Sophie Ladame, une dessinatrice sur le vif

Revue N°317

dessin du vit-de-mulet du sloup Babar, aujourd’hui armé par Sophie Ladame.
dessin du vit-de-mulet du sloup Babar, aujourd’hui armé par Sophie Ladame. 
Le kraft et les cartes marines sont des supports de prédilection pour l’artiste. © Sophie Ladame

par Maud Lénée-Corrèze – L’artiste voyageuse Sophie Ladame a choisi Saint-Malo comme écrin pour ses deux passions, le dessin et la navigation. Elle vient d’acquérir le sloup à corne Babar, construit à l’Île-aux-Moines en 1981. Inspirée par ce voilier aux allures de langoustier de l’Iroise, elle en fera le cadre de son prochain livre illustré.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Quand je voyageais en Asie, je ne me sentais pas très à l’aise face aux gens… J’avais l’impression de les déranger, en explorant leur pays. Le dessin m’a aidée : lorsque j’étais assise au milieu d’un marché, à croquer ce qui se trouvait devant moi, les gens me voyaient travailler ; je n’étais plus seulement une touriste. C’était comme si le dessin était mon excuse pour voyager. » Installée à sa table inclinée, dans son atelier du quartier de Saint-Servan, à Saint-Malo, Sophie Ladame raconte l’époque où elle partait pendant des mois découvrir l’Asie, La Réunion, Madagascar, l’île Maurice, ou Cuba, pour peindre, remplir des carnets de voyage, gagner sa croûte en vendant ses illustrations… « J’adore ces instants où je me retrouve dans un nouvel endroit. Bien que je décide à l’avance de mes destinations, je pars sans trop de préparation, préférant m’imprégner sur place de la culture du lieu que je visite. Il a fallu que j’accepte de ne pas réussir à tout comprendre, non seulement la langue bien sûr, mais aussi les mœurs des gens que je dessinais. Je devais m’adapter du mieux que je pouvais, pour être au plus près d’eux. »

Sophie passe son enfance 
en Nouvelle-Calédonie puis à Tahiti, 
où elle prend goût à la navigation dans les pirogues à balancier et à bord du voilier de ses parents.  

Sophie passe son enfance en Nouvelle-Calédonie puis à Tahiti, où elle prend goût à la navigation dans les pirogues à balancier et à bord du voilier de ses parents. © collection Sophie Ladame

À quarante-six ans, Sophie travaille depuis vingt et un ans comme illustratrice et graphiste indépendante. Née à Arcachon en 1974, elle déménage souvent dans son enfance, du fait de l’activité de son père, militaire. La famille alterne entre la Métropole et l’Outre-mer. La Nouvelle-Calédonie, avec « ses lumières, ses fonds si riches, et cette nature si proche et si diversifiée », impressionne la jeune Sophie, alors âgée de quatre ans. Les Ladame possèdent un petit bateau à moteur sur lequel ils embarquent pour des week-ends sur les îles, depuis Nouméa. Sophie tire ses premiers bords sur des pirogues à balancier. « C’était tout naturel pour moi, à la fois génial mais presque “normal” d’être là, sur cette petite coque de bois qui avançait avec une voile sur la lagune. » Elle reste des heures à la surface de l’eau à regarder les coraux ; c’est là qu’elle apprend, sans doute, à noter et à observer, « la base du dessin ».

Recyclage de sacs de courses en papier kraft

Après un court retour en France, la famille s’installe à Tahiti, où elle achète son premier voilier de 12 mètres, construit en fibre de verre et polyester, Vaka Nui, pour explorer les îles polynésiennes. Les séjours en Outre-mer marquent certainement la jeune artiste en herbe qui dessine souvent, « sans vraiment y réfléchir. Parfois, je m’asseyais dans les ports, et je reproduisais ce que je voyais. Mais jamais personne ne m’avait fait de commentaire, positif ou négatif, sur mes croquis. Et puis, j’ai eu une mauvaise note en dessin au baccalauréat : ça m’a motivée à faire une école d’art, comme pour conjurer ce résultat. »

