A bord du Saint-Michel II

Revue N°239

bateau en bois sous voile
Le Saint-Michel ii à la Semaine du golfe 2011, sa première grande fête maritime. En raison de la brise, le clinfoc et le flèche n’ont pas été établis. © Kathy Mansfield

Par Xavier Mével –À l’occasion de la Croisière Pen-Bron, virée annuelle entre La Turballe (Loire-Atlantique) et Arzal (Morbihan) organisée par le centre de cure éponyme à l’intention des personnes handicapées, quelques milles à bord du Saint-Michel II, la réplique du yacht de Jules Verne, lancée un mois plus tôt par l’association nantaise La Cale 2 l’île.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Ce samedi 25 juin, à La Turballe, même les éléphants auraient rêvé de prendre la mer. Un vrai temps de curé ! Ça tombe bien, parce qu’aujourd’hui, c’est la vingt-huitième Croisière Pen-Bron, organisée par le centre héliomarin éponyme à l’initiative de son médecin chef, François Moutet. En 1984, avec quelques amis plaisanciers, il avait embarqué plusieurs malades pour un week-end de voile entre La Turballe et Arzal. La virée solidaire est ensuite devenue une tradition locale. Désormais, la flotte compte cent cinquante bateaux, qui accueillent environ deux cents patients – dont 80 pour cent de handicapés physiques – venus de toute la France.

La Turballe est en ébullition. Alors que  les équipages et leurs invités confluent vers les bateaux, une armée de volontaires prépare le Festivent, une fête vouée au culte du père Éole. Tous les objets auxquels le souffle prête vie sont concernés : voiliers, cerfs-volants, ballons, boomerangs, girouettes, maquettes… Pourvu qu’il se lève, le héros du jour. Sinon, on pourra toujours pousser les feux de la « chaudière à musique », une poétique locomobile, dite encore « cucurbite à vapeur », dont un petit écriteau nous informe qu’elle aurait inspiré Jules Verne… Coïncidence, c’est justement à bord d’une réplique du yacht de cet écrivain que nous embarquons.

Grâce aux droits d’auteur du Tour du monde en 80 jours

Il est là, flambant neuf, à couple de Pen Duick III. C’est en enjambant le pont de cette légendaire goélette à l’étrave guibrée que l’on accède au Saint-Michel II. Et nous voici soudain transposés dans une autre époque. Ici, pas de batteries de winches chromés comme sur notre voisin, mais des palans et des poulies nantaises dont les joues de bois étincellent. Un pont latté en pin d’Oregon, émaillé de prismes en verre. Une coquette descente vernie pour accéder au poste avant. Un rouf plat guère plus élevé que le pavois, coiffé d’une élégante claire-voie. À l’arrière, un banc de quart et, sous l’arc de la longue barre franche, un panneau circulaire obturant le trou d’homme. Tout cela évoque les premiers temps du yachting, quand ce loisir était encore l’apanage d’une poignée de nantis.

portrait photo Daniel Croze

Daniel Croze, président de l’association La Cale 2 l’île et chef de bord. © coll. la cale 2 l’île

Nanti, Jules Verne l’est assurément depuis la publication, en 1872, de son Tour du monde en 80 jours. Un immense succès, tout comme la pièce de théâtre qui en est tirée trois ans après et fait l’objet de quatre cents représentations. Les droits d’auteur induits l’autorisent à rêver d’un nouveau bateau. Le premier Saint-Michel – prénom du fils de l’écrivain –, une ancienne embarcation de pêche à bourcet-malet qu’il a fait modifier au Crotoy, ne mesure que 9 mètres à la flottaison. Un peu juste pour le « bureau flottant » dont il rêve. En 1876, il sollicite Abel Le Marchand, le constructeur havrais. Les deux hommes s’accordent sur le plan d’un voilier à l’image des cotres-pilotes de la Manche, mais de moindres dimensions.

