Anh Gloux, voyage sur une mer de papier

Revue N°309

Une bonne base de dessin, du papier, 
un cutter… peu de matériel, mais une grande technique et beaucoup d’habileté sont nécessaires pour mettre en œuvre l’art 
du papier découpé, très populaire en Asie. 
Anh Gloux y apporte sa touche personnelle 
avec des motifs marins. © Alain Roupie

par Clémentine Le Moigne – L’artiste Anh Gloux, installée sur le port de Concarneau, s’exprime à travers la découpe de papier. Une technique qu’elle décline en une multitude de sujets marins dans sa galerie atelier, un endroit coloré et convivial.

L’article publié dans la revue Le Chasse-Marée bénéficie d’une iconographie enrichie.

À Concarneau, en face du port de plaisance, blottie entre une crêperie et une agence de voyages, se tient la galerie atelier d’Anh Gloux, qui porte le nom d’une plage des alentours, Aux Quat’ sardines. En poussant la porte, dans un tintement de grelots, on aperçoit Anh dans un coin au milieu de ses papiers et de ses œuvres. L’œil vagabonde pour tout regarder avant de s’attarder sur un dessin, un grand format, une carte… Dans cette galerie d’art populaire peu commune, le papier est la matière première et les sujets sont toujours liés, de près ou de loin, au thème marin.

Anh Gloux y manie le cutter avec dextérité et humour pour créer des œuvres savoureuses à l’œil, aux formes généreuses, aux couleurs rieuses, pleines de gaieté et de vitalité. Les grands formats, accrochés aux murs, racontent des histoires, tandis que les cartes qui remplissent les présentoirs balancent entre classiques du patrimoine local et clins d’œil de l’esprit marin.

Les clients, amis et touristes qui entrent Aux Quat’ sardines regardent, hésitent, s’en vont, puis reviennent chercher la série de cartes qui les avait fait sourire… Le lieu est sympathique et accueillant. Les amis de passage, commandant de cargo, fille de gardien de phare ou crêpier, sont des habitués. « Depuis longtemps déjà me trottait dans la tête l’idée d’ouvrir une galerie où je pourrais exposer mon travail, mais aussi créer et accueillir d’autres artistes, ou des auteurs pour des dédicaces… » Dans son havre, Anh entretient un bouillon de culture maritime qui s’inscrit dans la continuité de son histoire, dont le fil conducteur reste la mer.

Installée à Concarneau, elle côtoie toujours l’univers maritime qui l’inspire pour ses créations,comme ce Joseph Roty en cale sèche. © Anh Gloux

Une première exposition de dessins à neuf ans

Anh a passé ses premières années sur l’eau. Elle est née en Nouvelle-Calédonie, d’un père originaire de Concarneau (CM 237) et d’une mère vietnamienne, dont les parents avaient quitté Hai Phong dans les années 1940. « Je suis restée en Nouvelle-Calédonie jusqu’à l’âge de sept ans. Nous vivions toute l’année à bord d’un voilier de 13 mètres, Gwalarn. Descendant de charpentier naval, mon père était aussi fils de capitaine d’armement à la pêche. À l’époque, il travaillait comme architecte. Il se construisait des bateaux, comme Triskel, un sloup biquille de 7,50 mètres en contreplaqué à bouchain vif, qu’il avait dessiné lui-même. C’est à son bord que j’ai appris à barrer. Nous partions de Nouméa pour aller sur l’îlot Amédée, où se dresse le phare du même nom, comme nous irions de Concarneau à l’archipel de Glénan. Je garde de ces années un profond attachement à la mer et la navigation. »

Puis la famille décide de partir pour la Bretagne à bord du paquebot Oriana, via le canal de Panamà et de nombreuses escales exotiques. Retournée, un temps, à Nouméa, elle s’installe définitivement en France en 1973, à Trégunc. Anh découvre l’école, avant d’être envoyée en pension à Quimperlé, chez les Ursulines. Déjà très douée pour le dessin, la petite fille a un jour l’opportunité de monter une exposition chez un architecte, où elle vend plusieurs dessins : elle n’a que neuf ans, mais elle peut s’acheter un vélo avec les premiers sous qu’elle gagne ainsi !