Avant de se lancer dans ses études, à dix-neuf ans, Sophie s’envole aux États-Unis pour trois mois de voyage avec un sac à dos, de Seattle à New York, en passant par le Nevada et le Texas. Pour se faire un peu d’argent, elle croque quelques portraits. À son retour, elle s’inscrit à l’école Axe Sud de Marseille pour une formation en illustration et graphisme. Après l’obtention de son diplôme en 1998, elle entre en stage dans une société de communication et elle s’installe à Paris, dans un petit appartement à Montmartre. Mais ses envies de voyage la rattrapent : la même année, elle part à Singapour et, de là, vagabonde, carnet et crayons en main, en Malaisie et en Indonésie. Devenue indépendante, elle répond à des commandes diverses, des reportages illustrés, des courts-métrages, des affiches de cinéma et publicitaires, mais aspire bientôt à produire ses propres livres.

Sa toute première publication sera L’Île de la Réunion, un carnet de voyage qui paraît en 2001. Puis elle publiera en 2002 Carnet d’«Eole » – Vers les Caraïbes, retraçant sa traversée de l’Atlantique et ses voyages à la voile dans les Antilles, avec son père et ses sœurs, à bord de leur voilier d’alors, un plan Langevin de 10 mètres en acier. Le carnet rassemble des croquis de paysages et bâtiments des îles visitées, des portraits de femmes et d’hommes, des photographies. Beaucoup d’illustrations ont été réalisées sur papier kraft. « À l’époque, ce n’était pas vraiment un choix artistique : je n’avais pas assez d’argent pour acheter du papier à dessin, et j’ai utilisé ce que j’avais sous la main : les sacs en kraft dans lesquels on avait transporté les courses. Mais c’est bientôt devenu l’un de mes supports favoris : il me permet d’apporter de la lumière par les couleurs et de jouer sur la matière déjà présente, les fines rayures, pour obtenir du volume. » Quelques croquis ont aussi été réalisés sur des bouts de cartes marines photocopiées, « car je n’osais pas gribouiller sur les originaux ! »

Une yole au Marin, dans le Sud 
de la Martinique. Dessin paru 
dans Carnet d’« Eole » – vers les Caraïbes.

Une yole au Marin, dans le Sud de la Martinique. Dessin paru dans Carnet d’« Eole » – vers les Caraïbes. © Sophie Ladame

Sophie continuera de vivre ainsi cinq ans, entre Paris et l’Asie du Sud-Est, qui la fascine. Avec un sac à dos comme seul bagage, elle s’éloigne des sentiers battus, « cherchant à se perdre ». Elle toque aux portes pour la nuit, et, la journée, peut rester assise des heures durant devant un temple pour saisir sur le papier l’ambiance de ces lieux nouveaux pour elle. Le dessin rythme ses journées de voyage. Son temps s’organise tout autour : le matin, un petit croquis, et un grand dessin le reste de la journée.

Mais Sophie ne se contente pas de poser sur papier ses observations, elle se renseigne également sur l’histoire et les mœurs des pays qu’elle visite. Son carnet Lao, peuple des hauteurs, paru en 2004, regorge ainsi d’informations précises sur les différentes ethnies du Laos, entrecoupées de courts récits de son voyage. « L’histoire et le quotidien des gens que je rencontrais me paraissaient beaucoup plus intéressants que mon propre ressenti. Ce que je raconte dans mes carnets sur mon voyage et moi-même est très factuel. »

