Par Philippe Urvois – Sur un bateau bois, le perçage d’un étambot pour le passage d’un arbre d’hélice reste une opération délicate car les alignements doivent être très précis, alors que la marge d’erreur est, le plus souvent, très faible. Et certains outils doivent être fabriqués maison…

Arthur, un cotre des Glénans de 8,25 m de long datant de 1962 (CM 236), est en restauration au chantier Pleine Mer de Douarnenez. Son nouvel étambot doit être percé afin de préparer la pose d’un ensemble propulsif neuf. L’ancien moteur, un Couach DX2 de 18 ch va en effet être remplacé par un moteur Volvo MD7B, d’une puissance similaire. Ce dernier devant être monté sur Silentbloc, le montage de la ligne d’arbre sera donc de type souple.

Comme l’arbre d’hélice doit traverser l’étambot, la pièce morte et le marsouin, il va falloir percer toutes ces pièces sur une longueur de 104 cm. Le diamètre de l’arbre, déterminé par l’hélicier en fonction du nouveau couple-moteur, est de 25 mm. Mais, guidé par des bagues, il va passer à l’intérieur d’un tube d’étambot en bronze de 45 mm de diamètre extérieur ; c’est donc à cette cote qu’il va falloir percer.

Le perçage des différentes pièces de bois aurait-il pu être effectué avant leur montage ? « En l’absence de repères, estime Christoph Eberhardt, responsable du chantier, il y a trop de risques d’erreur, car le perçage traverse trois pièces de charpente axiale. » Il faut donc travailler directement sur l’ensemble de la charpente arrière.

CALCULER LE POINT DE SORTIE DE L’ARBRE

La première étape consiste à calculer précisément le point de sortie de l’arbre d’hélice au niveau de l’étambot. « La ligne d’arbre est en pente. Pour ce bateau, le bon compromis est de l’ordre de 12 % par rapport à la ligne de flottaison, poursuit Christoph Eberhardt. Car une hélice placée trop haut peut caviter et sortir de l’eau par mer agitée. Placée trop bas, elle ne délivre pas une poussée optimale et il risque d’y avoir des problèmes de lubrification au niveau du moteur. L’inclinaison de ce dernier sera, en effet, trop importante et l’extrémité la plus haute du carter risque de manquer d’huile. »

À partir du point de départ de la ligne d’arbre, à l’intérieur du bateau, on trace donc une droite sur le flanc de la structure axiale, suivant une pente de 12% par rapport à la ligne de flottaison. Christoph a pris des repères avant de clore le bordé. Le point de sortie de l’axe au niveau de l’étambot est alors déterminé.

Le perçage s’effectue en plusieurs étapes, à la perceuse, avec des mèches de différents diamètres. Cette façon de faire, très progressive, évite de commettre une erreur irrémédiable. Un avant-trou est d’abord réalisé à l’aide d’une mèche de 32 mm, soudée sur une tige de métal de 12 mm (ce diamètre correspond simplement au mandrin de la perceuse). « Mieux vaut ne pas descendre au-dessous de 30 mm, conseille Christoph, afin d’avoir une base suffisamment large pour souder la tige prolongeant le foret. » Cet outil est réalisé dans l’atelier.

UN CONTRÔLE EN DEUX DIMENSIONS

Deux règles de bois sont alors fixées de chaque côté de l’étambot, suivant le tracé de la ligne d’arbre. Débordant de quelques dizaines de centimètres de l’étambot, ces règles vont servir de repères visuels au charpentier qui manipule la perceuse. La mèche doit être positionnée bien au milieu de ces deux règles et suivre parfaitement l’axe du bateau. Par ailleurs, une autre personne placée sur le côté surveillera également la position de la mèche, qui devra rester alignée sur le niveau des deux règles. Le contrôle s’effectue ainsi en deux dimensions. « La mèche reste cependant flexible, constate Christoph Eberhardt. Il faut donc doser la pression exercée pour percer bien droit. C’est une question de sensation et, surtout, d’expérience. »

Cette opération étant réalisée, il convient ensuite d’agrandir progressivement le trou, jusqu’à la dimension souhaitée, soit 45 mm. « À ce stade, poursuit Christoph, il est encore possible de procéder à une rectification de l’alignement puisqu’il reste encore un peu de matière à enlever. Mais la marge de manœuvre est tout de même assez étroite sur des petits bateaux comme celui-ci. »

UN FORET FAIT DE TUBES ASSEMBLÉS

Un perçage à 40mm va d’abord être réalisé, qui nécessite la fabrication d’un nouveau foret, mesurant 2,80m de long. Ce dernier est constitué de deux tubes et d’un couteau de tour. Le tube avant, long de 1,70m, est d’un diamètre de 22mm ; le tube arrière, long de 1,10 m, a une section de 34 mm. Le couteau de tour en acier trempé, habituellement utilisé pour usiner des pièces de métal, est fixé au milieu du foret, juste avant le gros tube. C’est lui qui va attaquer le bois avec ses pointes biseautées et affûtées ressortant de part et d’autre du tube.

Deux platines métalliques, percée d’un trou aux diamètres respectifs des deux tubes, sont ensuite fabriquées, pour servir de guides au foret. L’une est vissée sur le marsouin, à l’entrée de l’arbre d’hélice, l’autre sur l’étambot, à sa sortie.

La partie avant du foret est alors engagée dans le guide au niveau de l’étambot, puis dans l’avant-trou, jusqu’à ce qu’elle sorte dans le guide métallique du marsouin. Il suffit désormais de pousser sur la perceuse, la course du foret étant parfaitement contrôlée. L’opération sera renouvelée après changement du couteau sur le foret, pour percer au diamètre final de 45 mm.

« Le passage de tube d’étambot va ensuite être brûlé au chalumeau pour éviter la pourriture, conclut Christoph Eberhardt. Il ne restera plus qu’à y introduire le tube d’étambot, préalablement enduit de goudron et d’autres produits d’étanchéité. » Selon le responsable du chantier, qui ne précise pas lesquels, cette solution est préférable à l’utilisation de colles polyuréthane (pu), qui ne permettent pas de démontage ultérieur. L’ensemble de cette opération aura demandé trois jours de travail au chantier.