Par Gildas Borel – Symbole polynésien par excellence, la pirogue à balancier demeure à Tahiti d’un usage courant. Nombre de pêcheurs sillonnent encre le lagon à bord de ces embarcations qu’ils ont souvent creusées eux-mêmes dans un tronc d’arbre à pain ou de manguier. Pourtant, bien que tronçonneuse et le rabot électrique en aient facilité la construction, les pirogues monoxyles traditionnelles cèdent peu à peu le pas a des modèles plus légers en contre-plaque ou en polyester conçu d’avantage pour le loisir et la compétition que pour le travail.

Pêche aux atures en baie de Vairae, île de Moorea. Resserré par le pêcheur debout à l’avant de sa pirogue et les rabatteurs qui marchent dans l’eau, le filet va bientôt emprisonner le banc de chinchards. © Gildas Borel

En ce début d’après-midi, une foule colorée se presse dans les rues de Papeete : les touristes flânent de­vant les magasins de souvenirs, tandis qu’autour du marché, beaucoup attendent le truck – petit bus privé – qui les ramè­nera dans leur banlieue ou leur village. En ville règne une grande activité, notamment autour du lieu de vente des poissons : la goélette (petit caboteur), venant des Tua­ motu est arrivée; aux bonites, thons et coryphènes habituels, se joignent les per­ roquets, rougets, nasons et carongues cap­turés dans les pièges des atolls. La produc­tion de ces derniers occupe une bonne part de l’approvisionnement du marché .

Les camionnettes viennent directement du port, tout proche, où les bonitiers com­mencent à revenir de leur journée de pêche. Ces vedettes, de 8 à 10 tx profilées pour la vitesse, foncent de toute la puis­sance de leur moteur diesel vers l’entrée du port. Passant devant les porte­ conteneurs de la CGM et de la Tahiti-Line, elles viennent s’amarrer au quai, non loin d’un luxueux paquebot norvégien et des navires gris de la Royale. Elles appartien­nent souvent à de petits armateurs et sont armées par trois ou quatre hommes qui vont pêcher la bonite ou le thon à la canne, la plupart du temps à moins d’une demi­ journée de Papeete. Les bonitiers partagent la haute-mer avec de petits speed-boats con­çus et construits localement pour des soli­taires qui pêchent le poisson volant à l’épuisette, le coryphène au harpon et la bonite à la ligne traînante. Ces poti-marara sont équipés de moteurs hors-bord très puissants.

Cette pêche « hauturière » est très grosse consommatrice d’énergie et ne peut exis­ter que grâce à un niveau de vie moyen­nement élevé, qui permet des cours raison­ nables. Bonitiers et speed-boats pèchent en général près des îles, car le large est assez pauvre en poissons. Par très gros temps, ils ne sortent pas. Le grand océan – la mer profonde, Moana -n’est pas affronté sans appréhension ; c’est un monde bien différent du lagon .

La frontière est constituée par ce récif sur lequel viennent mourir les houles du Pacifique. Par vent fort, le contraste est saisissant : les vagues énormes viennent s’écraser sur la barrière de corail dans un grondement sourd, ne laissant pénétrer dans le lagon que vaguelettes et clapot. Lorsque le vent tombe, que la mer se calme, le lagon devient un lac aux eaux tranquilles. Bien qu’il soit pollué et surex­ploité, c’est un espace toujours privilégié , parcouru par toutes sortes d’embarcations. Celles qui ne font que passer pour gagner la haute mer, et surtout celles qui y tra­vaillent : des petits canots en aluminium ou en polyester, des plates et surtout des pirogues, vaa.

Alors que les embarcations traditionnel­ les de haute mer, grandes pirogues doubles – pahi – ont disparu, la petite pirogue du lagon a survécu aux bouleversements de ces deux dernières décennies. Elle est très répandue dans les populations qui vivent de manière semi-traditionnelle et connaît la faveur des pêcheurs lagonaires sous deux formes : creusée dans un tronc ou en contre -plaqué.

