Par Yves Gaubert – Chercheurs, architectes, politiques et membres de l’Administration se sont penchés sur l’avenir de Brouage. Le « plus beau havre de France » du temps de Richelieu, entouré de marais dont la flore et la faune sont protégées, est aujourd’hui à 3 kilomètres de la mer, à l’extrémité d’un étroit et sinueux chenal, accessible uniquement aux bateaux de faible tonnage. La production de sel a disparu, le commerce qui y était lié aussi. Le village est replié sur une économie purement locale, agricole et maritime avec l’élevage des huîtres et des moules. Seul le développement du tourisme semble être en mesure de réveiller l’ancienne place forte endormie.

L’Etat a chargé le cabinet rochelais d’architectes-urbanistes Berger-Wagon d’établir une liste d’actions propres à redonner vie à Brouage. Cette problématique concerne en particulier l’accessibilité au site. Ainsi, pour éviter aux véhicules la traversée de la ville seule possibilité de transit actuellement, le contournement extérieur des remparts est envisagé. Mais le marais alentour étant protégé, ce projet a peu de chances de se réaliser. D’autres actions ont consisté à répertorier les pistes cyclables, les parcours pour la marche et les randonnées équestres dans le marais, avec des aménagements facilitant la découverte.

Le cabinet a été chargé d’étudier puis de réaliser la mise en valeur des espaces publics à l’intérieur de l’enceinte: les accès par le bastion d’Hiers et le bastion Royal, les rues principales, les places, l’éclairage public, le mobilier urbain. Mais ces actions n’ont de sens que si les moyens sont trouvés pour préserver la qualité architecturale du bâti privé. Cela suppose l’élaboration d’une zone de protection du patrimoine architectural, urbain et du paysage (ZPPAUP). Cette mission a été confiée à Danièle Lahon, architecte-conseil du syndicat mixte créé pour la restauration et l’animation, lequel envisage aussi des acquisitions foncières en prévision du développement économique et touristique.

L’installation d’une halte nautique pour les plaisanciers permettrait de rendre à Brouage une vocation maritime dépassant la seule activité conchylicole. Par ailleurs, pour tenter de retrouver des vestiges archéologiques, il est prévu de fouiller le site où plusieurs bateaux furent coulés en 1586 par les Rochelais pour accélérer l’envasement du port et ruiner l’économie de la cité. Une réflexion a été engagée sur l’accueil hôtelier, la signalétique et l’information du public. La restitution de la couronne d’arbres des remparts décimée par la maladie des ormes en 1982, la recréation de jardins intérieurs comme celui du palais du Gouverneur sont proposées pour retrouver le patrimoine paysager intra-muros. Au début des années 1990, la restauration de la poudrière de la Brèche sous la direction de Philippe Borgeot, architecte des Bâtiments de France et de celle de Saint-Luc est effectuée.

En 1991, la reconstruction de l’étage de la halle aux Vivres est achevée. Une première exposition sur les ex-voto de Charente-Maritime est présentée avec succès au rez-de-chaussée de ce bâtiment trois ans plus tard. En 1995, avec la création du Centre européen d’architecture militaire, ce même lieu abrite un atelier de restitution du plan-relief de Brouage, dont l’original a été détruit en 1926. A l’étage de la halle sont aménagés les bureaux du syndicat mixte, un centre de documentation, une salle de réunion, une salle de conférence et de spectacle.

Restaurer les remparts

Deux mille mètres de remparts entourent le village de Brouage. Effectués sous la responsabilité de Philippe Oudin, architecte en chef des Monuments historiques, et de la direction des Affaires culturelles Poitou-Charentes, les travaux de restauration ont d’abord consisté à reprendre la partie basse du bastion et de la courtine de la Mer, sans toucher au sommet du parapet. « Une partie des maçonneries dégringolait, les racines des ormeaux faisaient éclater les pierres et le parement se desquamait, explique l’architecte. Au saillant des bastions, des crampons métalliques luttaient contre l’effet de basculement des échauguettes. Ils étaient mangés par la rouille. Je les ai remplacés par des tirants en béton armé et j’ai reconsolidé la maçonnerie. »

Visite du rempart situé derrière la halle aux Vivres.

