Par Yannick Nazé – A Fécamp, sept chalutiers-coquilliers arment chaque année à la coquille Saint-Jacques, une pêche qui se pratique en Manche du 1er octobre au 15 mai. Nous avons embarqué sur le «Summum », le temps d’une marée de trois jours, soixante-douze heures de pêche où les traits se succèdent toutes les deux heures, à moins que quelques ennuis ne viennent rompre ce rythme effréné…

Pour Thierry Cavelier, le patron du Summum, et son équipage, le mois d’avril a été ponctué de nombreux incidents, entre de la casse de matériel qu’il a fallu réparer, des ennuis mécaniques et l’évacuation en urgence par hélicoptère du mécanicien Dominique Gréaume dans la nuit du 20 au 21 avril. S’ajoutant à cela une succession de dépressions, il n’était pas évident de prévoir les appareillages.

Heureusement, à l’approche de Pâques, la météo s’annonce plus favorable, avec 12 à 18 nœuds de vent de Sud-Sud-Ouest prévus pour au moins vingt-quatre heures. Dans ces conditions, et malgré les fêtes à venir, il est hors de question pour l’équipage de rester à la maison. Les jours bloqués au port par le mauvais temps doivent être compensés, d’autant que la saison de la coquille prend fin dans moins d’un mois. Thierry décide ainsi d’appareiller le samedi 22 avril à 1 h30. Si tout va bien, nous partons pour une marée de soixante-douze heures, avec une livraison prévue dans la nuit de lundi à mardi.

Cinq hommes pour manœuvrer dix fois par jour deux dragues de près de 2 tonnes

Un chalutier-coquillier pratique deux types de pêche, la coquille Saint-Jacques du lei octobre au 15 mai, et le chalut de mai à septembre. Son chiffre d’affaires annuel est réalisé avec la coquille, les quelques mois au chalut servant davantage de transition entre deux campagnes coquillières plutôt que comme moyen de compenser un éventuel manque à gagner. Au chalut, les sorties durent environ quarante-huit heures, à la recherche d’espèces de bonne ou moyenne valeur marchande: raie, grondin, cabillaud, rouget, daurade, encornet et autres poissons pélagiques. Certains armements, notamment à Dieppe, choisissent quant à eux de désarmer purement et simplement leurs bateaux en dehors de la saison de la coquille, mettant à profit cette période pour entretenir la flotte.

Fécamp compte sept chalutiers-coquilliers : Maximum, Optimum, Summum, Alléluia, Saint-Roch, Ailly et Mélidys. Mais le port est également fréquenté pour la saison par plusieurs bateaux de Port-en-Bessin, Honfleur et Dieppe, qui livrent ici leur pêche ou la débarquent pour qu’elle soit acheminée par camion vers leurs ports d’attache respectifs.

Fécamp leur sert de base avancée pour diminuer les heures de route vers les zones de pêche.

Les chalutiers-coquilliers mesurent le plus souvent entre 12 et 20 mètres de long — certains navires peuvent toutefois atteindre les 30 mètres — pour un équipage de quatre à cinq hommes. La pêche de la coquille Saint-Jacques, pratiquée dans toute la Manche, est particulièrement réglementée. Les deux premiers week-ends de la saison, les coquilliers doivent s’arrêter du vendredi midi au dimanche midi afin de ne pas trop engorger le marché. La pêche quotidienne ne doit pas excéder 250 kilos par homme embarqué, et la pêche hebdomadaire ne doit pas être supérieure à une tonne par marin. En cas de fraude, le patron peut se voir retirer sa licence de pêche et infliger une forte amende. La coquille se déplaçant beaucoup, une année ne fait pas l’autre. Il faut parfois faire route jusqu’aux côtes anglaises pour la trouver, ce qui représente de quatre à cinq heures de navigation au départ de Dieppe ou Fécamp.

De longues années durant, les bateaux ont pêché à l’aide de huit à dix dragues de forme triangulaire, larges d’environ 1,50 mètre à leur ouverture. Elles devaient être remontées à bord les unes après les autres, ce qui obligeait à une manutention fatigante et dangereuse pour les marins. Depuis la fin des années quatre-vingt, tous les coquilliers ont adopté les dragues dites « hollandaises », qui sont manœuvrées sur le côté ou sur l’arrière du navire. Selon le bateau, ces dragues sont constituées d’un bâton de 4 à 9 mètres de long sur lequel sont montées de quatre à neuf grages à coquille dotées de couteaux en forme de râteau et d’une poche au maillage métallique. Le Summum est équipé de deux bâtons de 9 mètres munis à leurs extrémités de roues en caoutchouc. Cet ensemble pèse entre 300 et 400 kilos. Une grage pesant entre 80 et 100 kilos à vide, ces dragues, avec leurs chaînes et manilles, avoisinent au total les 1500 kilos à vide, et près du double quand elles sont remontées à bord une fois leurs grages remplies de 100 à 150 kilos de coquilles, crustacés, cailloux et autres sédiments.