© Gildas Borel

La pirogue creusée

La pirogue creusée utilisée par les pêcheurs n’a pas beaucoup changé dans sa conception. La coque est toujours en bois local : tronc d’uru (arbre à pain) ou de vi (manguier), pour la plupart d’entre elles. Ce sont deux bois solides que l’on trouve encore en bon nombre dans l’île. Aux yeux des constructeurs, le meilleur bois serait le purau, une variété d’hibiscus que l’on trouve partout sur le rivage marin et le bord des rivières. Mais les grands purau se font rares et ceux que l’on trouve encore sont trop petits pour y creuser une pirogue.

Les formes traditionnelles de la pirogue ont généralement été conservées. Le fond est arrondi, l’étrave est un peu plus haute que la poupe, mais il existe une certaine symétrie dans la ligne de la coque. A par­ tir des deux extrémités, elle est en effet inclinée jusqu’au tiers de la longueur totale, le tiers central étant horizontal. Conçue de cette façon, elle peut mieux tourner sur place et se comporte bien dans les vagues.

Cette coque est toujours rehaussée par des bordés, mais d’une part ceux-ci sont rarement en bois local, mais plutôt en sapin de l’Orégon, importé des Etats-Unis par les grossistes de Papeete. D’autre part, alors qu’ils étaient autrefois cousus par des fibres de noix de coco tressées, le nape, ils sont aujourd’hui cloués et assemblés avec une colle qui vient de Nouvelle-Zélande.

Le système de balancier (ama) est resté le même. Le bois utilisé pour le flotteur, qui est de longueur légèrement inférieure à celle de la coque, est quasiment toujours le purau. Les deux extrémités avant coïncident, mais à l’arrière, le flotteur est plus court pour permettre à la pirogue de mieux tourner. Le bras arrière est en bois local souple (purau ou autre), celui de l’avant est plus rigide. Cette disposition donne une certaine élasticité au balancier, ce qui assure un meilleur comportement dans la houle. Le système de liaison a évolué dans la forme plus que sur le fond : les tangons qui relient le bras avant au balancier sont souvent des tiges en bois· d’importation , ou des barres d’acier de récupération, et les fibres de coco ont été remplacées par des chambres à air usagées.

Quant aux techniques de fabrication, elles sont demeurées semblables dans le principe, même si l’outillage moderne en a accéléré le processus. Il fallait autrefois passer deux semaines dans les vallées pour trouver le bon arbre, l’abattre et le dégros­ sir avec les seuls outils traditionnels : haches en pierre volcanique à l’origine, puis en métal de même que les herminet­ tes et hachettes. Ces outils autrefois de fabrication locale ont depuis longtemps été remplacés par des modèles manufacturés. On faisait ensuite séjourner le tronc, durant plusieurs mois dans la boue pour durcir le bois, puis deux semaines étaient nécessaires pour le faire sécher. Aujour­d’hui, il existe encore de rares constructeurs à travailler de cette façon, mais la plupart ne prennent plus le temps de le faire; il faut dire que les peintures assu­rent de nos jours une meilleure protection. On affinait ensuite la taille extérieure et l’on creusait l’intérieur, ce qui là encore était fait lentement.

Pirogues creusées échouées sur une plage bordée de purau, ces arbres à feuilles jaunes et vertes, dont les troncs de petite taille ne servent plus désormais qu’à la fabrication des flotteurs. © Gildas Borel

Aujourd’hui, les tronçonneuses, impor­tées de Californie, font gagner un temps précieux. L’arbre est vite abattu et dé­ grossi. Elles facilitent aussi le creusement du tronc : on entaille le pourtour de la partie à évider, puis l’on trace de petits cubes qu’il suffira d’enlever à coups d’hermi­nette. Pour la taille proprement dite, les outils classiques reprennent tous leurs droits.

Pour l’extérieur, on se sert de l’oma, une herminette à bords recourbés (semblable à celle utilisée par les anciens chantiers bois de la rade de Brest) tandis que pour l’intérieur un autre outil plus simple, le tiau, sert à creuser le fond. Les côtés inter­nes sont par contre travaillés avec une petite hachette tordue, le tupe, à manche très court. Pour faciliter le creusement du tronc, certains constructeurs pratiquent encore la méthode traditionnelle consis­tant à attendrir le bois en remplissant de temps en temps la cavité d’eau de mer. Enfin la finition sera faite au vieux rabot à main ou au rabot électrique, souvent de fabrication japonaise, tout comme la pon­ceuse qui va adoucir le tout.

