Par Patrick Mouton – A la fin du XIXe siècle, l’océanographie émerge d’une longue période de tâtonnements pour acquérir ses lettres de noblesse. L’un des artisans de cette avancée est le prince Albert Ier de Monaco. Non seulement par l’importance et l’intérêt des résultats scientifiques obtenus lors de ses campagnes en mer, mais aussi par l’esprit humaniste avec lequel il a conduit ces dernières. Le legs qu’il nous laisse trouve sa concrétisation dans le magnifique musée océanographique qu’il a fait bâtir sur son Rocher et qu’il définissait comme « un vaisseau ancré sur la côte, un temple où le travail et la paix fécondent le plus beau patrimoine de l’humanité ».

Portrait du prince Albert Ier, par Ignace Spiridon. © musée d’Anthropologie préhistorique, Monaco

Mille huit cent quarante-huit. La révolte gronde en France. La monarchie parlementaire de Louis-Philippe s’effondre pour laisser place à la deuxième République. Époque troublée, où même Victor Hugo et Lamartine se lancent à plume perdue dans la bataille politique. Le 13 novembre de cette année est pourtant un jour de joie pour la famille princière de Charles III de Monaco. Sa descendance est assurée: Albert Honoré Charles Grimaldi vient de naître. Après une enfance sans histoire, le jeune prince fait ses études au collège Stanislas à Paris, où il se révèle plus turbulent que studieux. Très tôt, il découvre la Méditerranée, écrin de la principauté, où les Grimaldi règnent depuis plusieurs générations.

A dix-huit ans, le jeune Albert s’embarque dans la marine de guerre espagnole, avec le grade d’enseigne de vaisseau. Deux années de navigation au cours desquelles il sillonne l’Atlantique et les Caraïbes. « J’ai gagné mes galons d’enseigne dans une campagne aux Antilles, écrit-il, mais je dois avouer que déjà l’étude de la nature, l’observation des hommes et des choses m’intéressaient plus que l’exercice du canon et le branle-bas de combat. » Un coup d’État détrône alors la reine Isabelle et, par fidélité à ses convictions, le jeune officier demande à être débarqué. La guerre de 1870 le voit de nouveau sur le pont d’un navire de guerre, mais battant pavillon français. Successivement, il met son sac à bord de la frégate la Savoie, puis de l’aviso le Renard et de la frégate la Couronne. L’année précédente, il a acheté un petit cotre, qu’il a baptisé Isabelle zz C’est son tout premier bateau. Il s’adonne ainsi au yachting, un loisir volontiers pratiqué par les têtes couronnées. Haute stature, barbe soigneusement taillée et casquette blanche, le prince Albert correspond bien à une certaine image des premiers « plaisanciers ».

Sous le charme de l’Hirondelle

En 1873, lors d’un voyage en Angleterre, il remarque dans le port de Torquay une jolie goélette à huniers dont le couronnement porte le nom de Pleiad. Long de 31,50 mètres, large de 6,30 mètres, calant 3,50 mètres et jaugeant 187 tonneaux, ce yacht a été lancé en 1862 à Gosport par le chantier Camper & Nicholson. Le prince en tombe instantanément amoureux. La description qu’il en fera dans son livre de souvenirs La Carrière d’un navigateur est des plus éloquentes :

« Au-dehors, sur les lignes parfaites d’une coque noire rehaussée par une ceinture d’or, deux mâts se dressaient audacieux et forts, cambrés vers leur partie haute sous l’irréprochable raideur du gréement […]. Sur le pont, que sa grandeur et la blancheur de ses bordages rendaient attrayant pour la seule promenade permise aux marins, les accessoires de la navigation inspiraient la confiance avec leurs formes robustes. Au-dedans, le luxe durable des boiseries accompagnait une installation suffisamment confortable des logements et de l’office, de la cuisine et du poste, sous l’abondante lumière qui tombait des claires-voies. »

Portrait de l’Hirondelle. C’est à bord de cette goélette à huniers achetée en Angleterre que le prince Albert, après quelques croisières de pur agrément, fera ses premières campagnes océanographiques. © musée océanographique de Monaco/cl. Y. Bérard
Le 28 juin 1888, l’Hirondelle quitte Lorient pour son ultime campagne océanographique, aux Açores. © La Carrière d’un navigateur/Albert Ier

Ayant trouvé le navire de ses rêves, le prince achète aussitôt la goélette — « non point pour briller aux courses, ni pour suivre la mode, mais pour continuer ma carrière maritime » — et la rebaptise Hirondelle. Il se rend au Havre pour y recruter un officier de la Marine en guise de second, ainsi que douze hommes d’équipage, fournis par « un industriel connu sous l’appellation de marchand d’hommes ». En plein hiver, l’Hirondelle rallie ainsi Monaco, avec escales au Havre, à Cherbourg, à Lisbonne et à Gibraltar. Durant les trois années suivantes, le yacht princier effectue plusieurs croisières en Méditerranée occidentale. En 1879, il sillonne l’Atlantique, visitant les Canaries, Madère, les Açores, le Portugal et l’Angleterre. C’est lors de ce périple que l’Hirondelle frôle la catastrophe:

« Une brume persistante nous avait égarés vers l’entrée de la Manche, lorsqu’un jour, par une brise très fraîche qui nous emportait en soulevant la mer, une ligne de brisants parut tout à coup devant nous, à quelques centaines de mètres […] ; c’étaient les Pierres-Vertes, entre Ouessant et Brest. La direction du vent et l’allure de la goélette ne permettant pas de faire route au large assez vite pour doubler cette barrière, l’unique manœuvre capable de nous sauver était un virement de bord qui présentait lui-même les risques les plus graves, car il fallait exposer à toute la force du vent le plein travers du navire chargé d’une voilure excessive pour cette nouvelle position. On allait sans doute chavirer, quand les mâts de flèche cédèrent. […] L’Hirondelle recula dans le battement de ses voiles déchirées, tandis que des cordages rompus fouettaient l’espace en claquant, nous restâmes tous immobiles, sans souffle durant quelques secondes, sous les torrents d’embruns qui couvraient le navire. Enfin l’évolution se dessina favorablement, les voiles principales se gonflèrent de nouveau, la goélette reprit de la vitesse et longea, à cent mètres, la ligne de brisants. Notre salut s’affirmant, j’éprouvais une sensation ineffable qui succède aux grandes émotions, quand soudain le beaupré céda en plongeant dans une vague, et le tronçon brisé de ce mât chargé de toute sa voilure fut rejeté le long du bord. […] La vigueur de mes hommes se déploya plus que jamais pour dégager l’avant de la goélette. […] Et l’Hirondelle regagna les espaces libres de la mer. »

Coup de chien en mer d’Iroise. Le beaupré s’est brisé suite à un virement de bord en catastrophe. © La Carrière d’un navigateur/Albert Ier

Trois ans après, en avril 1882, la goélette appareille à destination de l’Islande, mais un coup de vent la contraint à faire demi-tour et à mettre le cap sur l’Irlande. En 1884, l’Hirondelle se rend en mer du Nord et en mer Baltique. Malgré les tempêtes et les angoisses qu’elles suscitent, le prince a bel et bien contracté le virus de la mer. Une passion qui va bientôt trouver son exutoire dans un domaine moins gratuit que la croisière d’agrément: celui de l’océanographie.

Naviguer utile

Le hasard fait qu’à cette époque, lors d’une exposition à Paris, le prince rencontre Alphonse Milite Edwards, le responsable des campagnes de recherche menées par deux bateaux français, le Travailleur et le Talisman. Les deux hommes sympathisent et le scientifique fait prendre conscience au yachtsman de l’immense énigme que constitue encore l’univers sous-marin. Convaincu, le prince décide d’assigner désormais à ses navigations un but océanographique. De 1885 à 1888, l’Hirondelle va ainsi accomplir quatre campagnes en Atlantique pour en étudier les courants et la faune, depuis la surface jusqu’à 3000 mètres de profondeur. C’est au cours de l’une de ces campagnes, au départ de Terre-Neuve, le 23 août 1887, que le prince affronte son premier ouragan.

« Le cyclone enveloppait très vite notre goélette qu’une triste fortune semblait condamner à finir sa carrière, et j’avais le cœur serré lorsque, devant l’insondable et mystérieuse contingence des événements prochains, je donnais mes derniers ordres pour lutter jusqu’au bout. Établir une voile de cape, garnir les pompes, condamner les panneaux, amarrer les hommes nécessaires sur le pont, filer de l’huile, tous ces apprêts familiers à l’Hirondelle seraient-ils capables de conjurer une catastrophe? Je ne le croyais pas, car le vent, les eaux, les nuages semblaient guidés par la mort elle-même. […] La goélette se cabre devant le choc des grandes vagues, et tombe ensuite de leur croupe au fond d’un abîme; parfois tout semble perdu, quand l’une d’elle arrondit sur nous sa volute plus haute et plus sombre, masquant pour dix secondes les hordes qui suivent. […] Avec le retentissant fracas d’une voûte qui croule, cette masse fond sur l’avant, coiffe le navire tout entier, l’ébranle et le couche. Une gerbe d’eau lancée vers le ciel retombe le long des mâts, du gréement et des voiles, tandis qu’une onde balaye le pont de bout en bout, franchissant les obstacles avec le tumulte et la fougue d’un torrent. »

La nuit qui tombe est un enfer. Les hommes, hagards, semblent presque résignés à leur fin. Satan, le chien du bord, en perd la raison: « Haletant et gémissant, il ne sait plus quoi fuir, entre l’eau qui ruisselle du plafond et celle qui rôde par terre. Son corps tremble, ses dents claquent. Il lui fallut deux jours pour retrouver son calme et, la semaine suivante, il devint épileptique. » Cette fois encore, le prince saura donner les ordres adaptés à la situation. A l’aube, il profite d’une accalmie pour prendre le risque de placer sa goélette en travers de la lame afin de la mettre en fuite.

En 1889, à la mort de Charles III, le prince devient souverain de la principauté de Monaco et prend le nom d’Albert Ier. Il dispose alors de plus de ressources, ce qui va lui permettre de faire construire successivement les trois bâtiments à bord desquels seront menées la plupart de ses campagnes océanographiques. L’Hirondelle est revendue en 1891 à des armateurs de Lorient. Après avoir échappé à tant de dangers, elle connaîtra un destin tragique puisqu’elle se perdra corps et biens, en octobre 1896, entre la Martinique et Saint-Pierre-et-Miquelon.

