Le passager clandestin

Revue N°309

© Jacques de Loustal 

Georges Simenon – Illustré par Loustal Un voyage entre Panama et Tahiti sur le cargo mixte l’Aramis réunit de singuliers personnages aux intentions peu avouables. Entre huis clos étouffant et paysages exotiques de Papeete, Simenon tisse une intrigue complexe, sans Maigret. Publié en 1947, ce roman a également donné lieu à un film avec Martine Carol, Arletty et Serge Reggiani.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

Le barman savait ce qu’il devait servir à chacun. Ils n’avaient qu’un signe à faire. C’était l’ultime tournée. On entendait virer l’ancre.

– Un dernier trick ?

Ils le jouaient pendant que le bateau, libéré, oscillait avant de prendre son cap. Le Français entra dans le salon et se dirigea tout de suite vers le bar.

– Double fine…

En guise de bonjour, il avait touché sa tempe du bout des doigts et, maintenant, il observait le petit groupe en buvant son cognac. Deux fois, il sortit pour s’assurer que l’Aramis s’éloignait du port. Deux fois, il fit remplir son verre et, s’il lui arriva de suivre la partie de cartes, il n’adressa la parole à personne.

Quant au major Owen, on le vit passer sur le pont, mais il n’entra pas immédiatement au salon. On avait entrevu une silhouette un peu empâtée, d’une remarquable distinction, un complet croisé en soie blanche, des cheveux argentés couronnant un visage coloré.

C’était un peu comme à l’école, quand des nouveaux entrent en cours d’année. On s’épiait de part et d’autre ; de part et d’autre aussi on prenait un air dégagé, surtout les nouveaux, qui se sentaient jugés sans indulgence.

– L’Américain, monsieur Jamblan ?

– Il dort…

Il s’agissait encore d’un nouveau, un peu moins nouveau que les deux derniers, puisqu’il avait embarqué la veille à Cristobal, à l’autre bout du canal. Plus exactement, on l’avait embarqué, comme un colis, car il était ivre au point de ne pas tenir debout. On l’avait littéralement transporté dans sa cabine, la 5, qui, de l’autre côté de l’escalier, faisait pendant à celle du Français.

© Jacques de Loustal

Depuis, on ne l’avait pas vu, sauf M. Jamblan, qui s’était glissé chez lui et l’avait chaque fois trouvé endormi.

Le commandant était là-haut près du timonier rigide. Sur le pont des embarcations, la porte de sa cabine toujours ouverte, le télégraphiste, en manches de chemise, manœuvrait ses appareils.

En contrebas des premières classes, sur le pont avant, quelques passagers des secondes prenaient le frais, malgré l’heure, en marchant à petits pas comme dans un square, car ceux-ci vivaient à six ou huit dans des cabines où régnait une chaleur étouffante.

L’Aramis avait quitté Marseille vingt-deux jours plus tôt ; dans dix-huit jours, il atteindrait Tahiti ; puis, onze jours plus tard encore, son terminus, aux Nouvelles-Hébrides. Là, il ferait demi-tour et reprendrait sa route en sens inverse, pour la soixantième fois, car il en était à son soixantième voyage.

Chaque fois, il y avait un ou plusieurs administrateurs coloniaux en première classe, des gendarmes, des instituteurs, un ou deux missionnaires en seconde. Chaque fois, il y avait au moins un Anglais ou un Américain, un passager ou une passagère susceptible d’éveiller la curiosité et d’alimenter les conversations. Chaque fois, la cabine n° 1 était convoitée et donnait lieu sinon à des incidents, tout au moins à des mauvaises humeurs.

M. Jamblan, si aimé à présent, ne savait-il pas que, dans sept ou huit jours, quand les provisions de vivres fraîches seraient épuisées et que, faute d’escales, on ne pourrait les renouveler, on commencerait à se plaindre de la nourriture ?

Que des passagers – des passagères surtout – qui s’entendaient si bien aujourd’hui en viendraient à se détester et qu’on aurait de la difficulté à réunir quatre personnes pour le bridge ?

Le bateau, peu à peu, prenait son allure normale. Les joueurs bavardaient encore un peu, en buvant le dernier verre, et le barman bâillait en attendant le moment d’aller se coucher.