Présence de la coquille Saint-Jacques en Manche-Est.
Les dragues du Summum sont constituées d’un bâton de 9 m de long auquel sont fixées neuf grages de 1,60 m de haut pour 0,80 m de large et un poids de 100 kg à vide.
Les dents des couteaux mesurent 12 cm de long.
Les anneaux métalliques des poches ont un diamètre compris entre 8,5 et 9,2 cm. © Yannick Nazé

Un ancien chalutier bigouden transformé pour le métier de la coquille

Le Summum, ex-Mam-coz II, est l’un des trois chalutiers-coquilliers de l’armement Dehaye, dont les bateaux travaillent ensemble, se renseignant mutuellement sur la qualité des zones de pêche. Il a été construit en 1972 au chantier Pierre Gléhen du Guilvinec. Jusqu’en 1998, année de son arrivée à Fécamp, ce chalutier en bois appartient successivement à Théophile Lemoigne et Louis Guéguen, deux armateurs de Lesconil. Armé par cinq à six hommes, il travaille alors au chalut en mer Celtique, sauf durant la saison de la coquille Saint Jacques où il rejoint probablement la Normandie.

Ci-dessus: Thierry Cavelier à la passerelle du Summum. © Yannick Nazé

Le Summum, désormais immatriculé FC 176213, a subi d’importantes réparations et modifications à son arrivée à Fécamp, des travaux réalisés durant six mois par son équipage et le chantier Bernard de Saint-Vaast-la-Hougue. Plusieurs bordages et les deux tiers du pont sont alors remplacés, le pic est refondu et le treuil déplacé, le mât avant est supprimé tandis que deux mâts sont installés de part et d’autre de la passerelle pour haler les deux trains de pêche, les pavois sont doublés en inox et le plan de pont est adapté au métier de la coquille.

Le Summum, qui jauge 49,71 tonneaux, mesure 18,20 mètres de long pour 5,98 mètres de large et 3,40 mètres de tirant d’eau. Le pic sert au rangement du chalut, des cordages et des matériels peu utilisés. Une cale réfrigérée est aménagée en arrière du pic; ses 40 mètres cubes sont compartimentés par des cloisons en bois amovibles, sauf dans sa partie centrale, à l’aplomb du panneau de cale, afin de pouvoir y circuler. Dans le prolongement de la cale, se trouve la chambre des machines, où trône un moteur Poyaud de 414 chevaux (305 kilowatts), ses auxiliaires et deux réservoirs, l’un de 17000 litres pour le carburant et l’autre de 2000 litres pour l’eau douce. Ces capacités, très importantes pour un coquillier — le Summum consomme entre 1300 et 1500 litres de gasoil par vingt-quatre heures —, datent de l’époque où le chalutier effectuait des marées de huit à quinze jours. Le poste d’équipage, auquel on accède depuis la cuisine par une échelle, occupe l’arrière du bateau; il est doté de trois couchettes de chaque bord, séparées par une table centrale et des bancs-coffres. Enfin, tout à fait à l’arrière, un accès s’ouvre sur le compartiment de l’appareil à gouverner.

Le magasin se trouve sur le pont principal, sous le gaillard. On y range le matériel utilisé pour pêcher la coquille : couteaux de grages, boulons, manilles, outils, chaînes de remplacement et autres fournitures de première urgence en cas d’avaries. Le panneau de descente dans le pic est situé au centre du magasin. En sortant, on se trouve derrière le treuil. Deux de ses bobines sont garnies de 500 mètres de câble de 20 millimètres de diamètre; les deux autres portent chacune un câble de 30 à 50 mètres qui sert à haler les deux trains de pêche. Ces câbles passent par plusieurs renvois qui les orientent soit vers les potences arrière, soit vers les deux mâts de charge. Le panneau métallique de la cale se trouve au pied du treuil; c’est ici que sont entreposés les coffres de coquilles. De part et d’autre du treuil, contre les pavois, on trouve, à tribord, un bidon en plastique de 200 litres qui sert de vivier et, à bâbord, l’ancre, et la chatte qui sert à récupérer un train de pêche qui aurait été perdu.