Son périple s’effectue au gré des rencontres et du bon vouloir des agents qui lui donnent des laissez-passer pour des lieux ordinairement fermés aux touristes. Elle parcourt le Laos, avec un petit tour sur le Mékong à la découverte des bateaux typiques de ce fleuve, puis le Vietnam, un peu la Thaïlande et beaucoup la Birmanie. « Ce pays m’a vraiment séduite, ajoute-t-elle, mais je n’ai rien publié de ce que j’ai vu et fait là-bas. Je suis parfois allée très loin, trop loin, et je me suis rendu compte, avec du recul, que je pourrais mettre des lecteurs en danger. » Mais elle-même ne se sent jamais vraiment en insécurité. « Être une femme m’a même aidée, paradoxalement. J’étais accueillie par les familles, je couchais dans leur pièce à vivre, et j’avais accès à la vie intime des femmes qui tenaient la maison. Un privilège que n’ont pas les hommes, ou même les couples. »

Hébergée par des Birmans vivant sur les rives du lac Inle, elle se balade à bord d’une barque qu’on lui a prêtée, et visite de nombreux temples bouddhistes. De ces lieux, elle ne rapporte pas que ses illustrations. Dans son atelier de la rue des marchés à Saint-Malo, elle garde, encadrée de noir, la peinture d’un mât de bateau vu du pont, réalisée sur un collage de feuilles de quelques dizaines de centimètres de largeur. « C’est un livre de prière tibétain, rédigé en sanscrit sur du papier fabriqué avec des feuilles de latanier séchées que j’ai récupéré en Birmanie, explique l’artiste. Au début, je ne me sentais pas très légitime d’utiliser cet objet chargé d’histoire pour mes dessins, mais un moine tibétain auquel j’ai demandé la permission m’a libérée de mes doutes. “Rien n’est immuable”, m’a-t-il dit. »

Un passeport pour embarquer

L’année 2004 marque un tournant dans la vie de l’artiste. Entre deux allers-retours au Laos pour une exposition, suite à la publication de son livre, et à Cuba pour la réalisation de son Carnet de route de Cubanita, qui paraîtra l’année suivante, elle fait un saut en Bretagne, et y découvre les bateaux traditionnels lors des fêtes maritimes de Brest. Elle enchaîne à cette occasion les embarquements, sur Le Renard, Belem, Marité, La Cancalaise, Recouvrance… et reproduit, debout sur le pont ou perchée sur une vergue, ce qu’elle voit, avec une précision qui s’affine au fil de sa découverte des gréements. Non contente d’être accueillie sur ces unités et de pouvoir y peindre, elle se pique d’intérêt pour la vie des marins. « Une fois les clients partis, je restais, m’incrustant un peu sans avoir rien demandé à personne. J’aimais voir la vie de ces professionnels au quotidien, en dehors des sorties à la journée. »

Dans sa première bande dessinée, Bleu Amer, Sophie illustre au crayon noir et à la peinture une histoire aux accents dramatiques 
sur les îles Chausey.

Dans sa première bande dessinée, Bleu Amer, Sophie illustre au crayon noir et à la peinture une histoire aux accents dramatiques sur les îles Chausey. On y retrouve son ancienne vaquelotte Pauvre Misère, qui devient le bateau de l’un des personnages principaux. © Sophie Ladame

Passer du portrait et des paysages un peu exotiques aux bateaux traditionnels sur lesquels elle navigue ne se déroule pas sans accroc. À nouveau, le dessin l’aide : « Il était comme un passeport. Les matelots me voyaient dessiner, donc travailler, et notre relation changeait. »

Après avoir rencontré Agnès Olivier, l’une des premières femmes à avoir rejoint l’équipage du Belem, Sophie décide de s’inscrire en 2006 au lycée maritime de Saint-Malo pour préparer un Certificat d’initiation nautique, équivalent de l’actuel Certificat de matelot de pont, qui permet d’obtenir un livret maritime. « À force de dessiner sur ces voiliers, j’ai eu envie d’être vraiment “du bord”, et pas juste une invitée. J’ai adoré le jour où le bosco du Belem m’a laissé effectuer une manœuvre toute seule, avec, derrière, les marins pour réparer mes erreurs. Mais je voulais plus que ça, je désirais avoir un rôle défini sur le bateau, peut-être pour savoir que je méritais d’être là, que moi aussi j’étais actrice du mouvement du bateau. Je voulais peut-être me prouver quelque chose. Quelques personnes ont essayé de m’en dissuader – parce que j’étais une femme. Ça m’a d’autant plus motivée ! »

En 2008, Sophie valide son brevet de Capitaine 200, ce qui lui permettra par exemple, en 2010, de patronner La Mauve, construit en 1977 à Granville par les chantiers Servan pour Gilbert Hurel, qui s’en servit pour ravitailler les îles Chausey (CM 9). Aujourd’hui, ce bateau sert à la promenade en baie. La jeune capitaine dessine à bord, bien sûr. Ses activités de marin et d’artiste vont réellement de pair, à présent.

