Par Roger Cougot – Depuis plus d’une décennie, les associations charentaises Seudre et mer et L’Huître pédagogique qui rassemblent respectivement deux cents et soixante adhérents se sont investies dans différentes actions, dont Le Chasse-Marée s’est déjà fait l’écho. Le moment est venu, pour tous ceux qui se sont mobilisés, d’en tirer le bilan.

© François Cougot

Restaurer et naviguer… Après de longues restaurations mises en œuvre par les membres de Seudre et mer, trois bateaux de travail ont été réarmés pour naviguer: le cotre la Flèche, la grande lasse à dérive Fleur de Sel et la petite lasse « galope ­chenaux » la Santonine. Flottille à laquelle s’ajoute la Salicorne, autre lasse de Seudre mise à disposition de l’Huître péda­gogique. Ces unités des années 1950-1970 sont représenta­tives du milieu côtier local, qu’elles aient travaillé à la pêche, à l’ostréiculture ou aux transports de proximité. Ces bateaux pratiquent désormais une navigation associative de découverte et d’initiation à la manœuvre, notamment dans les coureaux d’ Oléron et en Seudre, et participent activement aux rassemblements maritimes de la région, depuis Vitrezay et Royan, en Gironde, jusqu’à Charron et Marans, au fond de la baie de l’Aiguillon, en passant par Oléron et le Grand Pavois de La Rochelle. Ils sont très complémentaires pour une bonne approche du milieu entre la Seudre, le per­tuis de Maumusson et l’île de Ré. Ils fréquentent aussi des eaux plus lointaines. Ainsi, la Fleur de Sel a participé une nouvelle fois et avec bonheur aux fêtes de Douarnenez en 2002. La Salicorne a pris la route pour la Bretagne à plu­sieurs reprises, hissant sa voile au tiers en rade de Brest (Pors­ Beac’h 2000), en baie de Concar­neau, à La Trinité et dans le golfe du Morbihan. Quant à la Flèche, ses prestations navigantes lui ont valu plusieurs prix de rassemblements de gréements traditionnels, com­me au Croisic en 1999.

Des cabanes de bois et de roseau et des claires au bord des sentiers

Construire et faire découvrir… Rebâtie pour la troisième fois, après un incendie et l’ouragan de 1999, une grande cabane de saunier vient d’être terminée (fin 2003) près du chenal de Mornac. Elle s’ajoute à un pre­mier abri plus petit mais de même type, édifié dès 1987 sur le site des claires traditionnelles de Téger. Une autre cabane est en cours de réalisation près du chenal de Plordonnier, à proxi­mité d’une claire ancienne rénovée et d’un établissement ostréicole moderne de grande capacité. Construites à l’an­cienne avec du bois brut et des fagots de roseaux, ces cabanes se veulent d’abord un témoi­gnage: elles sont là pour rap­peler la vie et les tribulations des sauniers, hommes et fem­mes, qui pendant des siècles, depuis le haut Moyen Age, ont façonné les anciennes vasières hostiles en les transformant en un milieu nourricier, pour re­cueillir du sel, élever du pois­ son ou des huîtres.

Ces trois cabanes vont favori­ser des haltes de repos et de réflexion sur la vie du marais, dans le cadre de nouveaux cir­cuits de découverte. Sur terre , mais aussi au fil de l’eau! Dans le même esprit que les « taillées piétonnes de Mornac » initiées en 1996 pour les randonneurs qui connaissent aujourd’hui une bonne fréquentation, des circuits de navigation de proxi­mité en embarcations légères vont être proposés. Dénommés « sentiers des eaux de Mornac », ils vont offrir une autre vision du milieu. Car tout change quand on regarde au ras de l’eau, selon le jeu des marées qui donne du relief et des cou­leurs aux vases des achenaux (désignation locale des che­naux). Une perception des paysages bien connue des adeptes de la navigation voile­ aviron. Reste, au-delà du plaisir des yeux, à mieux appréhender la vie du marais, sa nature et ses activités. Ce qui sera possible grâce à dix-sept points d’obser­vation balisés sur ces « sentiers des eaux » situés sur trois che­naux différents.