Philippe Oudin a travaillé ensuite sur le bastion et la porte Royale, puis sur la courtine Royale, la face et le flanc du bastion de la rivière. « Je dois intervenir sur un parement intérieur de la courtine d’Hiers. La végétation ayant été dégagée, celle-ci ne protège plus la maçonnerie. Parallèlement, il faut engager des terrassements sur les banquettes de tir pour leur redonner leur profil et refaire des plantations. Chaque année, des travaux de sécurité sont nécessaires. Là où le monument se désagrège, il faut le restituer. Ma doctrine, c’est: là où j’interviens, je le fais à fond. Je m’efforce de coller au plus près de ce qui est. »

Soucieux d’acquérir une meilleure compréhension du site et de l’évolution du rempart dans ses états successifs, les responsables du syndicat mixte commandent en 1993 une étude à un architecte parisien, Philippe Dangles, qui va travailler avec deux historiens, Nicolas Faucherre et François-Yves Leblanc. Prévue au départ pour traiter des seuls couronnements, l’étude va porter finalement sur le rempart tout entier: fondation, maçonnerie, terrassement, élévation et remparement. Une série de sondages archéologiques est réalisée avec l’aide du laboratoire d’étude physique et chimique appliquée à la terre de l’université de La Rochelle. « Elle permet de révéler, au-delà de l’aspect très unitaire du monument, l’existence d’états imbriqués essentiels à la compréhension de la genèse de la place. Toute campagne de restauration devra donc s’accompagner d’une reconnaissance et d’un relevé détaillé de ces strates. » Le rempart de 1761 est donné comme le seul « susceptible de soutenir les travaux d’entretien et de mise en valeur de l’ensemble monumental. »

Dans le dernier état du couronnement (de 1761), le chemin de ronde datant de 1630 et qui était protégé par un parapet échancré d’embrasures, a été comblé pour le tir à barbette (au-dessus du rempart). C’est ce terre-plein qui doit être reprofilé, soit en banquette d’infanterie au niveau des courtines, soit en banquette d’artillerie au niveau des bastions. L’arrière de ces banquettes était planté d’ormes pour dissiper les fumées des tirs. L’étude recommande d’y replanter des « arbres de hautes tiges, dans une essence compatible avec le contexte historique, climatique et phytosanitaire ».

Le bâti intérieur et la voirie

A côté de la restauration des monuments remarquables, le syndicat mixte souhaite un bâti intérieur qui respecte l’architecture des XVIIe et XVIIIe siècles. Une aide d’un quart du coût des travaux est alors proposée à ceux qui font restaurer leur maison. L’installation de boutiques est soumise à un cahier des charges précis: réutilisation des anciennes ouvertures commerciales si elles existent, respect des façades, suppression des coffrages et des placages, obligation d’installer des huisseries en bois pour les ouvertures. Une palette indicative de couleurs est proposée pour les matériaux, menuiseries, stores et enseignes.

On entreprend par ailleurs de paver les rues principales. « J’ai choisi des pavés de granite et de calcaire, explique Isabelle Berger-Wagon. Le traitement de sol est destiné à valoriser l’architecture et à en souligner le côté minéral. Je ne voulais pas tomber dans le travers « ville musée ». Il fallait donc travailler avec les résidents permanents, respecter l’économie et l’accessibilité du site, justifier nos partis pris. La durée était essentielle pour que les gens adhèrent au projet. » Ainsi que le souligne Jean-Marie Chauvet, dont l’agence Diagraphe s’est occupée de la signalétique, « toute la difficulté était de permettre au public de « lire » le site en découvrant, par hasard ou par jeu, les lieux, les monuments, les anecdotes liées à la place forte. Mais il était hors de question de faire un étiquetage systématique qui aurait perverti le lieu en le ramenant à l’échelle d’un simple produit mis sous vitrine. Cette action a porté sur un système de plaques organisées en trois thèmes et sur des bornes de pierre gravées qui vieilliront avec le temps. »

Le bâti et la voirie reprennent vie. De haut en bas: la poudrière Saint-Luc, les anciennes écuries royales et la forge Prison, vue de la forge Royale (qui abrite aujourd’hui l’office de tourisme).