Des navres-Laboratoires

La Princesse Alice — prénom de la seconde épouse du prince — qui succède à l’Hirondelle est un grand yacht mixte dont la coque est bordée en teck sur une charpente en acier. Son gréement de goélette à trois mâts à huniers porte 1 200 mètres carrés de toile et sa machine auxiliaire développe 350 chevaux. Cette unité de 51,24 mètres de long et 8,23 mètres de large est lancée pour le prince le 12 février 1891 par R. & H. Green de Blackwall, près de Londres. Albert Ier est alors un inconditionnel du savoir-faire des chantiers britanniques.

L’équipage de la Princesse Alice assiste pour la première fois à une chasse au cachalot aux Açores. © La Carrière d’un navigateur/Albert Ier

Conçu pour des campagnes océanographiques, ce navire est beaucoup mieux équipé que le yacht précédent. La Princesse Alice est dotée de l’éclairage électrique, d’un distillateur d’eau de mer, de chambres froides, d’un laboratoire photographique et de deux baleinières armées d’un canon lance-harpon. Ce navire effectuera sept campagnes estivales entre la Manche, les îles Canaries et les Açores. C’est lors d’une de ces croisières, le 18 juillet 1895, que le prince et son équipage assistent, médusés, à une chasse au cachalot. Ils viennent de quitter le mouillage d’Agra, capitale de l’île de Terceira, lorsqu’ils aperçoivent des baleinières se précipitant vers un troupeau de cétacés. Le travail de dragage des grands fonds est aussitôt interrompu et la Princesse Alice se rend à toute vapeur sur le lieu du drame: « Je m’avançai dès que le coup de harpon me parut donné. […] L’animal frappé ralentissait déjà sa course folle du début dans laquelle il avait entraîné la baleinière de ses agresseurs et, quand j’arrivai, il recevait du harponneur un premier coup de lance. Peu après, le souffle de son évent se précipita et la colonne d’eau vaporisée que celui-ci portait dans les airs se teignit en rose; puis elle devint rouge et la mer prit elle-même cette couleur autour de l’animal qui perdait son sang à flots. […] Tout ce sang répandu, toute cette chair tuée faisaient songer à l’accomplissement d’un grand dommage tel que la chute d’un arbre ou le naufrage d’un navire. »

La Princesse Alice est vendue en 1897. Lors de la Première Guerre mondiale, elle sera réquisitionnée par le gouvernement britannique, et nul ne sait aujourd’hui ce qu’elle est alors devenue. Baptisé Princesse Alice ii, le nouveau yacht du prince est lancé par le chantier Laird de Birkenhead, près de Liverpool, le 27 novembre 1897. Ce bâtiment, long de 73,15 mètres, large de 10,40 mètres, calant 4,50 mètres et jaugeant 1 220 tonneaux, est cette fois entièrement en acier. Son gréement de brick-goélette n’est plus qu’un auxiliaire de la puissante machine à vapeur, qui développe 1 000 chevaux. Sa vitesse de croisière est de 13 nœuds, ce qui est remarquable pour une unité de ce type. Tirant profit de l’expérience acquise avec la Princesse Alice, Albert Ier fait équiper son nouvel outil de travail de façon exceptionnelle pour l’époque. A l’avant, un treuil à vapeur est installé, avec plus de 24 kilomètres de câble en acier pour la manœuvre des chaluts et des nasses de grande profondeur. Au milieu du bâtiment, décalée sur bâbord, une machine à sonder est à poste, qui fonctionne elle aussi à la vapeur.

Portrait de la Princesse Alice II, par de Simone. A bord de ce vapeur à voilure auxiliaire, les chercheurs disposent désormais de confortables laboratoires. © coll. Monaco, palais princier

A l’arrière, dans un vaste laboratoire de pont, les savants disposent d’une impressionnante batterie d’appareils; au hasard des équipets et des tiroirs voisinent thermomètres à renversement, sondes, bouteilles de prélèvement, trousses de dissection… De solides harpons sont à poste pour assurer la capture d’espèces de surface. Une grande table trône au milieu de ce laboratoire extérieur, dont la partie centrale possède un système correcteur de roulis. C’est ici que sont préparés les échantillons remontés, faune et flore, en vue de leur conservation. On y dissèque même les petits cétacés de rencontre. Pour avoir vu, aux Açores, un cachalot à peine capturé régurgiter des morceaux entiers de calmar géant, le prince a compris que l’étude du contenu stomacal des mammifères marins pouvait permettre de mieux connaître la faune vivant à des profondeurs encore inaccessibles aux engins de pêche.

Par une descente double, on accède au laboratoire intérieur. Dans cette spacieuse salle bien éclairée sont installées quatre tables équipées d’une demi-sus-pension à cardan permettant de travailler correctement, même par gîte prononcée. Ici et là, des armoires contiennent des produits chimiques, une foule de bocaux et d’éprouvettes. La bibliothèque trône dans un coin. Un grand évier reçoit de l’eau douce et de l’eau de mer. Le plancher est doublé d’une feuille de plomb aux bords relevés pour contenir les éventuelles fuites de liquide dangereux. Plusieurs barils d’alcool sont stockés dans un coin pour la conservation des organismes récoltés. Ce laboratoire donne directement sur une grande cale qui sert de magasin et de réserve.