Sur le pont, le major Owen et le Français de Panama se croisèrent plusieurs fois et s’examinèrent sans s’adresser la parole.

Est-ce que chacun avait deviné l’autre ? On aurait pu le croire. Ils avaient, pour se mesurer, les mêmes regards aigus d’hommes qui connaissent les hommes.

Sur la cloison, à droite de l’escalier, était suspendu un tableau où M. Jamblan tenait à jour la liste des passagers.

Or les deux hommes, chacun venant d’un bord, s’y trouvèrent ensemble dès que le maître d’hôtel se fut éloigné.

Ils ne se cédèrent la place ni l’un ni l’autre, restèrent debout côte à côte.

Pour lire, l’Anglais mit des lunettes à monture d’écaille. « Alfred Mougins, de Panama… »

Son compagnon lisait au même instant: « Major Philip Owen, de Londres… »

Quand ils se regardèrent à nouveau, Mougins avait un léger retroussis des lèvres, quelque chose comme un sourire, mais sans bienveillance. « Vraiment ! » semblait-il dire avec ironie.

Et le major, d’un coup d’œil, n’en avait-il pas appris davantage sur l’homme de Panama ?

Il y avait un haut fonctionnaire à bord, qu’on attendait avec angoisse dans tous les archipels dépendant de la France, car il venait pour éplucher les comptes, et cent carrières dépendraient de son rapport.

Il y avait en première classe un administrateur des colonies et un gros négociant de Nouméa, deux dames, une jeune et une vieille, qui paraissaient voyager pour leur plaisir ; en seconde classe, un instituteur, deux institutrices, un prêtre, trois gendarmes et un Danois qui allait tenter sa chance dans les îles.

Il y avait les officiers et l’équipage. Il y avait le télégraphiste qui, de sa cabine ouverte sur le pont supérieur, retrouvait au bout de ses antennes des bateaux amis, des télégraphistes avec qui il échangeait des messages. Pendant la première partie de la traversée, il avait joué ainsi des parties d’échecs avec son confrère d’un bateau qui faisait la même route, à quelque cinquante milles au Sud.

Il y avait enfin deux hommes en plus : un Anglais et un Français.

Demain – c’était traditionnel –, on installerait sur le pont arrière une piscine de fortune, faite d’épars et d’une bâche, trois mètres sur trois environ, avec l’eau pompée directement à la mer, dans laquelle chacun viendrait se tremper.

Puis – dans cinq jours – ce seraient les Galapagos qu’on apercevrait de loin sur la gauche.

Il y aurait les poissons volants… Le passage de l’équateur…

Et, sur la carte, près du salon des premières, les chiffres inscrits chaque jour à midi, aussitôt après le point : 235… 241… 260 milles…

Et le typhon qui sévissait toujours quelque part et qu’on ne voyait jamais.

– Nous en avons tout juste eu la queue…

Depuis vingt-quatre ans, l’Aramis prenait ainsi, invariablement, la queue des typhons.

Une lumière blanche au bout d’un mât, scintillante comme une planète, deux lumières plus sourdes, une verte et une rouge, puis les hublots couleur de lune rousse qui s’éteignaient les uns après les autres, des millions d’étoiles dans un ciel très haut, la côte, derrière, où se croisaient des phares dont on ne verrait bientôt plus qu’un halo.

En bas, des nègres nus, embarqués à la Martinique, s’agitaient devant la gueule rouge des chaudières et ne voyaient le noir du ciel qu’au bout d’une cheminée, à travers une grille. Le chef mécanicien, sur sa couchette, écoutait la radio : une voix qui venait de Paris, où il était déjà dix heures du matin.

Des femmes remuaient les lèvres en dormant, des hommes ronflaient, les rideaux de toutes les cabines se gonflaient et, derrière le sien, Alfred Mougins se déshabillait en se souriant légèrement dans la glace.

Le major Owen était resté le dernier sur le pont. Il avait l’habitude des bateaux et, chaque fois qu’il s’embarquait, il faisait ainsi le tour de son domaine provisoire, lentement, méthodiquement, comme on prend possession d’un nouvel appartement.