Son goût pour le modélisme naval s’enracine dans l’atelier familial où l’on fabrique des dioramas et des maquettes de bateaux pour le musée de la Pêche de Concarneau, dont son père, Hervé, a pris la direction en 1975. « J’ai toujours baigné dans le milieu maritime. À la maison, on recevait Luc-Marie Bayle, le peintre et conservateur du musée de la Marine de Paris, ou des personnalités comme Gwenn-Aël Bolloré, l’industriel et navigateur. Tous les gens qui ont fait le patrimoine maritime des années 1970 et 1980 défilaient à la maison. Ça a été mon école, puisque je n’ai pas fait d’études. »

Anh aide aussi son père à construire un nouveau bateau, dans le jardin familial, une goélette de 9 mètres en bois moulé, qui s’appellera Vahiné. Cette initiation au travail du bois l’amènera au milieu des années 1980 à travailler au musée de la Pêche de Concarneau. Elle passe pour cela un examen d’entrée qui consiste à réaliser une maquette de chalutier traditionnel au 1/33 d’après les plans de chantier.

Maquette du Racleur d’Océan par Anh, qui a appris le modélisme avec Hervé Gloux, son père, ancien directeur du musée de la Pêche de Concarneau. © coll. Anh Gloux

Embarquée sur le thonier Racleur d’Océan

Le musée de la Pêche a été créé en 1961 dans la Ville Close par le peintre Charles Viaud. Hervé Gloux oriente la teneur scientifique des expositions vers les mutations du métier : la technique, la construction navale, les pêches du monde entier, ainsi que les activités qui y sont associées, telles que la cartographie, la navigation… Il crée également un atelier de modélisme naval qui bénéficiera très vite d’une excellente réputation. Les collections du musée – maquettes de bateaux, engins de pêche, outils et objets du quotidien – sont une source de travail et de création pour Anh, qui conçoit les vitrines, participe à la fabrication des dioramas et maquettes et retrace à différentes échelles les plans de forme des bateaux.

« À l’atelier du musée de la Pêche, j’ai appris à prendre les cotes de bateaux pour dessiner les plans de modélisme. J’ai aussi dessiné les plans d’un canot à misaine, d’une annexe de sardinier ou d’une baleinière des Açores. » Anh n’hésite pas à embarquer à bord des bateaux de pêche lors des essais techniques : elle s’imprègne ainsi de la vie à bord pour restituer au mieux le travail des marins.

En 1986, elle réalise un reportage photographique sur le thonier Racleur d’Océan lors de sa dernière campagne germonière. Le navire sera ensuite désarmé, puis exposé au musée de la Pêche, avant d’être malheureusement démoli une décennie plus tard. « Je suis restée presque trois semaines à son bord. C’était en octobre, nous pêchions au plus près du plateau continental. La dernière semaine, le patron m’a dit qu’il valait mieux que je débarque, car la météo annoncée était mauvaise. Je suis rentrée à bord du dragueur de mines qui surveillait les bateaux sur leur zone de pêche. Et, effectivement, Racleur d’Océan a essuyé un coup de tabac qui a littéralement écrasé le pavois. »

Anh n’a de cesse d’associer la pratique maritime à son travail au musée. Quand elle découvre dans Le Chasse-Marée un article sur le trois-mâts carré norvégien Sorlandet, qui doit se rendre aux festivités du centenaire de la statue de la Liberté à New York en 1986, Anh décide de rejoindre l’équipage du navire-école et participe ainsi à la grande parade qui regroupe plus d’une vingtaine de grands voiliers, dont le Belem, tout juste restauré. Seule française à bord, Anh traversera ainsi l’Atlantique de New York à Kristiansund, en Norvège.

Au musée, Anh est aussi chargée de l’iconographie et de la bibliothèque. Elle rédige des livres pour enfants sur le matelotage et sur la visite du musée. Nourrie de ces différents apprentissages et de l’expérience acquise au fil des années, elle décide après douze ans d’immersion dans ce milieu de réaliser ses propres projets et de poursuivre sa quête de création.