Pressé par son client, le chantier met les bouchées doubles et achève la coque en deux mois et demi ! Elle jauge 19 tonneaux et mesure 13,40 mètres de long pour 3,58 mètres de large et 2,25 mètres de tirant d’eau. Gréée en cotre franc, cette unité porte 155 mètres carrés de voilure et déplace 23 tonnes. « L’ensemble et les détails de ce yacht, écrit le Journal du Havre, ne laissent rien à désirer. L’élégance y est réunie à la solidité ; la finesse des formes est aussi remarquable. »

Bien qu’il ne tarisse pas d’éloges sur le Saint-Michel ii, dont il parle à son éditeur comme d’une « charmante embarcation », Jules Verne le délaisse au bout d’un an et demi. Dans la lettre embarrassée qu’il adresse à Abel Le Marchand, il avoue – « Quelle folie ! » – avoir craqué pour un « steam-yacht » quasi neuf de 35 mètres de longueur, cédé à moitié prix : « Avec lui je ferai toutes les mers d’Europe et je ne serai plus confiné à la Manche ». Vendu en 1878 à deux pilotes de Saint-Nazaire qui l’exploitent pendant quatre ans, le cotre est armé ensuite à la plaisance sous le nom de Cattleya, puis cédé à la colonie pénitentiaire maritime de Belle-Île. Il sera démoli en 1913 et l’on devra attendre près d’un siècle pour le voir renaître.*

« À quoi ça sert de crier ? C’est en faisant qu’on apprend »

Contrairement à Jules Verne, l’association La Cale 2 l’île n’a pas recruté de marins professionnels. « Pour l’instant, précise Raynald Brisou, le trésorier, le Saint-Michel II est armé en plaisance. Nous n’embarquons pas de passagers payants, uniquement des adhérents ou des invités pour honorer les engagements pris avec nos mécènes. Dans le cas d’opérations spéciales comme aujourd’hui, nous souscrivons une assurance ponctuelle. » L’équipage est donc composé de quatre bénévoles sous l’autorité bienveillante de Daniel Croze, président et seul chef de bord de l’association.

manœuvre à bord d'un bateau à voile

Daniel Croze maille la drisse de foc. © coll. la cale 2 l’île

Petit, râblé, bien campé dans ses sabots Crocs orangés, Daniel prend la barre pour sortir le cotre du port très encombré de La Turballe. Cent cinquante bateaux qui appareillent en même temps, ça fait du potin. Dommage pour le bagad venu nous servir l’aubade. Marche avant, marche arrière, barre à droite, barre à gauche… il faut jouer serré. Pour autant, notre skipper demeure d’un calme olympien. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ses ordres ? On dirait des conseils d’ami : « Ça sert à quoi de crier ? C’est en faisant qu’on apprend ». Rassurant, le patron, et grand bourlingueur devant l’Éternel.

Natif de la Beauce, agrégé en génie électrique, l’ancien prof d’électronique a promené son Tahiti-Ketch dans toutes les eaux de l’arc Atlantique, sans s’interdire de plus lointaines escapades. Comme en 2003, quand il a accompagné un copain au Groenland à bord d’un Sun Odyssey 57 baptisé… Capitaine Hatteras, comme le héros de Jules Verne. À soixante-neuf ans, il a accumulé tant de milles et de sagesse que rien ne semble pouvoir l’inquiéter. Et surtout pas nos passagers d’aujourd’hui : six jeunes traumatisés crâniens venus d’un centre de cure de Bordeaux pour participer à la Pen-Bron. « Pour des raisons de sécurité, précise Daniel, on a préféré éviter d’embarquer des personnes handicapées physiques, parce que ce bateau est plutôt gîtard. »

Eugène Riguidel, ou l’art de « mettre propre » un sac de nœuds

Outre ce groupe bordelais, le Saint-Michel ii accueille un invité de marque : Eugène Riguidel, grande figure de la course au large qui s’est délestée de sa notoriété en la mettant au service de ses convictions. Homme aux semelles de vent, le navigateur est arrivé sans bagage ; il passera la nuit à bord sous une couverture d’emprunt et doit prendre l’avion le lendemain pour la Crète afin de participer à l’opération « Un bateau pour Gaza »… Pour l’heure, il sait se rendre utile à bord. Se saisissant d’une ligne embrouillée, il se propose de « la mettre propre », la balance dans le sillage et entreprend de la lover avec cette patience infinie propre aux vrais marins.

Sitôt passé le musoir de la jetée, commence l’établissement des cinq voiles. Une opération encore un peu fastidieuse, faute d’entraînement. Mis à l’eau voici à peine un mois, le bateau est en rodage, tout comme son équipage. D’abord, il faut sortir le bout-dehors, une lourde pièce en pin d’Oregon lamellé-collé. Cinq hommes s’y attellent. À mi-manœuvre, un bout passé dans une rainure à l’extrémité arrière de l’espar et tourné sur la poupée du guindeau électrique prend le relais.

