Les trois vies de Louis Garneray

Revue N°274

La Pêche à la morue sur le banc de Terre-Neuve, 1832. Huile sur toile de Louis Garneray. © musée des Beaux-Arts, Rouen

Par Isabelle Guillaume. Louis Garneray (1783-1857) s’est inspiré de ses années passées à bord de vaisseaux de guerre, de navires corsaires et de négriers pour nourrir son œuvre de peintre puis d’écrivain. Ses toiles et ses récits se complètent pour donner un témoignage irremplaçable sur la marine française du Directoire à l’Empire.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie et d’encadrés supplémentaires.

Excepté la piraterie, j’ai fait à peu près tous les genres de navigation », se sou­viendra Garneray devant un collabo­rateur de la Revue maritime dans les an­nées 1830. Cette vie de marin se situe au tournant des xviiie et xixe siècles. Tandis que le Directoire, le Consulat et l’Empire se succèdent, la France et l’Angleterre poursui­vent une bataille navale commencée sous le règne de Louis XIV. La Méditerranée voit la défaite de la flotte française, coulée par Nelson en août 1898 à Aboukir. L’Atlantique est le théâtre, en octobre 1805, de la bataille de Trafalgar qui donne à l’Angleterre la maîtrise des mers. L’océan Indien, où la Fran­ce a conservé deux colonies – l’île de Fran­ce et la Réunion – est aussi le lieu d’affrontements entre vaisseaux de guerre ennemis, mais éga­lement entre corsai­res et na­vires marchands. À cette épo­que, la France com­pense l’in­fériorité de ses escadres par la pratique de la guerre de course. Comme en témoignera Louis Garneray, qui a sillonné l’océan Indien aux côtés des corsaires malouins Jean-Marie Dutertre et Ro­bert Surcouf, participant notamment à la plus cé­lèbre des prises de ce dernier.

C’est à treize ans qu’Ambroise-Louis Garneray entre comme novice dans la Marine d’État. Son père, le portraitiste Jean-François Garneray, le destinait à suivre la même voie que lui. Mais le jeune garçon préfère emprunter le sillage de son cousin, le capitaine Beaulieu-Leloup. Dans ses Mémoires, Garneray brossera ainsi le portrait de ce « marin de corps et d’âme » : « Le bonheur sur la terre ferme lui semblait un paradoxe insoutenable ; il ne comprenait la vie que sur un pont de navire ; et il n’admettait les relâches dans un port ou à la côte que comme une de ces contrariétés et un de ces ennuis inhérents à l’existence humaine que l’on doit subir avec résignation puisqu’ils sont i­né­luc­tables ».

Louis embarque à Rochefort en février 1796 à bord de La Forte commandée par son cousin. C’est une frégate neuve armée de trente canons de 24 livres en batterie, de six canons de 8 livres sur le gaillard d’avant et de quatorze autres sur le gaillard d’arrière. Avec La Vertu, La Régénérée et La Seine, elle fait partie des frégates de la division navale du contre-amiral Sercey envoyée en renfort à l’île de France (aujourd’hui l’île Maurice). Le commandant de La Régénérée, Jean-Baptiste Willaumez – l’auteur du fa­meux Dictionnaire de marine –, rendra hommage à « la carène admirable de La Forte, qui la rendait supérieure à tous les bâtiments, par tous les temps et à toutes les allures ».

En guerre contre les Anglais

Pour l’heure, le novice est surtout frappé par le laisser-aller des marins de la jeune République française : « Au lieu de ces matelots si coquets, de ces quartiers-maîtres et de ces officiers revêtus de brillants unifor­mes que mon imagination rêvait depuis si longtemps et sans cesse, je n’apercevais que des gens sales, débraillés, couverts de misérables haillons ressemblant bien plutôt à des pirates ou à des bandits qu’à des serviteurs de l’État ». Pour que ce voyage profite à son jeune cousin, Beaulieu-Leloup le met à la rude école du matelot Kernau. Persuadé que l’on devient un bon marin en changeant souvent de navire, il le fait aussi passer sur l’une des prises réalisées par l’escadre en cours de route. Arrivée à destination, la flotte commence à croiser dans l’océan Indien, où les vaisseaux britanniques sont plus nombreux, plus rapides et plus manœuvrants que les navires français.