Avant d’ouvrir sa galerie atelier, Anh a créé une maison d’édition, Pluie de sel, où elle a publié des cartes et des maquettes en papier à fabriquer : on y trouvait un canot de pêche ou des personnages bretons. Mais c’est à l’occasion d’une exposition de portraits, peints à l’acrylique et à la gouache, qu’elle commence ses premières découpes en traçant quelques profils au cutter. Ces œuvres sortent du lot et comme elles ne laissent pas indifférents, Anh creuse la technique et enrichit ses compositions.

Atlantic évoque l’ambiance gaie et colorée d’un bistrot de marins. © coll. Anh Gloux

La découpe de papier, un art populaire

L’art de la découpe de papier semble être connu sur tous les continents. Les artistes composent des œuvres parfois très petites ou l’utilisent pour des rituels traditionnels liés aux temps forts d’une communauté.

« La découpe traditionnelle de papier est un art populaire que l’on retrouve du Danemark au Mexique en passant par la Chine, le Japon, la Hongrie… parce que c’est un support qui n’est pas onéreux. Tout le monde peut trouver un cutter ! Certains font des choses très fines, de la dentelle… En Chine, on utilise ces découpes pour le Nouvel An avec des idéogrammes de chance, de bonheur, de prospérité, que l’on applique sur les fenêtres. Au Mexique, au moment de la Toussaint, on découpe des têtes de morts et des squelettes. Je décline cet art traditionnel populaire avec un graphisme qui m’est propre. »

Ce travail demande une bonne base en dessin et exige une réelle sensibilité au papier, à sa texture, sa couleur, ainsi qu’aux formes et assemblages qu’on peut lui donner. Les lignes tracées au cutter imposent une découpe franche, directe, quelle que soit la forme du dessin. En bande dessinée, la ligne claire sépare chaque élément du dessin par un trait d’encre noire, isolant les couleurs les unes des autres : on retrouve cet aspect dans les réalisations d’Anh Gloux.

« Au départ, je fais un croquis, puis une première ébauche sur un papier au format que je désire découper. Ensuite, je le remets à plat sur du papier plus fort et je trace à l’envers. Enfin, je découpe le dessin définitif et j’applique en dessous des feuilles de couleur qui vont donner une tonalité à la composition. »

Drôlerie, fantaisie et vivacité des couleurs sont les maîtres mots du style d’Anh Gloux. Les thèmes qui lui sont chers sont principalement empruntés au monde maritime et bien souvent réalisés par série. Les marins au bistrot sont un de ses sujets de prédilection ; les ambiances des bars et tavernes sont rendues avec justesse et humour : ainsi le serveur se transforme-t-il en poulpe pour servir plusieurs verres à la fois, tandis que les personnages féminins ressemblent à des sirènes. La chaleur des lieux est ressuscitée, on y entend presque couler la bière et retentir la gouaille des gens de mer.

Une période de l’année, ou un événement, peuvent générer une foisonnante production. « Il arrive aussi qu’à partir d’un mot, d’un poème ou d’une chanson, des idées me viennent. » Des phrases, des vers ou des refrains de chanson sont également notés dans les compositions, notamment celles qui évoquent Pierre Mac Orlan.

Fanny de Lanninon, L’entrée du port, Jean de la providence, Mâtines, Tendres promesses, Le tour du monde, Le bout du quai… sont autant de chansons écrites par Mac Orlan, qui relatent les bordées des marins en escale ou évoquent les ports quand il y régnait une intense activité. Dans les années 1950, ces textes seront mis en musique par les accordéonistes Albaro ou Marceau, avec leurs chanteuses respectives Michèle Porcher ou Germaine Montéro, avant que Juliette Gréco les interprète à son tour. Anh Gloux s’est emparée de ces vers pour recréer le huis clos des bistrots à matelots. Les paroles de chansons s’y enroulent comme des bannières autour des personnages, donnant du mouvement aux scènes représentées.

Le pavillon du thon flotte sur la Ville Close

On découvre aussi des tableaux de Concarneau, « la capitale du thon » : en grand et en caractère gras ou en filigrane dans les petits recoins des œuvres, le pavillon du thon flotte sur la Ville Close. Le premier port européen pour la pêche au thon tropical est hissé en haut du tableau d’honneur.