La passerelle est centrale. On y trouve un compas, un loch, un pilote automatique, un sondeur, un radar, un ordinateur qui héberge cartes marines et plans de pêche, un GPS, ainsi que le pupitre des cadrans moteur (pression d’huile, compte-tours, etc.). Une trappe de secours permet d’accéder au compartiment moteur. A l’arrière de la passerelle, le local transmission, éclairé par un hublot, abrite table à cartes, VHF, CB, BLU, téléviseur, baromètre et pendule. Le compartiment des batteries se trouve en dessous sur bâbord. La passerelle est flanquée de deux ailerons avec balcon extérieur. En contrebas, on trouve les toilettes, l’accès machine ainsi que la cuisine de 4 mètres carrés. Enfin, à l’arrière du bateau, trônent le portique dont les deux enrouleurs portent les chaluts de fond qui servent l’été, ainsi que les deux potences où sont saisis les panneaux de chalut.

Cinq hommes composent l’équipage du Summum quand il travaille à la coquille, contre quatre quand il arme au chalut, l’un d’entre eux étant alors en repos. De jour comme de nuit, les deux trains de pêche sont remontés au bout d’une heure et demie à deux heures. La manœuvre dure une vingtaine de minutes, soit le temps de virer, vider et filer. Le triage nécessite une demi-heure de travail : remise à l’eau des cailloux et autres coquillages, calibrage des coquilles

— 11 centimètres minimum —, mise en caisses, rangement en cale réfrigérée des coffres de 25 à 28 kilos. Ces tâches achevées, l’équipage peut aller boire un café, manger ou dormir… à condition qu’aucune avarie ne doive être réparée. Les manœuvres de port sont assurées par le patron. Quand le bateau fait route, un marin assure seul le quart. En pêche, le quart est assuré par le patron, ou par un marin durant l’après-midi et la nuit hors période de manœuvre. Pour cette marée, il est prévu que nous allions à un peu plus de 20 milles de Saint-Valery-en-Caux pour travailler entre 50° et 50° 10′ de latitude Nord et 0° 03′ et 0° 21′ de longitude Est.

Deux heures après son appareillage de Fécamp, le Summum met en pêche

Samedi 22 avril, 0 h 45. Fécamp est bien calme à cette heure de la nuit ; seuls quelques noctambules en route vers le casino animent ses rues. L’Optimum, le Summum et le chalutier pélagique Spes sont accostés au quai Sadi-Carnot. Quai Joseph-Duhamel, Bonne Sainte-Rita et Voyageur, deux coquilliers de Port-en-Bessin, sont en livraison ; chacun refait le plein de carburant, de vivres et de matériel pour reprendre probablement le large. Tante-Fine, un voilier traditionnel fécampois, fait son entrée dans le bassin Bérigny pour venir accoster au quai du même nom face à la caïque Vierge de Lourdes.

Ci-dessus: un coquillier en pêche. La longueur des funes — différente pour chaque drague afin d’éviter qu’elles ne se chevauchent — doit être d’environ trois fois la hauteur d’eau. © Yannick Nazé

1 h 10. Les premiers membres d’équipage du Summum et de l’Optimum arrivent en voitore. Notre équipage est composé de Thierry Cavelier, le patron, Dominique Gréaume, le mécanicien, Yannick Pitte, le treuilliste, Jean Desmoulins et Jérôme Deschamps, les deux matelots. Vingt minutes plus tard, le ronronnement du moteur se fait entendre à bord du Summum, qui s’illumine de tous ses feux. Thierry et un de ses marins reprennent la route pour le domicile de l’armateur à Epreville, où ils vont prendre livraison des vivres. Pendant ce temps, Yannick me donne la main pour embarquer mes effets ainsi que quelques provisions pour les soixante-douze heures à venir. Le Voyageur, un catamaran de 16,46 mètres — cette configuration offre l’avantage d’une grande surface de pont par rapport à un monocoque de même taille -, fait son entrée dans le bassin; son équipage fêtera Pâques en famille.

Soixante-douze heures durant, le Summum va traîner ses deux dragues à quelques milles seulement de la côte.

1 h 45. Bonne Sainte-Rita remet le cap sur ses lieux de pêche. Thierry de retour, tout l’équipage participe à l’embarquement de l’alimentation. Les denrées périssables prennent place dans la cale réfrigérée, le reste va dans les bancs-coffres du poste d’équipage. 2h15. Un contact radio est établi avec le pontier pour l’ouverture de la passerelle Bérigny. Le Summum appareille, Thierry à la barre. La hauteur importante du gaillard réduisant la visibilité depuis la passerelle, un marin se poste à l’avant et un autre sur l’aileron tribord pour assister Thierry. Cinq minutes plus tard, nous passons les jetées dans le sillage de l’Optimum. Cap au 355 pour 11 milles de route à 8,5 nœuds par mer belle à peu agitée. Les lumières de Fécamp s’estompent peu à peu tandis qu’apparaissent celles d’Antifer et de la centrale nucléaire de Paluel. A bord, les marins ont rejoint le poste pour profiter d’une bonne heure de repos avant de mettre en pêche. Thierry est seul à la passerelle qu’illumine le sondeur en couleurs, le radar, la table traçante et la petite lampe du compas.