La rencontre de l’escadre avec les deux vaisseaux de soixante-quatorze canons Arrogant et Victorious donne au jeune garçon l’occasion d’assister à son premier combat naval. Kernau lui avouera plus tard avoir reçu l’ordre de son cousin de le jeter à l’eau s’il semblait faiblir. Mais loin de défaillir en entendant le sifflement des boulets, le novice est galvanisé par le spectacle de La Vertu et de Jean-Marthe-Adrien Lhermitte, son commandant, résistant malgré leurs blessures respectives. Et l’adolescent partage la consternation manifestée par le commandant de La Forte et tout son équipage, quand, les vaisseaux de la Royal Navy ayant quitté le champ de bataille, Sercey renonce à les poursuivre. « Il fallut aux hommes tout le respect que leur inspirait l’amiral pour les empêcher de ma­nifester hautement et énergiquement le profond et douloureux désappointement que leur causait cette mesure », se souviendra Garneray.

En avril 1798, tandis que Beaulieu-Leloup rentre en France, son jeune cousin est affecté en qualité de matelot sur la Brûle-Gueule, une corvette armée de vingt-deux canons et commandée par Bruneau de La Souchais. Il participe à son bord au second­ combat de la Rivière Noire, où grâce à une opération dirigée par Lhermitte, la Brûle-Gueule et la frégate La Preneuse mettent­ en fuite la division anglaise qui leur bloquait l’accès à l’île de France.

En août 1799, Garneray saisit l’occasion de servir sous les ordres de Lhermitte en passant à bord de La Preneuse. Comme il l’annonce dans ses Mémoires, « la plus épouvantable croisière qui ait probablement jamais eu lieu » l’attendait. La série de revers commence dans l’actuelle baie de Maputo, sur la côte du Mozambique, où le commandant de La Preneuse prépare son équipage à attaquer quatre bâtiments au mouillage. Mais c’est la frégate française qui, en pleine nuit, se retrouve la cible des boulets de cinq navires anglais – trois baleiniers, un vaisseau de la Compagnie des Indes et une corvette – et d’un fortin invisible. Lhermitte fait manœuvrer en espérant prendre l’avantage. Des années plus tard, Garneray se rappellera du terrible combat au clair de la lune et de Lhermitte, imperturbable, qui lançait ses ordres avec « cette voix de commandement qui retentissait claire, calme et vibrante à travers le bruit du canon ».

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Combat et destruction de la frégate « La Preneuse » dans la baye du Tombeau, à l’île de France, déc. 1799. Gravure de Garneray. © National Maritime Museum, Greenwich

La fin de l’escadre de Sercey

La Preneuse n’échappe à ce combat perdu d’avance que pour affronter un ouragan. Alors que les éléments s’acharnent sur elle, la frégate est prise en chasse par le Jupiter, un vaisseau de ligne anglais armé de cinquante canons. Bien qu’il soit âgé de plus de vingt ans, ce bâtiment est l’un des plus rapides de son temps. Décidé à livrer combat, Lhermitte vire de bord et fait ouvrir le feu. « C’eût été un spectacle bien saisissant pour un habitant des villes que ces deux navires secoués par une mer déchaînée et qui oublient le danger qui les menace pour ne songer qu’à s’attaquer et se dé­truire », commentera Garneray.