L’atelier du plan-relief

Par Y.G – Un atelier de restitution du plan-relief de Brouage a été installé dans la salle d’exposition de la halle aux Vivres. C’est une idée passionnante dont la concrétisation aura demandé plusieurs années. Le plan-relief original avait été réalisé à partir de relevés pris en 1690, et présenté à Louis XIV en 1703. Son auteur, l’ingénieur du roi Jean-François de Montaigu, a voituré de La Rochelle à Versailles  » dix-huit caisses contenant les plans-reliefs du Château-d’Oléron, Saint-Martin- de-Ré, Fort-la-Prée et Brouage » à la fin du XVIIe siècle. Cet ensemble de maquettes figure le seul système de défense maritime développé à la dimension, non plus d’un site, mais d’une entité géographique cohérente, signe incontestable de l’originalité et de l’importance stratégique de l a Saintonge maritime, véritable frontière de mer du royaume. Malheureusement, le plan-relief de Brouage a été détruit en 1926 après avoir été réformé. Cette destruction d’un témoin unique de l’architecture militaire du XVIIe siècle provoquera le classement de l’ensemble des cent un plans-reliefs des fortifications françaises qui forment la collection la plus importante au monde (visible aux In valides à Paris).

La restitution du plan-relief de Brouage aurait été très difficile si un médecin du début du siècle, Jules Sottas, n’avait pris soin de le photographier en 1911. Appuyée sur ses nombreux clichés sur plaques de verre, la reconstitution bénéficiera aussi des recherches en archives menées par François-Yves Leblanc, sur les campagnes de fouille et les relevés pratiqués sur le terrain dans la mesure où les îlots d’habitation sont restés stables dans le temps. Ce travail, commencé par le maquettiste Paul Lecronier, puis par son élève Loïc Guitton, a permis « la réécriture des calepins et des cahiers de développement, îlot par îlot, rue par rue, maison par maison, jusque dans le détail des matériaux (pavage des rues, traitement des façades, toitures… ) et des éléments architecturaux (puits, cheminées, portes et fenêtres) ».

Le plan comprend la ville, ses remparts et les marais qui l’entourent. Il est réalisé à l’échelle 1/ 600 qui correspond à un pied pour cent toises (soit 32,5 centimètres pour 194,9 mètres). « Les constructions sont réalisées dans un bois proche du balsa, le layus, précise Loïc Guitton. Pour donner l’aspect des façades, je colle dessus un papier japonais, l’arakasi, sur lequel je passe une teinte à base de vieil acajou. Les fenêtres sont taillées dans un papier très fin avec un poinçon, puis collées sur un papier noir. Les toits sont réalisés avec de la gaze de compresse sur un papier teint. Une patine est appliquée ensuite pour vieillir l’ensemble. » Ainsi le plan-relief facilite-t-il la lecture et la compréhension de Brouage en restituant son état à l’époque où la place forte n’était pas encore tombée en décadence.

Depuis 2002, dans le cadre du Centre européen d’architecture militaire, une exposition, intitulée Les Arsenaux de Richelieu: Brouage, Brest, Le Havre... vers l’arsenal idéal, est présentée dans la halle aux Vivres. A cette occasion, plusieurs nouveaux plans-reliefs ont également été réalisés par Dominique Castagnet, dont celui de Brouage en 1569 (au 1/1 000) à partir d’un document d’époque (voir page 12).

Le plan-relief reconstitué par Paul Lecronier et Loïc Guitton.

Les spécialistes partagés

La majorité des visiteurs apprécie la trans formation du village, la beauté des monuments restaurés, l’attrait du site préservé. D ‘autres, historiens ou archi­tectes, émettent quelques réserves. Jim­my Vigé est l’auteur, avec son épouse Eliane, d’un ouvrage très documenté en deux tomes sur l’histoire de Brouage. Po­sant le problème de fond des choix de restauration, restitution à l’identique ou restitution  » moderniste » , sa préférence va à la première solution. C’est pourtant la seconde qui a été choisie, selon cet au­teur, qui pointe ainsi quelques contra­ dictions:  » Pour leur maison, les habitants doivent respecter des normes très strictes pour rester dans une tonalité XVIIe -XVIIIe siècles. Mais les vitraux de l’église, le pavage des rues et les lampadaires qui ont été implantés sont des créations contemporaines qui n’ont rien à voir avec le passé de Brouage. »