La nasse triédrique inventée par le prince Albert. © Les campagnes scientifiques d’Albert Ier de Monaco/ Jules Richard

A cet équipement relativement classique pour l’époque s’ajoutent nombre d’instruments modernes apparus dans ce foisonnant tournant du siècle. Ainsi trouve-t-on à bord un poste de radio, mais aussi des appareils de prise de vue photographiques et cinématographiques. Grâce à quoi, des centaines de clichés seront pris, qui vont constituer une source d’informations exceptionnelle. L’aventure océanographique est pour le prince l’occasion de tester plusieurs instruments de conception nouvelle, parmi lesquels la bouteille à mercure inventée par Jules Richard, qui permet d’analyser les gaz dix-sous dans l’eau, ou le sondeur-tube de Buchanan. Albert Ier met lui-même au point un astucieux chalut de surface dont le filet en gaze de soie permet de recueillir Trois photos prises au Spitzberg. En 1909, Henri Bourée, l’aide de camp du prince, fait un relèvement à terre, sans doute pour noter la position où vient d’être mouillé un engin. En 1899, la chaloupe à vapeur et une autre embarcation de la Princesse Alice 11 récupèrent une nasse que la glace avait emportée. En 1906, le prince lève son verre en l’honneur du retour d’une mission d’exploration du cap Isachsen les micro-organismes planctoniques. Il est également à l’origine de la nasse dite « triédrique », conçue de telle façon que l’une de ses goulottes reste toujours accessible aux poissons, quelle que soit la position de l’engin sur le fond.

Toujours soucieux d’améliorer les instrumentations et les méthodes de travail, le prince n’en fait pas moins appel aux techniques traditionnelles. Au cours de la plupart des campagnes, un artiste peintre prend place à bord. Sa mission principale est de reproduire la couleur exacte des captures remontées sur le pont. Il faut faire vite, car les couleurs de la vie disparaissent à mesure qu’expire l’animal, surtout s’il s’agit d’un poisson. Cette première approche chromatique permettra d’aquareller avec un grand réalisme les illustrations des publications scientifiques qui suivront les campagnes. Pendant les premiers voyages, le peintre attitré est Marius Borrel, relayé bientôt par Louis Tinayre, qui tiendra les pinceaux pendant les dix dernières années de missions. Bien sûr, ces deux artistes ne se privent pas de peindre aussi différentes scènes de la vie à bord, comme le travail dans les laboratoires, une pêche aux tortues, ou un lancement de cerf-volant. Ils immortalisent aussi des paysages, à Terre-Neuve et au Spitzberg par exemple, ou des personnages de rencontre, comme cette Açorienne, dont le visage est presque dissimulé sous une immense capuche noire lui donnant un aspect étrange, presque fantasmagorique.

Une Princesse au Spitzberg

Avec cet outil remarquable qu’est la Princesse Alice ii, Albert Pr va diriger une douzaine de campagnes atlantiques, depuis les îles du Cap-Vert jusqu’à la mer des Sargasses, en passant par le Spitzberg. Si l’on en juge par le long chapitre qu’il lui consacre dans La Carrière d’un navigateur, c’est probablement cette croisière dans les régions arctiques qui a le plus impressionné le prince. « J’aime le Nord dont les séductions entraînent les hommes loin des œuvres d’injustice et de cupidité, écrit-il. J’aime la lutte contre toutes les forces des mers que fouette un vent purifié par la neige: l’âme en revient plus fière et plus généreuse. »

Pour cette campagne au Spitzberg, soixante et un hommes sont recrutés, dont une équipe internationale d’éminents scientifiques. Au départ de la Norvège, où l’empereur Guillaume est venu à la rencontre du prince à bord du Hohenzollern, la Princesse Alice ii met le cap sur l’île aux Ours; une brève escale permet aux savants d’en étudier la faune, essentiellement composée d’oiseaux. Le vapeur appareille ensuite à destination de l’île Hope, où aucun scientifique n’a encore mis le pied. Après cette escale, le navire poursuit sa progression vers le Nord. Toujours englué dans le brouillard, il rencontre son premier iceberg et doit bientôt battre arrière devant un champ de glaces mouvantes qui menace de l’emprisonner. « Ce ne fut pas sans tristesse que j’abandonnai la région orientale du Spitzberg, avoue le prince, peu accessible mais séduisante par sa nature tout à fait polaire, et je pris le chemin de la côte occidentale où l’influence du Gulf Stream diminue la grandeur des effets. D’autre part, les risques de ces premiers jours m’avaient rappelé sévèrement au devoir d’un chef qui doit utiliser et non gaspiller les existences confiées à sa discrétion, devoir que l’on oublierait facilement lorsqu’on a perdu toute illusion sur le cœur des hommes et que l’on veut assainir sa pensée en côtoyant les sublimes rudesses de la Nature. »

