De Francisco Coloane, traduit de l’espagnol par François Gaudry, illustré par Hubert Poirot-Bourdain. Voici une ténébreuse histoire illustrant les turpitudes auxquelles peut conduire la cupidité. Un diamant noir extrait du recueil Tierra del Fuego publié au Chili en 1963. La traduction française de ce livre ne paraîtra que trente et un ans plus tard aux éditions Phébus, révélant un nouvelliste de haut vol totalement ignoré jusque-là.

Un jour, au début de l’hiver, arriva à Punta Arenas un bateau tellement délesté qu’il avait la moitié de l’hélice hors de l’eau ; la coque couleur de plomb, quelque peu écaillée par les intempéries ou de récents travaux de peinture en haute mer, était parsemée de grandes taches de minium rouge qui faisaient songer à des blessures suintantes. […] À côté du pavillon de demande d’admission flottait au mât de misaine un drapeau aux larges bandes noires et jaunes signifiant « décès à bord ».

Dès que le canot des autorités portuaires s’éloigna du bateau, une chaloupe fut mise à l’eau et, manœuvrée par quatre rameurs et un homme à la barre, elle se dirigea rapidement vers le port. L’embarcation se rangea au pied du môle qui, à cette heure de marée basse, s’élevait à une hauteur respectable au-dessus du niveau de la mer. Deux matelots grimpèrent agilement le long des pilotis jusqu’au ponton, et ceux d’en bas leur lancèrent deux cordes, qu’ils commencèrent à tirer lentement, extrayant du fond de la chaloupe, comme s’ils la faisaient remonter du fond de la mer, une étrange caisse peinte en vert qui, malgré sa facture grossière, avait la forme reconnaissable d’un cercueil.

Ils le déposèrent avec soin au bord du quai et, après avoir solidement amarré la chaloupe, les autres marins montèrent à leur tour. Quatre hommes hissèrent le cercueil sur leurs épaules et, suivis du cinquième, le petit cortège se mit en marche vers la sortie du port. Les rues étaient enneigées et les hommes avançaient prudemment, d’un pas hésitant qui imprimait un mouvement de balancier à leurs épaules et au cercueil […].

À la sortie du port, ils demandèrent à un garde le chemin du cimetière, vers lequel ils se dirigèrent lentement. […] Lorsqu’ils atteignirent les faubourgs, une bourrasque de neige fouetta les porteurs du cercueil, qui durent protéger leur visage en changeant plus souvent d’épaule, afin de s’abriter à tour de rôle derrière la paroi de la caisse. Lors d’une halte, ce fut le tour d’un matelot âgé aux cheveux gris de laisser sa place à un autre. Il s’arrêta pour reprendre son souffle et essuya avec un mouchoir son vi-sage trempé de neige fondue et de sueur qui perlait sur son front. C’était Foster, le meilleur ami de Martin, le timonier du bord qu’ils allaient enterrer ; sur le Gastelu ils avaient partagé la même cabine. Foster était en nage ; peut-être le cercueil pesait-il davantage sur ses vieilles épaules que sur celles de ses compagnons. Soudain, ses yeux rencontrèrent une pancarte fixée sur le linteau d’une maison, et sur laquelle était écrit en lettres bleues et rouges : Bar Hamburgo. Il jeta un regard méfiant sur ses compagnons qui, bravant la tempête, s’éloignaient sans remarquer son absence. II jeta encore un œil à la pancarte et entra rapidement dans le bar. Au comptoir, il commanda au serveur un double gin qu’il avala d’un trait, il s’essuya d’un revers de main la bouche, pressant avec délectation la lèvre inférieure sur sa moustache. Et il se sentit soulagé ; non que le cercueil eût été plus lourd pour lui que pour les autres, mais parce qu’il contenait le cadavre de Martin, son compagnon de cabine, dont les yeux révulsés en leur dernier éclat de vie avaient intensément fixé les siens, lestant son âme rongée par la cupidité d’un terrible poids dont il avait tenté en vain de se débarrasser. Ce fut lui qui proposa de l’ensevelir à terre et non en mer, redoutant cette vieille superstition des marins selon laquelle les défunts confiés à l’océan reviennent toujours hanter les lieux où ils ont vécu et se venger de ceux qui leur ont fait du mal. Et lorsqu’il y avait crime, la légende affirmait que l’âme de la victime s’ins-tal-lait dans celle du bourreau jusqu’à le rendre fou et le faire périr… Superstitions ?