3 h 40. « Debout ! » La lampe s’allume dans le poste d’équipage. Certains marins ont du mal à sortir d’un sommeil profond ; d’autres, sans un mot, les cheveux en bataille et l’air hagard, enfilent déjà tricot et souliers pour rejoindre le coin cuisine où ils vont s’équiper de vêtements chauds, bottes et ciré. En quelques minutes, tout le monde est à son poste sous les feux des projecteurs. Le temps est dément et la température agréable. A la passerelle, Thierry décide de parcourir encore un ou deux milles avant de mettre en pêche pour deux heures de traîne.

3h55. Le patron fait un signe aux treuillistes. La manœuvre se manifeste par un bruit de chaînes et de chocs le long de la lisse. Une fois le cartahu croché à la patte-d’oie en chaîne reliée au bâton, le train de pêche tribord est soulevé au treuil pour être débordé à l’extérieur de la lisse. Puis il est amené à l’aide de la furie jusqu’à la potence tribord, tandis qu’un marin laisse filer le cartahu. La même manœuvre se répète à bâbord tandis que Thierry a mis pleins gaz pour éviter que les trains de pêche ne se prennent dans l’hélice. Bientôt, le patron donne l’ordre de laisser filer, le treuilliste laissant une distance de 25 mètres entre les deux dragues pour éviter qu’elles ne se chevauchent. Nous sommes sur des fonds de 35 à 40 mètres, ce qui nécessite de filer 120 et 150 mètres de câble. Tout au long de la manœuvre, les marins ont été très vigilants, même si les conditions de mer sont démentes cette nuit. En raison de la période d’ouverture — automne, hiver et début du printemps -et du matériel utilisé — engins lourds hérissés de couteaux effilés —, la pêche à la coquille Saint-Jacques est particulièrement dangereuse.

Thierry me montre sur l’écran de l’ordinateur que nous nous trouvons dans le secteur où le chalutier-coquillier honfleurais Cambronne a fait naufrage dans la nuit du 21 au 22 janvier 2000. Quatre marins y ont laissé la vie… Maintenant que les dragues travaillent, seul un marin reste de quart, les autres allant se reposer dans le poste. Pour le terrien que je suis, pas facile de se glisser dans une bannette — comme d’en sortir. Bercé par la houle et le ronronnement du moteur, je finis par m’endormir, dans un air saturé des odeurs propres aux bateaux de pêche.

Thierry Cavelier dans sa bannette. © Yannick Nazé

Huit traits permettent de récolter près de 800 kilos de coquille

5h55. « A virer! » Je mets un peu de temps à réaliser où je me trouve, surpris en plein sommeil par cet ordre donné sans ménagement depuis l’entrée du poste par l’homme de quart. Il a aussitôt regagné la passerelle, après avoir allumé la lumière qui nous éblouit tous. Le premier sur pied, Thierry rejoint immédiatement la passerelle, où l’homme de quart lui fait le rapport des deux dernières heures. Alors que le Summum continue à faire route, les matelots s’éveillent puis se préparent. Nul mot n’est échangé. Si certains attendent le dernier moment pour venir sur le pont, d’autres avalent un café pour ne pas démarrer l’estomac vide. Une fois les projecteurs allumés, chacun gagne son poste. Yannick et Jean desserrent les freins du treuil, puis embrayent les tambours des funes. Les trains de pêche apparaissent rapidement sous leur potence. Le treuil est stoppé ainsi que le navire.

Yannick Pitte au treuil. © Yannick Nazé
Au bout d’environ deux heures de pêche (1), le bâton est amené à la hauteur de la potence arrière (2), puis à l’aplomb du mât de charge (3). Il est ensuite hissé au maximum (4), avant d’être déposé à plat-pont. On peut alors renverser les grages à l’aide du petit bâton pour qu’elles se vident dans la coursive (5). © Yannick Nazé

A tribord, le cartahu est croché à la patte-d’oie pour faire venir la drague à l’aplomb du mât de charge tout en laissant filer le câble de traction. Les extrémités du bâton sont capelées à la lisse à l’aide de deux chaînes de retenue, puis la drague est hissée jusqu’à tension de ces deux chaînes. Une fois croché en son milieu par un câble viré depuis l’avant de la passerelle, le bâton est posé à plat pont, retenu par les deux chaînes à la lisse. Le cartahu est alors capelé sur un petit bâton relié au fond des neuf grages par des chaînes, ce qui va permettre de soulever celles-ci pour qu’elles déversent leur contenu sur le pont. La même manœuvre s’effectue à bâbord.