Trois photos prises au Spitzberg. En 1909, Henri Bourée, l’aide de camp du prince, fait un relèvement à terre, sans doute pour noter la position où vient d’être mouillé un engin. En 1899, la chaloupe à vapeur et une autre embarcation de la Princesse Alice II récupèrent une nasse que la glace avait emportée. En 1906, le prince lève son verre en l’honneur du retour d’une mission d’exploration du cap Isachsen. © musée océanographique de Monaco
L’Hirondelle II, dernier steam-yacht du prince, est aussi le plus grand (près de 100 mètres hors tout) et le plus puissant. Les deux hélices indépendantes, actionnées chacune par un moteur de 1 100 chevaux, devaient favoriser la manœuvrabilité, mais leur trop faible écartement atténuait leur efficacité. © musée océanographique de Monaco

Après treize ans de service, la Princesse Alice ii est revendue à son tour. Sa carrière sera alors des plus animées. D’abord armée à la plaisance par plusieurs yachtsmen britanniques, elle est ensuite convertie en câblier, puis en navire-école pour la marine italienne, et enfin en escorteur de la Krieg marine pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être sabordée par les Allemands en août 1944 dans le port de Marseille.

Dernier steam-yacht

Quatrième et dernier navire du prince, l’Hirondelle II est lancée le 6 février 1911 aux Forges et chantiers de la Méditerranée, à La Seyne-sur-Mer. Durant toute la construction, la Princesse Alice H est amarrée à proximité du chantier, car nombre de ses installations scientifiques seront reproduites à l’identique, voire transférées sur le nouveau bâtiment. Comme son prédécesseur, celui-ci est un vapeur en acier à voilure auxiliaire, mais plus moderne et de taille supérieure. Long de 82 mètres (98,85 mètres hors tout), large de 11 mètres, il cale 4,74 mètres, déplace 1 600 tonnes et peut atteindre 15 nœuds grâce à ses deux machines compound à triple expansion de 1 100 chevaux chacune actionnant deux hélices. Bien qu’il puisse porter 1 200 mètres carrés de toile, son gréement de goélette à deux mâts à huniers n’est destiné à servir qu’en cas d’avarie de machine — le phare carré avant sera d’ailleurs abandonné au profit d’une seule vergue basse, et le bâton de foc du beaupré sera supprimé.

Butin d’une pêche sur le banc Gorringe, entre le Portugal et les Açores, en 1910. De gauche à droite: le peintre Louis Tinayre, le chef de laboratoire — et futur directeur du musée de Monaco — Jules Richard, le secrétaire du commandant Adolphe Fuhrmeister, et Ferdinand Loüet, le médecin du bord. © musée océanographique de Monaco

Avec ce nouveau bâtiment, Albert Ier va réaliser ses cinq dernières campagnes océanographiques, jusqu’en 1915. A la mort du prince, et selon sa volonté, le navire est vendu, après avoir été vidé de son mobilier et de ses installations scientifiques. Acheté par l’International Film Service de New York, on le retrouve amarré à Providence, dans l’État de Rho-de Island. Selon plusieurs sources, la vieille coque aurait été par la suite amenée dans le canal de Panamà et réduite à l’état de ponton…

Vingt-huit campagnes

Entre 1884 et 1915, pas moins de vingt-huit campagnes ont ainsi été menées à bien. Cela correspond pratiquement à un voyage par an. Le bilan est éloquent, qui représente trois mille six cent quatre-vingt-dix-huit opérations de toute nature : dragages, sondages, chalutages, poses de nasses, captures de gros animaux… En outre, ces trente années de travail sont caractérisées par l’importance de la profondeur à laquelle les opérations ont été régulièrement menées. Bien souvent, les grandes nasses ou les dragues sont descendues à plus de 1 000 mètres sous la surface, remontant sur le pont des espèces totalement inconnues des spécialistes. La profondeur de 5 530 mètres a ainsi été atteinte dans une fosse située au Sud-Ouest de Madère et baptisée « fosse de Monaco ». Autre succès: au cours de la mission de 1901, à bord de la Princesse Alice II, est établi un record qui tiendra près d’un demi-siècle: la capture dans un chalut d’un poisson baptisé Gninaldiches profundissimus, à la cote bathymétrique de 6 035 mètres! Albert Pr laissera aussi une trace de son action en baptisant Princesse-Alice un plateau sous-marin découvert par lui au Sud-Ouest de Faial (Açores).

On le voit, les domaines abordés au cours de ces missions sont des plus variés. Le prince étudie tout autant la formation des icebergs, que le venin des physalies — les recherches qui en découleront aboutiront à la découverte de l’anaphylaxie —, le sang des tortues de mer, le plancton, la cartographie des courants de l’Atlantique Nord, ou les oiseaux des régions froides.

A côté de ces interventions somme toute classiques, d’autres, beaucoup plus originales, voire insolites, sont conduites. Comme ces essais, menés entre Marseille, Monaco et la Corse, portant sur l’enregistrement d’informations météorologiques à l’aide de cerfs-volants équipés d’appareils de mesure. Comme aussi cette mission, accomplie en 1915, consistant à récupérer pour le compte de la Marine française des munitions et de la poudre immergées cinq ans plus tôt devant Toulon. Une opération rendue possible dans la mesure où elle était effectuée par le souverain d’un État… neutre.