Un ensemble de huit claires bassins d’affinage des huîtres creusés dans le sédiment , dont l’origine remonte ici au XVIIIe siècle, a été reconstruit à l’aide d’outils anciens: ferré, boguet et rouable. II s’agit là, à partir d’un élevage ostréicole traditionnel, d’une démonstra­tion ouverte à tous. L’objectif est de transmettre les savoir­ faire, de permettre d’apprécier les saveurs du terroir et de faire connaître, au plus près des réa­lités, ce milieu si particulier, sa flore, sa faune et sa vie active, aujourd’hui orientée vers l’ostréiculture. Une façon de faire toucher du doigt, sans ennuyer, les vases nourricières du pays de Seudre.

Démonstration en public de la remise en état d’une claire destinée à l’affinage des huîtres. Ces travaux sont effectués avec des outils de type ancien, autrefois utilisés couramment. © François Cougot
Trois bénévoles de l’association Seudre et mer couvrent de roseau les pans d’une grande cabane. © François Cougot

Valoriser le patrimoine côtier en facilitant son accès par la voie maritime, indiquer, dans le dédale du marais, la bonne direction aux navigateurs dési­reux d’embouquer, sans risque d’erreur, les achenaux et de remonter jusqu’à leur port ou leurs anciens lieux de charge, correspond à un réel besoin. La formule choisie s’inspire de ce qui existe depuis longtemps sur la lagune de Venise, où l’on retrouve un écosystème proche des sartières (estran) de Seudre. Première réalisation: un tri­pode, constitué de trois troncs d’acacia réunis par le sommet et surmonté d’un panneau indicateur, a été mis en place près de l’entrée du chenal de Mornac. Il est souhaitable que chaque chenal une trentaine sont navigables puisse bénéficier d’une telle signalétique, bien intégrée à l’environne­ment ,Cette perspective prendra tout son intérêt dans le cadre de la future « route de l’huître et du marais « , un projet de la Communauté d’aggloméra­tions du pays royannais qui regroupe neuf communes de la rive gauche de Seudre.

Du bord de la Salicorne, on s’affaire à poser des collecteurs traditionnels, faits de coquilles d’huîtres percées et enfilées sur une tige, supports sur lesquels va se fixer le naissain, premier stade de l’élevage de l’huître. © François Cougot

Sauver le langage du marais et relever les filets de la mémoire

Le parler local, avec ses nuances, est un élément du patrimoine à sauver de l’oubli. A partir de ce cons tat , une collecte du langage a été entreprise avec l’objectif d’aboutir à un lexique: Mots et… marais. Il devrait permettre d’entretenir la mémoire des expressions et, si possible, de leur signification. Déjà quelque quatre cent cin­quante termes ont été réperto­riés, mélange de vieux français, d’expressions maritimes et de patois saintongeais. Depuis l’expression un drôle qui agreune ine lasse – un garçon qui écope une embarcation à fond plat jusqu’au mot taillée – digue , dérivé du latin talliatis employé au XIIe siècle, voilà tout un vocabulaire qui retrouve ses résonances et parfois son his­toire. Cette collecte représente un travail de longue haleine, mais c’est une tâche conviviale et porteuse de tradition vivante, chacun y allant de ses expres­sions et de son accent!

Relever les filets de la mémoire constitue d’ailleurs l’un e des préoccupations majeures des deux associations. Des éléments de premier plan de l’histoire du pays de Seudre et de ses mutations ont été retrouvés. Par exemple, on a découvert que l’existence des marais salants était attestée à Mornac depuis te x1e siècle. Plus tard, sous Louis XIII, c’est l’armement en Seudre du premier grand vais­seau royal, la Couronne d’au­tres suivront , comme en témoigne une carte de 1660, tandis que se profile le projet de l’arsenal du Ponant avec ses formes de construction en bor­dure de Seudre, face à Chatres­sac. Un projet qui deviendra réalité… à Rochefort!

Il faudrait encore citer l’illustra­tion remarquable des bateaux de Mornac et de Seudre dans l’Al­bum du Ponant (deux des vingt­ deux planches dessinées par Jean Jouve), le rôle des barques de Seudre dans la fuite des protes­tants persécutés, ou encore le trafic du sel par les navires hol­landais et te chemin des Mor­naçons, ta voie ancienne entre Seudre et Gironde, attestée par une carte de 1747. La liste est longue et il reste encore beaucoup à découvrir, mais l’impul­sion est donnée pour les recherches historiques.