Menacé d’abordage et son bordé étant en­dommagé au niveau de la flottaison, le Jupiter renonce au combat et s’enfuit. Lorsque Sercey met enfin un terme à la désastreuse campagne de La Preneuse, l’équipage est terri­blement amoindri par les combats, le scorbut et la gangrène. Le récit de cet épisode, écrit par Garneray des années plus tard, témoigne à chaque page des qualités de Jean-Marthe-Adrien Lhermitte, un officier hors pair dont le nom est gravé sur l’arc de triomphe de l’Étoile. Le mémorialiste rend aussi hommage à l’enseigne Graffin, qui, avant de mourir au combat, avait transfiguré la triste campagne de La Preneuse par son enthousiasme juvénile et sa bonne humeur inaltérable.

En décembre 1799, alors que la frégate rentre à l’île de France, deux vaisseaux de ligne anglais qui la guettaient la prennent pour cible. Détruite par les tirs ennemis puis incendiée, La Preneuse n’atteindra jamais la côte. Elle coule dans la baie du Tombeau sous les yeux des habitants de l’île rassemblés sur le rivage pour assister au combat. Sur le pont de la frégate jonché de cadavres, l’amiral britannique Pelew viendra s’incliner devant Lhermitte avant de l’emmener comme prisonnier.

Quant à Garneray, il regagne la côte sain et sauf. Le jeune marin quitte alors la Marine d’État pour s’engager au service des corsaires qui harcèlent l’ennemi grâce à leurs navires légers et rapides. Outre la fierté de servir sa patrie, cette na­vigation lui offre l’espoir de s’enrichir. Il peut en effet prétendre toucher sa part du butin, les bénéfices des prises étant répartis entre les armateurs, l’équipage et l’État duquel dépend l’attribution des autorisations de cour­se. Embarquer sur un corsaire lui semble alors d’autant plus enviable que la République ne paie pas les soldes de ses marins.

Comme il le rappellera plus tard dans une lettre adressée au ministère de la Marine pour faire valoir ses états de service, Garneray a servi sous les ordres de plusieurs corsaires renommés. C’est à l’île de France qu’il fait la connaissance de Robert Surcouf, tout juste revenu à Port-Louis après une campagne fructueuse sur la Clarisse.

Afin d’aider le jeune Garneray à trouver un engagement, le capitaine Ripeau de Monteaudevert profite d’une soirée chez de ri­ches négociants de l’île pour le présenter au célèbre corsaire malouin, mais en omettant de le nommer. « Ce jeune homme pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans, se souviendra le mémorialiste. Quoique d’une taille élevée, environ cinq pieds six pouces, il était replet et de forte corpulence. Cependant, on devinait sans peine à la charpente vigoureuse de son corps qu’il devait posséder une force et une agilité musculaires vrai­ment extraordinaires. Ses yeux, un peu fau­ves, petits et brillants, se fixaient sur vous comme s’il eût voulu lire au plus profond de votre cœur. Son visage, couvert de ta­ches de rousseur, était un peu bronzé par le soleil ; il avait le nez légèrement aplati et ses lèvres, minces et pincées, s’agitaient sans cesse. Au total, il semblait un bon vivant, un joyeux convive, un solide marin, et il éveilla toute ma sympathie. Seulement le tutoiement dont il s’était servi vis-à-vis de moi ne me plaisait que médiocrement, et je me permis de lui faire sentir cette inconvenance. »

Sous les ordres de Surcouf

L’ignorance du jeune homme amuse le Malouin, qui l’engage comme aide de camp pour sa prochaine croisière. Celle-ci va se dérouler sur la Confiance, un petit trois-mâts de 391 tonneaux armé de dix-huit canons et lancé en 1799. « Il faudrait avoir été marin pour comprendre l’émotion, ou, pour être plus exact, l’enthousiasme que me causa la vue de cette admirable construction, écrira Garneray. La Confiance était un navire dit à coffre, du plus fin mo­dèle qui ait jamais paré les chantiers de Bordeaux ; on devinait du premier coup d’œil quelle devait être la su­pé­riorité de sa marche. »