Outre la Méditerranée, qu’il a sillonnée à maintes reprises, le prince Albert a fait de l’Atlantique son champ d’investigations privilégié. Au fil des campagnes, à bord de ses quatre navires, il va explorer les profondeurs marines des Açores, le golfe de Gascogne, les îles du Cap-Vert, poussant même jusqu’à la mer des Sargasses. Ses travaux le conduisent par ailleurs dans l’Atlantique Nord: îles Féroé, côtes de Norvège, mer Baltique, Terre-Neuve et surtout le Spitzberg dont on sait qu’il le fascinait. Pour chacune de ses campagnes, le prince a soin de s’entourer d’une solide équipe scientifique pluridisciplinaire constituée de savants venus de divers pays. L’océanographe écossais John Buchanan, son collègue suédois Otto Peterson, le Français Jules Richard, les deux physiologistes français Charles Richet et Paul Portier et bien d’autres, composent une sorte de fraternité cosmopolite selon les vœux de ce grand humaniste qu’était le prince de Monaco.

Quant aux marins, souvent recrutés par un marchand d’hommes, plusieurs d’entre eux suivront leur capitaine princier de campagne en campagne : « Malgré l’existence vagabonde qui promène les marins sur toutes les mers, j’obtiens qu’un petit noyau d’hommes sûrs et rompus à mes exigences revienne chaque année pour entraîner les autres. Ils sont choisis dans les villages reculés du littoral breton, parmi les pêcheurs, les caboteurs. Ils sont faits aux plus rudes travaux de la mer et vivent unis comme en famille. »

A partir de 1889, tous les résultats des campagnes sont réunis — textes, chiffres, notes de couleurs, photographies, etc. -et confiés aux meilleurs spécialistes. Pas moins de cent dix volumes en résulteront. Cet ensemble, intitulé Résultats des campagnes scientifiques accomplies sur son yacht par Albert Pr, prince souverain de Monaco, dont la rédaction du dernier tome ne sera achevée qu’en 1950, est aujourd’hui considéré comme une somme de référence qui fait autorité auprès des scientifiques du monde entier. En outre, grâce à la fraîcheur et à la beauté des planches signées Tinayre et Borrel, ces volumes constituent une appréciable source d’inspiration pour de nombreux artistes.

Un musée pour les chercheurs et le public

Dès les premières campagnes, le volume des échantillons biologiques remontés est tel que le prince se heurte au problème de leur exploitation. Dans un premier temps, cet encombrant butin est stocké dans l’hôtel parisien de la famille Grimaldi. En 1889, les animaux recueillis, mais aussi les différents engins utilisés au cours des missions de l’Hirondelle, sont présentés dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris. Les visiteurs se pressent autour du pavillon de Monaco, pour découvrir les formes extraordinaires de ces êtres remontés des abysses.

C’est en raison du succès de cette manifestation que le prince Albert décide de faire bâtir à Monaco une station marine de recherche permettant à des scientifiques d’analyser à terre tous ces « trésors » de la vie marine. « Je veux que ce monument abrite sans partage le travail des savants. J’espère qu’il ne servira jamais à la vanité de personne. » Des installations de ce type existent déjà en France (Roscoff, Concarneau, Banyuls-sur-Mer) et dans d’autres pays européens (Ostende, Kristineberg, Naples), sans parler des Etats-Unis et du Canada. En revanche, le projet du prince se singularise par le fait qu’il envisage de fonder autour de la station de recherche un grand musée océanographique. Une première mondiale! Cet établissement devra assumer une triple vocation: conserver la moisson des campagnes, la mettre à la disposition de la communauté scientifique internationale, et surtout populariser l’océanographie.

Le 25 avril 1899 est posée la première pierre de l’édifice. La cérémonie organisée à cette occasion ne manque pas de panache: « Au moment où le cortège officiel pénètre dans l’enceinte, écrit le Journal de Monaco, la société philharmonique joue l’hymne monégasque et, tandis que les personnalités prennent place dans la tribune, la musique exécute l’hymne allemand, puis La Marseillaise. Le prince Albert Ier est en grand uniforme d’amiral avec le grand cordon de l’Aigle rouge. La princesse Alice porte une délicieuse toilette de cachemire blanc. Elle est coiffée d’une élégante petite capote de soie et plumes vert d’eau. »

La construction constitue un véritable défi technique. Long de 100 mètres, le bâtiment est accroché au Rocher comme une bernique à son caillou. Son toit en terrasse surplombe la mer de près de 90 mètres ! « Il est regrettable, explique Olivier Bonnet, l’actuel architecte du musée, que nous ne possédions plus les plans d’origine de Paul Delefortrie. Ils ont été détruits au cours de la Seconde Guerre mondiale, lors du bombardement d’Amiens où ils avaient été stockés. »

© musée océanographique de Monaco

On sait néanmoins que le bâtiment est indestructible. Le socle est coulé en béton sur une charpente métallique dont les profils ont été conçus par le bureau d’études de Gustave Eiffel. Pour le Grossœuvre, les ingénieurs ont fait appel à du calcaire quartzique blanc extrait des carrières, toutes proches, de La Turbie. Selon le souhait d’Albert Ter, l’édifice est couvert d’une immense terrasse, notamment destinée aux observations météorologiques. Quant au style architectural, il se réclame du « néo-classique italianisant », très en vogue à cette époque sur la Côte d’Azur et la Riviera. La façade est ainsi ornée de colonnades en calcaire de Brescia et de chapiteaux corinthiens. On y trouve aussi plusieurs statues allégoriques évoquant le triomphe de la science, de la foi et du progrès sur l’ignorance. Un thème encore souligné par la présence de vingt noms de navires océanographiques gravés dans la pierre. Bien sûr, le fronton central arbore les armes de la famille Grimaldi, surmontées d’un aigle de mer et d’un albatros, tous deux de dimensions colossales. Enfin, les hautes portes d’entrée du hall d’accueil sont encadrées de boiseries de chêne sculptées à l’image d’animaux marins et à l’effigie du dieu Neptune.