Spécialiste des fortifications, Nicolas Faucherre porte également un regard critique sur les travaux entrepris. Pour lui, les différent s intervenants – archi­tecte en chef des Monuments histo­riques, architecte s des Bâtiments de France et syndicat mixte ont travaillé en fonction de leurs prérogatives sans beaucoup dialoguer.  » Nous avons sur le site un patchwork de différentes écoles de restauration, souligne-t-il. Le rempart pose question. La chart e de Venise « J e ne change que ce dont je suis sûr, je ne change que ce qui est documen­té » – n ‘a p as été respectée. Il y avait deux états imbriqués du rempart, tout a été recouvert. Quatre pour cent d’un budget de restauration doive nt être consacrés à l’étude préalable. J’ ai fait cette étude, je n’ ai p as été écouté. Quant au pavage des rues, c’est un catalogue complet de to us les types de pavés qu’on pouvait mettre. La hall e aux Vivres est devenue un monument neuf, archéologiquement mort, dont l’harmo­nie a été détruite. La lourdeur, le clin­quant des restaurations ont tué ce qui est le plus fragile, l’âme du site. »

Au-delà de ces critiques sévères, l’historien fait des propositions. Pour lui, le plus intéressant est la vue du rempart, de l’extérieur. La réalisation d’un chemin de trois mètres de large autour du site permettrait de mieux l’apprécier. « Cette ville a été créée pour être un coffre-fort du sel. L’important c’est le golfe de Saintonge, le plus grand site de marais salants de l’époque. Tous les bateaux chargés de sel arrivaient du fond du golfe et, à Brouage, les navires venus de l’Europe entière emplissaient leurs cales de ce sel. Trois cents bateaux pouvaient s’y tenir à l’ancre et appareiller, même à marée basse. Richelieu est venu y consolider sa fortune personnelle. L’architecture militaire y apparaît secondaire. »

Nathalie Fiquet, conservatrice du site de Brouage émet, elle aussi, des réserves sur certaines restaurations, par exemple, celle de la poudrière Saint-Luc : « Nous devons […] regretter que la matérialisation fictive de la brèche faisant face à la porte d’entrée ne permette plus d’imaginer la structure et l’efficacité d’une chemise de protection qui, pourtant, fait partie intégrante de l’édifice ». Il en est de même de la restitution de certaines parties des remparts: « Ainsi celle de la porte Royale, achevée en 1993, a-t-elle rétabli le monument dans un état stochastique [aléatoire] qui ne permet plus d’en lire la chronologie. Il est vrai que la tâche est lourde et que le temps estimé pour la totalité des travaux serait de vingt ans, en maintenant le rythme actuel et le même mode de réalisation. »

Un cas d’école

« Brouage est un cas d’école fabuleux, s’exclame Max Boisrobert, architecte des Bâtiments de France à La Rochelle. Cette cité renferme toutes les contradictions de la gestion du patrimoine. C’est un champ exploratoire, un bouillon extraordinaire. Ce qui frappe, c’est la multiplicité des intervenants. Chacun pousse ses idées. Les politiques qui sont à la tête du syndicat mixte sont pressés d’avoir quelque chose à montrer. Alors ça se passe à la hussarde. Un parc à voitures pour les touristes a été réalisé à quelques mètres des remparts entre le 25 juillet et le 15 août 1997, nous mettant devant le fait accompli. » (Des plantations de tamaris et une mise en herbe sont prévues pour en atténuer l’aspect trop minéral).

Max Boisrobert aurait souhaité un travail plus collégial, plus coordonné, un espace où pourraient être débattues des questions clés : « Que faut-il restaurer et jusqu’à quel point? Que faut-il protéger?

Vous restaurez le rempart, les environnementalistes s’insurgent: vous tuez les petits reptiles qui y vivent, c’est un désastre écologique! Alors, l’enjeu, est-ce le rempart ou les lézards et les vipères ? C’est symptomatique du problème de Brouage. C’est toute la question de la restructuration d’un espace public. » Alors querelles de spécialistes?

Entre la poésie des ruines et les risques de la restauration, le choix a été fait. Un travail considérable a été accompli en dix ans, soit dans un temps très bref en regard de décennies d’abandon. En 1992, Brouage a été lauréat du concours « Projet pilote de conservation du patrimoine architectural européen » et cinq ans plus tard, lauréat du concours national « Lumière et monument ». Le nombre de visiteurs en augmentation d’année en année montre que le nouveau visage de Brouage attire le grand public. Les années apporteront leur patine et atténueront le côté trop neuf de certaines restaurations…

Quelle activité maritime ?