© Hubert Poirot-Bourdain

[…] Ils n’avaient pas encore doublé le cap Froward, ultime pointe de l’Amérique méridionale, que Foster s’était empressé de fabriquer, à la scie et au marteau, un grossier cercueil en pin, qu’il lui fallut peindre en vert, car, hormis le brai noir, au séchage interminable, il n’y avait pas d’autre peinture à bord. Il avait insisté auprès du capitaine pour que le corps de Martin ne fût pas lancé à la mer, mais reposât paisiblement en terre… Errant en eaux profondes, l’âme du timonier, dont le dernier regard s’était vrillé dans son esprit, ne l’eût jamais laissé en paix, et ce en dépit de tous les verres de gin qu’il pourrait avaler. Il dut interrompre ses sombres réflexions, car soudain ses quatre compagnons firent bruyamment irruption dans le Bar Hamburgo. Découvrant que Foster ne les suivait plus, ils l’avaient attendu, mais l’un d’eux, en marin assoiffé qui se respecte, n’avait pas manqué de voir au passage la pancarte rouge et bleu du bar ; aussi ne doutèrent-ils pas un seul instant que l’absent s’y était engouffré pour y déguster égoïstement quelques verres. Ils déposèrent le cercueil au bord du trottoir, bien en vue, afin qu’il n’eût pas l’air d’avoir été irrespectueusement abandonné, et les quatre hommes partirent à grands pas à la recherche du vieux grigou qui leur avait faussé compagnie pour boire seul. Foster fut surpris de leur irruption, mais, prenant son courage à deux mains, il commanda immédiatement une tournée générale […].

Dehors, le vent avait cessé et les flocons tombaient en abondance. Seules les ailes mortes de la neige accompagnaient Martin vers sa dernière demeure, comme une offrande de l’immensité à son pauvre cercueil abandonné. […] Les lampes avaient été allumées à l’intérieur du bar, car la nuit était tombée sans que les marins s’en fussent rendu compte. […] Un des marins se tourna vers la fenêtre et se tint un moment immobile, l’air mélancolique, contemplant les vitres où s’agglutinaient les flocons de neige, tels des papillons affolés attirés par la lumière qu’ils ne pouvaient atteindre, puis s’écoulant en molles traînées sur le verre embué. La musique, le petit ballet fiévreux des flocons, ou Dieu sait quoi, éveillèrent une idée fixe tapie dans l’es-prit du marin. […]

– Si on allait s’amuser un peu ? proposa le marin.

All right ! […]

Ils sortirent discrètement et la nuit les avala. […]

La sirène d’un bateau s’éleva dans la nuit comme un appel an-goissé ; on l’entendit à l’intérieur du bar, s’imposant au vacarme et à la musique. On eût dit une voix humaine, un souffle bouleversant venu du lointain. C’était le Gastelu qui rappelait à bord ses cinq matelots envoyés à terre pour y accomplir une pieuse mission. […] Dehors, il faisait encore nuit noire. Mais les tentacules glacés des ténèbres leur fouettèrent le visage, dissipant aussitôt les dernières brumes de l’ivresse.

– Et Martin ? s’exclama un des deux hommes, se souvenant soudain du cercueil abandonné en pleine rue. […]

– Quelqu’un le trouvera bien demain et ils l’enterreront ! […]

Mais le lendemain personne ne vit le cercueil ; la neige était tombée toute la nuit, formant une couche de près d’un mètre qui recouvrait de sa blancheur toutes choses. Et les flocons conti-nuaient à tomber, lentement mais en telle abondance que personne ne trouverait le cercueil abandonné dans la rue ce jour-là. Ni ce jour ni les autres, au cours desquels se forma une épaisse croûte de glace… C’était comme si le timonier Martin, après sa mort, avait regagné la haute mer, telles les âmes de ces naufragés qui suivent le sillage de leurs navires engloutis ou les traces de ceux qui leur ont fait du mal ou les ont tourmentés à l’heure de leur mort. Ce jour-là, en milieu de matinée, don Erico, le patron du Bar Hamburgo commençait à nettoyer son établissement lorsqu’il découvrit avec stupéfaction, affalé derrière des barils dans la pièce qui servait de cellier, un vieux marin aux cheveux gris qui dormait ivre mort.

– Qu’est-ce que vous foutez là ! s’écria-t-il en le réveillant de la pointe du pied.