La Confiance appareille en avril 1800. Dès le début de la campagne, Surcouf fait six prises dans le golfe du Bengale grâce aux renseignements d’un espion norvégien payé par le Malouin. La capture du Kent, un vaisseau de la Compagnie des Indes de 1 200 tonneaux, compte parmi ses plus beaux exploits. Depuis la Confiance, l’équipage observe son redoutable armement : vingt-six canons en batterie et douze autres sur le pont. À bord de l’indiaman se pressent plus de quatre cents marins et soldats, son propre équipage ayant été renforcé par des compagnies d’infanterie embarquées au large du Brésil suite à l’incendie de la Queen qui les emmenait à Calcutta. Face à la petite frégate française, à ses dix-huit canons et à ses cent cinquante marins, le capitaine du Kent, Robert Revington, est tellement sûr de vaincre qu’il invite les passagères du bord à monter assister à la fin du corsaire. Alors que la Confiance s’approche de sa proie, d’élégantes ladies lui adressent ainsi des saluts ironiques depuis la dunette.

Bravant les trois volées d’artillerie que lui fait envoyer le commandant Revington, Robert Surcouf réussit à aborder le vaisseau par sa hanche tribord et ses hommes, à qui il a promis deux heures de pillage en cas de succès, s’élancent à l’abordage. Interloqués par tant de témérité, les Anglais s’en trou­vent comme tétanisés. « Ce fait, écrira Garneray, montre mieux qu’un long discours combien l’audace de Surcouf dépassait de toute la hauteur du génie les calculs ordinaires de la médiocrité. » Après la reddition de l’indiaman, son second avouera même : « Je ne puis me rendre compte, Messieurs, comment il peut se faire que je me trouve en ce moment votre prisonnier et que le pa­villon du Kent soit sens dessus dessous en signe de défaite. Je ne comprends pas votre succès. »

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Prise du « Kent » dans le golfe du Bengale, 7 oct. 1800. Auteur de cette toile, Garneray a vécu la scène au côté de Surcouf, dont la petite Confiance parvint à vaincre l’imposant vaisseau anglais de la Compagnie des Indes. © National Maritime Museum, Greenwich

Acteur et témoin de la traite négrière

Garneray partage le triomphe que les ha­bitants de l’île de France réservent aux marins de la Confiance. Mais il renonce à suivre en métropole son capitaine, qui rentre­ à Saint-Malo en 1801 pour s’y marier. Il participe à une campagne de Nicolas Surcouf, le frère de Robert. Puis, tandis que la paix d’Amiens offre une trêve d’un an aux hostilités entre la France et l’Angleterre, le jeune homme navigue au commerce. D’abord sur un brick cabotant dans le golfe du Bengale. Ensuite, probablement, sur un négrier baptisé Union. Une erreur de jeunesse – l’esclavage est aboli en 1794, mais rétabli en 1802 par Napoléon – qu’il arrangera à sa façon dans ses Mémoires.

Avant de raconter le voyage de la Doris entre Saint-Denis de la Réunion et Zanzibar où elle doit embarquer une cargaison de « bois d’ébène », le mémorialiste précise qu’il est monté de nuit sur ce bâtiment sans connaître sa vocation. Il ne se serait rendu compte qu’une fois en mer qu’il était à bord d’un négrier. Quoi qu’il en soit, l’épisode de la Doris offre des informations précieuses sur la traite négrière et sur les na­vires conçus pour effectuer ce trafic. « Le négrier est déjà reconnaissable, sur le chantier, par la perfection de sa coupe, expliquera Garneray. Construit selon sa destination, c’est-à-dire de façon à pouvoir échapper aux croi­seurs et offrir les conditions de salubrité indispensables au salut de la traite, le négrier doit être à coffre­, doublé en cuivre, et percé de sabords pour y placer une batterie. En outre, proportions gardées, son tillac est d’un tiers de plus que ceux des corvettes et des corsaires, et voici pourquoi : d’abord pour donner plus de hauteur au parc des Noirs, construit sur le faux-pont ; ensuite pour que l’on puisse arrimer beaucoup d’eau et de vivres ; enfin pour assurer au navire la qua­lité essentielle de ne pas embarquer la vague dans les gros temps, car il n’y a rien de si nuisible à la santé des Noirs que d’être mouillés par l’eau de mer. »