Thierry repositionne le chalutier pour pouvoir remettre en pêche à 6 h 25. Le triage peut alors commencer dans chaque coursive. Cailloux et sédiments retournent à la mer par les dalots; coquilles, bulots et crustacés sont récupérés. Les coquilles sont lavées, calibrées puis réparties dans trois coffres descendus dans la cale réfrigérée. Les bulots et crustacés, plus ou moins abondants, sont placés dans le vivier où l’eau est renouvelée en permanence à l’aide d’une manche prévue à cet effet. Parfois, raies, seiches ou turbots font partie des prises accessoires et sont mis précieusement en cale. Un coup de jet d’eau sur le pont et les hommes rejoignent le poste pour se reposer.

8h15. « A virer! » Les trois coffres de coquilles pêchées sont aussitôt envoyés en cale. Nous remettons en pêche 30 minutes plus tard, accompagnés du Maximum, du même armement que le nôtre. L’Ailly, un chalutier-coquillier fécampois, est en vue sur bâbord. 9h40. Cap au 330, profondeur de 38 mètres, vitesse de 2,8 nœuds, 1350 tours au moteur. 10 heures. Stupeur ! Le moteur ralentit puis s’arrête. Nous restons ancrés sur nos dragues. Sylvain, le mécano, parvient finalement à relancer la machine après quelques essais infructueux. Pendant ce temps, par VHF, Thierry a fait part à Pascal, le patron de l’Optimum, de notre problème. Ce dernier s’est dit prêt à nous remorquer jusqu’à Fécamp, mais Thierry a décliné la proposition. 10h 15. Nous avons viré pour un résultat de trois coffres. Thierry me précise que c’est une bonne pêche pour cette fin de saison. Une fois le bateau repositionné, les dragues sont immergées. Elles sont au fond à 10h55.

11 h30. Le Maximum est en pêche à quelques encablures de nous et sur le même cap. La mer est belle et le soleil brille. Midi. C’est l’apéritif, tout l’équipage se retrouve à la passerelle autour du patron. Pour le déjeuner, week-end de Pâques oblige, Sylvain nous a préparé un menu spécial : en entrée une salade de tomates, avocats et œufs durs, un gigot et du riz en plat principal, et un petit nid à la crème au beurre pour le dessert. Tout le monde descend dans le poste pour manger, à l’exception de l’homme de quart, qui veille à la passerelle.

13 heures. La récolte est de trois coffres. Nous remettons en pêche à 13 h 30. Quatre des cinq membres de l’équipage vont faire une sieste sitôt le travail terminé. Nous sommes bord à bord avec le Maximum à environ 20 milles de la côte. 15h 20. Ordre est donné de virer. Nous remettons en pêche 20 minutes plus tard. Nous remplissons cette fois-ci cinq coffres.

Une première croche sur la drague bâbord, puis une seconde à tribord

Dimanche 23 avril. Hier, en huit traits, nous avons pêché vingt-huit coffres – entre trois et cinq par trait -, soit 700 à 750 kilos de coquille. 8 h 10. Le soleil se lève sur une mer calme. Vingt minutes plus tard, nous remettons les dragues à l’eau pour la quatrième fois depuis minuit.

Tandis que la drague est virée, un matelot s’apprête à y crocher le cartahu qui la ramènera à l’aplomb du mât de charge. © Yannick Nazé

9 heures. La météo annonce pour ce matin une force 5 à 7 avec des vents de Sud au large du Cotentin. Nous naviguons cap au Nord-Est par 50° 07′ de latitude Nord et 00° 03′ de longitude Est, soit à 25 milles de la côte, à la hauteur de Saint-Martin-aux-Buneaux. Les fonds sont de 40 mètres. 9h45. Changement de cap. Nous faisons de l’Ouest avant de virer, à 10 h 30, pour une pêche de deux caisses. Midi. Tout le monde se met à table autour d’un bon repas, composé de charcuterie, d’un poulet avec des pâtes, et de fruits.

Nous virons à 12 h 45 pour une récolte de trois coffres. Les dragues pêchent à nouveau à 13h05. Excepté Sylvain, de quart à la passerelle, l’équipage descend pour faire une sieste. 14 h 30. Le chalutier cherbourgeois Marie-Catherine, en pêche sur notre tribord arrière depuis plusieurs milles, nous dépasse. Nous sommes par 50° 09′ de latitude Nord et 00° 15′ de longitude Est, cap au Nord-Est par des fonds de 50 mètres. 14h45. A un demi-millier devant nous, le Marie-Catherine vire son chalut. Sa pêche a l’air peu fructueuse. D’ailleurs, une fois la manœuvre terminée, le chalutier fait route vers un autre secteur.