– Moi ?… Euh… Je suis du Gastelu… bredouilla Foster, qui se mit péniblement debout, se frottant les yeux comme s’il ne reconnaissait pas l’endroit où il se trouvait.

– Le bateau qui a appelé toute la nuit ses gens ?

– Quoi ? Ils sont partis ?.. Ils m’ont abandonné ? balbutia-t-il, effaré.

[…] Foster courut pourtant jusqu’au quai où il fouilla du regard la baie enveloppée dans la brume neigeuse et ne vit que les pontons amarrés à leurs fers, des trois-mâts barques de cabotage et quelque tardif navire lainier de haut bord. Le Gastelu avait disparu ; à cette heure il franchissait probablement l’entrée orientale du détroit et faisait route vers l’Afrique, d’où il mettrait le cap vers l’Europe et la Méditerranée. C’était le dernier voyage de ce vieux bateau, à l’issue duquel il serait interdit de navigation, racheté par un armateur au prix de la ferraille, désarmé et envoyé à la casse… Foster sentit son cœur se déchirer comme sous l’effet d’un coup de poignard… S’il ne retrouvait pas le Gastelu dans un port, avant qu’on le démolisse, il ne pourrait jamais récupérer l’argent que Martin avait dissimulé en haut du mât de misaine, sous une lanterne accrochée à la hune. Qui allait découvrir ce petit magot pour lequel il avait commis l’acte le plus vil de son existence en refusant à son compagnon à l’a-gonie le remède qui aurait pu le sauver ?

© Hubert Poirot-Bourdain

Après le franchissement du Paso del Abismo, Martin s’était soudain senti mal et avait appelé Foster pour lui révéler la cachette où il avait dissimulé ses économies, accumulées tout au long de ses années de navigation sur le Gastelu. Grâce à cet argent il pensait se retirer dans son village natal de la province de Pontevedra, où vivait encore sa mère. À la capitainerie de Vigo tout le monde connaissait la vieille femme à cause des mandats qu’elle recevait régulièrement. Martin fit promettre à Foster de se rendre là-bas pour y déposer ses économies ; ou peut-être valait-il mieux, s’il en avait le temps, qu’il les remît en main propre à sa mère, au village. S’il devait mourir, c’était sa dernière volonté ! […]

[Foster] avait tardé à lui donner le verre d’eau contenant le remède, comme si des fers invisibles paralysaient ses gestes. Lorsque Martin comprit les intentions de son ami, il fixa sur lui cet effrayant regard. Ce fut le dernier avant que la mort ne l’emportât ; mais sa fulguration emplit la cabine, s’incrusta sur les murs et ne laissa plus jamais Foster dormir en paix. […]

Foster erra dans le port, tel un fantôme à la recherche d’un autre fantôme… Et peu à peu il se rendit compte avec horreur que la vieille superstition s’accomplissait et qu’un spectre s’était installé dans son âme. n

Francisco Coloane (1910-2002). Né à Quemchi, sur l’île de Chiloé, il a neuf ans quand son père, un capitaine de baleinier, succombe à son diabète. La famille déménage à Punta Arenas et il étudie au petit séminaire d’Ancud, jusqu’au décès de sa mère. À seize ans, il doit déjà gagner sa vie, offrant ses bras dans les estancias ou en mer. Appelé sous les drapeaux en 1931, il embarque sur un navire-école, ce qui lui inspire son premier roman, El Último Grumete de la « Baquedano » (1941), devenu rapidement un classique au Chili. Tous les textes suivants de cet écrivain engagé, ami de Pablo Neruda, expriment l’âpreté du grand Sud et de ses habitants, peones ou marins, Indiens spoliés ou conquérants outranciers. La plupart ont été traduits en français par François Gaudry et publiés chez Phébus.

Hubert Poirot-Bourdain, né à Caen en 1990, étudie les arts graphiques aux Arts-Déco de Paris et à la Parson’s School de New York. Attiré par la mer, il participe à une campagne de pêche dans le grand Nord et réalise une fresque pour le musée de la Marine. Il se dit influencé par une foule d’artistes, dont les peintres David Hockney, Max Beckman et Georges Grosz, les illustrateurs Hergé, Quentin Blake et Savignac, des écrivains comme Antoine de Saint-Exupéry et Joseph Kessel. Il collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1 et illustre des ouvrages pour la jeunesse aux éditions de La Martinière et MéMo.