. Pour cette raison, Hammarstedt veut que les objets captés par le radar soient systématiquement identifiés par une paire d’yeux.

Le poste d’observation, appelé nid-de-pie, est l’endroit du bateau où les conditions climatiques sont les plus dures. La personne qui se tient au sommet du mât ne dispose de rien d’autre que d’un bouclier en acier pour se protéger du vent. Le guetteur doit scruter constamment la surface de l’océan en quête de navires et de flotteurs indiquant la présence d’un filet de pêche. On a plus de chances de déceler quelque chose du coin de l’œil que droit devant soi. La plupart des membres de l’équipage sont volontaires pour un tour de guet dans le nid-de-pie. Tout le monde veut être le premier à repérer le Thunder.

Actuellement, quarante à cinquante objets sont visibles sur le radar. C’est comme regarder fixement une pizza aux poivrons, et la sentinelle placée sur le pont appelle sans arrêt l’homme de vigie pour lui indiquer la direction et la distance où se trouve chaque objet qui ne peut être identifié sur le radar. La seule chose en vue, c’est l’océan vitreux et les icebergs émergeant furtivement du brouillard. Le deuxième jour des recherches, le Bob Barker se trouve à 300 milles nautiques de la baie de Davis et à 150 de la banquise.

– On pourrait les trouver d’un instant à l’autre, dit Hammarstedt.

Tout à coup, sur le radar, le capitaine remarque qu’un des points qui dérivent doucement se déplace dans une direction différente, s’éloignant de la trajectoire lente des icebergs. L’objet maintient une vitesse de 6 nœuds vers le Sud-Ouest. Cela ne peut être qu’un bateau. Ont-ils repéré le Bob Barker ? Doit-il changer de cap afin de leur couper la route ? Cette manœuvre ne risque-t-elle pas d’attirer l’attention ?

Quelques minutes plus tard, dans le nid-de-pie, le matelot Jeremy Tonkin distingue trois flotteurs reliés entre eux qui dansent à la surface de l’océan, à tribord du Bob Barker. Ils appartiennent vraisemblablement à un navire braconnier, estime Hammarstedt. Dès que le contact visuel avec le bateau inconnu sera établi depuis la timonerie, il ordonnera à l’équipage de se préparer.

Lorsqu’il l’aperçoit, le navire est enveloppé dans la brume.

– C’est un bateau de pêche, affirme Hammarstedt.

– Oh oui, confirme le second capitaine Adam Meyerson. Il ressemble beaucoup au Thunder, Peter. La peinture et le pont avant sont identiques.

Grâce aux photos dont ils disposent, Meyerson est capable de reconnaître les contours du vieux chalutier qui émerge à présent du brouillard, avec sa timonerie saillante et sa poupe caractéristique. […]

La nouvelle commence à se répandre sur le bateau. Bientôt, la timonerie est remplie de membres d’équipage et Hammarstedt ordonne à l’un d’eux de prendre note de leur position. Puis il ouvre la fenêtre de la timonerie et place ses jumelles devant ses yeux. Le bateau est partiellement caché derrière un iceberg. Dans les jumelles, il peut voir des groupes de mouettes plonger autour du navire pour récupérer les déchets de poisson qui ont été jetés par-dessus bord. Les flotteurs du filet sont suspendus au bastingage, prêts à être déployés dans l’océan.

Hammarstedt va chercher le classeur rouge contenant les photographies et les descriptions des « six bandits » sur l’étagère au fond de la timonerie. Rapidement, il feuillette les pages et les clichés du Thunder. Meyerson regarde par-dessus son épaule.

– C’est bien le Thunder, déclare Hammarstedt.

Il tape dans la main de Meyerson et déclenche l’alarme. Cinq sonneries brèves retentissent. C’est le signal qui indique que tout l’équipage doit se préparer.

Ils ont trouvé le navire que personne n’avait vu depuis deux mois, et qui est recherché à travers le monde entier par la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Norvège pour braconnage de poisson à grande échelle. Ce bateau est le plus célèbre de tous, il est traqué par des ministres, des bureaucrates et des enquêteurs de la police criminelle de quatre continents. Il a été mentionné dans des discours, a fait l’objet de conférences, ses déplacements ont été consignés dans des documents stratégiques et des protocoles d’investigation, et il figure sur la liste noire d’Interpol depuis huit ans.

Le Thunder est un navire insaisissable qui disparaît aussi soudainement qu’il apparaît, comme s’il n’existait pas réellement, mais était plutôt une figure de conte folklorique, pense Hammarstedt. Il sait que cette analogie revêt un caractère mélodramatique, mais au cours des mois récemment écoulés, le Thunder est devenu son Moby Dick.

– 17 décembre 2014, 21 h 18, note Hammarstedt dans le journal de bord.

Puis il met le cap sur sa proie.