La carrière maritime de Garneray s’achè­ve comme elle a commencé : au service de l’État. En 1803, une escadre commandée par le contre-amiral Linois amène à l’île de France son nouveau gouverneur, le général Decaen. Le jeune marin, qui rêve désormais de retour en métropole, obtient d’être enrôlé comme aide-timonier sur l’une de ses frégates, l’Atalante, qui rentre en France.

Las ! Au passage du cap de Bonne-Espérance, une tempête jette la frégate à la côte. Rescapé du naufrage, Garneray em­barque sur la Belle-Poule qui croise alors, avec le vais­seau Marengo, le long de la côte Ouest de l’Afrique à l’affût des négriers anglais. Dans la nuit du 13 au 14 mars 1806, les deux bâ­ti­ments rencontrent une division britannique composée de huit vaisseaux de ligne, de deux frégates et d’un brick. Moins véloces que leurs adversaires et pris sous plusieurs feux en même temps, le Marengo et la Belle-Poule amènent leur pavillon. Garneray, blessé, est fait prisonnier et transféré sur la Protée, un ponton ancré en rade de Portsmouth.

Huit ans sur les pontons anglais

Ses huit ans de captivité à bord de différentes prisons flottantes donneront au mé­morialiste la matière d’un témoignage passionnant. Le ponton anglais est ainsi décrit comme un « vieux vaisseau démâté, à deux ou trois ponts, qui, retenu par des amarres, présente presque l’immobilité d’un édifice de pierre ». Sept cents prisonniers de guerre s’y entassent, logés dans la batterie basse et dans le faux-pont, lieux exigus et mal éclairés par les sabords de l’une et les hublots de l’autre. Ils sont seulement autorisés à se pro­mener sur le carré de la drôme et sur le gaillard d’avant. « Les détenus avaient baptisé cet endroit, avec cette ironique gaieté qui ne fait jamais défaut aux Français dans le malheur, du nom pompeux de “parc” », se rappellera Garneray. Pourtant, la condition carcérale est tellement pitoyable que Garneray évoque « une génération de morts sortant un moment de leurs tombes ».

Pendant sa longue captivité, l’ancien compagnon de Surcouf tente à plusieurs reprises de s’évader. Ce qui lui vaut d’être transféré sur d’autres pontons ancrés à Portsmouth. Dans cette société misérable où les prisonniers passent leur temps à trafiquer toutes sortes de choses et de services entre eux et avec leurs geôliers, Garneray se sert de son talent de dessinateur pour améliorer son quotidien. Dans son enfance, son père lui avait enseigné des rudiments de dessin. À bord de la Brûle-Gueule et de La Preneuse, le jeune marin avait déjà pris l’habitude de vendre ses croquis à ses compagnons.

À Portsmouth, il croque ses geôliers. « Je prenais, pour chaque portrait, de six pence à un shilling : pour six pence je donnais une ressemblance de fantaisie ; pour un shilling je la garantissais », racontera-t-il. Ses ventes lui permettent de s’acheter de l’huile et des toiles. Il se met alors à peindre des marines qu’il écoule à l’extérieur par l’intermédiaire de marchands d’art. Il se lie ainsi d’amitié avec l’un d’eux, James Smith, qui l’hé­ber­ge­ra clandestinement lors de sa dernière tentative d’évasion. Celle-ci échoue, comme les précédentes, et c’est seulement à la si­gnature du traité de Paris, le 30 mai 1814, que Garneray peut enfin recouvrer sa liber­té. Il rentre en France après dix-huit ans d’absence.