Seuls témoins de son prestigieux passé maritime, la vingtaine d’entreprises conchylicoles de Brouage restent de dimension familiale. Ces établissements installés le long du chenal ont conservé la taille des cabanes traditionnelles pour rester en harmonie avec le site, malgré l’obligation du respect des normes sanitaires européennes. Les professionnels ont reçu des compensations financières pour avoir dû assumer ce dilemme: moderniser leurs cabanes tout en leur conservant un aspect extérieur qui s’intègre au site. La plupart d’entre eux pratiquent les deux métiers conchylicoles : mytiliculture et ostréiculture.

« L’élevage des moules et des huîtres nous permet de maintenir notre activité toute l’année et de garder du personnel à temps plein, constate Jean-Paul Bucherie, le président du syndicat mytilicole qui regroupe Hiers-Brouage, Nodes et Bourcefranc. Nous avons une centaine de kilomètres de bouchots près des côtes de l’île d’Oléron qui produisent 2 500 tonnes de moules dans l’année. Nos parcs à huîtres sont dispersés dans le bassin de Marennes Oléron. Nous possédons de très bonnes claires le long du havre. Les entreprises installées sur le site produisent en moyenne 50 à 60 tonnes d’huîtres. » Cette double activité a jusqu’ici sauvé les professionnels, la saison des moules en été et celle des huîtres en hiver se complétant.

Outre les contraintes du site sur leurs établissements, dont ils se sont à peu près accommodés, les conchyliculteurs sont préoccupés par l’envasement du havre. L’étroit chenal reliant la mer à la cité n’est plus qu’un maigre ruisseau à marée basse. Un dragage régulier serait indispensable pour faciliter la navigation. Le chenal constitue l’exutoire du canal Charente-Seudre, mais les lâchers d’eau sont faibles et trop rares pour provoquer un effet de chasse suffisant. L’histoire de l’envasement de Brouage continue. « On parle de nous installer des écluses en amont. Nous ne les accepterons que si la réserve contient de l’eau salée. Si c’est de l’eau douce, c’est la fin pour nous! » Une cale a été installée à la sortie du chenal avec quelques pontons où les embarcations sont amarrées. Cet aménagement fait gagner une heure au début et à la fin de chaque marée. Mais les cabanes sont restées à proximité des remparts.

« Nous aurions souhaité construire des établissements à la sortie du havre. Mais avec le schéma de mise en valeur de la mer, nous n’avons que des contraintes, nous ne pouvons plus rien faire. » Il est vrai que l’activité est extrêmement encadrée. La commune entière se situe dans le périmètre du grand site.

Les professionnels ne sont pas hostiles au projet de halte nautique mis à l’étude par le syndicat mixte. Il s’agit d’un amé­ nagement léger dans la partie du havre fai­sant face à la place forte, quelques mètres de pontons en bois qui permettront peut­ être un jour d’accueillir une dizaine de ba­teaux de plaisance. Cette halte en amont de la zone d’activité conchylicole sera gé­ rée par le syndicat professionnel. Accueil et sanitaires seront installés dans des ca­ banes existantes, qui doivent être rache­tées, restaurées et aménagées. Leur aspect extérieur restant celui de bâtiments os­tréicoles, l’agencement général du site ne sera donc pas modifié.

Côté chenal, les aménagements actuels sont succincts. En face des cabanes, la rive est cimentée et descend en pente douce jusqu’à la vase. Les embarcations conchy­licoles y échouent sans problème. En amont, un appontement en béton est des­tiné au ravitaillement en carburant. Entre cet appontement et le pont qui traverse le chenal, quelques pieux en bois sont plan­ tés dans la vase. La halte nautique peut être installée dans cet espace. La réflexion est toujours en cours, et l’on espère un projet aussi proche que possible des équi­pements traditionnels. Les multiples che­naux ostréicoles du bassin de Marennes­ Oléron ne manquent pas d’exemples dont il serait bon de s’inspirer.

Brouage n’a pas vocation à être un port de plaisance et encore moins une mari­ na, les responsables du syndicat mixte en sont très conscients. L’entrée du havre est délicate: un chenal maritime sinueux qui fluctue avec le déplacement des vases. A marée basse, l’échouage est inévitable et les bateaux de faible tirant d’eau y sont plus à l’aise que des quillards. Sloups des pertuis, lasses, yoles, bacs et chalands os­tréicoles ou mytilicoles sont les mieux adaptés à ce site.