14 h50. Une croche se produit sur la drague bâbord. Thierry, appelé à la passerelle, stoppe le navire puis le fait venir à la verticale du bâton en faisant virer les funes.

Mais la croche résiste. Le bateau gîte sous la tension. Le patron décide alors de mettre en avant toute. Le chalutier gîte de plus en plus fortement sur bâbord arrière, l’eau venant presque frôler la lisse — les dalots sont fermés. Et, tout à coup, le Summum retrouve son assiette, le câble restant bien tendu, signe que la drague n’a pas été perdue. « A virer! » Ce ne sont pas les quelques minutes de pêche restantes qui feront la différence. Au final, les dégâts sont peu importants. Seul le petit bâton est tordu en son milieu; comme il avait déjà été manchonné par le passé, c’est assurément sa dernière saison. Une réparation de fortune est réalisée et quelques anneaux de grages sont changés. Ce trait rapporte deux caisses de coquilles. C’est peu, mais l’équipage est heureux d’avoir évité le pire dans la croche. Nous remettons en pêche à 15 h 30.

Les grages sont vidées sur la coursive bâbord. © Yannick Nazé
Ci-dessus: tandis que le Summum fait route pour changer de zone de pêche, les matelots s’occupent du triage. © Yannick Nazé

16 h 20. Je suis avec Thierry dans le magasin quand une nouvelle croche se produit, cette fois-ci sur tribord. Le moteur, toujours embrayé, l’hélice provoque un bouillonnement d’écume à l’arrière, tandis que le Summum, stoppé, accuse de la gîte. Le patron bondit à la passerelle pour mettre au point mort avant de faire virer les funes. Puis il remet les gaz à fond dans l’espoir de dégager l’engin. Le Summum gîte fortement sur tribord mais se trouve rapidement libéré… la fune molle indiquant cette fois-d que nous avons perdu le train de pêche. Thierry donne l’ordre de virer le bâton bâbord ainsi que le reste du câble tribord. Ce petit trait permet tout de même de remplir deux coffres.

Yannick et Jean réalisent rapidement une épissure sur le câble de traction pour y capeler la chatte que l’on va traîner au fond dans l’espoir de récupérer le train de pêche. Par VHF, le Summum demande au Maximum de lui prêter son propre grappin, qui est plus lourd et donc plus efficace que le nôtre. Noucos faisons route vers le point de rendez-vous convenu après avoir relevé le GPS l’endroit exact de la croche. 16h50. Nous retrouvons le Maximum par 50° 10′ de latitude Nord et 00° 21′ de longitude Est. Nous lui passons le câble tribord pour qu’il y fixe son grappin, que l’on récupère à l’aide de notre treuil par tribord arrière. Le Maximum reprend sa route et remet en pêche. 17 h 15.

Ci-dessus: entre deux traits, l’équipage en profite pour manger ou se reposer. On reconnaît ici Jean Desmoulins et Thierry Cavelier. © Yannick Nazé

Rude métier

Thierry Cavelier m’a dit tout le plaisir qu’il avait à pratiquer son métier, surtout quand il drague la coquille Saint-Jacques et qu’il doit se mettre en quête des meilleures zones de pêche de la Manche Est. Être patron de pêche requiert une solide expérience.

C’est un métier à lourdes responsabilités, celles du navire, du rendement et de l’équipage. C’est aussi un métier soumis à de nombreux aléas, notamment quand le temps se gâte, que la mécanique défaille ou que le matériel casse. Un patron doit être rigoureux et vigilant pour assurer sécurité et bonne pêche. Il doit aussi être entouré d’un équipage soudé et performant, gage d’un bon rendement et donc de bons revenus et de la stabilité de l’entreprise. Qu’ils arment à la coquille ou au chalut, les marins sont toujours à la peine. Il est très rare que le bateau reste à quai. Dans ces conditions, chaque homme attend une rétribution à la hauteur des efforts consentis. De là dépend d’ailleurs la stabilité des équipages, qui varie beaucoup selon les bateaux.

A ces conditions de travail difficiles s’ajoute aussi l’éloignement de la terre, de la famille, du quotidien, assumé par les seules épouses. Le téléphone portable et Internet ont aujourd’hui rapproché les couples séparés, mais cela n’empêche pas les femmes d’aller scruter le ciel pour se faire une idée des conditions météo. Car cette profession reste, malgré les progrès, un métier à hauts risques.