Avant même que les travaux ne soient achevés, Jules Richard est nommé directeur du musée. Fidèle compagnon du prince depuis 1887, cet homme de science a participé à toutes ses campagnes océanographiques, en tant que chef de laboratoire. Il va marquer de son empreinte la vie de l’établissement monégasque pendant près d’un demi-siècle.

Le musée est inauguré le 29 mars 1910. Il présente déjà dans les grandes lignes l’essentiel de son schéma d’aménagement actuel. L’entrée donne sur un vaste hall d’accueil, par lequel on accède à un espace d’exposition flanqué de deux salles de conférence. A l’étage, le visiteur pénètre dans les deux immenses salles d’exposition aménagées dans les ailes. Au sous-sol, à mesure que l’on s’enfonce dans les entrailles du Rocher, se trouvent les services administratifs, la librairie, les aquariums et les locaux techniques.

Au gré de l’Histoire et des directeurs

Dès son ouverture, le musée remporte un vif succès, et cette intense activité va se prolonger jusqu’en 1914. Les laboratoires sont occupés en permanence par des zoologistes, des physiologistes et des botanistes du monde entier. Les expositions attirent une foule de curieux, particulièrement fascinés par un immense squelette de baleine — un spécimen harponné dans le golfe de Gênes en 1898 -et par les aquariums.

Dès 1901, Jules Richard a fait réaliser une galerie d’aquariums, destinés aux chercheurs, qui pourront ainsi disposer d’échantillons vivants, mais aussi au public. Six ans plus tard, il recrute un jeune Anglais du nom d’Oxner pour développer ce domaine. C’est ainsi que durant la seule année 1914, le volume des aquariums est doublé. Outre cette extension, Oxner s’attache à composer différents « paysages sous-marins », réalisant pour la première fois des aquariums thématiques présentant un type de fond bien défini avec sa faune et sa flore spécifiques.

L’entre-deux-guerres n’est pas une période faste pour le musée. Le décès d’Albert Ir, en 1922, et la crise de 1929 ne sont probablement pas étrangers à cette relative léthargie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jules Richard parvient à sauver les précieuses collections de la convoitise des Allemands et des Italiens. Il réussit également, en faisant jouer ses relations, à éviter que le bâtiment ne soit pris pour cible par les raids alliés. Mais les aquariums sont abandonnés et la plupart des poissons meurent. En 1944, Oxner, qui est juif, est déporté à Auschwitz. Jules Richard décède l’année suivante, sans avoir eu le temps de voir revivre ses chers laboratoires.

La direction est alors confiée à Jules Rouch. Cet officier de marine a participé à la seconde expédition antarctique de Charcot à bord du Pourquoi pas? et il vient de publier un Traité d’océanographie physique. Avec lui, le musée connaît une phase de transition durant laquelle la recherche passe à l’arrière-plan. Certes, bon nombre de chercheurs viennent toujours travailler au musée, mais seulement pour de courtes périodes. Alors que l’étude des grandes profondeurs est en plein essor, la station monégasque néglige cette opportunité. Jules Rouch préfère orienter le musée vers l’accueil du public, avec le développement des aquariums, et le réaménagement des salles d’exposition. Résultat: pendant les sept dernières années de son « règne », le nombre de visiteurs passe de trois cent quatre-vingt mille à près de sept cent mille.

En 1957, Jules Rouch cède la direction à un certain Jacques-Yves Cousteau. Sous l’impulsion de ce dernier, le musée revient à la recherche. Il va même servir de base au tout nouveau Comité d’exploitation des océans (coMExo). Il arrive alors que près d’une soixantaine de scientifiques y travaillent simultanément, sur des programmes financés par le gouvernement français, concernant des domaines aussi variés que l’étude des animaux pélagiques ou la mise au point d’une bouée laboratoire.

Au début des années soixante-dix, le COMEXO disparaît au profit du CNEXO (Centre national pour l’exploitation des océans). Mais cette structure rapatrie toutes ses activités sur Paris et Brest. En conséquence, les budgets alloués à la station de recherche monégasque sont supprimés. Dans le même temps, Jacques-Yves Cousteau se fait de plus en plus rare à Monaco, préférant forger sa réputation de « Captain Planet » à bord de sa Calypso. Avec lui, c’est toute la beauté de la vie marine qui entre dans les foyers. L’enthousiasme que suscitent ses films et ses livres a d’évidentes retombées positives sur le musée: la fréquentation frise le million de visiteurs en 1984.