Le travail des femmes dans les conserveries n’est pas oublié, ravivant le souvenir du temps où Concarneau comptait une trentaine d’usines qui fournissaient du travail à des centaines d’ouvrières. Anh a d’ailleurs apporté sa contribution artistique en 2011 à la saison de sardines en illustrant les boîtes de la conserverie artisanale Jean Burel de Concarneau. Très tendance, ces écrins de tôle deviennent des pièces de collection lorsque des artistes s’en emparent. On les garde… comme les sardines, qui se bonifient avec le temps !

Dans une tonalité plus sobre, Anh célèbre le thon, poisson emblématique du port de pêche de Concarneau, souvent représenté dans ses œuvres, à travers la Ville Close et son célèbre beffroi. © coll. Anh Gloux

L’activité portuaire et les portraits de navires sont aussi des thèmes chers à l’artiste. On y retrouve navires de pêche, voiliers de plaisance, câbliers, bâtiments militaires, mais aussi remorqueurs, pilotes et autres bateaux de servitude. Bien évidemment les navires sortis du chantier naval Piriou, grand pourvoyeur d’emplois concarnois, trouvent place dans son travail, comme le M/V Yersin, le yacht de 76 mètres de long destiné à la recherche et l’exploration scientifiques. Plus récemment, elle a représenté le patrouilleur polaire L’Astrolabe, « le bateau rouge » comme l’appellent les Concarnois. Le chantier naval avait commandé spécialement ce portrait à Anh Gloux pour le baptême du navire. Le tableau a été remis le 12 juillet 2017 à la préfète des Terres Australes, Cécile Pozzo di Borgo, en présence de la ministre des Outre-mer Annick Girardin et de Céline Tuccelli, l’un des commandants du brise-glace.

Sous la lame affûtée de l’artiste, les phares et feux sont aussi passés à la loupe et stylisés, comme les balises et bouées. Les phares les plus emblématiques, mais aussi les moins connus, sont représentés en grand format et en cartes, à la demande, sans oublier le lointain phare Amédée, souvenir d’enfance. On y trouve des profils en noir et blanc ou des portraits aux éclats colorés sertis de messages qui rappellent la présence féroce de l’Océan. Ils racontent des histoires aussi, comme celle d’Eugénie Matelot qui, en avril 1911, après la mort de son mari gardien de phare, a dû maintenir avec ses enfants le feu de la pointe de Kerdonis à Belle-Île, malgré la tempête. Ce drame inspira à l’écrivain Théodore Botrel une chanson, Les petits gardiens du feu.

Grandes dames de la mer et reine des pirates chinois

« La mer ma muse », c’est le joli titre de l’exposition Les Dames de la mer, présentée pour la journée de la femme en 2018 au très select Yacht-club de France à Paris. Anh Gloux y a exposé des portraits historiques et contemporains de femmes liées à la mer. De grandes figures, Jeanne Barret, Virginie Hériot, Ella Maillart ou Anita Conti, voisinent avec des personnalités moins connues, comme la pirate Chin Shih, qui a sévi en mer de Chine au XVIIe siècle, ou Teuta, l’antique reine d’Illyrie, dont la flottille résista à l’envahisseur romain sur les bords de l’Adriatique.

Le combat naval entre la Belle-Poule et le HMS Arethusa est également évoqué à travers la coiffure que Marie-Antoinette se fit élaborer pour célébrer cette victoire française. Mais l’exposition présente aussi des femmes qui vivent de leur métier à la mer, l’employée de la marée, la marchande d’huîtres… ou des aventurières, comme Anne Quéméré et Emmanuelle Périé-Bardout.

D’autres expositions sont également en cours, car les voyages et la curiosité intellectuelle font galoper l’imagination d’Anh Gloux de poissons en sirènes, entre faune et flore marines, musique et danse, costumes bretons et d’ailleurs… Les Quat’ sardines n’ont pas fini de nous régaler les yeux et de nous emporter sur les mers du monde !

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