La plupart des pirogues creusées, du moins celles destinées à la pêche, sont de taille modeste: entre 3,50 met 5,50 m. Leur largeur va de 0,30 à 0,60 m, leur pro­ fondeur de 0,30 à 0,50 m. C’est tradition­nellement l’embarcation polyvalente du lagon. On en voit sur presque toutes les côtes de l’île, mais surtout là où il y a un récif-barrière. Elles sont souvent protégées du soleil par des feuilles de cocotier ou par l’ombre d’un arbre, et reposent simplement sur le sable, ou sur des petits pieux plan­ tés à faible distance du rivage.

Remarquablement adaptées au lagon, elles sont généralement propulsées à la pagaie pour de faibles distances. Dans les eaux peu profondes parsemées de blocs de coraux que l’on trouve avant le chenal(où les fonds peuvent dépasser les trente mètres), le faible tirant d’eau de l’embar­cation et sa solidité sont de précieuses qua­ lités. Près du récif, il faut parfois descen­dre, mouiller la pirogue ou la tirer jusque sur la barrière protectrice, construite par des milliers d’êtres vivants. Cette digue naturelle, parfois frangée d’écume blanche, s’interrompt seulement au niveau des pas­ ses, aux courants parfois dangereux. La passe est la porte du grand large, du dan­ger : parfois les pêcheurs prient encore en s’aventurant vers cet autre monde où les pirogues ne se risquent que par très beau temps.

La pirogue demeure l’embarcation favo­rite de ceux qui vont ramasser les langous­tes, la nuit, sur la barrière, ou pêcher au moulinet à l’extérieur. Elle est utilisée aussi par les plongeurs à la recherche des béni­ tiers ou des oursins, et les chasseurs armés du puhi-puhi (fusil de chasse sous-marin tahitien), qui la laissent ancrée au milieu des « patates » de corail pour rayonner autour. On s’en sert encore pour la pêche à la traîne ou la pose des filets dormants aux abords ou dans les passes et même jusqu’en dehors du lagon quand la mer n’est pas trop forte.

Bien que la pagaie s’avère suffisante pour évoluer dans le lagon, l’adoption du moteur s’est généralisée avec la disparition de la voile. Pour cette raison, la pirogue creusée s’est parfois adaptée à ce nouveau mode de propulsion; mais on lui préfère souvent sa consœur en contre-plaqué.

La pirogue en contre-plaqué

En effet, bien qu’elle soit moins hydrodynamique (le fond plat tape dans les vagues) et qu’elle offre plus de prise au vent, la pirogue en contre-plaqué voit ces Inconvénients disparaître avec l’utilisation du moteur. De plus, elle conserve certai­nes qualités de la pirogue creusée : un très faible tirant d’eau et une stabilité remar­quable grâce au balancier.

Les pirogues en contre-plaqué sont aussi moins limitées en taille : plus grandes et plus hautes, elles sont mieux armées pour la haute mer. Enfin elles sont beaucoup plus faciles à construire : une armature en purau, ou même, le plus souvent, en sapin, sur laquelle sont clouées et collées des pla­ques de contre-plaqué (« marine » ou non). On en trouve de toutes les tailles, petites, taillées en biseau, ou plus grandes, en général avec un tableau arrière vertical des­tiné à recevoir un moteur , qui peut aller jusqu’à vingt-cinq ch, mais se limite géné­ralement à dix ch. Les plus grandes per­ mettent d’emporter des filets importants, comme ceux utilisés pour capturer les perroquets.

Enfin, certaines pirogues sont em­ployées pour le transport et le déploiement de grands filets utilisés pour l’une des der­nières grandes pêches collectives polyné­siennes, la seule encore rentable : celle des atures ou chinchards . Longues de 6 à 9 m, larges de 0,50 m à 0,90 m, profondes de 0,50 m à 0,80 m, les plus grandes pirogues amènent le filet près du banc d’autres, poissons du large qui pénètrent occasion­nellement dans le lagon, l’enserrent avec l’aide de plongeurs qui veillent à ce qu’ils ne se dispersent pas. Le filet est ensuite tiré doucement vers le rivage par une foule nombreuse, comme une senne de plage; mais il n’est pas ramené sur le sable, le poisson restant prisonnier du filet, comme d’un vivier dont l’armature serait consti­tuée par la coque, le bras et le flotteur de la pirogue.