Vingt minutes pour dessiner, avant de virer de bord

Les différents embarquements de Sophie ont d’ailleurs été l’occasion d’affirmer un style déjà visible dans certains de ses carnets de voyage plus anciens : ses illustrations paraissent parfois inachevées, un mât est réalisé avec force détails, avec le nombre exact d’enfléchures et de poulies, mais en bas et en haut, les traits deviennent plus flous, simplement suggérés, comme pour laisser l’œil finir l’image. « Quand on croque sur le vif, on n’a pas forcément le temps de tout reproduire, explique l’artiste. Surtout sur un bateau : il faut être efficace, tout en restant précise, raconte-t-elle en feuilletant Grisée de mer, paru en 2011. Efficace, parce que je n’avais parfois que vingt minutes pour “poser” un gréement, avec ses détails techniques, avant qu’on ne vire de bord. J’ai fait de cette nécessité une force, me permettant de donner du mouvement à mes dessins, de faciliter leur lecture et, à mon avis, de les rendre plus justes. Les détails ont tendance à alourdir le croquis, sans apporter grand-chose. »

Entretemps, Sophie s’est définitivement installée à Saint-Malo, s’y sentant proche d’une « nature puissante et toujours changeante, en mouvement, avec les marées, bien sûr, de très belles lumières, et ces côtes très découpées, ces paysages de roches noires qui ne nous laissent pas indifférents. »

C’est aussi pour son plan d’eau qu’elle a choisi la cité corsaire, avec le cap Fréhel, les Minquiers, les îles Chausey, un « formidable terrain de jeu » à portée de main, qui, après qu’elle a tant voyagé, lui suffit amplement.

Ayant jusque-là travaillé dans son petit appartement, elle achète en 2011 une ancienne boucherie dans le quartier de Saint-Servan, et passe un an et demi avec des amis et son père à réaménager le local. En 2013, l’atelier est ouvert, elle y expose et travaille. Elle revient alors de son dernier voyage à Pétra, en Jordanie, pour l’exposition sur place organisée à partir de son carnet Pétra, cité retrouvée, écrit avec Nassera Zaïd (à paraître).

Quand elle dessine dans son atelier, aménagé dans une ancienne boucherie du quartier 
Saint-Servan de Saint-Malo, Sophie Ladame s’efforce de retrouver l’« urgence » qu’elle ressent 
à bord. Ici, elle achève une peinture du grand mât de Babar (ci-dessus) à partir de croquis faits lors du convoyage depuis Noirmoutier.

Quand elle dessine dans son atelier, aménagé dans une ancienne boucherie du quartier Saint-Servan de Saint-Malo, Sophie Ladame s’efforce de retrouver l’« urgence » qu’elle ressent à bord. Ici, elle achève une peinture du grand mât de Babar à partir de croquis faits lors du convoyage depuis Noirmoutier. © Maud Lénée-Corrèze