L’art de faire parler les pierres de lest

Par Y.G – L’étude des pierres de lest présentes sur le site de Brouage donne des indications intéressantes sur l’histoire de la place forte. De nombreux sondages ont été effectués par des équipes pluridisciplinaires composées d’archéologues, d’historiens et de géologues. Ces sondages menés à l’intérieur et à l’extérieur des remparts ont aidé à mieux comprendre les diverses phases et la chronologie de l’édification. On a longtemps pensé que Brouage avait été construite sur un monticule de pierres de lest, ce qui n’est pas le cas. La ville repose en partie directement sur un ancien cordon dunaire, et les pierres présentes dans les fondations, le premier rempart et certains murs anciens, ont été utilisées peu après avoir quitté la cale des navires.

Les pierres peuvent donner des indications sur l’origine des bateaux qui fréquentaient le havre de Brouage et par là même, sur les routes anciennes liées au commerce du sel. La détermination de la provenance géographique des pierres de lest a fait l’objet d’une thèse de géologie présentée par Claire Lazareth, à l’université de La Rochelle. Cette étudiante a relevé lors des sondages la présence de silex, de calcaire, de corail, de grès, de gneiss, et surtout (60 %) de granite. « Certaines pierres signent leur provenance avec certitude, explique-t-elle. Ainsi, les larvikites sont des roches connues en Europe en un point du littoral de Norvège (Larvik). Or ces roches sont abondantes dans le parement du rempart construit en 1570 (intérieur de la courtine Royale), ce qui implique dès la fondation de la ville un commerce direct avec les Norvégiens, en dehors de tout monopole hanséatique. En revanche, la détermination de la provenance géographique des granites, lest extrêmement commun, est plus complexe puisqu’on en trouve un peu partout en Europe, à l’exception cependant des côtes Nord de l’Europe centrale. Ces granites européens seules les pierres de lest des constructions les plus tardives sont susceptibles de provenir des Amériques peuvent être d’âge hercynien ou calédonien, deux époques géologiques correspondant à la formation des chaînes de montagne. D’après les analyses effectuées au CNRS, à Nancy, certains des granites de Brouage ont cristallisé voici 393 millions d’années (calédoniens) et ne peuvent provenir que de l’Ouest de la Norvège, du Nord des iles Britanniques ou d’Irlande. Pour d’autres formés autour de 274 millions d’années (hercyniens), leur provenance est à chercher entre la pointe Sud de l’Angleterre et le Portugal en passant par la France et l’Espagne. L’identification des ports ne pourra être réalisée qu’à partir de l’étude chimique précise des minéraux qui constituent les granites.

La fête du port

Pour participer à la renaissance de Brouage, l’association Flottille en Pertuis et d’autres structures qui font naviguer des bateaux traditionnels ont pris l’habi­tude, depuis 1991, d’organiser à la fin août un rassemblement dans l’ancien havre du sel. La première fois, les deux grandes bisquines la Cancalaise et la Gran­villaise ont participé à la remontée du che­nal jusqu’au pied des remparts. Depuis lors, chaque année, une dizaine ou une quinzaine de voiliers rejoignent ainsi le havre à marée haute. Ils viennent de l’île de Ré, de Charron, de La Rochelle, de l’île d’Oléron et du bassin de Marennes. Les sloups et les lasses échouent sur la cale en face des cabanes ostréicoles. Les coques en bois et les voiles colorées égaient pour un soir le havre qui n’est habituellement fréquenté que par les chalands en aluminium chargés de poches d’huîtres ou de moules de bouchots fraîchement récoltées.

L’arrivée des voiliers est l’occasion de faire la fête. Autour de grandes tables installées devant les cabanes, équipages, visiteurs et conchyliculteurs partagent les moules, les huîtres et le vin blanc bien frais. Chants de marins et musiques réchauffent l’ambiance. La soirée se termine par un feu d’artifice tiré du pied des remparts de la courtine du Gouverneur. Le lendemain matin, à la marée haute, la flottille repart, en s’efforçant de ne pas s’échouer dans le chenal. Rendez-vous à l’année prochaine! Les quelques visites occasionnelles de voiliers modernes ou traditionnels ne troublent pas l’activité des professionnels. Afin de faciliter l’entrée des voiliers, EDF a fait enfouir la ligne aérienne à haute tension qui barrait il y a peu le chenal. Malgré cela, les plaisanciers ne se bousculent pas et le port de Brouage retrouve bien vite ses huîtres et ses moules, pour le reste de l’année.