Les constructeurs

Bien que beaucoup de pêcheurs lagonai­res fassent eux-mêmes leur pirogue, il existe encore une cinquantaine de cons­tructeurs à Tahiti. Un peu plus des deux tiers construisent des embarcations creu­sées, tandis que les autres ont adopté le contre-plaqué (quelques-uns pratiquent aussi les deux techniques) . Cela dit, la construction des pirogues est toujours une activité annexe. Les meilleures embarca­tions sont construites par des pêcheurs ou des artisans menuisiers. Mais on compte aussi de bons constructeurs dans le reste de la population. Ils ont appris le métier de leurs pères ou de leurs oncles, ou sim­plement en ayant regardé les autres travail­ler. Les Polynésiens sont très britoleurs et très doués pour les activités manuelles. De plus, ils sont les héritiers d’une des plus grandes civilisations maritimes de l’his­toire, et s’ils gardent peu de souvenirs de celle-ci, ils restent tout de même passion­ nés par tout ce qui concerne la mer.

Leurs installations sont souvent très modestes : un simple abri contre les intem­péries, souvent un toit en tôles, ouvert aux quatre vents. L’on vend souvent de bouche à oreille, aux parents, aux amis à qui l’on fait un prix réduit (quand on ne fait pas de cadeaux), aux gens du voisinage, à l’étranger de passage. Une nouvelle clien­tèle se développe actuellement, celle des Européens, demis, Chinois occidentalisés, qui veulent faire de la pêche-promenade. Cette catégorie sociale a des moyens finan­ciers plus importants que les Polynésiens et est prête à payer un peu plus cher. Enfin, une part croissante de l’activité de certains constructeurs est consacrée aux pirogues de course, quelques-uns ayant même abandonné complètement la fabri­cation d’embarcations de pêche.

Dans l’atoll de Tikeau, une pirogue en contre-plaqué semblable à celles qui se construisent à Tahiti. Les formes en sont encore traditionnelles mais désormais bon nombre de pirogues en contre-plaqué ont adopté le tableau arrière pour accueillir le moteur hors-bord. © Gildas Borel

Les pirogues de course

En effet, dans la mouvance du « Pacifie Way », (ce mouvement de retour aux sour­ces des peuples océaniens, lancé dans les années 1960), les courses de pirogues se sont développées. Les clubs se sont multi­ pliés partout, à Papeete bien sûr, mais aussi dans les villages, notamment à Tautira qui a compté les meilleurs rameurs de !’Archi­pel. Lycéens, fonctionnaires, surtout des jeunes hommes mais aussi des jeunes fil­ les, trouvent là un excellent moyen de défoulement, tout en renouant avec la tra­dition . Nombreuses sont les compétitions interclubs, puis inter-îles. Et les meilleurs iront concourir sur les côtes de Californie, ou devant les gratte-ciel d’Honolulu.

Les pirogues de course sont beaucoup plus effilées que les autres. Leur solidité importe moins que leur légèreté et leurs formes hydrodynamiques. On les construit ainsi dans des bois locaux plus légers, par­ fois encore de l’uru mais aussi du kapo­kier, du yiang-yiang ou du coton. Elles se vendent quatre à huit fois plus cher que les pirogues de pêche, et pour les meilleu­res qui remportent un prix, il faut multi­ plier ce chiffre par trois ou quatre ! Ainsi s’explique la préférence de certains cons­tructeurs pour cette nouvelle activité.

La compétition a aussi entraîné une ten­dance à la monotypie. Ainsi, l’une des meilleures pirogues a-t-elle servi de moule pour la fabrication en série de pirogues en polyester fabriquées par une grosse entre­ prise de Tahiti et un artisan américain ins­tallé dans l’île voisine de Moorea. Ceux­ là construisent également de petites piro­gues lagonaires sur le modèle des embar­cations traditionnelles. Destinées à l’ori­gine à l’usage des touristes, elles commen­cent aussi à être commandées par des pêcheurs. Est-ce l’annonce de la fin future des constructeurs de Tahiti ? Il faut noter que la plupart de ceux-ci sont âgés et que la relève est bien timide.