« Depuis, je n’ai pas encore refait de grands voyages. J’ai eu un enfant en 2014 puis des jumeaux en 2017, donc forcément, je n’ai plus trop le temps de courir à droite et à gauche. Mon travail est devenu plus sédentaire. Quand je dessine, ici dans mon atelier, je m’efforce de retrouver la sensation d’urgence que j’ai sur les bateaux. » Mais l’artiste n’abandonne pas pour autant le dessin en mer. En 2012, elle achète Pauvre Misère, une petite vaquelotte de Cherbourg, construite en 1949, à la fois pour le plaisir de naviguer mais aussi pour susciter l’inspiration. Déjà en mauvais état, le bateau fait deux saisons, patronné par la dessinatrice, avant qu’il ne soit plus navigable. Sophie interroge alors de nombreux charpentiers de marine qui l’assurent que le canot n’est pas récupérable, et qu’il faudrait envisager une construction neuve en ne gardant que la quille d’origine… Pas vraiment ce que Sophie avait en tête. Elle décide donc de découper Pauvre Misère et de récupérer les morceaux du bordé, le tableau et le safran et de s’en servir de support pour sa peinture. « C’est la première fois que je me sers d’un support avec lequel j’ai un lien aussi fort, ayant navigué sur Pauvre Misère, dit Sophie avec un regard pour les bordages qui attendent à l’entrée de l’atelier. J’attends d’avoir vraiment du temps devant moi pour me lancer. Je ne suis pas une travailleuse acharnée, je ne peins jamais dix heures d’affilée. J’aime vivre aussi ! Si on ne vit pas, comment peut-on dessiner ? »

Sophie vit, c’est clair : entre deux leçons de danse, elle va à la plage avec ses trois fils, s’attelle pendant quelques heures au dessin d’une figure de proue sur une carte marine pour une commande et réalise une affiche pour la mairie de Saint-Malo. En 2017, elle s’est aussi lancée dans la bande dessinée, avec un scénariste néophyte, Sylvère Denné. Le fruit de leur collaboration, Bleu Amer, se déroule sur les îles Chausey. Les planches sont réalisées sur papier kraft, à la peinture à l’eau pour le ciel, la mer, et les « bleus » – les homards, pêchés et mangés tout au long du récit – ; au crayon noir pour les personnages, les bateaux et les rochers. « Le scénario s’inspire d’un fait historique, raconte Sophie. Sylvère a passé un hiver aux Chausey, discutant avec les habitants des histoires de l’archipel et est revenu avec cette anecdote : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un avion américain s’est écrasé près des îles Chausey et les aviateurs ont été recueillis par les îliens, alors que la côte était surveillée par les Allemands. Nous en avons fait une histoire plutôt simple, avec peu de personnages et de dialogues, et beaucoup de moments contemplatifs. »

Cuisiner les homards pour mieux les dessiner

« Ce projet était un bon moyen de débuter dans la bande dessinée. J’ai travaillé pendant dix ans avec le festival Quai des Bulles de Saint-Malo [le deuxième festival français de bande dessinée, ndlr], notamment au montage des expositions. J’ai appris les décors, la mise en scène des œuvres… J’ai rencontré des auteurs, aussi. Et j’ai fini par me dire : “Pourquoi pas moi ?” Bien sûr, les débuts n’ont pas été simples. Je savais comment raconter quelque chose dans un seul dessin, mais quand il faut associer chacune des planches les unes aux autres, créer une unité, du rythme… Là, c’est une autre affaire. Je devais créer à partir de rien, dans mon atelier. Je suis allée aux îles Chausey, je réalisais de petits croquis sur place, et, de retour à Saint-Malo, j’essayais de dessiner les planches tout en m’imaginant là-bas. » Sophie s’aide de tout ce qui est à sa disposition. Le scénario évoque-t-il un repas de homards, qu’elle et son associé cuisinent ce crustacé selon la recette, afin que l’illustratrice puisse disposer d’un modèle grandeur nature de chaque étape : la découpe du homard en trois morceaux, la cuisson dans la marmite… puis l’image des restes laissés dans les assiettes. Et le petit canot à misaine et tape-cul du pêcheur de homards n’est autre que Pauvre Misère…