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Gravure extraite de la série des Vues des côtes de France, représentant le Port Dieudonné, mouillage de quarantaine en rade de Marseille, entre les îles Pomègues
et Ratonneau. Au premier plan, un bateau latin difficile à identifier car il possède les caractères incompatibles de plusieurs types : tartane, chébec, felouque, mourre-de-pouar… © Bibliothèque nationale de France

Peintre de marine sous la Restauration

À son retour des pontons, Garneray ne trouve pas d’embarquement. La marine marchande comme celle de l’État sont alors dans une situation dramatique. Quand s’achève la longue période des guerres de la Révolution et de l’Empire, le trafic des ports s’est effondré et la flotte militaire est exsangue. Garneray reste donc à Paris, où il se consacre­ à la peinture. En 1817, il est nommé peintre de marine du duc d’Angoulême, fils de Charles X et grand amiral de France. Il supplante ainsi des artistes plus célèbres que lui, comme Jean-François Hue et Louis Crépin.

Il décide alors de mettre ses pas dans ceux du peintre Joseph Vernet, pour représenter, à son tour le littoral et les villes maritimes du pays. Entre 1821 et 1830, en compagnie de l’académicien Étienne Jouy, il se lance dans un tour des ports français. Des croquis et aquarelles réalisés à cette occasion, il tire­ra des tableaux à l’huile et une série de gravures vendues en livraisons sous le titre de Vues des côtes de France.

Parallèlement, il trouve aussi son inspiration dans les batailles navales qui mar­quent­ la fin de la Restauration : Navarin, qui voit la victoire de la France, de l’Angleterre et de la Russie contre la Turquie et l’Égypte en 1827 ; la prise d’Alger au prin­temps 1830. Pour représenter ces deux ba­tailles, il s’est même rendu sur place par souci de réalisme. Puisant dans l’Histoire récente, il célèbre la Marine de son pays. Ainsi une toile intitulée Le vaisseau « Le Vengeur », présentée au Salon de 1838, évo­que un épisode des guerres révolutionnai­res où des marins vaincus auraient choisi de couler à bord de leur bâtiment plutôt que de se rendre aux Anglais.

Un éloge appuyé d’Herman Melville

L’introduction aux Vues des côtes de France présente leur auteur, comme un artiste for­mé à la gravure mais peintre autodidacte : « Les navires, les rades et les ports ont été ses cabinets d’étude, ses ateliers, ses académies ». Toujours est-il qu’en voyant des estam­pes de Garneray, Herman Melville a reconnu l’œuvre d’un vrai marin. « La meilleure repré­sentation des baleines et de scènes de chasse à la baleine, écrit en 1851 l’auteur de Moby Dick, est celle donnée par deux grandes gravures françaises exécutées et reproduites d’après des tableaux, par un nommé Garneray. Elles représentent respectivement des attaques du cachalot et de la baleine à bec de True. » Et Melville d’ajouter : « Je gagerais ma vie que Garneray avait pratiqué son sujet ou alors qu’il avait été merveilleusement formé par quelque baleinier expérimenté. Les Français sont des gars faits pour peindre l’action. » Les deux gravures qui ins­pirent cet éloge au romancier américain font partie d’une série de tableaux et de gra­vures consacrée à la pêche.

En 1851, l’année où paraît Moby Dick, Gar­neray signe son propre livre de souvenirs maritimes. Publié en feuilletons dans le journal La Patrie, son récit sort aussi en volumes chez plusieurs éditeurs et sous différents titres, comme Voyages de Garneray, peintre de marine ou Voyages, aventures et combatsSouvenirs de ma vie maritime. En situant de nombreuses pages de son texte à bord d’un corsaire puis d’un négrier, l’auteur s’inscrit dans un courant littéraire lancé par Lord Byron et Walter Scott ; le premier, avec Le Corsaire en 1814, le second avec Le Pirate en 1822. Les romantiques français se sont ensuite emparés de ce thème de l’aventurier des mers, à l’image d’Eugène Sue avec Kernock le pirate en 1830, d’Édouard Corbière avec Le Négrier en 1832, et même de Balzac avec Argow le pirate en 1836.