Le grappin, frappé sur les deux câbles bâbord et tribord pour pouvoir être traîné dans l’axe du bateau, est mis à l’eau. La tension des marins est palpable, même si le patron se dit confiant, car ce n’est pas la première fois que pareille mésaventure lui arrive.

18 h 30. L’équipage a rejoint le poste pour y manger un steak-frites. Thierry reste seul à la passerelle, faisant route à différents caps. Trente minutes plus tard, il décide de virer les deux câbles pour ajouter la chatte du bord au grappin du Maximum ; peut-être ce nouvel ensemble sera-t-il plus efficace. Le sondeur indique des fonds accidentés.

Sept heures de perdues, mais un miracle permet de récupérer la drague

20h15. Alors que nous sommes passés à plusieurs reprises sans succès sur le point GPS, cette fois une croche se produit. Thierry appelle tout le monde sur le pont. L’équipage ne dit pas un mot, attentif aux ordres du patron. Une fois le navire stoppé en douceur, Yannick vire au treuil le câble. Qu’allons-nous trouver ? Tout l’équipage est sur la lisse tribord quand apparaît la drague retenue par le petit grappin croché dans quelques anneaux d’une seule grage! Quand on sait que l’engin peut peser jusqu’à 3 tonnes en charge, c’est un miracle qu’on soit parvenu à le remonter.

Après plusieurs tentatives, et au prix de beaucoup de difficultés, Thierry parvient à fixer le cartahu tribord au bâton. Le train de pêche est amené en douceur le long de la lisse jusqu’à l’aplomb du mât de charge. Une amarre est alors fixée entre le navire et le bâton pour assurer l’ensemble. Après réflexion et de multiples manœuvres, le bâton est viré au plus haut à la verticale. On y frappe le câble de traction afin de pouvoir à nouveau le filer, le retourner – la drague s’étant présentée à l’envers – et le revirer. Il est 21 h 35 quand le train de pêche a rejoint le bord. Il est alors temps de constater les avaries puis de s’affairer aux réparations à la lumière des projecteurs. Une grage tordue est remplacée. Plusieurs anneaux sont changés ou remis en place. Le petit bâton, qui accuse un angle de 90 degrés, est démonté. Nous faisons alors route au Nord-Est par mer calme. 22h30. L’Optimum nous rejoint pour récupérer son matériel. Tout l’équipage est alors à la besogne pour changer les couteaux de grages. Vingt-cinq minutes plus tard, nous pouvons remettre en pêche par 42 mètres de fond, cap au 237.

23 heures. Le patron n’ayant pas dîné, il s’installe pour déguster son steak-frites. Près de sept heures se sont écoulées entre la croche et la remise en pêche. Deux à trois traits auraient pu être réalisés pendant cette période. Avec une moyenne de deux coffres par trait, ce sont 100 à 150 kilos de coquilles que nous aurions pu pêcher. En ce dimanche pascal, nous avons descendu en cale vingt-trois coffres de coquille Saint-Jacques. Nous avons en cale 1,3 tonne de produit prêt à être livré. 23 h 30. Je rejoins l’équipage au repos et m’endors à mon tour sans trop de mal. Je commence à m’habituer aux odeurs du bord, moi qui craignais le mal de mer. Il est vrai qu’aujourd’hui, la Manche est aussi calme qu’un lac.

Une fois calibrées -11 cm minimum -, les coquilles sont mises en caisses. © Yannick Nazé
Ci-dessus: le Maximum s’approche du Summum pour pouvoir lui passer un grappin qui aidera à récupérer la drague perdue. © Yannick Nazé

Lundi 24 avril, 8 h 15. Nous avons remonté les dragues à trois reprises depuis minuit, pour un total de neuf coffres. Nous sommes maintenant en traîne par 43 mètres de fond, cap au 288. La mer est belle à peu agitée. Yannick est de quart. 8 h 55. Par 50° 07′ de latitude Nord et 00° 01′ de longitude Ouest, cap au 90, nous virons pour une pêche de trois coffres, tandis que le vent souffle du Sud-Ouest de force 5 à 6. Les couteaux des grages bâbord sont remplacés, car ils ne sont plus assez efficaces sur les fonds de 48 mètres où nous sommes. 9 h 30. Remis en pêche, cap au Nord-Nord-Est à la vitesse de 3 nœuds. L’équipage prend un café. 11 heures. Nous croisons le Maximum, de nouveau en pêche après avoir livré ses coffres à Fécamp durant la nuit. L’Ailly est également aperçu plus au large tandis qu’il fait un cap opposé au nôtre, ainsi que le Claude Laurent de Dieppe qui pêche lui aussi la coquille. La mer moutonne.