Tandis que le dundée Notre-Dame des Flots, de La Rochelle, nous montre sa ronde voûte, nous envoyons la grand-voile.
À mesure que l’on pèse sur les drisses de mât et de pic, les 75 mètres carrés de Dacron beige se déploient entre les lazyjacks. Une fois la voile haute, il faut se mettre à trois sur chaque drisse pour étarquer : deux hommes à la tendre en l’écartant du mât et un troisième à reprendre le mou sur le cabillot. Pas le temps de souffler qu’il faut envoyer la trinquette, puis le foc, le clinfoc et le flèche. Autant de manœuvres dont l’exécution sera parfois contrariée par de petits incidents de parcours, dus à un manque de pratique : le clinfoc qu’il faut ramener parce que son écoute est entravée par celle du foc ; le flèche coincé dans sa montée par la balancine… À cela s’ajoute un accastillage un peu surdimentionné, qui exige beaucoup d’huile de coude. De l’aveu général, le Saint-Michel ii est « très physique ». Trois quarts d’heure pour établir toute la voilure, c’est raisonnable, mais avec l’habitude la performance sera améliorée.

Un léger coulis rafraîchit l’atmosphère. Vent de travers, bâbord amures. Un coup d’œil aux instruments, encastrés dans une console fixée sur l’hiloire du rouf, atteste que l’anémomètre et le speedomètre sont sur la même longueur d’onde : 4,5 nœuds partout ! Le cotre allonge la foulée. Une fois lancé, il taille vaillamment sa route, profitant de son inertie et de sa longueur à la flottaison pour gratter les sloups modernes qui nous escortent. Un jeune Bordelais a pris la barre. Ravi, mais distrait, il consulte son portable… « Tiens ! notre barreur regarde la télé », ironise l’ancien skipper de VSD. Et le rêveur de rempocher son téléphone.

Une douzaine de sybarites sur le pont d’un yacht exigeant

La cardinale Ouest des Bayonnelles est passée quand deux membres d’équipage plongent dans la descente. De la cuisine montent des tintements de verres et de bouteilles. C’est l’heure du ti-punch. Une dose de rhum, une dose de sucre de canne, une rondelle de citron vert, le cocktail de ces messieurs-dames est servi ! Imaginez une douzaine de sybarites sirotant ce nectar glacé à bord d’un yacht du XIXe siècle filant tranquillement sur une mer de jeune fille, et vous aurez une idée du véritable calvaire que fut cette traversée…

coque de bateau à Nantes

Voici symbolisée la politique culturelle audacieuse de la Ville de Nantes. La réplique du yacht de Jules Verne, l’enfant du pays, est construite sur le site des anciens chantiers Dubigeon, non loin des « machines de l’île », ces monstres de cuir et de métal à la construction desquels ont été associés les anciens métallos de la navale. © coll. la cale 2 l’île

L’atmosphère n’est pas moins guillerette quand sortent les casse-croûte. Alors que nous apercevons l’île Dumet à bâbord, un équipier primesautier, sans doute légèrement somnolent, raconte sa dernière escale sur ce copeau de terre émergeant au large de Piriac : « C’est incroyable le nombre de lap… » Tollé général. Mais l’imprononçable animal aux longues oreilles ne semble pas attirer le mauvais sort sur le Saint-Michel II, qui poursuit sa route, imperturbable. Malgré ce zéphyr insignifiant, la barre franche reste relativement lourde. C’est que le timon actionne un safran de quelque 150 kilos. Pas trop pénible dans la piaule ? «Si, avoue Daniel, c’est un bateau exigeant. L’autre jour, dans la brise, on a été obligé de gréer un palan sur la barre pour la maîtriser. On s’est aussi fait peur la semaine dernière lors du Trophée SNSM [une régate entre Saint-Nazaire et Sainte-Marine]. On avait un force 6, le bout-dehors plongeait dans l’eau ; ça faisait trembler tous le gréement. C’est sûr, si on avait persisté, on aurait cassé quelque chose. On a préféré faire demi-tour. »

Pas de souci aujourd’hui, sinon le manque d’air et l’heure de la marée. De guerre lasse, le moteur est lancé, dont le ronronnement installe à bord une certaine langueur. Eugène Riguidel s’octroie une couchette pour une longue sieste. Quelques jeunes Bordelais vont aussi roupiller à l’ombre des voiles d’avant. D’autres papotent, assis sur le rouf. Les médecins initiateurs de cette Pen-Bron pensaient que la pratique du bateau, instable par définition, serait bénéfique pour des malades ayant besoin d’une rééducation motrice. En l’occurrence, l’exercice est quasi nul. Mais les patients sont aux anges. Certains sont déjà venus l’an dernier, et avouent préférer naviguer sur un voilier comme celui-ci, « tellement plus beau ».