En se penchant sur la rambarde, il découvrait le pont des secondes classes, où il n’y avait plus maintenant qu’un couple enlacé dans l’ombre. Il le reconnaîtrait quand même le lendemain, parce que la femme était rousse, d’un roux ardent.

Il monta plus haut, sur le pont des embarcations. Dans la faible lumière de la chambre de veille, on devinait les deux mains du timonier immobiles sur la roue du gouvernail, et les hublots du commandant étaient obscurs.

Le télégraphiste, seul, était toujours assis dans sa cabine, le casque d’écoute sur la tête, sa porte ouverte dessinant un rectangle de lumière crue dans laquelle le crépitement du morse mettait comme des chants de grillons.

© Jacques de Loustal

L’officier vit passer Owen et lui souhaita le bonsoir. L’Anglais marcha encore un peu, tout seul, dans l’ombre, puis, trouvant dans un coin un fauteuil transatlantique, il s’y installa et alluma un cigare.

Le ronron de la machine, un léger clapotis, un froissement soyeux du côté de l’étrave, les grillons du morse, c’est tout ce qu’on entendait maintenant sous les étoiles parmi lesquelles se balançait à un rythme lent et doux l’étoile plus scintillante de la tête de mât.

Le rectangle lumineux s’éteignit à son tour quand le télégraphiste se coucha, laissant sa porte ouverte.

Les minutes, les heures devaient passer, mais elles étaient si fluides qu’on n’en avait pas conscience. La cendre blanche du cigare s’allongeait. Des centaines d’autres bateaux gravitaient ainsi dans la nuit des océans, avec leur chargement d’humains qui allaient quelque part où les appelait leur destin.

Parfois Owen fermait les yeux, puis les ouvrait à moitié seulement, et, une fois que ses paupières s’écartaient de la sorte, il devint plus immobile, oubliant de tirer sur son cigare.

Quelque chose avait bougé, à sa droite. Quelque chose remuait encore, à moins de trois mètres de lui, et c’était si insensible, si inattendu qu’il fut un bon moment à se rendre compte que c’était la bâche d’un des canots qui se soulevait. Il y avait six canots sur le pont, calés dans leur berceau, sans compter la grande baleinière. Chacun était recouvert d’une bâche en grosse toile grise qui formait tente.

Une de ces bâches remuait, un vide se dessinait entre elle et le plat-bord, et l’on aurait pu penser à la présence de quelque animal si l’on n’avait distingué des doigts humains.

L’immobilité d’Owen devint totale, et la bâche bougeait toujours ; l’écartement, maintenant, atteignait plusieurs centimètres ; sans doute, derrière, y avait-il un visage, des yeux anxieux.

Du canot, on pouvait le voir. Il eut l’intuition qu’on le découvrait, car la bâche cessa de bouger. Elle ne se rabattit pas tout de suite. Après de longues minutes, seulement, elle se mit à descendre insensiblement jusqu’à se refermer tout à fait.

Il y avait quelqu’un dans le canot, quelqu’un qui l’avait vu, quelqu’un qui avait peur. Et parce qu’il avait connu la peur, lui aussi, parce qu’il ne voulait pas l’infliger à autrui, il en arrivait à retenir sa respiration. Son cigare, qui s’éteignait, changeait de goût, devenait plus amer. Il avait envie de se gratter la jambe et n’osait pas.

La bâche bougerait-elle encore ?

Que pouvait-il pour rassurer l’homme qui se cachait de la sorte ?

Georges Simenon (1903-1989). On ne présente plus le père de Jules Maigret et on ne se lasse pas de le retrouver, surtout quand il nous fait partager sa connaissance de la mer, ou des fleuves, dont il a irrigué plusieurs romans et de passionnants reportages.

Jacques de Loustal, dit Loustal, est né en 1956 à Neuilly-sur-Seine. Il a dessiné de nombreux albums (Kid Congo, Cœur de sable, Les Frères Adamov…) et travaille pour la presse, la publicité et l’édition, notamment pour Omnibus, qui publie l’intégrale de l’œuvre de Simenon. Il expose régulièrement ses peintures et ramène des carnets de dessins de ses voyages.

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