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Vue du port de Caen prise du quai de Vaucelles, œuvre réalisée par Garneray vers 1825 au cours d’un tour des côtes de France entrepris un siècle après Joseph Vernet. © CCI Paris

Un vaste panorama de la marine française

Manifestement, Louis Garneray a lu certains de ces romans et il s’en inspire au mo­ment de retracer ses propres aventures. Qu’ils soient de sa propre­ plume ou de celle de ses éditeurs, de nombreux passages de ses Mémoires se lisent, en effet, comme autant d’épi­sodes romanesques. Certains frisent même le stéréotype. Pourtant, l’auteur de Voyages, aventures et combats a bien choisi de publier son texte comme un livre de sou­venirs véridiques et non pas comme une fiction. Dans son récit, il prend même soin de se démarquer des romanciers pour faire valoir, par contraste, sa sincérité de marin authentique. « J’ai lu avec autant d’attention que de surprise tous les romans ma­ri­times qui ont paru jusqu’à ce jour, écrit-il dans l’épisode sur la traite négrière, et je ne puis m’empêcher de déclarer que je n’y ai trouvé que de mons­trueuses hérésies en ma­tière de marine. Un romancier, quand il lance un négrier sur l’océan, ne manque jamais de le faire se déguiser pour échapper aux investigations de l’autorité. Mais je déclare que ce travestissement n’est pas possible. Que l’on change jusqu’à un certain point et dans une certaine mesure l’aspect d’un négrier, je le conçois ; mais on ne le dénaturera jamais de telle façon qu’il en de­vienne méconnaissable aux yeux des gens du métier. »

Qu’ils l’aient reçu comme une fiction ou comme des Mémoires véridiques, les lecteurs du second Empire ont réservé un bon accueil au livre de Garneray. Il sera d’ailleurs réédité plusieurs fois entre 1851 et la mort de son auteur. Pourtant les dernières années de celui-ci seront plutôt difficiles. Bien que ce bonapartiste de longue date ait reçu la Légion d’honneur en 1852, sa situation matérielle est alors difficile. Après avoir occupé plusieurs emplois sous la monarchie de Juillet, au musée de Rouen puis à la Manufacture nationale de Sèvres, le peintre, dépour­vu de fortune personnelle, ne vit plus que grâce aux commandes de tableaux. Et elles sont devenues rares. Quand il meurt, en sep­tembre 1857, il laisse sa veuve dans la gêne financière.

Au fil du temps, l’œuvre de l’écrivain a sans doute éclipsé celle du peintre. Depuis plus d’un siècle et demi, son succès ne s’est pas démenti, notamment dans les rayons de la littérature de jeunesse. Les éditions G.P. (Générale publicité) dans leur collection « Bibliothèque rouge et or », et les éditions Hachette dans leur « Bibliothèque verte » ont ainsi publié plusieurs adaptations de Garneray centrées sur la figure de Robert Surcouf. Ces livres ont fait rêver des générations de lecteurs autour des exploits du corsaire. Au lendemain de la Seconde Guer­re mondiale, ils ont transmis aux petits Fran­çais la vision idéalisée d’une France invincible.

Aujourd’hui, la version intégrale des souvenirs de Garneray est proposée par différents éditeurs. Ce texte inclassable, mi-fiction, mi-document, peut combler les ama­teurs de romanesque par ses personnages pittoresques et ses nombreux rebondissements. Il se lit aussi comme un vaste panorama sans égal restituant toutes les facettes de l’activité maritime française dans l’océan Indien au tournant des xviiie et xixe siècles, de la marine de guerre à la course, en passant par la traite négrière et le cabotage.

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