Six ans de chantier mais une aventure exaltante

C’est vrai qu’il a de la gueule, le Saint-Michel ii. On sent de la fierté dans le regard de Daniel Croze et de ses équipiers. Avec peut-être un soupçon de nostalgie, comme lorsqu’on tourne la dernière page d’un livre passionnant. Car, en dépit de moments difficiles, la gestation de ce bateau aura été une exaltante aventure.

Fondée en 1989, l’Association nantaise pour la sauvegarde du patrimoine maritime et fluvial – elle s’appellera La Cale 2 l’île quand elle investira ladite cale dans les anciens chantiers Dubigeon – réunit des amateurs de bateaux anciens soucieux de défendre le patrimoine nautique et portuaire, notamment en restaurant des unités du patrimoine. C’est en 2005, année du centenaire de la mort de Jules Verne, qu’elle obtient de la Ville de Nantes l’inscription au programme de cette commémoration de la mise en chantier du deuxième yacht de l’écrivain. À l’époque, le budget prévisionnel est de 700 000 euros et l’association se donne quatre ans pour venir à bout du chantier.

Un an plus tard, la charpente axiale porte une douzaine de couples. Il en reste une vingtaine à réaliser, mais la construction s’interrompt faute d’argent. Le 26 octobre 2006, après un an d’arrêt, les travaux reprennent. On espère toujours présenter le Saint-Michel ii aux fêtes de Brest 2008. Rêve ! La charpente est achevée en janvier 2007 et la coque en juin 2009. Reste à réaliser les emménagements, la motorisation, le gréement… « Nous envisageons la fin du chantier d’ici mai 2010 », déclare Daniel Croze, devenu président. Elle aura lieu un an plus tard et le bateau aura finalement coûté 645 000 euros, soit un peu moins que prévu.

L’histoire de La Cale 2 l’île n’est pas un long fleuve tranquille. Outre un douloureux conflit interne qui s’est soldé par le départ de l’ancienne présidente, il a fallu se battre pour trouver les partenaires nécessaires à l’aboutissement du projet et organiser le travail avec des charpentiers parfois intermittents et des stagiaires « à problème s ».

« Le financement, dit Raynald Brisou, c’est l’affaire de tous. Les adhérents font travailler leur réseau. » Le Saint-Michel II n’aurait pas vu le jour sans l’appui de la Région Pays de la Loire, du Département de Loire-Atlantique, de la Ville de Nantes et de Nantes Métropole, qui ont financé ensemble les deux tiers de la construction. S’ajoute à ces subventions l’apport du mécénat d’entreprises, comme le Crédit agricole, la Fondation du patrimoine, ou Insudiet (restauration pour diabétique). L’association a enfin bénéficié de nombreux dons en nature, à l’image du moteur offert par Volvo, ou des peintures données par la Seigneurie Gauthier.

Il a fallu aussi gérer au quotidien l’organisation d’un grand chantier naval. Les adhérents de l’association savent restaurer des bateaux ; c’est leur pain quotidien depuis quinze ans. Mais ils n’ont jamais entrepris une construction neuve de cette importance. Ils ont donc dû s’entourer de professionnels. C’est ainsi que plusieurs charpentiers se sont succédé : Laurent Ménard la première année, puis Gildas Mauffret – un cousin du fondateur du Guip –, qui est resté deux ans, et enfin François Blatrix, salarié à temps complet pendant un an et qui est venu ensuite une fois par semaine contrôler le travail. Quant à la coordination des tâches, elle repose sur Alain Lefèvre, un ancien de la DCNS, membre très actif de La Cale 2 l’île, pour qui le Saint-Michel II est un petit bateau comparé aux sous-marins qu’il a vu naître.