Dans la rivière de Seudre, planche extraite de l’Album du Ponant, dit « de Jouve », publié en 1679. « A La Tremblade, Chaillevette et Avallon, on voit des pinasses comme celle marquée A, de port de 60 jusqu’à 100 tonneaux, qui servent pour aller à la pesche du poisson vert. Les plus grandes sont montées de dix-huit à vingt hommes et les autres de douze à quinze. Ils ont aussi des doubles chaloupes de 5 à 6 tonneaux qui servent pour passer à La Rochelle et Ré, lesquelles vont charger de bleds à Marans et Luçon pour apporter sur les lieux. Elles sont conduites par trois hommes. On y voit quantité de petites chaloupes de 2 à 3 tonneaux, partie desquelles vont à la pesche des moucles [moules] et les autres servent à passer de La Tremblade à Marennes. Lesdites chaloupes sont conduites quelquefois par des femmes et le plus souvent par de petits garçons qui s’exercent et apprennent les commencements de la navigation. » © Service historique de la Marine, Paris

Exposer, rencontrer, accueillir et partager

Entre les rencontres d’hiver, centrées sur un thème parti­ culier, et les journées du pa­trimoine en automne, avec exposition et visite de terroir, un rassemblement estival de bateaux traditionnels se con­jugue depuis 1992 avec des ani­mations portuaires. Les « Voiles de Mornac » sont l’occasion d’activités présentées sur les quais. Mais pas n’importe les­ quelles. Selon l’esprit de la charte d’authenticité signée à Douarnenez en 1998, toutes restituent la vérité de ces tra­vaux coutumiers, que ce soit le tannage des voiles et des filets, la fabrication de collecteurs à l’ancienne, le matelotage, le ramendage, le coaltarage de lasse ou, comme en 2002, le travail du bois de marine. Et tout cela sans aucun mercanti­lisme, ce qui n’enlève rien à la convivialité du pique-nique sur le port avec virage au cabestan en chantant. A Mornac, on tient à rester dans un cadre cul­turel maritime simple, ouvert à tous et gratuit.

Deux fois l’an, lors des rencontres d’hiver et, plus longue­ ment, en été, une exposition est montée pour faire découvrir et apprécier l’histoire, la géo­graphie et les activités mari­times du pays de Seudre. Des éléments de cette exposition, toujours ciblée sur le patri­moine vivant, sont également présentés lors des rassemble­ments, tels ceux de Douarne­nez. En 1996, dans le cadre du concours Patrimoine des côtes et fleuves de France (lancé par Le Chasse-Marée), le dixième prix a été attribué à l’exposition Du sel aux huîtres, concernant toutes les activités liées à l’eau salée. Cette exposition retrace la vie d’hier, avec le trafic mari­ time, le sel, les pêches, mais aussi celle d’aujourd’hui avec l’ostréiculture et le regain d’in­térêt pour l’affinage de l’huître dans le marais de Seudre. La vie encore, à travers l’attrait gran­dissant d’une navigation patri­ moniale. L’exposition devenue modulaire et évolutive, sous le titre Les Sentiers des eaux au pays de Seudre, embrasse désormais tout un ensemble du patri­ moine naturel et humain.

Caractère éducatif et aspect festif font bon ménage. Au cours d’un des nombreux rassemblements de bateaux traditionnels à Mornac, de jeunes enfants s’initient à confectionner des collecteurs « à l’ancienne » tandis que des adultes se consacrent au tannage des voiles. © François Cougot

Présentes à différents niveaux de concertation Conseil de déve­loppement du pays royannais, Inventaire du patrimoine ostréicole, Forum des marais atlan­tiques , les deux associations répondent aussi, de façon ponc­tuelle et selon la disponibilité des bénévoles, aux demandes d’accueil. Etudiants, scolaires, médias, groupes ou particuliers sont reçus toujours dans la même perspective: faire con­ naître le milieu côtier au plus près de sa vie. C’est dans le même esprit qu’ont été publiés quatre fascicules aidant à l’in­terprétation du marais et de l’ostréiculture traditionnelle, ainsi qu’un petit ouvrage illustré, Le Pays de Seudre à marée découverte. A travers cette « navigation » de plus de dix ans, aux aspects mul­tiples entre pleine mer et bas de l’eau, Seudre et mer et l’Huître pédagogique se veulent au ser­vice d’une réelle culture de ter­roir accessible et ouverte à tous, visiteurs et gens du cru. Plus que faire voir, nous souhaitons faire partager. Et faire aimer par tous ce pays de Seudre!