Le sloup Babar, pour dessiner et partager

La dessinatrice et le scénariste ont ouvert en juin dernier une galerie dans le quartier intra-muros de Saint-Malo. Souhaitant y accueillir des artistes traitant de thèmes maritimes, ils veulent aussi en faire leur lieu de travail pour leur seconde bande dessinée, sur les histoires de l’ex-bagnard et fugitif Henri Charrière, dit « Papillon ». L’endroit est agréable : une grande pièce ouverte par une baie vitrée sur une petite place calme, où trône une table à dessin et, au fond, un bureau. Aux murs, quelques œuvres de Sophie et des planches de bandes dessinées, relatant l’histoire un peu sombre d’une sirène recueillie par un homme. « C’est le travail de Guillaume Sorel, précise Sophie Ladame. J’aimerais bien inviter Gildas Flahault un jour ! »

La galerie n’est pas le seul projet de Sophie, toujours pleine d’envies et d’idées. Au moins une ou deux fois par jour, elle fait un saut sur le quai Duguay-Trouin de Saint-Malo, pour vérifier si son nouveau bateau flotte. Oui, Babar est toujours là, tout petit auprès de ses grands voisins de la cité corsaire – Le Renard, Étoile Molène, Étoile du Roy, Kaskelot, rebaptisé Le Français. Pour Sophie, son langoustier dessiné par François Vivier, construit au Guip en 1981 (CM 155), est de taille parfaite, pas trop grand, ni trop petit, suffisamment large, avec du volume, ce qui en fait un bon modèle pour le dessin…

Peinture du grand mât de Babar.

Peinture du grand mât de Babar. © Sophie Ladame

« En 2000, j’avais croisé Babar et Pierre Raffin, son propriétaire d’alors, pendant son tour du monde, et j’ai navigué à bord il y a une dizaine d’années. Puis, quand j’ai revu Pierre l’an dernier, je cherchais un bateau et il a bien voulu me le confier. »

Le 18 août dernier, Sophie embarque sur son nouveau voilier à Noirmoutier pour le convoyer jusqu’à Saint-Malo avec son père. Ils s’arrêteront finalement à Lorient, après des avaries répétées au niveau du moteur et de l’électronique. Babar finit le voyage en camion. Démâté, il attend aujourd’hui d’être mis en chantier, amarré à sa place quai Duguay-Trouin, que l’exploitant du port a gracieusement mise à la disposition de Sophie. La nouvelle armatrice de Babar envisage de créer un partenariat avec le lycée maritime de Saint-Malo pour lui confier les travaux sur le bateau. Il faudra notamment travailler sur le moteur, l’installation électrique et sans doute vérifier un peu la coque.

Le sloup sera son nouvel outil de travail, notamment comme cadre de son futur livre à propos de son rapport à la mer et aux bateaux. Un rapport qu’elle décrit déjà comme amoureux, un peu aliénant même, mais indispensable dans sa vie. Babar sera aussi le moyen de partager cette passion : « Beaucoup de gens n’ont pas eu ma chance : être née dans une famille où l’on naviguait. C’est parfois une question d’argent, mais aussi de culture. Les gens n’osent pas, et pourtant, aller à Saint-Malo et ne pas naviguer, c’est bien dommage ! » 

À découvrir, l’œuvre éditée de Sophie Ladame : L’Île de La Réunion, Éditions Gallimard, Paris 2001 ; Carnet d’«Eole », vers les Caraïbes, Éditions Cacimbo, Pau, 2002 ; Mauritius (textes d’Yvan Martial), Éditions du Pacifique, Paris 2004 ; Lao, peuple des hauteurs, Éditions Cacimbo, Pau, 2004 ; Carnet de route de Cubanita, Éditions Cacimbo, Pau, 2005 ; Matières de voyages, Éditions Cacimbo, Pau, 2006 ; Dialogue avec la mer (textes de Raphaëla Le Gouvello), Toucan éditions, Paris, 2007 ; Embarquées (coécrit avec Isabelle Rosenzweig), Éditions Magellan & Cie, Paris, 2009 ; Grisée de mer, Moea Éditions, Saint-Malo, 2010 ; Bleu Amer (scénario de Sylvère Denné), Éditions Boîte à Bulles, Saint-Avertin, 2018.

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