© musée océanographique de Monaco

Quatre ans plus tard, suite à l’échec cuisant de son projet parisien de centre océanographique dans le trou des Halles, Jacques-Yves Cousteau cède son fauteuil de directeur à François Doumenge. Cet ancien président de l’oRsTom (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer) va donner une impulsion Nouvelle au musée, jouant la carte de la médiatisation et de l’innovation. Avec lui vont se développer plusieurs animations originales et spectaculaires.

Des requins dans le lagon

En 1990, un aquarium de 40 mètres cubes accueille un récif corallien constitué à l’aide d’éléments prélevés au large de Djibouti, dans le récif de Tadjoura. Trois tonnes de coraux et plusieurs dizaines de poissons tropicaux sont ainsi acheminées par avion jusqu’au musée, où ces organismes vivront en milieu fermé sans qu’il soit nécessaire de renouveler l’eau du bassin. Cinq ans plus tard, c’est le « micro-aquarium » qui fait son apparition. A partir d’une goutte d’eau contenue dans une ampoule de 1,5 centimètre de large, une loupe binoculaire reliée par fibres optiques à une caméra vidéo, renvoie une image en trois dimensions sur un écran géant de 24 mètres carrés: sur un fond sombre aux allures de voie lactée, le spectateur peut voir évoluer des organismes planctoniques longs de moins de 5 millimètres et grossis jusqu’à dix mille fois. La Guerre des étoiles en direct! Une scientifique commente l’image et permet d’identifier les espèces ainsi observées: larves de poissons, bébés poulpes, mollusques, crustacés…

© musée océanographique de Monaco

Une autre animation fait aujourd’hui les beaux jours des étés monégasques. A bord de bateaux rapides, des équipes de scientifiques et de plongeurs vont à la rencontre des rorquals communs, dauphins stenella et autres dauphins de Risso qui, de juin à septembre, viennent se nourrir en mer Ligure, à une trentaine de milles de la côte. Les mammifères sont filmés à l’aide de caméras sous-marines et les images sont transmises — et commentées — en direct dans une salle de conférence du musée.

Une larve de crevette filmée dans la goutte d’eau du « micro-aquarium » et projetée sur un écran géant © musée océanographique de Monaco

Enfin, le musée vient de se doter d’un nouvel aquarium de grandes dimensions, appelé le « lagon aux requins ». Ce bassin de 400 mètres cubes est constitué de cinq vitres géantes importées du Japon. Pour descendre au sous-sol ces immenses panneaux — le plus grand, épais de 35 centimètres, pèse 19 tonnes —, il a fallu découper des « boîtes aux lettres » dans le parquet du rez-de-chaussée. Le « lagon » offre au visiteur le spectacle extraordinaire d’une paroi transparente de 54 mètres carrés. Un parcours de quatre baies permet la découverte d’un récif corallien coupé par une passe, avec d’un côté la vie d’un lagon tropical et toute la diversité polychrome de son écosystème, et de l’autre la pleine eau, territoire des grands prédateurs : requins, carangues, raies, mérous…

De part et d’autre du « lagon », le visiteur peut encore découvrir deux séries d’aquariums consacrés à la faune tropicale des récifs, et à la faune de Méditerranée dont une bonne centaine d’espèces est ici réunie. En tout, quelque six mille animaux vivent dans les aquariums du musée, depuis les petits hippocampes australiens aux allures de dragons chinois jusqu’aux requins marteaux. Pour alimenter cette population, Nadia Ounaïs et son équipe utilisent chaque jour 4750 kg de nourriture: poissons, moules, crustacés, seiches, calmars et… légumes verts.

Outre ces animations spectaculaires, les thèmes classiques qui ont forgé la réputation du musée océanographique demeurent. Au rez-de-chaussée, dans le salon d’honneur, le visiteur découvre d’abord l’exposition permanente Art de la nacre, coquillages sacrés, réunie par le prince lui-même. Le salon est flanqué, à droite, d’une salle de conférence et de projection, et, à gauche, de l’ancienne salle de zoologie, aujourd’hui consacrée aux expositions temporaires. A l’étage sont regroupées les collections du musée, réunissant des milliers d’échantillons prélevés lors des campagnes océanographiques. Sont également exposés de nombreux instruments de collecte et de mesure scientifiques mis au point et utilisés par Albert Ter et ses collaborateurs. Des maquettes des quatre navires princiers, des photographies d’époque et des tableaux complètent l’ensemble, au milieu duquel trône le laboratoire de la Princesse Alice II que Jules Richard avait eu l’heureuse idée de faire déposer à la vente du bateau. A côté, voici la baleinière avec laquelle le prince capturait les mammifères marins promis à la dissection. Avirons, harpons de différentes tailles, câblots soigneusement lovés, rien n’y manque.

En raison de son histoire, le musée de Monaco occupe une place à part dans la grande famille des centres marins. C’est une formidable vitrine de l’océanographie, un trait d’union entre un passé prestigieux et un présent en prise directe avec les technologies de pointe et l’attente du public. Ainsi l’établissement monégasque remplit-il parfaitement la mission d’une « arche d’alliance » que lui avait assignée son fondateur. Ce prince visionnaire qui écrivait, voici un siècle, ces mots terriblement actuels : « L’océanographie a encore pour devoir de signaler le péril causé dans tous les pays par l’abus d’une exploitation, mal réglée ou mal surveillée, des ressources de la mer. C’est là peut-être son plus beau titre à la sollicitude de tous. »