Il arrive que l’on doive changer quelques anneaux de grage abîmés ou remplacer les couteaux. © Yannick Nazé
Une fois au port, le Summum peut livrer sa pêche, avant, parfois, de reprendre aussitôt la mer. © Yannick Nazé

11 h 20. L’Aiglon, de Dieppe, et le Claude Laurent, tous deux en pêche, changent de cap pour prendre le même que le nôtre. Cinq minutes plus tard, par des fonds de 43 mètres à 50° 08′ de latitude Nord et 00° 07′ de longitude Est, nous virons pour deux coffres. Nous remettons en pêche à midi, après quoi l’équipage profite d’un moment de détente devant un steak aux oignons.

Le Summum rentre au port les cales pleines de quatre-vingt-deux coffres

14 heures. Nous venons de remonter cinq coffres. Par 50° 09′ de latitude Nord et 00° 15′ de longitude Est, la mer est belle avec un vent de Sud-Ouest. Remis en pêche. 15 h 15. Un quart d’heure après avoir croisé le coquillier Cigogne de Dieppe, nous naviguons de concert avec l’Aiglon et le Claude Laurent, cap au Nord-Est. 16 h 35. On vire par 45 mètres de fond. Par 50° 09′ de latitude Nord et 00° 21′ de longitude Est, un porte-conteneurs qui descend la Manche croise notre route. Le Claude Laurent passe sur notre avant. Remis en pêche à 17 heures. Quatre coffres sont mis en cale. 18 h 55. A virer par 50° 08′ de latitude Nord et 00° 11′ de longitude Est sur des fonds de 42 mètres. La récolte est de quatre coffres. Nous faisons route au Nord-Est à 6-7 nœuds afin de remettre en pêche avant de dîner. Morue salée et pommes de terre sont au menu. C’est un régal. Merci Dominique !

© Yannick Nazé

21 h 30. A virer sous les projecteurs, par 50° 07′ de latitude Nord et 00° 03′ de longitude Est, sur des fonds de 40 mètres, cap au 240. Il fait nuit et il pleut. Le résultat est de deux coffres. Nous faisons un peu de route avant de remettre à l’eau les dragues. Les lumières de la centrale de Paluel et du port d’Antifer sont visibles. 22h 15. Cap à l’Est, face à la centrale de Paluel. Le beau temps est de retour. Nous remettons en pêche pour un dernier trait avant de rentrer à Fécamp, dont nous distinguons à 20 milles les lumières et les deux éclats du feu blanc de la jetée Nord.

Mardi 25 avril, 0 h 15. A virer notre dernier trait par 50° 01′ de latitude Nord et 00° 15′ de longitude Ouest, sur des fonds de 36 mètres. Aussitôt, le patron met le cap sur Fécamp. Nos cirés capelés, nous effectuons le travail pour une récolte de deux coffres. Quelques vagues cognent sur le gaillard et nous arrosent copieusement. 0 h 35. Cap au 235. Le coquillier roule et tangue tandis que les grages claquent le long de la lisse. Le bateau est nettoyé et rangé à la lueur des projecteurs, avant que chacun rejoigne sa bannette, à l’exception de Jérôme qui assure le quart à la passerelle. 2 h 20. Jérôme réveille Thierry. Fécamp est à quelques milles. Chaque membre de l’équipage prend son poste pour préparer les aussières en vue de l’accostage. Thierry à la barre, nous passons les jetées à 2 h 35 à vitesse réduite sous le regard de quelques pêcheurs.

2 h 45. Une fois franchi la passe Bérigny, nous accostons par bâbord au quai Sadi-Car-not. Le mât de charge est installé pour sortir de la cale nos 2,1 tonnes de coquille Saint-Jacques réparties en quatre-vingt-deux coffres. Environ un tiers de cette cargaison part aussitôt en camion frigorifique. Le reste est livré à l’aide d’un chariot élévateur à la criée de Fécamp pour la vente de 7 heures. 3 h 15. Les lumières du Summum s’éteignent alors que l’Optimum accoste à son tour. Après avoir débarqué mes effets et ma godaille, je regagne mon domicile accompagné de Yannick, le treuilliste. Il est 3 h 45. Ainsi s’achèvent trois jours de pêche à la coquille à bord du Summum, soixante-douze heures d’un travail effréné !

Remerciements : à Angeline, ma fille, pour la relecture de ce texte. A l’armement Dehaye, Thierry Cavelier et son équipage, ainsi que Joël Lecler, ancien patron armateur du chalutier Côte d’Albâtre, qui m’a fait découvrir le monde de la pêche fécampoise.