Bateau à voile en navigation

Le temps particulièrement clément a permis d’établir toute la voilure, soit 155 mètres carrés. © coll. la cale 2 l’île

La coque est réalisée selon les plans de construction tracés par François Vivier d’après le plan de formes d’Abel Le Marchand conservé au musée Jules-Verne de Nantes. « Nous avons eu quelques problèmes d’approvisionnement des matériaux, raconte Daniel Croze. Par mesure d’économie, nous avons renoncé à faire les membrures en bois massif ; il y aurait eu 90 pour cent de chutes. L’École supérieure du bois nous a d’abord conseillé de les faire en doussier. Mais cette essence exotique très siliceuse s’est révélée meurtrière pour les outils et on a dû y renoncer. Finalement on a fait les couples en lamellé de sapelli. » En revanche, comme la charpente axiale, le bordé est en chêne, avec des virures de 5 centimètres d’épaisseur. Autre concession à la modernité, le pont, habillé de lattes, est en contre-plaqué.

Une fois la coque achevée, d’autres professionnels sont venus apporter leur concours, comme Nicolas Guillet, en charge des emménagements, ou Thierry Géchichians, ancien élève d’Yffig Pleybert, dont la réalisation du gréement était le premier chantier personnel. Les détails, les finitions, on les doit aux interventions diverses et variées des membres de l’association. Comme Géraldine, marqueteuse endiablée qui a réalisé la claire-voie et laissé un peu partout la trace de son talent. D’autres ont contribué à l’œuvre commune en allant chiner aux puces marines. Les uns ont ramené de la brocante géante de Beaulieu (Angleterre) des manches à air et un compas en laiton, d’autres ont trouvé en Allemagne tout un stock de prismes Toplicht.

Ce chantier a également mobilisé un grand nombre de stagiaires en formation professionnelle, mais aussi des patients en postcure psychiatrique, et plusieurs dizaines de « tig’s », personnes condamnées à un travail d’intérêt général. « La plupart ont mis de bonne grâce leurs compétences au service de notre projet, commente sobrement Jean-Pierre Bourgeois, responsable de la communication. Si notre univers les a parfois surpris, il les a aussi souvent aidés à envisager leur propre vie. » Ce que confirme Daniel Croze, chargé de l’accueil de ces « condamnés ». De ces années de chantier, il retient surtout les contacts noués avec ces gens en rupture de ban, dont La Cale 2 l’île aura été une famille de substitution. « Une aventure extraordinaire, s’enthousiasme-t-il, tant au plan technique qu’au plan humain. Il y avait là un brassage de toutes sortes de gens qui ne se seraient jamais rencontrés sans cela. Le lien était parfois très fort. Il est arrivé que des gars m’appellent le week-end parce qu’ils avaient fait une connerie, pour me demander un conseil. J’en déduis que ces types ont trouvé dans l’association quelque chose qui leur faisait défaut. Les derniers temps, j’ai complètement occulté ma vie personnelle pour ce bateau, mais je ne regrette rien, car humainement, c’était très riche. »

«  Saint-Michel IIvous êtes trop long ! »

15 h 30. Nous pénétrons dans l’estuaire de la Vilaine, il est temps d’amener les voiles : le flèche d’abord, puis le clinfoc, le foc, la trinquette et la grand-voile. Deux jeunes Bordelais apprennent à ferler cette dernière sous la conduite d’un membre de l’association. À mesure que l’on s’approche de l’écluse, la concentration de bateaux augmente. À un mille du but, on nous prie de stopper pour éviter l’engorgement. Une heure plus tard, alors que l’on se présente au seuil de la porte, le maître de port, que l’on voit vibrionner au-dessus de nos têtes, nous intime d’attendre la pro-chaine sassée : « Saint-Michel II, vous êtes trop long ! » Toujours aussi placide, Daniel joue de la barre et du moteur pour s’extirper du guêpier à reculons. Il est finalement 18 h 30 quand la porte intérieure de l’écluse coulisse et nous donne accès au port d’Arzal. Décrivant un large arc de cercle, le Saint-Michel II vient accoster le long d’un vieux quai de pierre, l’étrave tournée vers la sortie. À peine sommes-nous amarrés que déjà les jeunes Bordelais débarquent avec armes et bagages. Ils camperont cette nuit à terre avant de réembarquer demain pour le retour à La Turballe. Le grand cotre noir attire tous les regards. L’équipage d’un bateau voisin s’invite à bord pour une visite. On partage le verre de l’amitié tandis que le Kurun vient se mettre à couple et que l’Inox sort de l’écluse pour rallier son mouillage. Les machines à rêver de Jules Verne, Le Tourmelin et Bardiaux réunies, comme pour célébrer ensemble la mémoire de leurs chers disparus. 

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