La compétition a inspiré de nouvelles pirogues dérivées des embarcations traditionnelles et construites souvent en polyester. Les grandes pirogues de course à balancier que l’on voit ici sur la ligne de départ sont armées par un équipage de six personnes dont une à la barre. © Gildas Borel

La famille Pacifique en compétition

En ce mois de juillet, à Tahiti, c’est l’hiver austral et les alizés font flotter les couleurs des différentes nations qui participent à la finale des seconds championnats du monde de piro­gues polynésiennes. Ces pavillons claquent au vent, à proximité de la plage du Taaone où se déroulent les compétitions. Le drapeau français y côtoie le pavillon tahitien (deux bandes rou­ges encadrant une bande blanche où figure une pirogue), comme la bannière étoilée celui de Hawaii; on voit aussi flotter les couleurs d’Aus­tralie, de Nouvelle-Zélande et des îles Cook. Une variété qui témoigne de la triple influence qui règne dans cette île : française, polyné­sienne et « pacifique ».

Plusieurs séries d’épreuves se déroulent dans le cadre du championnat, faisant appel à des pirogues de taille et de formes différentes : la pirogue individuelle dérivée des petites embar­cations de pêche traditionnelles du lagon; la pirogue à six rameurs, de loin la plus répandue; la pirogue double dont les deux coques identi­ques ont remplacé le système de balancier.

Les courses des finales vont se succéder durant cette dernière journée, suivant un céré­monial identique. Les concurrents, répartis en équipes masculines et féminines, divisées cha­cune en juniors, séniors et vétérans, mettent leur pirogue à l’eau. Ils vont ensuite ramer con­tre le vent pour aller se placer sur la ligne de départ. A un signal, ils s’élancent, pagayant de toutes leurs forces mais avec une synchronisa­tion remarquable. Après cette course brève mais intense, les pirogues reviennent lentement vers le rivage où un autre équipage prend la suite, jusqu’à ce que l’on passe à la série suivante.

Plus qu’une rencontre sportive, ces courses sont surtout un événement culturel. Les Poly­nésiens y voient un moyen de retrouver leurs racines et de s’affirmer comme peuple du Paci­fique, ce à quoi aspirent également les autres participants : Australiens, Néo-Zélandais, Hawaiiens et Californiens.

Pour ces pays et ces Etats, l’essentiel est donc de participer aux compétitions afin de marquer leur appartenance à la famille Pacifique. Il n’en va évidemment pas de même chez les coureurs qui défendent leurs couleurs avec âpreté.

La déception se lit d’ailleurs sur les visages des Californiens et des Australiens privés de victoire. Les Tahitiens vont emporter presque toutes les courses, surtout en solitaires et en grandes pirogues doubles. Si les spectateurs sui­ vent la plupart des courses avec une apparente indifférence, lorsqu’arrivent les dernières épreu­ves, les équipes locales sont vivement encou­ragées par la foule massée sur le haut de la plage et à chaque victoire, l’enthousiasme se déchaîne. A la fin de la compétition, les spectateurs fran­chissent les limites de l’espace réservé aux con­currents et se pressent autour des équipes victorieuses.

Les Hawaiiennes ne sont pas en reste. Pla­cées honorablement dans diverses courses, elles scandent leur cri de guerre « Hawa, hawa, Hawaii ! », avant de poser, triomphantes, devant les photographes.

Puis vient le temps des discours, qui célè­brent les championnats de pirogues et… les vic­toires polynésiennes. Tous les coureurs tahitiens se rassemblent alors, se tenant par la taille, tan­ dis qu’un chanteur local vient au micro enton­ner une chanson connue, bientôt reprise par toute la foule. Un chant d’au-revoir lui succè­dera: le moment le plus émouvant. Ce n’est plus une de ces rengaines que l’on entend dans les trucks, mais un air lancinant avec un « Ia ora » repris en chœur comme un souhait de vie, de santé et d’espoir.